Comédie en prose· Comédie en Trois Actes et en Prose
La Mère Confidente
représentée pour la première fois par les comédiens Italiens le 9 mai 1735.
Personnages
- MADAME ARGANTE
- ANGÉLIQUE, sa fille
- LISETTE, sa suivante
- DORANTE, amant d'Angélique
- ERGASTE, son oncle
- LUBIN, paysan valet de Madame Argante
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Lisette.
DORANTE
Quoi ! Vous venez sans Angélique, Lisette ?
LISETTE
Elle arrivera bientôt, elle est avec sa mère, je lui ai dit que j'allais toujours devant, et je ne me suis hâtée que pour avoir avec vous un moment d'entretien, sans qu'elle le sache.
DORANTE
Que me veux-tu, Lisette ?
LISETTE
Ah ça, Monsieur, nous ne vous connaissons, Angélique et moi, que par une aventure de promenade dans cette campagne.
DORANTE
Il est vrai.
LISETTE
Vous êtes tous deux aimables, l'amour s'est mis de la partie, cela est naturel ; voilà sept ou huit entrevues que nous avons avec vous, à l'insu de tout le monde ; la mère, à qui vous êtes inconnu, pourrait à la fin en apprendre quelque chose, toute l'intrigue retomberait sur moi : terminons ; Angélique est riche, vous êtes tous deux d'une égale condition, à ce que vous dites ; engagez vos parents à la demander pour vous en mariage ; il n'y a pas même de temps à perdre.
DORANTE
C'est ici où gît la difficulté.
LISETTE
Vous auriez de la peine à trouver un meilleur parti, au moins.
DORANTE
Eh ! Il n'est que trop bon.
LISETTE
Je ne vous entends pas.
DORANTE
Ma famille vaut la sienne, sans contredit, mais je n'ai pas de bien, Lisette.
LISETTE, étonnée
Comment ?
DORANTE
Je dis les choses comme elles sont ; je n'ai qu'une très petite légitime.
LISETTE, brusquement
Vous ? Tant pis ; je ne suis point contente de cela, qui est-ce qui le devinerait à votre air ? Quand on n'a rien, faut-il être de si bonne mine ? Vous m'avez trompée, Monsieur.
DORANTE
Ce n'était pas mon dessein.
LISETTE
Cela ne se fait pas, vous dis-je, que diantre voulez-vous qu'on fasse de vous ? Vraiment Angélique vous épouserait volontiers, mais nous avons une mère qui ne sera pas tentée de votre légitime, et votre amour ne nous donnerait que du chagrin.
DORANTE
Eh ! Lisette, laisse aller les choses, je t'en conjure ; il peut arriver tant d'accidents ! Si je l'épouse, je te jure d'honneur que je te ferai ta fortune ; tu n'en peux espérer autant de personne, et je tiendrai parole.
LISETTE
Ma fortune ?
DORANTE
Oui, je te le promets. Ce n'est pas le bien d'Angélique qui me fait envie : si je ne l'avais pas rencontrée ici, j'allais, à mon retour à Paris, épouser une veuve très riche et peut-être plus riche qu'elle, tout le monde le sait, mais il n'y a plus moyen : j'aime Angélique ; et si jamais tes soins m'unissaient à elle, je me charge de ton établissement.
LISETTE, rêvant un peu
Vous êtes séduisant ; voilà une façon d'aimer qui commence à m'intéresser, je me persuade qu'Angélique serait bien avec vous.
DORANTE
Je n'aimerai jamais qu'elle.
LISETTE
Vous lui ferez donc sa fortune aussi bien qu'à moi, mais, Monsieur, vous n'avez rien, dites-vous ? Cela est dur, n'héritez-vous de personne, tous vos parents sont-ils ruinés ?
DORANTE
Je suis le neveu d'un homme qui a de très grands biens, qui m'aime beaucoup, et qui me traite comme un fils.
LISETTE
Eh ! que ne parlez-vous donc ? d'où vient me faire peur avec vos tristes récits, pendant que vous en avez de si consolants à faire ? Un oncle riche, voilà qui est excellent ; et il est vieux, sans doute, car ces Messieurs-là ont coutume de l'être.
DORANTE
Oui, mais le mien ne suit pas la coutume, il est jeune.
LISETTE
Jeune ! Et de quelle jeunesse encore ?
DORANTE
Il n'a que trente-cinq ans.
LISETTE
Miséricorde ! Trente-cinq ans ! Cet homme-là n'est bon qu'à être le neveu d'un autre.
DORANTE
Il est vrai.
LISETTE
Mais du moins, est-il un peu infirme ?
DORANTE
Point du tout, il se porte à merveille, il est, grâce au ciel, de la meilleure santé du monde, car il m'est cher.
LISETTE
Trente-cinq ans et de la santé, avec un degré de parenté comme celui-là ! Le joli parent ! Et quelle est l'humeur de ce galant homme ?
DORANTE
Il est froid, sérieux et philosophe.
LISETTE
Encore passe, voilà une humeur qui peut nous dédommager de la vieillesse et des infirmités qu'il n'a pas : il n'a qu'à nous assurer son bien.
DORANTE
Il ne faut pas s'y attendre ; on parle de quelque mariage en campagne pour lui.
LISETTE, s'écriant
Pour ce philosophe ! Il veut donc avoir des héritiers en propre personne ?
DORANTE
Le bruit en court.
LISETTE
Oh ! Monsieur, vous m'impatientez avec votre situation ; en vérité, vous êtes insupportable, tout est désolant avec vous, de quelque côté qu'on se tourne.
DORANTE
Te voilà donc dégoûtée de me servir ?
LISETTE, vivement
Non, vous avez un malheur qui me pique et que je veux vaincre ; mais retirez-vous, voici Angélique qui arrive, je ne lui ai pas dit que vous viendriez ici, quoiqu'elle s'attende bien de vous y voir ; vous reparaîtrez dans un instant et ferez comme si vous arriviez, donnez-moi le temps de l'instruire de tout, j'ai à lui rendre compte de votre personne, elle m'a chargée de savoir un peu de vos nouvelles, laissez-moi faire.
Dorante sort.
SCÈNE II. Angélique, Lisette.
LISETTE
Je désespérais que vous vinssiez, Madame.
ANGÉLIQUE
C'est qu'il est arrivé du monde à qui j'ai tenu compagnie. Eh bien ! Lisette, as-tu quelque chose à me dire de Dorante ? As-tu parlé de lui à la concierge du château où il est ?
LISETTE
Oui, je suis parfaitement informée. Dorante est un homme charmant, un homme aimé, estimé de tout le monde, en un mot, le plus honnête homme qu'on puisse connaître.
ANGÉLIQUE
Hélas ! Lisette, je n'en doutais pas, cela ne m'apprend rien, je l'avais deviné.
LISETTE
Oui ; il n'y a qu'à le voir pour avoir bonne opinion de lui. Il faut pourtant le quitter, car il ne vous convient pas.
ANGÉLIQUE
Le quitter ! Quoi ! Après cet éloge !
LISETTE
Oui, Madame, il n'est pas votre fait.
ANGÉLIQUE
Ou vous plaisantez, ou la tête vous tourne.
LISETTE
Ni l'un ni l'autre. Il a un défaut terrible.
ANGÉLIQUE
Tu m'effrayes.
LISETTE
Il est sans bien.
ANGÉLIQUE
Ah ! je respire ! N'est-ce que cela ? Explique-toi donc mieux, Lisette : ce n'est pas un défaut, c'est un malheur, je le regarde comme une bagatelle, moi.
LISETTE
Vous parlez juste ; mais nous avons une mère, allez la consulter sur cette bagatelle-là, pour voir un peu ce qu'elle vous répondra ; demandez-lui si elle sera d'avis de vous donner Dorante.
ANGÉLIQUE
Et quel est le tien là-dessus, Lisette ?
LISETTE
Oh ! Le mien, c'est une autre affaire ; sans vanité, je penserais un peu plus noblement que cela, ce serait une fort belle action que d'épouser Dorante.
ANGÉLIQUE
Va, va, ne ménage pas mon coeur, il n'est pas au-dessous du tien, conseille-moi hardiment une belle action.
LISETTE
Non pas, s'il vous plaît. Dorante est un cadet et l'usage veut qu'on le laisse là.
ANGÉLIQUE
Je l'enrichirais donc ? Quel plaisir !
LISETTE
Oh ! vous en direz tant que vous me tenterez.
ANGÉLIQUE
Plus il me devrait, et plus il me serait cher.
LISETTE
Vous êtes tous deux les plus aimables enfants du monde, car il refuse aussi, à cause de vous, une veuve très riche, à ce qu'on dit.
ANGÉLIQUE
Lui ? Eh bien ! Il a eu la modestie de s'en taire, c'est toujours de nouvelles qualités que je lui découvre.
LISETTE
Allons, Madame, il faut que vous épousiez cet homme-là, le ciel vous destine l'un à l'autre, cela est visible. Rappelez-vous votre aventure : nous nous promenons toutes deux dans les allées de ce bois. Il y a mille autres endroits pour se promener ; point du tout, cet homme, qui nous est inconnu, ne vient qu'à celui-ci, parce qu'il faut qu'il nous rencontre. Qu'y faisiez-vous ? Vous lisiez. Qu'y faisait-il ? Il lisait. Y a-t-il rien de plus marqué ?
ANGÉLIQUE
Effectivement.
LISETTE
Il vous salue, nous le saluons, le lendemain, même promenade, mêmes allées, même rencontre, même inclination des deux côtés, et plus de livres de part et d'autre ; cela est admirable !
ANGÉLIQUE
Ajoute que j'ai voulu m'empêcher de l'aimer, et que je n'ai pu en venir à bout.
LISETTE
Je vous en défierais.
ANGÉLIQUE
Il n'y a plus que ma mère qui m'inquiète, cette mère qui m'idolâtre, qui ne m'a jamais fait sentir que son amour, qui ne veut jamais que ce que je veux.
LISETTE
Bon ! C'est que vous ne voulez jamais que ce qui lui plaît.
ANGÉLIQUE
Mais si elle fait si bien que ce qui lui plaît me plaise aussi, n'est-ce pas comme si je faisais toujours mes volontés ?
LISETTE
Est-ce que vous tremblez déjà ?
ANGÉLIQUE
Non, tu m'encourages, mais c'est ce misérable bien que j'ai et qui me nuira : ah ! Que je suis fâchée d'être si riche !
LISETTE
Ah ! Le plaisant chagrin ! Eh ! Ne l'êtes-vous pas pour vous deux ?
ANGÉLIQUE
Il est vrai. Ne le verrons-nous pas aujourd'hui ? Quand reviendra-t-il ?
LISETTE, regarde sa montre
Attendez, je vais vous le dire.
ANGÉLIQUE
Comment ! Est-ce que tu lui as donné rendez-vous ?
LISETTE
Oui, il va venir, il ne tardera pas deux minutes, il est exact.
ANGÉLIQUE
Vous n'y songez pas, Lisette ; il croira que c'est moi qui le lui ai fait donner.
LISETTE
Non, non, c'est toujours avec moi qu'il les prend, et c'est vous qui les tenez sans le savoir.
ANGÉLIQUE
Il a fort bien fait de ne m'en rien dire, car je n'en aurais pas tenu un seul ; et comme vous m'avertissez de celui-ci, je ne sais pas trop si je puis rester avec bienséance, j'ai presque envie de m'en aller.
LISETTE
Je crois que vous avez raison. Allons, partons, Madame.
ANGÉLIQUE
Une autre fois, quand vous lui direz de venir, du moins ne m'avertissez pas, voilà tout ce que je vous demande.
LISETTE
Ne nous fâchons pas, le voici.
SCÈNE III. Dorante, Angélique, Lisette, Lubin, éloigné.
ANGÉLIQUE
Je ne vous attendais pas, au moins, Dorante.
DORANTE
Je ne sais que trop que c'est à Lisette que j'ai l'obligation de vous voir ici, Madame.
LISETTE, sans regarder
Je lui ai pourtant dit que vous viendriez.
ANGÉLIQUE
Oui, elle vient de me l'apprendre tout à l'heure.
LISETTE
Pas tant tout à l'heure.
ANGÉLIQUE
Taisez-vous, Lisette.
DORANTE
Me voyez-vous à regret, Madame ?
ANGÉLIQUE
Non, Dorante, si j'étais fâchée de vous voir, je fuirais les lieux où je vous trouve, et où je pourrais soupçonner de vous rencontrer.
LISETTE
Oh ! Pour cela, Monsieur, ne vous plaignez pas ; il faut rendre justice à Madame : il n'y a rien de si obligeant que les discours qu'elle vient de me tenir sur votre compte.
ANGÉLIQUE
Mais, en vérité, Lisette !...
DORANTE
Eh ! Madame, ne m'enviez pas la joie qu'elle me donne.
LISETTE
Où est l'inconvénient de répéter des choses qui ne sont que louables ? Pourquoi ne saurait-il pas que vous êtes charmée que tout le monde l'aime et l'estime ? Y a-t-il du mal à lui dire le plaisir que vous vous proposez à le venger de la fortune, à lui apprendre que la sienne vous le rend encore plus cher ? Il n'y a point à rougir d'une pareille façon de penser, elle fait l'éloge de votre coeur.
DORANTE
Quoi ! Charmante Angélique, mon bonheur irait-il jusque-là ? Oserais-je ajouter foi à ce qu'elle me dit ?
ANGÉLIQUE
Je vous avoue qu'elle est bien étourdie.
DORANTE
Je n'ai que mon coeur à vous offrir, il est vrai, mais du moins n'en fut-il jamais de plus pénétré ni de plus tendre.
Lubin paraît dans l'éloignement.
LISETTE
Doucement, ne parlez pas si haut, il me semble que je vois le neveu de notre fermier qui nous observe ; ce grand benêt-là, que fait-il ici ?
ANGÉLIQUE
C'est lui-même. Ah ! Que je suis inquiète ! Il dira tout à ma mère. Adieu, Dorante, nous nous reverrons, je me sauve, retirez-vous aussi.
Elle sort. Dorante veut s'en aller.
LISETTE, l'arrêtant
Non, Monsieur, arrêtez, il me vient une idée : il faut tâcher de le mettre dans nos intérêts, il ne me hait pas.
DORANTE
Puisqu'il nous a vus, c'est le meilleur parti.
SCÈNE IV. Dorante, Lisette, Lubin.
LISETTE, à Dorante
Laissez-moi faire. Ah ! Te voilà, Lubin ? À quoi t'amuses-tu là ?
LUBIN
Moi ? D'abord je faisais une promenade, à présent je regarde.
LISETTE
Et que regardes-tu ?
LUBIN
Des oisiaux, deux qui restont, et un qui viant de prenre sa volée, et qui est le plus joli de tous.
Regardant Dorante.
En velà un qui est bian joli itou, et jarnigué ! Ils profiteront bian avec vous, car vous les sifflez comme un charme, Mademoiselle Lisette.
LISETTE
C'est-à-dire que tu nous as vu, Angélique et moi, parler à Monsieur ?
LUBIN
Oh ! Oui, j'ons tout vu à mon aise, j'ons mêmement entendu leur petit ramage.
LISETTE
C'est le hasard qui nous a fait rencontrer Monsieur, et voilà la première fois que nous le voyons.
LUBIN
Morgué ! qu'alle a bonne meine cette première fois-là, alle ressemble à la vingtième !
DORANTE
On ne saurait se dispenser de saluer une dame quand on la rencontre, je pense.
LUBIN, riant
Ah ! Ah ! Ah ! Vous tirez donc voute révérence en paroles, vous convarsez depuis un quart d'heure, appelez-vous ça un coup de chapiau ?
LISETTE
Venons au fait, serais-tu d'humeur d'entrer dans nos intérêts ?
LUBIN
Peut-être qu'oui, peut-être que non, ce sera suivant les magnières du monde ; il gnia que ça qui règle, car j'aime les magnières, moi.
LISETTE
Eh bien ! Lubin, je te prie instamment de nous servir.
DORANTE, lui donne de l'argent
Et moi, je te paye pour cela.
LUBIN
Je vous baille donc la parfarence ; redites voute chance, alle sera pu bonne ce coup-ci que l'autre, d'abord c'est une rencontre, n'est-ce pas ? Ça se pratique, il n'y a pas de malhonnêteté à rencontrer les parsonnes.
LISETTE
Et puis on se salue.
LUBIN
Et pis queuque bredouille au bout de la révérence, c'est itou ma coutume ; toujours je bredouille en saluant, et quand ça se passe avec des femmes, faut bian qu'alles répondent deux paroles pour une ; les hommes parlent, les femmes babillent, allez voute chemin ; velà qui est fort bon, fort raisonnable et fort civil. Oh çà ! La rencontre, la salutation, la demande, et la réponse, tout ça est payé ! Il n'y a pus qu'à nous accommoder pour le courant.
DORANTE
Voilà pour le courant.
LUBIN
Courez donc tant que vous pourrez, ce que vous attraperez, c'est pour vous ; je n'y prétends rin, pourvu que j'attrape itou. Sarviteur, il n'y a, morgué ! parsonne de si agriable à rencontrer que vous.
LISETTE
Tu seras donc de nos amis à présent.
LUBIN
Tatigué ! Oui, ne m'épargnez pas, toute mon amiquié est à voute sarvice au même prix.
LISETTE
Puisque nous pouvons compter sur toi, veux-tu bien actuellement faire le guet pour nous avertir, en cas que quelqu'un vienne, et surtout Madame ?
LUBIN
Que vos parsonnes se tiennent en paix, je vous garantis des passants une lieue à la ronde.
Il sort.
SCÈNE V. Dorante, Lisette.
LISETTE
Puisque nous voici seuls un moment, parlons encore de votre amour, Monsieur. Vous m'avez fait de grandes promesses en cas que les choses réussissent ; mais comment réussiront-elles ? Angélique est une héritière, et je sais les intentions de la mère, quelque tendresse qu'elle ait pour sa fille, qui vous aime, ce ne sera pas à vous à qui elle la donnera, c'est de quoi vous devez être bien convaincu ; or, cela supposé, que vous passe-t-il dans l'esprit là-dessus ?
DORANTE
Rien encore, Lisette. Je n'ai jusqu'ici songé qu'au plaisir d'aimer Angélique.
LISETTE
Mais ne pourriez-vous pas en même temps songer à faire durer ce plaisir ?
DORANTE
C'est bien mon dessein ; mais comment s'y prendre ?
LISETTE
Je vous le demande.
DORANTE
J'y rêverai, Lisette.
LISETTE
Ah ! vous y rêverez ! Il n'y a qu'un petit inconvénient à craindre, c'est qu'on ne marie votre maîtresse pendant que vous rêverez à la conserver.
DORANTE
Que me dis-tu, Lisette ? J'en mourrais de douleur.
LISETTE
Je vous tiens donc pour mort.
DORANTE, vivement
Est-ce qu'on la veut marier ?
LISETTE
La partie est toute liée avec la mère, il y a déjà un époux d'arrêté, je le sais de bonne part.
DORANTE
Eh ! Lisette, tu me désespères, il faut absolument éviter ce malheur-là.
LISETTE
Ah ! ce ne sera pas en disant j'aime, et toujours j'aime... N'imaginez-vous rien ?
DORANTE
Tu m'accables.
SCÈNE VI. Lubin, Lisette, Dorante.
LUBIN, accourant
Gagnez pays, mes bons amis, sauvez-vous, velà l'ennemi qui s'avance.
LISETTE
Quel ennemi ?
LUBIN
Morgué ! Le plus méchant, c'est la mère d'Angélique.
LISETTE, à Dorante
Eh ! Vite, cachez-vous dans le bois, je me retire.
Elle sort.
LUBIN
Et moi je ferai semblant d'être sans malice.
SCÈNE VII. Lubin, Madame Argante.
MADAME ARGANTE
Ah ! C'est toi, Lubin, tu es tout seul ? Il me semblait avoir entendu du monde.
LUBIN
Non, noute maîtresse ; ce n'est que moi qui me parle et qui me repart, à celle fin de me tenir compagnie, ça amuse.
MADAME ARGANTE
Ne me trompes-tu point ?
LUBIN
Pargué ! Je serais donc un fripon ?
MADAME ARGANTE
Je te crois, et je suis bien aise de te trouver, car je te cherchais ; j'ai une commission à te donner, que je ne veux confier à aucun de mes gens ; c'est d'observer Angélique dans ses promenades, et de me rendre compte de ce qui s'y passe ; je remarque que depuis quelque temps elle sort souvent à la même heure avec Lisette, et j'en voudrais savoir la raison.
LUBIN
Ça est fort raisonnable. Vous me baillez donc une charge d'espion ?
MADAME ARGANTE
À peu près.
LUBIN
Je savons bian ce que c'est ; j'ons la pareille.
MADAME ARGANTE
Toi ?
LUBIN
Oui, ça est fort lucratif ; mais c'est qu'ou venez un peu tard, noute maîtresse, car je sis retenu pour vous espionner vous-même.
MADAME ARGANTE, à part
Qu'entends-je ? Moi, Lubin ?
LUBIN
Vraiment oui. Quand Mademoiselle Angélique parle en cachette à son amoureux, c'est moi qui regarde si vous ne venez pas.
MADAME ARGANTE
Ceci est sérieux ; mais vous êtes bien hardi, Lubin, de vous charger d'une pareille commission.
LUBIN
Pardi, y a-t-il du mal à dire à cette jeunesse : Velà Madame qui viant, la velà qui ne viant pas ? Ça empêche-t-il que vous ne veniez, ou non ? Je n'y entends pas de finesse.
MADAME ARGANTE
Je te pardonne, puisque tu n'as pas cru mal faire, à condition que tu m'instruiras de tout ce que tu verras et de tout ce que tu entendras.
LUBIN
Faura donc que j'acoute et que je regarde ? Ce sera moiquié plus de besogne avec vous qu'avec eux.
MADAME ARGANTE
Je consens même que tu les avertisses quand j'arriverai, pourvu que tu me rapportes tout fidèlement, et il ne te sera pas difficile de le faire, puisque tu ne t'éloignes pas beaucoup d'eux.
LUBIN
Eh ! sans doute, je serai tout porté pour les nouvelles, ça me sera commode, aussitôt pris, aussitôt rendu.
MADAME ARGANTE
Je te défends surtout de les informer de l'emploi que je te donne, comme tu m'as informé de celui qu'ils t'ont donné ; garde-moi le secret.
LUBIN
Drès qu'ou voulez qu'an le garde, an le gardera ; s'ils me l'aviont commandé, j'aurions fait de même, ils n'aviont qu'à dire.
MADAME ARGANTE
N'y manque pas à mon égard, et puisqu'ils ne se soucient point que tu gardes le leur, achève de m'instruire, tu n'y perdras pas.
LUBIN
Premièrement, au lieu de pardre avec eux, j'y gagne.
MADAME ARGANTE
C'est-à-dire qu'ils te payent ?
LUBIN
Tout juste.
MADAME ARGANTE
Je te promets de faire comme eux, quand je serai rentrée chez moi.
LUBIN
Ce que j'en dis n'est pas pour porter exemple, mais ce qu'ou ferez sera toujours bian fait.
MADAME ARGANTE
Ma fille a donc un amant ? Quel est-il ?
LUBIN
Un biau jeune homme fait comme une marveille, qui est libéral, qui a un air, une présentation, une philosomie ! Dame ! C'est ma meine à moi, ce sera la vôtre itou ; il n'y a pas de garçon pu gracieux à contempler, et qui fait l'amour avec des paroles si douces ! C'est un plaisir que de l'entendre débiter sa petite marchandise ! Il ne dit pas un mot qu'il n'adore.
MADAME ARGANTE
Et ma fille, que lui répond-elle ?
LUBIN
Voute fille ? Mais je pense que bientôt ils s'adoreront tous deux.
MADAME ARGANTE
N'as-tu rien retenu de leurs discours ?
LUBIN
Non, qu'une petite miette. Je n'ai pas de moyen, ce li fait-il. Et moi, j'en ai trop, ce li fait-elle. Mais, li dit-il, j'ai le coeur si tendre ! Mais, li dit-elle, qu'est-ce que ma mère s'en souciera ? Et pis là-dessus ils se lamentont sur le plus, sur le moins, sur la pauvreté de l'un, sur la richesse de l'autre, ça fait des regrets bian touchants.
MADAME ARGANTE
Quel est ce jeune homme ?
LUBIN
Attendez, il m'est avis que c'est Dorante, et comme c'est un voisin, on peut l'appeler le voisin Dorante.
MADAME ARGANTE
Dorante ! ce nom-là ne m'est pas inconnu, comment se sont-ils vus ?
LUBIN
Ils se sont vus en se rencontrant ; mais ils ne se rencontrent pus, ils se treuvent.
MADAME ARGANTE
Et Lisette, est-elle de la partie ?
LUBIN
Morgué ! oui, c'est leur capitaine, alle a le gouvarnement des rencontres, c'est un trésor pour des amoureux que cette fille-là.
MADAME ARGANTE
Voici, ce me semble, ma fille, qui feint de se promener et qui vient à nous ; retire-toi, Lubin, continue d'observer et de m'instruire avec fidélité, je te récompenserai.
LUBIN
Oh ! Que oui, Madame, ce sera au logis, il n'y a pas loin.
Il sort.
SCÈNE VIII. Madame Argante, Angélique.
MADAME ARGANTE
Je vous demandais à Lubin, ma fille.
ANGÉLIQUE
Avez-vous à me parler, Madame ?
MADAME ARGANTE
Oui ; vous connaissez Ergaste, Angélique, vous l'avez vu souvent à Paris, il vous demande en mariage.
ANGÉLIQUE
Lui, ma mère, Ergaste, cet homme si sombre si sérieux, il n'est pas fait pour être un mari, ce me semble.
MADAME ARGANTE
Il n'y a rien à redire à sa figure.
ANGÉLIQUE
Pour sa figure, je la lui passe, c'est à quoi je ne regarde guère.
MADAME ARGANTE
Il est froid.
ANGÉLIQUE
Dites glacé, taciturne, mélancolique, rêveur et triste.
MADAME ARGANTE
Vous le verrez bientôt, il doit venir ici, et s'il ne vous accommode pas, vous ne l'épouserez pas malgré vous, ma chère enfant, vous savez bien comme nous vivons ensemble.
ANGÉLIQUE
Ah ! Ma mère, je ne crains point de violence de votre part, ce n'est pas là ce qui m'inquiète.
MADAME ARGANTE
Es-tu bien persuadée que je t'aime ?
ANGÉLIQUE
Il n'y a point de jour qui ne m'en donne des preuves.
MADAME ARGANTE
Et toi, ma fille, m'aimes-tu autant ?
ANGÉLIQUE
Je me flatte que vous n'en doutez pas, assurément.
MADAME ARGANTE
Non, mais pour m'en rendre encore plus sûre, il faut que tu m'accordes une grâce.
ANGÉLIQUE
Une grâce, ma mère ! Voilà un mot qui ne me convient point, ordonnez, et je vous obéirai.
MADAME ARGANTE
Oh ! Si tu le prends sur ce ton-là, tu ne m'aimes pas tant que je croyais. Je n'ai point d'ordre à vous donner, ma fille ; je suis votre amie, et vous êtes la mienne, et si vous me traitez autrement, je n'ai plus rien à vous dire.
ANGÉLIQUE
Allons, ma mère, je me rends, vous me charmez, j'en pleure de tendresse, voyons, quelle est cette grâce que vous me demandez ? Je vous l'accorde d'avance.
MADAME ARGANTE
Viens donc que je t'embrasse : te voici dans un âge raisonnable, mais où tu auras besoin de mes conseils et de mon expérience ; te rappelles-tu l'entretien que nous eûmes l'autre jour ; et cette douceur que nous nous figurions toutes deux à vivre ensemble dans la plus intime confiance, sans avoir de secrets l'une pour l'autre ; t'en souviens-tu ? Nous fûmes interrompues, mais cette idée-là te réjouit beaucoup, exécutons-la, parle-moi à coeur ouvert ; fais-moi ta confidente.
ANGÉLIQUE
Vous, la confidente de votre fille ?
MADAME ARGANTE
Oh ! Votre fille ; et qui te parle d'elle ? Ce n'est point ta mère qui veut être ta confidente, c'est ton amie, encore une fois.
ANGÉLIQUE, riant
D'accord, mais mon amie redira tout à ma mère, l'un est inséparable de l'autre.
MADAME ARGANTE
Eh bien ! Je les sépare, moi, je t'en fais serment ; oui, mets-toi dans l'esprit que ce que tu me confieras sur ce pied-là, c'est comme si ta mère ne l'entendait pas ; eh ! mais cela se doit, il y aurait même de la mauvaise foi à faire autrement.
ANGÉLIQUE
Il est difficile d'espérer ce que vous dites là.
MADAME ARGANTE
Ah ! Que tu m'affliges ; je ne mérite pas ta résistance.
ANGÉLIQUE
Eh bien ! Soit, vous l'exigez de trop bonne grâce, j'y consens, je vous dirai tout.
MADAME ARGANTE
Si tu veux, ne m'appelle pas ta mère, donne-moi un autre nom.
ANGÉLIQUE
Oh ! Ce n'est pas la peine, ce nom-là m'est cher, quand je le changerais, il n'en serait ni plus ni moins, ce ne serait qu'une finesse inutile, laissez-le-moi, il ne m'effraye plus.
MADAME ARGANTE
Comme tu voudras, ma chère Angélique. Ah çà ! Je suis donc ta confidente, n'as-tu rien à me confier dès à présent ?
ANGÉLIQUE
Non, que je sache, mais ce sera pour l'avenir.
MADAME ARGANTE
Comment va ton coeur ? Personne ne l'a-t-il attaqué jusqu'ici ?
ANGÉLIQUE
Pas encore.
MADAME ARGANTE
Hum ! Tu ne te fies pas à moi, j'ai peur que ce ne soit encore à ta mère à qui tu réponds.
ANGÉLIQUE
C'est que vous commencez par une furieuse question.
MADAME ARGANTE
La question convient à ton âge.
ANGÉLIQUE
Ah !
MADAME ARGANTE
Tu soupires ?
ANGÉLIQUE
Il est vrai.
MADAME ARGANTE
Que t'est-il arrivé ? Je t'offre de la consolation et des conseils, parle.
ANGÉLIQUE
Vous ne me le pardonnerez pas.
MADAME ARGANTE
Tu rêves encore, avec tes pardons, tu me prends pour ta mère.
ANGÉLIQUE
Il est assez permis de s'y tromper, mais c'est du moins pour la plus digne de l'être, pour la plus tendre et la plus chérie de sa fille qu'il y ait au monde.
MADAME ARGANTE
Ces sentiments-là sont dignes de toi, et je les dirai ; mais il ne s'agit pas d'elle, elle est absente : revenons, qu'est-ce qui te chagrine ?
ANGÉLIQUE
Vous m'avez demandé si on avait attaqué mon coeur ? Que trop, puisque j'aime !
MADAME ARGANTE, d'un air sérieux
Vous aimez ?
ANGÉLIQUE, riant
Eh bien ! Ne voilà-t-il pas cette mère qui est absente ? C'est pourtant elle qui me répond ; mais rassurez-vous, car je badine.
MADAME ARGANTE
Non, tu ne badines point, tu me dis la vérité, et il n'y a rien là qui me surprenne ; de mon côté, je n'ai répondu sérieusement que parce que tu me parlais de même ; ainsi point d'inquiétude, tu me confies donc que tu aimes.
ANGÉLIQUE
Je suis presque tentée de m'en dédire.
MADAME ARGANTE
Ah ! Ma chère Angélique, tu ne me rends pas tendresse pour tendresse.
ANGÉLIQUE
Vous m'excuserez, c'est l'air que vous avez pris qui m'a alarmée ; mais je n'ai plus peur ; oui, j'aime, c'est un penchant qui m'a surpris.
MADAME ARGANTE
Tu n'es pas la première, cela peut arriver à tout le monde : et quel homme est-ce ? Est-il à Paris ?
ANGÉLIQUE
Non, je ne le connais que d'ici ?
MADAME ARGANTE, riant
D'ici, ma chère ? Conte-moi donc cette histoire-là, je la trouve plus plaisante que sérieuse, ce ne peut être qu'une aventure de campagne, une rencontre ?
ANGÉLIQUE
Justement.
MADAME ARGANTE
Quelque jeune homme galant, qui t'a salué, et qui a su adroitement engager une conversation ?
ANGÉLIQUE
C'est cela même.
MADAME ARGANTE
Sa hardiesse m'étonne, car tu es d'une figure qui devait lui en imposer : ne trouves-tu pas qu'il a un peu manqué de respect ?
ANGÉLIQUE
Non, le hasard a tout fait, et c'est Lisette qui en est cause, quoique fort innocemment ; elle tenait un livre, elle le laissa tomber, il le ramassa, et on se parla, cela est tout naturel.
MADAME ARGANTE, riant
Va, ma chère enfant, tu es folle de t'imaginer que tu aimes cet homme-là, c'est Lisette qui te le fait accroire, tu es si fort au-dessus de pareille chose ! Tu en riras toi-même au premier jour.
ANGÉLIQUE
Non, je n'en crois rien, je ne m'y attends pas, en vérité.
MADAME ARGANTE
Bagatelle, te dis-je, c'est qu'il y a là dedans un air de roman qui te gagne.
ANGÉLIQUE
Moi, je n'en lis jamais, et puis notre aventure est toute des plus simples.
MADAME ARGANTE
Tu verras ; te dis-je ; tu es raisonnable, et c'est assez ; mais l'as-tu vu souvent ?
ANGÉLIQUE
Dix ou douze fois.
MADAME ARGANTE
Le verras-tu encore ?
ANGÉLIQUE
Franchement, j'aurais bien de la peine à m'en empêcher.
MADAME ARGANTE
Je t'offre, si tu le veux, de reprendre ma qualité de mère pour te le défendre.
ANGÉLIQUE
Non vraiment, ne reprenez rien, je vous prie, ceci doit être un secret pour vous en cette qualité-là, et je compte que vous ne savez rien, au moins, vous me l'avez promis.
MADAME ARGANTE
Oh ! Je te tiendrai parole, mais puisque cela est si sérieux, peu s'en faut que je ne verse des larmes sur le danger où je te vois, de perdre l'estime qu'on a pour toi dans le monde.
ANGÉLIQUE
Comment donc ? L'estime qu'on a pour moi ! Vous me faites trembler. Est-ce que vous me croyez capable de manquer de sagesse ?
MADAME ARGANTE
Hélas ! Ma fille, vois ce que tu as fait, te serais-tu crue capable de tromper ta mère, de voir à son insu un jeune étourdi, de courir les risques de son indiscrétion et de sa vanité, de t'exposer à tout ce qu'il voudra dire, et de te livrer à l'indécence de tant d'entrevues secrètes, ménagées par une misérable suivante sans coeur, qui ne s'embarrasse guère des conséquences, pourvu qu'elle y trouve son intérêt, comme elle l'y trouve sans doute ? Qui t'aurait dit, il y a un mois, que tu t'égarerais jusque-là, l'aurais-tu cru ?
ANGÉLIQUE, triste
Je pourrais bien avoir tort, voilà des réflexions que je n'ai jamais faites.
MADAME ARGANTE
Eh ! Ma chère enfant, qui est-ce qui te les ferait faire ? Ce n'est pas un domestique payé pour te trahir, non plus qu'un amant qui met tout son bonheur à te séduire ; tu ne consultes que tes ennemis ; ton coeur même est de leur parti, tu n'as pour tout secours que ta vertu qui ne doit pas être contente, et qu'une véritable amie comme moi, dont tu te défies : que ne risques-tu pas ?
ANGÉLIQUE
Ah ! Ma chère mère, ma chère amie, vous avez raison, vous m'ouvrez les yeux, vous me couvrez de confusion ; Lisette m'a trahie, et je romps avec le jeune homme ; que je vous suis obligée de vos conseils !
LUBIN, à Madame Argante
Madame, il vient d'arriver un homme qui demande à vous parler.
MADAME ARGANTE, à Angélique
En qualité de simple confidente, je te laisse libre ; je te conseille pourtant de me suivre, car le jeune homme est peut-être ici.
ANGÉLIQUE
Permettez-moi de rêver un instant, et ne vous embarrassez point ; s'il y est, et qu'il ose paraître, je le congédierai, je vous assure.
MADAME ARGANTE
Soit, mais songe à ce que je t'ai dit.
Elle sort.
SCÈNE IX. Angélique, un moment seule, Lubin survient.
ANGÉLIQUE
Voilà qui est fait, je ne le verrai plus.
Lubin, sans s'arrêter, lui remet une lettre dans la main.
Arrêtez, de qui est-elle ?
LUBIN, en s'en allant, de loin
De ce cher poulet. C'est voute galant qui vous la mande.
Poulet : petit billet amoureux qu'on envoie aux dames galantes, ainsi nommé parce qu'en la pliant on y faisait deux pointes qui représentaient les ailes d'un poulet. [F]
ANGÉLIQUE la rejette loin
Je n'ai point de galant, rapportez-la.
LUBIN
Elle est faite pour rester.
ANGÉLIQUE
Reprenez-la, encore une fois, et retirez-vous.
LUBIN
Eh morgué ! Queu fantaisie ! Je vous dis qu'il faut qu'alle demeure, à celle fin que vous la lisiais, ça m'est enjoint, et à vous aussi ; il y a dedans un entretien pour tantôt, à l'heure qui vous fera plaisir, et je sis enchargé d'apporter l'heure à Lisette, et non pas la lettre. Ramassez-la, car je n'ose, de peur qu'en ne me voie, et pis vous me crierez la réponse tout bas.
ANGÉLIQUE
Ramasse-la toi-même, et va-t'en, je te l'ordonne.
LUBIN
Mais voyez ce rat qui lui prend ! Non, morgué ! Je ne la ramasserai pas, il ne sera pas dit que j'aie fait ma commission tout de travars.
ANGÉLIQUE, s'en allant
Cet impertinent !
LUBIN, la regarde s'en aller
Faut qu'alle ai de l'avarsion pour l'écriture.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Lubin.
LUBIN entre le premier et dit
Parsonne ne viant.
Dorante entre.
Eh palsangué ! Arrivez donc, il y a pu d'une heure que je sis à l'affût de vous.
DORANTE
Eh bien ! Qu'as-tu à me dire ?
LUBIN
Que vous ne bougiais d'ici, Lisette m'a dit de vous le commander.
DORANTE
T'a-t-elle dit l'heure qu'Angélique a prise pour notre rendez-vous ?
LUBIN
Non, alle vous contera ça.
DORANTE
Est-ce là tout ?
LUBIN
C'est tout par rapport à vous, mais il y a un restant par rapport à moi.
DORANTE
De quoi est-il question ?
LUBIN
C'est que je me repens...
DORANTE
Qu'appelles-tu te repentir ?
LUBIN
J'entends qu'il y a des scrupules qui me tourmentont sur vos rendez-vous que je protège, j'ons queuquefois la tentation de vous torner casaque sur tout ceci, et d'aller nous accuser tretous.
DORANTE
Tu rêves, et où est le mal de ces rendez-vous ? Que crains-tu ? Ne suis-je pas honnête homme ?
LUBIN
Morgué ! Moi itou, et tellement honnête, qu'il n'y aura pas moyen d'être un fripon, si on ne me soutient le coeur, par rapport à ce que j'ons toujours maille à partie avec ma conscience ; il y a toujours queuque chose qui cloche dans mon courage ; à chaque pas que je fais, j'ai le défaut de m'arrêter, à moins qu'on ne me pousse, et c'est à vous à pousser.
DORANTE, tirant une bague qu'il lui donne
Eh ! Morbleu ! Prends encore cela, et continue.
LUBIN
Ça me ravigote.
DORANTE
Dis-moi, Angélique viendra-t-elle bientôt ?
LUBIN
Peut-être biantôt, peut-être bian tard, peut-être point du tout.
DORANTE
Point du tout, qu'est-ce que tu veux dire ? Comment a-t-elle reçu ma lettre ?
LUBIN
Ah ! Comment ? Est-ce que vous me faites itou voute rapporteux auprès d'elle ? Pargué ! je serons donc l'espion à tout le monde ?
DORANTE
Toi ? Eh ! De qui l'es-tu encore ?
LUBIN
Eh ! Pardi ! De la mère, qui m'a bian enchargé de n'en rian dire.
DORANTE
Misérable ! Tu parles donc contre nous ?
LUBIN
Contre vous, Monsieur ? Pas le mot, ni pour ni contre, je fais ma main, et velà tout, faut pas mêmement que vous sachiez ça.
DORANTE
Explique-toi donc ; c'est-à-dire que ce que tu en fais, n'est que pour obtenir quelque argent d'elle sans nous nuire ?
LUBIN
Velà cen que c'est, je tire d'ici, je tire d'ilà, et j'attrape.
DORANTE
Achève, que t'a dit Angélique quand tu lui as porté ma lettre ?
LUBIN
Parlez-li toujours, mais ne li écrivez pas, voute griffonnage n'a pas fait forteune.
DORANTE
Quoi ! Ma lettre l'a fâchée ?
LUBIN
Alle n'en a jamais voulu tâter, le papier la courrouce.
DORANTE
Elle te l'a donc rendue ?
LUBIN
Alle me l'a rendue à tarre, car je l'ons ramassée ; et Lisette la tient.
DORANTE
Je n'y comprends rien, d'où cela peut-il provenir ?
LUBIN
Velà Lisette, intarrogez-la, je retorne à ma place pour vous garder.
Il sort.
SCÈNE II. Lisette, Dorante.
DORANTE
Que viens-je d'apprendre, Lisette ? Angélique a rebuté ma lettre !
LISETTE
Oui, la voici, Lubin me l'a rendue, j'ignore quelle fantaisie lui a pris, mais il est vrai qu'elle est de fort mauvaise humeur, je n'ai pu m'expliquer avec elle à cause du monde qu'il y avait au logis, mais elle est triste, elle m'a battu froid, et je l'ai trouvée toute changée ; je viens pourtant de l'apercevoir là-bas, et j'arrive pour vous en avertir ; attendons-la, sa rêverie pourrait bien tout doucement la conduire ici.
DORANTE
Non, Lisette, ma vue ne ferait que l'irriter peut-être ; il faut respecter ses dégoûts pour moi, je ne les soutiendrais pas, et je me retire.
LISETTE
Que les amants sont quelquefois risibles ! Qu'ils disent de fadeurs ! Tenez, fuyez-la, Monsieur, car elle arrive, fuyez-la, pour la respecter.
SCÈNE III. Angélique, Dorante, Lisette.
ANGÉLIQUE
Quoi ! Monsieur est ici ! Je ne m'attendais pas à l'y trouver.
DORANTE
J'allais me retirer, Madame, Lisette vous le dira : je n'avais garde de me montrer ; le mépris que vous avez fait de ma lettre m'apprend combien je vous suis odieux.
ANGÉLIQUE
Odieux ! Ah ! j'en suis quitte à moins ; pour indifférent, passe, et très indifférent ; quant à votre lettre, je l'ai reçue comme elle le méritait, et je ne croyais pas qu'on eût droit d'écrire aux gens qu'on a vus par hasard ; j'ai trouvé cela fort singulier, surtout avec une personne de mon sexe : m'écrire, à moi, Monsieur, d'où vous est venue cette idée, je n'ai pas donné lieu à votre hardiesse, ce me semble, de quoi s'agit-il entre vous et moi ?
DORANTE
De rien pour vous, Madame, mais de tout pour un malheureux que vous accablez.
ANGÉLIQUE
Voilà des expressions aussi déplacées qu'inutiles, et je vous avertis que je ne les écoute point.
DORANTE
Eh ! De grâce, Madame, n'ajoutez point la raillerie aux discours cruels que vous me tenez, méprisez ma douleur, mais ne vous en moquez pas, je ne vous exagère point ce que je souffre.
ANGÉLIQUE
Vous m'empêchez de parler à Lisette, Monsieur, ne m'interrompez point.
LISETTE
Peut-on, sans être trop curieuse, vous demander à qui vous en avez ?
ANGÉLIQUE
A vous, et je ne suis venue ici que parce que je vous cherchais, voilà ce qui m'amène.
DORANTE
Voulez-vous que je me retire, Madame ?
ANGÉLIQUE
Comme vous voudrez, Monsieur.
DORANTE
Ciel !
ANGÉLIQUE
Attendez pourtant ; puisque vous êtes là, je serai bien aise que vous sachiez ce que j'ai à vous dire : vous m'avez écrit, vous avez lié conversation avec moi, vous pourriez vous en vanter, cela n'arrive que trop souvent, et je serais charmée que vous appreniez ce que j'en pense.
DORANTE
Me vanter, moi, Madame, de quel affreux caractère me faites-vous là ? Je ne réponds rien pour ma défense, je n'en ai pas la force ; si ma lettre vous a déplu, je vous en demande pardon, n'en présumez rien contre mon respect, celui que j'ai pour vous m'est plus cher que la vie, et je vous le prouverai en me condamnant à ne vous plus revoir, puisque je vous déplais.
ANGÉLIQUE
Je vous ai déjà dit que je m'en tenais à l'indifférence. Revenons à Lisette.
LISETTE
Voyons, puisque c'est mon tour pour être grondée ; je ne saurais me vanter de rien, moi, je ne vous ai écrit ni rencontré, quel est mon crime ?
ANGÉLIQUE
Dites-moi, il n'a pas tenu à vous que je n'eusse des dispositions favorables pour Monsieur, c'est par vos soins qu'il a eu avec moi toutes les entrevues où vous m'avez amenée sans me le dire, car c'est sans me le dire, en avez-vous senti les conséquences ?
LISETTE
Non, je n'ai pas eu cet esprit-là.
ANGÉLIQUE
Si Monsieur, comme je l'ai déjà dit, et à l'exemple de presque tous les jeunes gens, était homme à faire trophée d'une aventure dont je suis tout à fait innocente, où en serais-je ?
LISETTE, à Dorante
Remerciez, Monsieur.
DORANTE
Je ne saurais parler.
ANGÉLIQUE
Si, de votre côté, vous êtes de ces filles intéressées qui ne se soucient pas de faire tort à leurs maîtresses pourvu qu'elles y trouvent leur avantage, que ne risquerais-je pas ?
LISETTE
Oh ! Je répondrai, moi, je n'ai pas perdu la parole : si Monsieur est un homme d'honneur à qui vous faites injure, si je suis une fille généreuse, qui ne gagne à tout cela que le joli compliment dont vous m'honorez, où en est avec moi votre reconnaissance, hem ?
ANGÉLIQUE
D'où vient donc que vous avez si bien servi Dorante, quel peut avoir été le motif d'un zèle si vif, quels moyens a-t-il employés pour vous faire agir ?
LISETTE
Je crois vous entendre : vous gageriez, j'en suis sûre, que j'ai été séduite par des présents ? Gagez, Madame, faites-moi cette galanterie-là, vous perdrez, et ce sera une manière de donner tout à fait noble.
DORANTE
Des présents, Madame ! Que pourrais-je lui donner qui fût digne de ce que je lui dois ?
LISETTE
Attendez, Monsieur, disons pourtant la vérité. Dans vos transports, vous m'avez promis d'être extrêmement reconnaissant, si jamais vous aviez le bonheur d'être à Madame, il faut convenir de cela.
ANGÉLIQUE
Eh ! Je serais la première à vous donner moi-même.
DORANTE
Que je suis à plaindre d'avoir livré mon coeur à tant d'amour !
LISETTE
J'entre dans votre douleur, Monsieur, mais faites comme moi, je n'avais que de bonnes intentions : j'aime ma maîtresse, tout injuste qu'elle est, je voulais unir son sort à celui d'un homme qui lui aurait rendu la vie heureuse et tranquille, mes motifs lui sont suspects, et j'y renonce ; imitez-moi, privez-vous de votre côté du plaisir de voir Angélique, sacrifiez votre amour à ses inquiétudes, vous êtes capable de cet effort-là.
ANGÉLIQUE
Soit.
LISETTE, à Dorante, à part
Retirez-vous pour un moment.
DORANTE
Adieu, Madame ; je vous quitte, puisque vous le voulez ; dans l'état où vous me jetez, la vie m'est à charge, je pars pénétré d'une affliction mortelle, et je n'y résisterai point, jamais on n'eut tant d'amour, tant de respect que j'en ai pour vous, jamais on n'osa espérer moins de retour ; ce n'est pas votre indifférence qui m'accable, elle me rend justice, j'en aurais soupiré toute ma vie sans m'en plaindre, et ce n'était point à moi, ce n'est peut-être à personne à prétendre à votre coeur ; mais je pouvais espérer votre estime, je me croyais à l'abri du mépris, et ni ma passion ni mon caractère n'ont mérité les outrages que vous leur faites.
Il sort.
SCÈNE IV. Angélique, Lisette, Lubin survient.
ANGÉLIQUE
Il est parti ?
LISETTE
Oui, Madame.
ANGÉLIQUE, un moment sans parler, et à part
J'ai été trop vite, ma mère, avec toute son expérience, en a mal jugé ; Dorante est un honnête homme.
LISETTE, à part
Elle rêve, elle est triste : cette querelle-ci ne nous fera point de tort.
LUBIN, à Angélique
J'aperçois par là-bas un passant qui viant envars nous, voulez-vous qu'il vous regarde ?
ANGÉLIQUE
Eh ! Que m'importe ?
LISETTE
Qu'il passe, qu'est-ce que cela nous fait ?
LUBIN, à part
Il y a du brit dans le ménage, je m'en retorne donc, je vas me mettre pus près par rapport à ce que je m'ennuie d'être si loin, j'aime à voir le monde, vous me sarvirez de récriation, n'est-ce pas ?
LISETTE
Comme tu voudras, reste à dix pas.
LUBIN
Je les compterai en conscience.
À part.
Je sis pus fin qu'eux, j'allons faire ma forniture de nouvelles pour la bonne mère.
Il s'éloigne.
SCÈNE V. Angélique, Lisette, Lubin, éloigné.
LISETTE
Vous avez furieusement maltraité Dorante !
ANGÉLIQUE
Oui, vous avez raison, j'en suis fâchée, mais laissez-moi, car je suis outrée contre vous.
LISETTE
Vous savez si je le mérite.
ANGÉLIQUE
C'est vous qui êtes cause que je me suis accoutumée à le voir.
LISETTE
Je n'avais pas dessein de vous rendre un mauvais service, et cette aventure-ci n'est triste que pour lui ; avez-vous pris garde à l'état où il est ? C'est un homme au désespoir.
ANGÉLIQUE
Je n'y saurais que faire, pourquoi s'en va-t-il ?
LISETTE
Cela est aisé à dire à qui ne se soucie pas de lui, mais vous savez avec quelle tendresse il vous aime.
ANGÉLIQUE
Et vous prétendez que je ne m'en soucie pas, moi ? Que vous êtes méchante !
LISETTE
Que voulez-vous que j'en croie ? Je vous vois tranquille, et il versait des larmes en s'en allant.
LUBIN
Comme alle l'enjole !
ANGÉLIQUE
Lui ?
LISETTE
Eh ! Sans doute !
ANGÉLIQUE
Et malgré cela, il part !
LISETTE
Eh ! vous l'avez congédié. Quelle perte vous faites !
ANGÉLIQUE, après avoir rêvé
Qu'il revienne donc, s'il y est encore, qu'on lui parle, puisqu'il est si affligé.
LISETTE
Il ne peut être qu'à l'écart dans ce bois il n'a pu aller loin, accablé comme il l'était. Monsieur Dorante, Monsieur Dorante !
SCÈNE VI. Dorante, Angélique, Lisette, Lubin, éloigné.
DORANTE
Est-ce Angélique qui m'appelle ?
LISETTE
Oui, c'est moi qui parle, mais c'est elle qui vous demande.
ANGÉLIQUE
Voilà de ces faiblesses que je voudrais bien qu'on m'épargnât.
DORANTE
A quoi dois-je m'attendre, Angélique ? Que souhaitez-vous d'un homme dont vous ne pouvez plus supporter la vue ?
ANGÉLIQUE
Il y a une grande apparence que vous vous trompez.
DORANTE
Hélas ! Vous ne m'estimez plus.
ANGÉLIQUE
Plaignez-vous, je vous laisse dire, car je suis un peu dans mon tort.
DORANTE
Angélique a pu douter de mon amour !
ANGÉLIQUE
Elle en a douté pour en être plus sûre, cela est-il si désobligeant ?
DORANTE
Quoi ! J'aurais le bonheur de n'être point haï ?
ANGÉLIQUE
J'ai bien peur que ce ne soit tout le contraire.
DORANTE
Vous me rendez la vie.
ANGÉLIQUE
Où est cette lettre que j'ai refusé de recevoir ? S'il ne tient qu'à la lire, on le veut bien.
DORANTE
J'aime mieux vous entendre.
ANGÉLIQUE
Vous n'y perdez pas.
DORANTE
Ne vous défiez donc jamais d'un coeur qui vous adore.
ANGÉLIQUE
Oui, Dorante, je vous le promets, voilà qui est fini ; excusez tous deux l'embarras où se trouve une fille de mon âge, timide et vertueuse ; il y a tant de pièges dans la vie ! J'ai si peu d'expérience ! Serait-il difficile de me tromper si on voulait ? Je n'ai que ma sagesse et mon innocence pour toute ressource, et quand on n'a que cela, on peut avoir peur ; mais me voilà bien rassurée. Il ne me reste plus qu'un chagrin : Que deviendra cet amour ? Je n'y vois que des sujets d'affliction ! Savez-vous bien que ma mère me propose un époux que je verrai peut-être dans un quart d'heure ? Je ne vous disais pas tout ce qui m'agitait, il m'était bien permis d'être fâcheuse, comme vous voyez.
DORANTE
Angélique, vous êtes toute mon espérance.
LISETTE
Mais si vous avouiez votre amour à cette mère qui vous aime tant, serait-elle inexorable ? Il n'y a qu'à supposer que vous avez connu Monsieur à Paris, et qu'il y est.
ANGÉLIQUE
Cela ne mènerait à rien, Lisette, à rien du tout, je sais bien ce que je dis.
DORANTE
Vous consentirez donc d'être à un autre ?
ANGÉLIQUE
Vous me faites trembler.
DORANTE
Je m'égare à la seule idée de vous perdre, et il n'est point d'extrémité pardonnable que je ne sois tenté de vous proposer.
ANGÉLIQUE
D'extrémité pardonnable !
LISETTE
J'entrevois ce qu'il veut dire.
ANGÉLIQUE
Quoi ! Me jeter à ses genoux ? C'est bien mon dessein de lui résister, j'aurai bien de la peine, surtout avec une mère aussi tendre.
LISETTE
Bon ! Tendre, si elle l'était tant, vous gênerait-elle là-dessus ? Avec le bien que vous avez, vous n'avez besoin que d'un honnête homme, encore une fois.
ANGÉLIQUE
Tu as raison, c'est une tendresse fort mal entendue, j'en conviens.
DORANTE
Ah ! Belle Angélique, si vous avez tout l'amour que j'ai, vous auriez bientôt pris votre parti, ne me demandez point ce que je pense, je me trouble, je ne sais où je suis.
ANGÉLIQUE, à Lisette
Que de peines ! Tâche donc de lui remettre l'esprit ; que veut-il dire ?
LISETTE
Eh bien ! Monsieur, parlez, quelle est votre idée ?
DORANTE, se jetant à ses genoux
Angélique, voulez-vous que je meure ?
ANGÉLIQUE
Non, levez-vous et parlez, je vous l'ordonne.
DORANTE
J'obéis ; votre mère sera inflexible, et dans le cas où nous sommes...
ANGÉLIQUE
Que faire ?
DORANTE
Si j'avais des trésors à vous offrir, je vous le dirais plus hardiment.
ANGÉLIQUE
Votre coeur en est un, achevez, je le veux.
DORANTE
À notre place, on se fait son sort à soi-même.
ANGÉLIQUE
Et comment ?
DORANTE
On s'échappe...
LUBIN, de loin
Au voleur !
ANGÉLIQUE
Après ?
DORANTE
Une mère s'emporte, à la fin elle consent, on se réconcilie avec elle, et on se trouve uni avec ce qu'on aime.
ANGÉLIQUE
Mais ou j'entends mal, ou cela ressemble à un enlèvement ; en est-ce un, Dorante ?
DORANTE
Je n'ai plus rien à dire.
ANGÉLIQUE, le regardant
Je vous ai forcé de parler, et je n'ai que ce que je mérite ;
LISETTE
Pardonnez quelque chose au trouble où il est : le moyen est dur, et il est fâcheux qu'il n'y en ait point d'autre.
ANGÉLIQUE
Est-ce là un moyen, est-ce un remède qu'une extravagance ! Ah ! Je ne vous reconnais pas à cela, Dorante, je me passerai mieux de bonheur que de vertus, me proposer d'être insensée, d'être méprisable ? Je ne vous aime plus.
DORANTE
Vous ne m'aimez plus ! Ce mot m'accable, il m'arrache le coeur.
LISETTE
En vérité, son état me touche.
DORANTE
Adieu, belle Angélique, je ne survivrai pas à la menace que vous m'avez faite.
ANGÉLIQUE
Mais, Dorante, êtes-vous raisonnable ?
LISETTE
Ce qu'il vous propose est hardi, mais ce n'est pas un crime.
ANGÉLIQUE
Un enlèvement, Lisette !
DORANTE
Ma chère Angélique, je vous perds. Concevez-vous ce que c'est que vous perdre ? Et si vous m'aimez un peu, n'êtes-vous pas effrayée vous-même de l'idée de n'être jamais à moi ? Et parce que vous êtes vertueuse, en avez-vous moins de droit d'éviter un malheur ? Nous aurions le secours d'une dame qui n'est heureusement qu'à un quart de lieue d'ici, et chez qui je vous mènerais.
LUBIN, de loin
Haye ! Haye !
ANGÉLIQUE
Non, Dorante, laissons là votre dame, je parlerai à ma mère ; elle est bonne, je la toucherai peut-être, je la toucherai, je l'espère. Ah !
SCÈNE VII. Lubin, Lisette, Angélique, Dorante.
LUBIN
Et vite, et vite, qu'on s'éparpille ; velà ce grand monsieur que j'ons vu une fois à Paris, cheux vous, et qui ne parle point.
Il s'écarte.
ANGÉLIQUE
C'est peut-être celui à qui ma mère me destine, fuyez, Dorante, nous nous reverrons tantôt, ne vous inquiétez point.
Dorante sort.
SCÈNE VIII. Angélique, Lisette, Ergaste.
ANGÉLIQUE, en le voyant
C'est lui-même. Ah ! Quel homme !
LISETTE
Il n'a pas l'air éveillé.
ERGASTE, marchant lentement
Je suis votre serviteur, Madame ; je devance Madame votre mère, qui est embarrassée, elle m'a dit que vous vous promeniez.
ANGÉLIQUE
Vous le voyez, Monsieur.
ERGASTE
Et je me suis hâté de venir vous faire la révérence.
LISETTE, à part
Appelle-t-il cela se hâter ?
ERGASTE
Ne suis-je pas importun ?
ANGÉLIQUE
Non, Monsieur.
LISETTE, à part
Ah ! Cela vous plaît à dire.
ERGASTE
Vous êtes plus belle que jamais.
ANGÉLIQUE
Je ne l'ai jamais été.
ERGASTE
Vous êtes bien modeste.
LISETTE, à part
Il parle comme il marche.
ERGASTE
Ce pays-ci est fort beau.
ANGÉLIQUE
Il est passable.
LISETTE, à part
Quand il a dit un mot, il est si fatigué qu'il faut qu'il se repose.
ERGASTE
Et solitaire.
ANGÉLIQUE
On n'y voit pas grand monde.
LISETTE
Quelque importun par-ci par-là.
ERGASTE
Il y en a partout.
On est du temps sans parler.
LISETTE, à part
Voilà la conversation tombée, ce ne sera pas moi qui la relèverai.
ERGASTE
Ah ! Bonjour, Lisette.
LISETTE
Bonsoir, Monsieur ; je vous dis bonsoir, parce que je m'endors, ne trouvez-vous pas qu'il fait un temps pesant ?
ERGASTE
Oui, ce me semble.
LISETTE
Vous vous en retournez sans doute ?
ERGASTE
Rien que demain. Madame Argante m'a retenu.
ANGÉLIQUE
Et Monsieur se promène-t-il ?
ERGASTE
Je vais d'abord à ce château voisin, pour y porter une lettre qu'on m'a prié de rendre en main propre, et je reviens ensuite.
ANGÉLIQUE
Faites, Monsieur, ne vous gênez pas.
ERGASTE
Vous me le permettez donc ?
ANGÉLIQUE
Oui, Monsieur.
LISETTE
Ne vous pressez point, quand on a des commissions, il faut y mettre tout le temps nécessaire, n'avez-vous que celle-là ?
ERGASTE
Non, c'est l'unique.
LISETTE
Quoi ! Pas le moindre petit compliment à faire ailleurs ?
ERGASTE
Non.
ANGÉLIQUE
Monsieur y soupera peut-être ?
LISETTE
Et à la campagne, on couche où l'on soupe.
ERGASTE
Point du tout, je reviens incessamment, Madame.
À part, en s'en allant.
Je ne sais que dire aux femmes, même à celles qui me plaisent.
Il sort.
SCÈNE IX. Angélique, Lisette.
LISETTE
Ce garçon-là a de grands talents pour le silence ; quelle abstinence de paroles ! Il ne parlera bientôt plus que par signes.
ANGÉLIQUE
Il a dit que ma mère allait venir, et je m'éloigne : je ne saurais lui parler dans le désordre d'esprit où je suis ; j'ai pourtant dessein de l'attendrir sur le chapitre de Dorante.
LISETTE
Et moi, je ne vous conseille pas de lui en parler, vous ne ferez que la révolter davantage, et elle se hâterait de conclure.
ANGÉLIQUE
Oh ! Doucement ! Je me révolterais à mon tour.
LISETTE, riant
Vous, contre cette mère qui dit qu'elle vous aime tant ?
ANGÉLIQUE, s'en allant
Eh bien ! Qu'elle aime donc mieux, car je ne suis point contente d'elle.
LISETTE
Retirez-vous, je crois qu'elle vient.
Angélique sort.
SCÈNE X. Madame Argante, Lisette, qui veut s'en aller.
MADAME ARGANTE, l'arrêtant
Voici cette fourbe de suivante. Un moment, où est ma fille ? J'ai cru la trouver ici avec Monsieur Ergaste.
LISETTE
Ils y étaient tous deux tout à l'heure, Madame, mais Monsieur Ergaste est allé à cette maison d'ici près, remettre une lettre à quelqu'un, et Mademoiselle est là-bas, je pense.
MADAME ARGANTE
Allez lui dire que je serais bien aise de la voir.
LISETTE, les premiers mots à part
Elle me parle bien sèchement. J'y vais, Madame, mais vous me paraissez triste, j'ai eu peur que vous ne fussiez fâchée contre moi.
MADAME ARGANTE
Contre vous ? Est-ce que vous le méritez, Lisette ?
LISETTE
Non, Madame.
MADAME ARGANTE
Il est vrai que j'ai l'air plus occupé qu'à l'ordinaire. Je veux marier ma fille à Ergaste, vous le savez, et je crains souvent qu'elle n'ait quelque chose dans le coeur ; mais vous me le diriez, n'est-il pas vrai ?
LISETTE
Eh mais ! Je le saurais.
MADAME ARGANTE
Je n'en doute pas ; allez, je connais votre fidélité, Lisette, je ne m'y trompe pas, et je compte bien vous en récompenser comme il faut ; dites à ma fille que je l'attends.
LISETTE, à part
Elle prend bien son temps pour me louer !
Elle sort.
MADAME ARGANTE
Toute fourbe qu'elle est, je l'ai embarrassée.
SCÈNE XI. Lubin, Madame Argante.
MADAME ARGANTE
Ah ! Tu viens à propos. As-tu quelque chose à me dire ?
LUBIN
Jarnigoi ! Si jons queuque chose ! J'avons vu des pardons, j'avons vu des offenses, des allées, des venues, et pis des moyens pour avoir un mari.
MADAME ARGANTE
Hâte-toi de m'instruire, parce que j'attends Angélique. Que sais-tu ?
LUBIN
Pisque vous êtes pressée, je mettrons tout en un tas.
MADAME ARGANTE
Parle donc.
LUBIN
Je sais une accusation, je sais une innocence, et pis un autre grand stratagème, attendez, comment appelont-ils cela ?
MADAME ARGANTE
Je ne t'entends pas mais va-t'en, Lubin, j'aperçois ma fille, tu me diras ce que c'est tantôt, il ne faut pas qu'elle nous voie ensemble.
LUBIN
Je m'en retorne donc à la provision.
Il sort.
SCÈNE XII. Madame Argante, Angélique.
MADAME ARGANTE, à part
Voyons de quoi il sera question.
ANGÉLIQUE, les premiers mots à part
Plus de confidence, Lisette a raison, c'est le plus sûr. Lisette m'a dit que vous me demandiez, ma mère.
MADAME ARGANTE
Oui, je sais que tu as vu Ergaste, ton éloignement pour lui dure-t-il toujours ?
ANGÉLIQUE, souriant
Ergaste n'a pas changé.
MADAME ARGANTE
Te souvient-il qu'avant que nous vinssions ici, tu m'en disais du bien ?
ANGÉLIQUE
Je vous en dirai volontiers encore, car je l'estime, mais je ne l'aime point, et l'estime et l'indifférence vont fort bien ensemble.
MADAME ARGANTE
Parlons d'autre chose, n'as-tu rien à dire à ta confidente ?
ANGÉLIQUE
Non, il n'y a plus rien de nouveau.
MADAME ARGANTE
Tu n'as pas revu le jeune homme ?
ANGÉLIQUE
Oui, je l'ai retrouvé, je lui ai dit ce qu'il fallait, et voilà qui est fini.
MADAME ARGANTE, souriant
Quoi ! Absolument fini ?
ANGÉLIQUE
Oui, tout à fait.
MADAME ARGANTE
Tu me charmes, je ne saurais t'exprimer la satisfaction que tu me donnes ; il n'y a rien de si estimable que toi, Angélique, ni rien aussi d'égal au plaisir que j'ai à te le dire, car je compte que tu me dis vrai, je me livre hardiment à ma joie, tu ne voudrais pas m'y abandonner, si elle était fausse : ce serait une cruauté dont tu n'es pas capable.
ANGÉLIQUE, d'un ton timide
Assurément
MADAME ARGANTE
Va, tu n'as pas besoin de me rassurer, ma fille, tu me ferais injure, si tu croyais que j'en doute ; non, ma chère Angélique, tu ne verras plus Dorante, tu l'as renvoyé, j'en suis sûre, ce n'est pas avec un caractère comme le tien qu'on est exposé à la douleur d'être trop crédule ; n'ajoute donc rien à ce que tu m'as dit : tu ne le verras plus, tu m'en assures, et cela suffit ; parlons de la raison, du courage et de la vertu que tu viens de montrer.
ANGÉLIQUE, d'un air interdit
Que je suis confuse !
MADAME ARGANTE
Grâce au ciel, te voilà donc encore plus respectable, plus digne d'être aimée, plus digne que jamais de faire mes délices ; que tu me rends glorieuse, Angélique !
ANGÉLIQUE, pleurant
Ah ! Ma mère, arrêtez, de grâce.
MADAME ARGANTE
Que vois-je ? Tu pleures, ma fille, tu viens de triompher de toi-même, tu me vois enchantée, et tu pleures !
ANGÉLIQUE, se jetant à ses genoux
Non, ma mère, je ne triomphe point, votre joie et vos tendresses me confondent, je ne les mérite point.
MADAME ARGANTE la relève
Relève-toi, ma chère enfant, d'où te viennent ces mouvements où je te reconnais toujours ? Que veulent-ils dire ?
ANGÉLIQUE
Hélas ! C'est que je vous trompe.
MADAME ARGANTE
Toi ?
Un moment sans rien dire.
Non, tu ne me trompes point, puisque tu me l'avoues. Achève ; voyons de quoi il est question.
ANGÉLIQUE
Vous allez frémir : on m'a parlé d'enlèvement.
MADAME ARGANTE
Je n'en suis point surprise, je te l'ai dit : il n'y a rien dont ces étourdis-là ne soient capables ; et je suis persuadée que tu en as plus frémi que moi.
ANGÉLIQUE
J'en ai tremblé, il est vrai ; j'ai pourtant eu la faiblesse de lui pardonner, pourvu qu'il ne m'en parle plus.
MADAME ARGANTE
N'importe, je m'en fie à tes réflexions, elles te donneront bien du mépris pour lui.
ANGÉLIQUE
Eh ! Voilà encore ce qui m'afflige dans l'aveu que je vous fais, c'est que vous allez le mépriser vous-même, il est perdu : vous n'étiez déjà que trop prévenue contre lui, et cependant il n'est point si méprisable ; permettez que je le justifie : je suis peut-être prévenue moi-même ; mais vous m'aimez, daignez m'entendre, portez vos bontés jusque-là. Vous croyez que c'est un jeune homme sans caractère, qui a plus de vanité que d'amour, qui ne cherche qu'à me séduire, et ce n'est point cela, je vous assure. Il a tort de m'avoir proposé ce que je vous ai dit ; mais il faut regarder que c'est le tort d'un homme au désespoir, que j'ai vu fondre en larmes quand j'ai paru irritée, d'un homme à qui la crainte de me perdre a tourné la tête ; il n'a point de bien, il ne s'en est point caché, il me l'a dit, il ne lui restait donc point d'autre ressource que celle dont je vous parle, ressource que je condamne comme vous, mais qu'il ne m'a proposée que dans la seule vue d'être à moi, c'est tout ce qu'il y a compris ; car il m'adore, on n'en peut douter.
MADAME ARGANTE
Eh ! Ma fille ! Il y en aura tant d'autres qui t'aimeront encore plus que lui.
ANGÉLIQUE
Oui, mais je ne les aimerai pas, moi, m'aimassent-ils davantage, et cela n'est pas possible.
MADAME ARGANTE
D'ailleurs, il sait que tu es riche.
ANGÉLIQUE
Il l'ignorait quand il m'a vue, et c'est ce qui devrait l'empêcher de m'aimer, il sait bien que quand une fille est riche, on ne la donne qu'à un homme qui a d'autres richesses, toutes inutiles qu'elles sont ; c'est, du moins, l'usage, le mérite n'est compté pour rien.
MADAME ARGANTE
Tu le défends d'une manière qui m'alarme. Que penses-tu donc de cet enlèvement, dis-moi ? tu es la franchise même, ne serais-tu point en danger d'y consentir ?
ANGÉLIQUE
Ah ! Je ne crois pas, ma mère.
MADAME ARGANTE
Ta mère ! Ah ! Le ciel la préserve de savoir seulement qu'on te le propose ! Ne te sers plus de ce nom, elle ne saurait le soutenir dans cette occasion-ci. Mais pourrais-tu la fuir, te sentirais-tu la force de l'affliger jusque-là, de lui donner la mort, de lui porter le poignard dans le sein ?
ANGÉLIQUE
J'aimerais mieux mourir moi-même.
MADAME ARGANTE
Survivrait-elle à l'affront que tu te ferais ? Souffre à ton tour que mon amitié te parle pour elle ; lequel aimes-tu le mieux, ou de cette mère qui t'a inspiré mille vertus, ou d'un amant qui veut te les ôter toutes ?
ANGÉLIQUE
Vous m'accablez. Dites-lui qu'elle ne craigne rien de sa fille, dites-lui que rien ne m'est plus cher qu'elle, et que je ne verrai plus Dorante, si elle me condamne à le perdre.
MADAME ARGANTE
Eh ! Que perdras-tu dans un inconnu qui n'a rien ?
ANGÉLIQUE
Tout le bonheur de ma vie ; ayez la bonté de lui dire aussi que ce n'est point la quantité de biens qui rend heureuse, que j'en ai plus qu'il n'en faudrait avec Dorante, que je languirais avec un autre : rapportez-lui ce que je vous dis là, et que je me soumets à ce qu'elle en décidera.
MADAME ARGANTE
Si tu pouvais seulement passer quelque temps sans le voir, le veux-tu bien ? Tu ne me réponds pas, à quoi songes-tu ?
ANGÉLIQUE
Vous le dirai-je ? Je me repens d'avoir tout dit ; mon amour m'est cher, je viens de m'ôter la liberté d'y céder, et peu s'en faut que je ne la regrette ; je suis même fâchée d'être éclairée ; je ne voyais rien de tout ce qui m'effraye, et me voilà plus triste que je ne l'étais.
MADAME ARGANTE
Dorante me connaît-il ?
ANGÉLIQUE
Non, à ce qu'il m'a dit.
MADAME ARGANTE
Eh bien ! Laisse-moi le voir, je lui parlerai sous le nom d'une tante à qui tu auras tout confié, et qui veut te servir ; viens, ma fille, et laisse à mon coeur le soin de conduire le tien.
ANGÉLIQUE
Je ne sais, mais ce que vous inspire votre tendresse m'est d'un bon augure.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Madame Argante, Lubin.
MADAME ARGANTE
Personne ne nous voit-il ?
LUBIN
On ne peut pas nous voir, drès que nous ne voyons parsonne.
MADAME ARGANTE
C'est qu'il me semble avoir aperçu là-bas Monsieur Ergaste qui se promène.
LUBIN
Qui, ce nouviau venu ? Il n'y a pas de danger avec li, ça ne regarde rin, ça dort en marchant.
MADAME ARGANTE
N'importe, il faut l'éviter. Voyons ce que tu avais à me dire tantôt et que tu n'as pas eu le temps de m'achever. Est-ce quelque chose de conséquence ?
LUBIN
Jarni, si c'est de conséquence ! Il s'agit tant seulement que cet amoureux veut détourner voute fille.
MADAME ARGANTE
Qu'appelles-tu la détourner ?
LUBIN
La loger ailleurs, la changer de chambre : velà cen que c'est.
MADAME ARGANTE
Qu'a-t-elle répondu ?
LUBIN
Il n'y a encore rien de décidé ; car voute fille a dit : Comment, ventregué ! Un enlèvement, Monsieur, avec une mère qui m'aime tant ! Bon ! Belle amiquié ! A dit Lisette. Voute fille a reparti que c'était une honte, qu'alle vous parlerait, vous émouverait, vous embrasserait les jambes ; et pis chacun a tiré de son côté, et moi du mian.
MADAME ARGANTE
Je saurai y mettre ordre. Dorante va-t-il se rendre ici ?
LUBIN
Tatigué, s'il viendra ! Je li ons donné l'ordre de la part de noute damoiselle, il ne peut pas manquer d'être obéissant, et la chaise de poste est au bout de l'allée.
MADAME ARGANTE
La chaise !
LUBIN
Eh voirement oui ! Avec une dame entre deux âges, qu'il a mêmement descendue dans l'hôtellerie du village.
MADAME ARGANTE
Et pourquoi l'a-t-il amenée ?
LUBIN
Pour à celle fin qu'alle fasse compagnie à noute damoiselle si alle veut faire un tour dans la chaise, et pis de là aller souper en ville, à ce qui m'est avis, selon queuques paroles que j'avons attrapées et qu'ils disiont tout bas.
MADAME ARGANTE
Voilà de furieux desseins ; adieu, je m'éloigne ; et surtout ne dis point à Lisette que je suis ici.
LUBIN
Je vas donc courir après elle, mais faut que chacun soit content, je sis leur commissionnaire itou à ces enfants, quand vous arriverez, leur dirai-je que vous venez ?
MADAME ARGANTE
Tu ne leur diras pas que c'est moi, à cause de Dorante qui ne m'attendrait pas, mais seulement que c'est quelqu'un qui approche.
À part.
Je ne veux pas le mettre entièrement au fait.
LUBIN
Je vous entends, rien que queuqu'un, sans nommer parsonne, je ferai voute affaire, noute maîtresse : enfilez le taillis stanpendant que je reste pour la manigance.
SCÈNE II. Lubin, Ergaste.
LUBIN
Morgué ! Je gaigne bien ma vie avec l'amour de cette jeunesse. Bon ! À l'autre, qu'est-ce qu'il viant rôder ici, stila ?
ERGASTE, rêveur
Interrogeons ce paysan, il est de la maison.
LUBIN, chantant en se promenant
La, la, la.
ERGASTE
Bonjour, l'ami.
LUBIN
Serviteur. La, la.
ERGASTE
Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?
LUBIN
Il n'y a que l'horloge qui en sait le compte, moi, je n'y regarde pas.
ERGASTE
Il est brusque.
LUBIN
Les gens de Paris passont-ils leur chemin queuquefois ? Restez-vous là, Monsieur ?
ERGASTE
Peut-être.
LUBIN
Oh ! Que nanni ! La civilité ne vous le parmet pas.
ERGASTE
Et d'où vient ?
LUBIN
C'est que vous me portez de l'incommodité, j'ons besoin de ce chemin-ci pour une confarence en cachette.
ERGASTE
Je te laisserai libre, je n'aime à gêner personne ; mais dis-moi, connais-tu un nommé Monsieur Dorante ?
LUBIN
Dorante ? Oui-da.
ERGASTE
Il vient quelquefois ici, je pense, et connaît Mademoiselle Angélique ?
LUBIN
Pourquoi non ? Je la connais bian, moi.
ERGASTE
N'est-ce pas lui que tu attends ?
LUBIN
C'est à moi à savoir ça tout seul, si je vous disais oui, nous le saurions tous deux.
ERGASTE
C'est que j'ai vu de loin un homme qui lui ressemblait.
LUBIN
Eh bien ! Cette ressemblance, ne faut pas que vous l'aperceviez de près, si vous êtes honnête.
ERGASTE
Sans doute, mais j'ai compris d'abord qu'il était amoureux d'Angélique, et je ne me suis approché de toi que pour en être mieux instruit.
LUBIN
Mieux ! Eh ! Par la sambille, allez donc oublier ce que vous savez déjà, comment instruire un homme qui est aussi savant que moi ?
ERGASTE
Je ne te demande plus rien.
LUBIN
Voyez qu'il a de peine ! Gageons que vous savez itou qu'alle est amoureuse de li ?
ERGASTE
Non, mais je l'apprends.
LUBIN
Oui, parce que vous le saviez ; mais transportez-vous plus loin, faites-li place, et gardez le secret, Monsieur, ça est de conséquence.
ERGASTE
Volontiers, je te laisse.
Il sort.
LUBIN, le voyant partir
Queu sorcier d'homme ! Dame, s'il n'ignore de rin, ce n'est pas ma faute.
SCÈNE III. Dorante, Lubin.
LUBIN
Bon, vous êtes homme de parole, mais dites-moi, avez-vous souvenance de connaître un certain Monsieur Ergaste, qui a l'air d'être gelé, et qu'on dirait qu'il ne va ni ne grouille, quand il marche ?
DORANTE
Un homme sérieux ?
LUBIN
Oh ! Si sérieux que j'en sis tout triste.
DORANTE
Vraiment oui ! Je le connais, s'il s'appelle Ergaste ; est-ce qu'il est ici ?
LUBIN
Il y était tout présentement ; mais je li avons finement persuadé d'aller être ailleurs.
DORANTE
Explique-toi, Lubin, que fait-il ici ?
LUBIN
Oh ! Jarniguienne, ne m'amusez pas, je n'ons pas le temps de vous acouter dire, je sis pressé d'aller avartir Angélique, ne démarrez pas.
DORANTE
Mais, dis-moi auparavant...
LUBIN, en colère
Tantôt je ferai le récit de ça. Pargué, allez, j'ons bian le temps de lantarner de la manière.
Il sort.
SCÈNE IV. Dorante, Ergaste.
DORANTE, un moment seul
Ergaste, dit-il ; connaît-il Angélique dans ce pays-ci ?
ERGASTE, rêvant
C'est Dorante lui-même.
DORANTE
Le voici. Me trompé-je, est-ce vous, Monsieur ?
ERGASTE
Oui, mon neveu.
DORANTE
Par quelle aventure vous trouvé-je dans ce pays-ci ?
ERGASTE
J'y ai quelques amis que j'y suis venu voir ; mais qu'y venez-vous faire vous-même ? Vous m'avez tout l'air d'y être en bonne fortune ; je viens de vous y voir parler à un domestique qui vous apporte quelque réponse, ou qui vous y ménage quelque entrevue.
DORANTE
Je ferais scrupule de vous rien déguiser, il y est question d'amour, Monsieur, j'en conviens.
ERGASTE
Je m'en doutais, on parle ici d'une très aimable fille, qui s'appelle Angélique ; est-ce à elle à qui s'adressent vos voeux ?
DORANTE
C'est à elle-même.
ERGASTE
Vous avez donc accès chez la mère ?
DORANTE
Point du tout, je ne la connais pas, et c'est par hasard que j'ai vu sa fille.
ERGASTE
Cet engagement-là ne vous réussira pas, Dorante, vous y perdez votre temps, car Angélique est extrêmement riche, on ne la donnera pas à un homme sans bien.
DORANTE
Aussi la quitterais-je, s'il n'y avait que son bien qui m'arrêtât, mais je l'aime et j'ai le bonheur d'en être aimé.
ERGASTE
Vous l'a-t-elle dit positivement ?
DORANTE
Oui, je suis sûr de son coeur.
ERGASTE
C'est beaucoup, mais il vous reste encore un autre inconvénient : c'est qu'on dit que sa mère a pour elle actuellement un riche parti en vue.
DORANTE
Je ne le sais que trop, Angélique m'en a instruit.
ERGASTE
Et dans quelle disposition est-elle là-dessus ?
DORANTE
Elle est au désespoir ; et dit-on quel homme est ce rival ?
ERGASTE
Je le connais ; c'est un honnête homme.
DORANTE
Il faut du moins qu'il soit bien peu délicat s'il épouse une fille qui ne pourra le souffrir ; et puisque vous le connaissez, Monsieur, ce serait en vérité lui rendre service, aussi bien qu'à moi, que de lui apprendre combien on le hait d'avance.
ERGASTE
Mais on prétend qu'il s'en doute un peu.
DORANTE
Il s'en doute et ne se retire pas ! Ce n'est pas là un homme estimable.
ERGASTE
Vous ne savez pas encore le parti qu'il prendra.
DORANTE
Si Angélique veut m'en croire, je ne le craindrai plus ; mais quoi qu'il arrive, il ne peut l'épouser qu'en m'ôtant la vie.
ERGASTE
Du caractère dont je le connais, je ne crois pas qu'il voulût vous ôter la vôtre, ni que vous fussiez d'humeur à attaquer la sienne ; et si vous lui disiez poliment vos raisons, je suis persuadé qu'il y aurait égard ; voulez-vous le voir ?
DORANTE
C'est risquer beaucoup, peut-être avez-vous meilleure opinion de lui qu'il ne le mérite. S'il allait me trahir ? Et d'ailleurs, où le trouver ?
ERGASTE
Oh ! Rien de plus aisé, car le voilà tout porté pour vous entendre.
DORANTE
Quoi ! C'est vous, Monsieur ?
ERGASTE
Vous l'avez dit, mon neveu.
DORANTE
Je suis confus de ce qui m'est échappé, et vous avez raison, votre vie est bien en sûreté.
ERGASTE
La vôtre ne court pas plus de hasard, comme vous voyez.
DORANTE
Elle est plus à vous qu'à moi, je vous dois tout, et je ne dispute plus Angélique.
ERGASTE
L'attendez-vous ici ?
DORANTE
Oui, Monsieur, elle doit y venir ; mais je ne la verrai que pour lui apprendre l'impossibilité où je suis de la revoir davantage.
ERGASTE
Point du tout, allez votre chemin, ma façon d'aimer est plus tranquille que la vôtre, j'en suis plus le maître, et je me sens touché de ce que vous me dites.
DORANTE
Quoi ! Vous me laissez la liberté de poursuivre ?
ERGASTE
Liberté tout entière, continuez, vous dis-je, faites comme si vous ne m'aviez pas vu, et ne dites ici à personne qui je suis, je vous le défends bien. Voici Angélique, elle ne m'aperçoit pas encore, je vais lui dire un mot en passant, ne vous alarmez point.
SCÈNE V. Dorante, Ergaste, Angélique, qui s'est approchée, mais qui, apercevant Ergaste, veut se retirer.
ERGASTE
Ce n'est pas la peine de vous retirer, Madame ; je suis instruit, je sais que Monsieur vous aime, qu'il n'est qu'un cadet, Lubin m'a tout dit, et mon parti est pris. Adieu, Madame.
Il sort.
SCÈNE VI. Dorante, Angélique.
DORANTE
Voilà notre secret découvert, cet homme-là, pour se venger, va tout dire à votre mère.
ANGÉLIQUE
Et malheureusement il a du crédit sur son esprit.
DORANTE
Il y a apparence que nous nous voyons ici pour la dernière fois, Angélique.
ANGÉLIQUE
Je n'en sais rien, pourquoi Ergaste se trouve-t-il ici ?
À part.
Ma mère aurait-elle quelque dessein ?
DORANTE
Tout est désespéré, le temps nous presse. Je finis par un mot, m'aimez-vous ? M'estimez-vous ?
ANGÉLIQUE
Si je vous aime ! Vous dites que le temps presse, et vous faites des questions inutiles !
DORANTE
Achevez de m'en convaincre ; j'ai une chaise au bout de la grande allée, la dame dont je vous ai parlé, et dont la maison est à un quart de lieue d'ici, nous attend dans le village, hâtons-nous de l'aller trouver, et vous rendre chez elle.
ANGÉLIQUE
Dorante, ne songez plus à cela, je vous le défends.
DORANTE
Vous voulez donc me dire un éternel adieu ?
ANGÉLIQUE
Encore une fois je vous le défends ; mettez-vous dans l'esprit que, si vous aviez le malheur de me persuader, je serais inconsolable ; je dis le malheur, car n'en serait-ce pas un pour vous de me voir dans cet état ? Je crois qu'oui. Ainsi, qu'il n'en soit plus question ; ne nous effrayons point, nous avons une ressource.
DORANTE
Et quelle est-elle ?
ANGÉLIQUE
Savez-vous à quoi je me suis engagée ? À vous montrer à une dame de mes parentes.
DORANTE
De vos parentes ?
ANGÉLIQUE
Oui, je suis sa nièce, et elle va venir ici.
DORANTE
Et vous lui avez confié notre amour ?
ANGÉLIQUE
Oui.
DORANTE
Et jusqu'où l'avez-vous instruite ?
ANGÉLIQUE
Je lui ai tout conté pour avoir son avis.
DORANTE
Quoi ! La fuite même que je vous ai proposée ?
ANGÉLIQUE
Quand on ouvre son coeur aux gens, leur cache-t-on quelque chose ? Tout ce que j'ai mal fait, c'est que je ne lui ai pas paru effrayée de votre proposition autant qu'il le fallait ; voilà ce qui m'inquiète.
DORANTE
Et vous appelez cela une ressource ?
ANGÉLIQUE
Pas trop, cela est équivoque, je ne sais plus que penser.
DORANTE
Et vous hésitez encore de me suivre ?
ANGÉLIQUE
Non seulement j'hésite, mais je ne le veux point.
DORANTE
Non, je n'écoute plus rien. Venez, Angélique, au nom de notre amour ; venez, ne nous quittons plus, sauvez-moi ce que j'aime, conservez-vous un homme qui vous adore.
ANGÉLIQUE
De grâce, laissez-moi, Dorante ; épargnez-moi cette démarche, c'est abuser de ma tendresse : en vérité, respectez ce que je vous dis.
DORANTE
Vous nous avez trahis ; il ne nous reste qu'un moment à nous voir, et ce moment décide de tout.
ANGÉLIQUE, combattue
Dorante, je ne saurais m'y résoudre.
DORANTE
Il faut donc vous quitter pour jamais.
ANGÉLIQUE
Quelle persécution ! Je n'ai point Lisette, et je suis sans conseil.
DORANTE
Ah ! Vous ne m'aimez point.
ANGÉLIQUE
Pouvez-vous le dire ?
SCÈNE VII. Dorante, Angélique, Lubin.
LUBIN, passant au milieu d'eux sans s'arrêter
Prenez garde, reboutez le propos à une autre fois, voici queuqu'un.
DORANTE
Et qui ?
LUBIN
Queuqu'un qui est fait comme une mère.
DORANTE, fuyant avec Lubin
Votre mère ! Adieu, Angélique, je l'avais prévu, il n'y a plus d'espérance.
ANGÉLIQUE, voulant le retenir
Non, je crois qu'il se trompe, c'est ma parente. Il ne m'écoute point, que ferai-je ? Je ne sais où j'en suis.
SCÈNE VIII. Madame Argante, Angélique.
ANGÉLIQUE, allant à sa mère
Ah ! Ma mère.
MADAME ARGANTE
Qu'as-tu donc, ma fille ? D'où vient que tu es si troublée ?
ANGÉLIQUE
Ne me quittez point, secourez-moi, je ne me reconnais plus.
MADAME ARGANTE
Te secourir, et contre qui, ma chère fille ?
ANGÉLIQUE
Hélas ! Contre moi, contre Dorante et contre vous, qui nous séparerez peut-être. Lubin est venu dire que c'était vous. Dorante s'est sauvé, il se meurt, et je vous conjure qu'on le rappelle, puisque vous voulez lui parler.
MADAME ARGANTE
Sa franchise me pénètre. Oui, je te l'ai promis, et j'y consens, qu'on le rappelle, je veux devant toi le forcer lui-même à convenir de l'indignité qu'il te proposait.
Elle appelle Lubin.
Lubin, cherche Dorante, et dis-lui que je l'attends ici avec ma nièce.
LUBIN
Voute nièce ! Est-ce que vous êtes itou la tante de voute fille ?
Il sort.
MADAME ARGANTE
Va, ne t'embarrasse point. Mais j'aperçois Lisette, c'est un inconvénient ; renvoie-la comme tu pourras, avant que Dorante arrive, elle ne me reconnaîtra pas sous cet habit, et je me cache avec ma coiffe.
SCÈNE IX. Madame Argante, Angélique, Lisette.
LISETTE, à Angélique
Apparemment que Dorante attend plus loin.
À Madame Argante.
Que je ne vous sois point suspecte, Madame ; je suis du secret, et vous allez tirer ma maîtresse d'une dépendance bien dure et bien gênante, sa mère aurait infailliblement forcé son inclination.
À Angélique.
Pour vous, Madame, ne vous faites pas un monstre de votre fuite. Que peut-on vous reprocher, dès que vous fuyez avec Madame ?
MADAME ARGANTE, se découvrant
Retirez-vous.
LISETTE, fuyant
Oh !
MADAME ARGANTE
C'était le plus court pour nous en défaire.
ANGÉLIQUE
Voici Dorante, je frissonne. Ah ! Ma mère, songez que je me suis ôté tous les moyens de vous déplaire, et que cette pensée vous attendrisse un peu pour nous.
SCÈNE X. Dorante, Madame Argante, Angélique, Lubin.
ANGÉLIQUE
Approchez, Dorante, Madame n'a que de bonnes intentions, je vous ai dit que j'étais sa nièce.
DORANTE, saluant
Je vous croyais avec Madame votre mère.
MADAME ARGANTE
C'est Lubin qui s'est mal expliqué d'abord.
DORANTE
Mais ne viendra-t-elle pas ?
MADAME ARGANTE
Lubin y prendra garde. Retire-toi, et nous avertis si Madame Argante arrive.
LUBIN, riant par intervalles
Madame Argante ? Allez, allez, n'appréhendez rin pus, je la défie de vous surprendre ; alle pourra arriver, si le guiable s'en mêle.
Il sort en riant.
SCÈNE XI. Madame Argante, Angélique, Dorante.
MADAME ARGANTE
Eh bien ! Monsieur, ma nièce m'a tout conté, rassurez-vous : il me paraît que vous êtes inquiet.
DORANTE
J'avoue, Madame, que votre présence m'a d'abord un peu troublé.
ANGÉLIQUE, à part
Comment le trouvez-vous, ma mère ?
MADAME ARGANTE, à part le premier mot
Doucement. Je ne viens ici que pour écouter vos raisons sur l'enlèvement dont vous parlez à ma nièce.
DORANTE
Un enlèvement est effrayant, Madame, mais le désespoir de perdre ce qu'on aime rend bien des choses pardonnables.
ANGÉLIQUE
Il n'a pas trop insisté, je suis obligée de le dire.
DORANTE
Il est certain qu'on ne consentira pas à nous unir. Ma naissance est égale à celle d'Angélique, mais la différence de nos fortunes ne me laisse rien à espérer de sa mère.
MADAME ARGANTE
Prenez garde, Monsieur ; votre désespoir de la perdre pourrait être suspect d'intérêt ; et quand vous dites que non, faut-il vous en croire sur votre parole ?
DORANTE
Ah ! Madame, qu'on retienne tout son bien, qu'on me mette hors d'état de l'avoir jamais ; le ciel me punisse si j'y songe !
ANGÉLIQUE
Il m'a toujours parlé de même.
MADAME ARGANTE
Ne nous interrompez point, ma nièce.
À Dorante.
L'amour seul vous fait agir, soit ; mais vous êtes, m'a-t-on dit, un honnête homme, et un honnête homme aime autrement qu'un autre ; le plus violent amour ne lui conseille jamais rien qui puisse tourner à la honte de sa maîtresse, vous voyez, reconnaissez-vous ce que je dis là, vous qui voulez engager Angélique à une démarche aussi déshonorante ?
ANGÉLIQUE, à part
Ceci commence mal.
MADAME ARGANTE
Pouvez-vous être content de votre coeur ; et supposons qu'elle vous aime, le méritez-vous ? Je ne viens point ici pour me fâcher, et vous avez la liberté de me répondre, mais n'est-elle pas bien à plaindre d'aimer un homme aussi peu jaloux de sa gloire, aussi peu touché des intérêts de sa vertu, qui ne se sert de sa tendresse que pour égarer sa raison, que pour lui fermer les yeux sur tout ce qu'elle se doit à elle-même, que pour l'étourdir sur l'affront irréparable qu'elle va se faire ? Appelez-vous cela de l'amour, et la puniriez-vous plus cruellement du sien, si vous étiez son ennemi mortel ?
DORANTE
Madame, permettez-moi de vous le dire, je ne vois rien dans mon coeur qui ressemble à ce que je viens d'entendre. Un amour infini, un respect qui m'est peut-être encore plus cher et plus précieux que cet amour même, voilà tout ce que je sens pour Angélique ; je suis d'ailleurs incapable de manquer d'honneur, mais il y a des réflexions austères qu'on n'est point en état de faire quand on aime, un enlèvement n'est pas un crime, c'est une irrégularité que le mariage efface ; nous nous serions donné notre foi mutuelle, et Angélique, en me suivant, n'aurait fui qu'avec son époux.
ANGÉLIQUE, à part
Elle ne se payera pas de ces raisons-là.
MADAME ARGANTE
Son époux, Monsieur, suffit-il d'en prendre le nom pour l'être ? Et de quel poids, s'il vous plaît, serait cette foi mutuelle dont vous parlez ? Vous vous croiriez donc mariés, parce que, dans l'étourderie d'un transport amoureux, il vous aurait plu de vous dire : Nous le somme ? Les passions seraient bien à leur aise, si leur emportement rendait tout légitime.
ANGÉLIQUE
Juste ciel !
MADAME ARGANTE
Songez-vous que de pareils engagements déshonorent une fille ! que sa réputation en demeure ternie, qu'elle en perd l'estime publique, que son époux peut réfléchir un jour qu'elle a manqué de vertu, que la faiblesse honteuse où elle est tombée doit la flétrir à ses yeux mêmes, et la lui rendre méprisable ?
ANGÉLIQUE, vivement
Ah ! Dorante, que vous étiez coupable ! Madame, je me livre à vous, à vos conseils, conduisez-moi, ordonnez, que faut-il que je devienne, vous êtes la maîtresse, je fais moins cas de la vie que des lumières que vous venez de me donner ; et vous, Dorante, tout ce que je puis à présent pour vous, c'est de vous pardonner une proposition qui doit vous paraître affreuse.
DORANTE
N'en doutez pas, chère Angélique ; oui, je me rends, je la désavoue ; ce n'est pas la crainte de voir diminuer mon estime pour vous qui me frappe, je suis sûr que cela n'est pas possible ; c'est l'horreur de penser que les autres ne vous estimeraient plus, qui m'effraye ; oui, je le comprends, le danger est sûr, Madame vient de m'éclairer à mon tour : je vous perdrais, et qu'est-ce que c'est que mon amour et ses intérêts, auprès d'un malheur aussi terrible ?
MADAME ARGANTE
Et d'un malheur qui aurait entraîné la mort d'Angélique, parce que sa mère n'aurait pu le supporter.
ANGÉLIQUE
Hélas ! Jugez combien je dois l'aimer, cette mère, rien ne nous a gênés dans nos entrevues ; eh bien ! Dorante, apprenez qu'elle les savait toutes, que je l'ai instruite de votre amour, du mien, de vos desseins, de mes irrésolutions.
DORANTE
Qu'entends-je ?
ANGÉLIQUE
Oui, je l'avais instruite, ses bontés, ses tendresses m'y avaient obligée, elle a été ma confidente, mon amie, elle n'a jamais gardé que le droit de me conseiller, elle ne s'est reposée de ma conduite que sur ma tendresse pour elle, et m'a laissée la maîtresse de tout, il n'a tenu qu'à moi de vous suivre, d'être une ingrate envers elle, de l'affliger impunément, parce qu'elle avait promis que je serais libre.
DORANTE
Quel respectable portrait me faites-vous d'elle ! Tout amant que je suis, vous me mettez dans ses intérêts même, je me range de son parti, et me regarderais comme le plus indigne des hommes, si j'avais pu détruire une aussi belle, aussi vertueuse union que la vôtre.
ANGÉLIQUE, à part
Ah ! Ma mère, lui dirai-je qui vous êtes ?
DORANTE
Oui, belle Angélique, vous avez raison. Abandonnez-vous toujours à ces mêmes bontés qui m'étonnent, et que j'admire ; continuez de les mériter, je vous y exhorte, que mon amour y perde ou non, vous le devez, je serais au désespoir, si je l'avais emporté sur elle.
MADAME ARGANTE, après avoir rêvé quelque temps
Ma fille, je vous permets d'aimer Dorante.
DORANTE
Vous, Madame, la mère d'Angélique !
ANGÉLIQUE
C'est elle-même ; en connaissez-vous qui lui ressemble ?
DORANTE
Je suis si pénétré de respect...
MADAME ARGANTE
Arrêtez, voici Monsieur Ergaste.
SCÈNE XII. Ergaste, acteurs susdits.
ERGASTE
Madame, quelques affaires pressantes me rappellent à Paris. Mon mariage avec Angélique était comme arrêté, mais j'ai fait quelques réflexions, je craindrais qu'elle ne m'épousât par pure obéissance, et je vous remets votre parole. Ce n'est pas tout, j'ai un époux à vous proposer pour Angélique, un jeune homme riche et estimé : elle peut avoir le coeur prévenu, mais n'importe.
ANGÉLIQUE
Je vous suis obligée, Monsieur ; ma mère n'est pas pressée de me marier.
MADAME ARGANTE
Mon parti est pris, Monsieur, j'accorde ma fille à Dorante que vous voyez. Il n'est pas riche, mais il vient de me montrer un caractère qui me charme, et qui fera le bonheur d'Angélique ; Dorante, je ne veux que le temps de savoir qui vous êtes.
Dorante veut se jeter aux genoux de Madame Argante qui le relève.
ERGASTE
Je vais vous le dire, Madame, c'est mon neveu, le jeune homme dont je vous parle, et à qui j'assure tout mon bien.
MADAME ARGANTE
Votre neveu !
ANGÉLIQUE, à Dorante, à part
Ah ! Que nous avons d'excuses à lui faire !
DORANTE
Eh ! Monsieur, comment payer vos bienfaits ?
ERGASTE
Point de remerciements. Ne vous avais-je pas promis qu'Angélique n'épouserait pas un homme sans bien ? Je n'ai plus qu'une chose à dire : j'intercède pour Lisette, et je demande sa grâce.
MADAME ARGANTE
Je lui pardonne ; que nos jeunes gens la récompensent, mais qu'ils s'en défassent.
LUBIN
Et moi, pour bian faire, faut qu'an me récompense, et qu'an me garde.
MADAME ARGANTE
Je t'accorde les deux.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica