Comédie en vers· Ou Crispin l'Heureux Fourbe
Le Père Prudent et Equitable
Représenté pour le première fois en société en 1706.
Personnages
- DÉMOCRITE, père de Philine
- PHILINE, fille de Démocrite
- TOINETTE, servante de Philine
- CLÉANDRE, amant de Philine
- CRISPIN, valet de Cléandre
- ARISTE, bourgeois campagnard
- MAÎTRE JACQUES, paysan suivant Ariste
- LE CHEVALIER
- LE FINANCIER
- FRONTIN, fourbe employé par Crispin
Monsieur,
À Monsieur Rogier , Seigneur du Buisson, Conseiller du Roi, Lieutenant général civil et de police en la sénéchaussée et siège présidial de Limoges.
Le hasard m'ayant fait tomber entre les mains cette petite pièce comique, je prends la liberté de vous la présenter, dans l'espérance qu'elle pourra, pour quelques moments, vous délasser des grands soins qui vous occupent, et qui font l'avantage du public.
Je pourrais ici trouver matière à un éloge sincère et sans flatterie ; mais tant d'autres l'ont déjà fait et le font encore tous les jours qu'il est inutile de mêler mes faibles expressions aux nobles et justes idées que tout le monde a de vous ; pour moi, content de vous admirer, je borne ma hardiesse à vous demander l'honneur de votre protection et de me dire, avec un très profond respect,
Monsieur, Le très humble et très obéissant serviteur.
M***
SCÈNE PREMIÈRE. Démocrite, Philine, Toinette.
DÉMOCRITE
Je veux être obéi ; votre jeune cervelle Pour l'utile, aujourd'hui, choisit la bagatelle. Cléandre, ce mignon, à vos yeux est charmant : Mais il faut l'oublier, je vous le dis tout franc. Vous rechignez, je crois, petite créature ! Ces morveuses, à peine ont-elles pris figure Qu'elles sentent déjà ce que c'est que l'amour. Eh bien donc ! Vous serez mariée en ce jour ! Il s'offre trois partis : un homme de finance, Un jeune chevalier, le plus noble de France, Et Ariste, qui doit arriver aujourd'hui. Je le souhaiterais, que vous fussiez à lui. Il a de très grands biens, il est près du village ; Il est vrai que l'on dit qu'il n'est pas de votre âge : Mais qu'importe après tout ? La jeune de Faubon En est-elle moins bien pour avoir un barbon ? Non. Sans aller plus loin, voyez votre cousine ; Avec son vieux époux sans cesse elle badine ; Elle saute, elle rit, elle danse toujours. Ma fille, les voilà les plus charmants amours. Nous verrons aujourd'hui ce que c'est que cet homme. Pour les autres, je sais aussi comme on les nomme : Ils doivent, sur le soir, me parler tous les deux. Ma fille, en voilà trois ; choisissez l'un d'entre eux, Je le veux bien encor ; mais oubliez Cléandre ; C'est un colifichet qui voudrait nous surprendre, Dont les biens, embrouillés dans de très grands procès, Peut-être ne viendront qu'après votre décès.PHILINE
Si mon coeur...SCÈNE II.
PHILINE
Dis-moi, que faire après ce coup terrible ? Tout autre que Cléandre à mes yeux est horrible. Quel malheur !TOINETTE
Il est vrai.SCÈNE III. Philine, Toinette, Cléandre, Crispin.
CLÉANDRE
N'avez-vous pu, Madame, adoucir votre père ? À nous unir tous deux est-il toujours contraire ?PHILINE
Oui, Cléandre.PHILINE
À rien.CLÉANDRE
Je l'avouerai, le compliment est doux. Vous m'aimez cependant ; au péril qui nous presse, Quand je tremble d'effroi, rien ne vous intéresse. Nous sommes menacés du plus affreux malheur : Sans alarme pourtant...PHILINE
Doutez-vous que mon coeur, Cher Cléandre, avec vous ne partage vos craintes ? De nos communs chagrins je ressens les atteintes ; Mais quel remède, enfin, y pourrai-je apporter ? Mon père me contraint, puis-je lui résister ? De trois maris offerts il faut que je choisisse, Et ce choix à mon coeur est un cruel supplice. Mais à quoi me résoudre en cette extrémité, Si de ces trois partis mon père est entêté ? Qu'exigez-vous de moi ?CLÉANDRE
À quoi bon vous le dire, Philine, si l'amour n'a pu vous en instruire ? Il est des moyens sûrs, et quand on aime bien...PHILINE
Arrêtez, je comprends, mais je n'en ferai rien. Si mon amour m'est cher, ma vertu m'est plus chère. Non, n'attendez de moi rien qui lui soit contraire ; De ces moyens si sûrs ne me parlez jamais.CLÉANDRE
Quoi !CLÉANDRE
Eh bien ! Fuyez, ingrate, et riez de ma perte. Votre injuste froideur est enfin découverte. N'attendez point de moi de marques de douleur ; On ne perd presque rien à perdre un mauvais coeur ; Et ce serait montrer une faiblesse extrême, Par de lâches transports de prouver qu'on vous aime, Vous qui n'avez pour moi qu'insensibilité. Doit-on par des soupirs payer la cruauté ? C'en est fait, je vous laisse à votre indifférence ; Je vais mettre à vous fuir mon unique constance ; Et si vous m'accablez d'un si cruel destin, Vous ne jouirez pas du moins de mon chagrin.PHILINE
Je ne vous retiens pas, devenez infidèle ; Donnez-moi tous les noms d'ingrate et de cruelle ; Je ne regrette point un amant tel que vous, Puisque de ma vertu vous n'êtes point jaloux.CLÉANDRE
Finissons là-dessus ; quand on est sans tendresse On peut faire aisément des leçons de sagesse, Philine, et quand un coeur chérit comme le mien... Mais quoi ! Vous le vanter ne servirait de rien. Je vous ai mille fois montré toute mon âme, Et vous n'ignorez pas combien elle eut de flamme ; Mon crime est d'avoir eu le coeur trop enflammé ; Vous m'aimeriez encor, si j'avais moins aimé. Mais, dussé-je, Philine, être accablé de haine, Je sens que je ne puis renoncer à ma chaîne. Adieu, Philine, adieu ; vous êtes sans pitié, Et je n'exciterais que votre inimité. Rien ne vous attendrit : quel coeur ! Qu'il est barbare ! Le mien dans les soupirs s'abandonne et s'égare. Ha ! Qu'il m'eût été doux de conserver mes feux ! Plus content mille fois... Que je suis malheureux ! Adieu, chère Philine...Il s'en va et il revient.
Avant que je vous quitte... De quelques feints regrets du moins plaignez ma fuite.PHILINE, s'en allant aussi et soupirant
Ah !CLÉANDRE l'arrête
Mais où fuyez-vous ? Arrêtez donc vos pas. Je suis prêt d'obéir ; et ne me fuyez pas.TOINETTE
Votre père pourrait, Madame, vous surprendre ; Vous savez qu'il n'est pas fort prudent de l'attendre ; Finissez vos débats, et calmez le chagrin...TOINETTE
Quoi ! Toujours triste mine !CRISPIN
Parbleu ! Qu'avez-vous donc, Monsieur, qui vous chagrine ? Je suis de vos amis, ouvrez-moi votre coeur : À raconter sa peine on sent de la douceur. Chassez de votre esprit toute triste pensée. Votre bourse, Monsieur, serait-elle épuisée ? C'est, il faut l'avouer, un destin bien fatal ; Mais en revanche, aussi, c'est un destin banal. Nombre de gens, atteints de la même faiblesse, Dans leur triste gousset logent la sécheresse : Mais Crispin fut toujours un généreux garçon ; Je vous offre ma bourse, usez-en sans façon.TOINETTE
Ah ! Que vous m'ennuyez ! Pour finir vos alarmes, C'est un fort bon moyen que de verser des larmes ! Retournez au logis passer votre chagrin.TOINETTE
Que vous êtes enfants !TOINETTE
Eh bien ! Finissez-vous ? Toi, Crispin, tiens ton maître. Hélas ! Que vous avez de peine à vous connaître !CRISPIN
Ils ne se disent mot, Toinette ; sifflons-les. On siffle bien aussi messieurs les perroquets.TOINETTE
Hélas ! Beau Cupidon ! Le douillet personnage ! Mais, Madame, en un mot, cessez ce badinage. Votre père viendra.CLÉANDRE
Non, il ne suffit pas D'avoir pour à présent terminé nos débats. Voyons encore ici quel biais l'on pourrait prendre, Pour nous unir enfin, ce qu'on peut entreprendre.PHILINE à Toinette
De mon père tu sais quelle est l'intention. Il m'offre trois partis : Ariste, un vieux barbon ; L'autre est un chevalier, l'autre homme de finance ; Mais Ariste, ce vieux, aurait la préférence : Il a de très grands biens, et mon père aujourd'hui Pourrait le préférer à tout autre parti. Il arrive en ce jour.TOINETTE
Je le sais, mais que faire ? Je ne vois rien ici qui ne vous soit contraire. Dans ta tête, Crispin, cherche, invente un moyen. Pour moi, je suis à bout, et je ne trouve rien. Remue un peu, Crispin, ton imaginative.CRISPIN, tout d'un coup en enthousiasme
Silence ! par mes soins je prétends vous sauver.TOINETTE
Dieux ! quel enthousiasme !CRISPIN
Halte là ! Mon génie Va des fureurs du sort affranchir votre vie. Ne redoutez plus rien ; je vais tarir vos pleurs, Et vous allez par moi voir finir vos malheurs. Oui, quoique le destin vous livre ici la guerre, Si Crispin est pour vous...TOINETTE
Quel bruit pour ne rien faire !CRISPIN
Osez-vous me troubler, dans l'état où je suis ? Si ma main... Mais, plutôt, rappelons nos esprits. J'enfante...TOINETTE
Un avorton.CRISPIN
Le dessein d'une intrigue.CRISPIN
Enfin je l'ai trouvé.CRISPIN, parlant à Philine
D'Ariste vous craignez la subite arrivée.CRISPIN, à Cléandre
Vaines terreurs, chansons. Vous, vous êtes certain De ne pouvoir jamais lui donner votre main ?CLÉANDRE
Oui vraiment.CLÉANDRE
Hé que faire ?TOINETTE
Benêt !TOINETTE
Sans doute.CRISPIN
Du voyage il perdra tous les frais. Je saurai de ces lieux l'éloigner pour jamais. Quand il sera parti, je prendrai sa figure : D'un campagnard grossier imitant la posture, J'irai trouver ce père, et vous verrez enfin Et quel trésor je suis, et ce que vaut Crispin.CRISPIN
Nous pourvoirons à tout.TOINETTE
Ce chevalier charmant ?...CRISPIN
Ce sont de nos cadets brouillés avec l'argent : Chez les vieilles beautés est leur bureau d'adresse. Qu'il y cherche fortune.TOINETTE
Hé oui, mais le temps presse. Ne t'amuse donc pas, Crispin ; il faut pourvoir À chasser tous les trois, et même dès ce soir. Ariste étant parti, dis-nous par quelle adresse, Des deux autres messieurs...CRISPIN
J'ai des tours de souplesse Dont l'effet sera sûr... A propos, j'ai besoin De quelque habit de femme.CRISPIN
Je connais certain drôle, Que je dois employer, et qui jouera son rôle.Se tournant vers Cléandre et Philine, il dit.
Vous, ne paraissez pas ; et vous, ne craignez rien : Tout doit vous réussir, cet oracle est certain. Je ne m'éloigne pas. Avertis-moi, Toinette, Si l'un des trois arrive, afin que je l'arrête.CLÉANDRE
Adieu, chère Philine.PHILINE
Adieu.SCÈNE IV. Cléandre, Crispin.
CRISPIN
Reposez-vous sur moi, dormez en assurance, Et méritez mes soins par votre confiance. De ce que j'entreprends je sors avec honneur, Ou j'en sors, pour le moins, toujours avec bonheur.SCÈNE V. Crispin, Ariste, Maître Jacques, suivant Ariste.
MAÎTRE JACQUES
C'est là, monsieur Ariste : Velà bian la maison, je le sens à la piste ; Mais l'homme que voici nous instruira de ça.CRISPIN, s'entortillant le nez dans son manteau
Que cherchez-vous, Messieurs ?MAÎTRE JACQUES
Je sons partis tous deux pour lui rendre visite.CRISPIN
Oui, que demandez-vous ?ARISTE
J'arrive ici pour lui.MAÎTRE JACQUES
C'est que ce Démocrite avertit celui-ci Qu'il lui baillait sa fille, et ça m'a fait envie ; Je venions assister à la çarimonie. Je devons épouser la fille de Jacquet, Et je venions un peu voir comment ça se fait.CRISPIN
Est-ce Ariste ?ARISTE
C'est moi.CRISPIN
Moi, je suis Démocrite.CRISPIN
Vous vous moquez de moi.MAÎTRE JACQUES
Velà donc le biau-père ? Oh ! bian, pisque c'est vous, souffrez donc sans mystère Que je vous dégauchisse un petit compliment, En vous remarcissant de votre traitement.CRISPIN
Vous me comblez d'honneur ; je voudrais que ma fille Pût, dans la suite, Ariste, unir notre famille. On nous a fait de vous un si sage récit.MAÎTRE JACQUES
Palsangué ! Qu'ils feront tous deux un beau carrage Je ne sais pas au vrai si la fille est bian sage ; Mais, margué ! Je m'en doute.CRISPIN
Il ne me sied pas bien De la louer moi-même et d'en dire du bien. Vous en pourrez juger, elle est très vertueuse.MAÎTRE JACQUES
Biau-père, dites-moi, n'est-elle pas rêveuse ?ARISTE
C'est, je l'ose assurer, mon souhait le plus doux ; Et quoique dans ces lieux j'aie fait ma retraite...MAÎTRE JACQUES, vite
C'est qu'en ville autrefois sa fortune était faite. Il était emplouyé dans un très grand emploi ; Mais on le rechercha de par Monsieur le Roi. Il avait un biau train ; quelques farmiers venirent ; Ah ! Les méchants bourriaux ! Les farmiers le forcirent À compter. Ils disiont que Monsieur avait pris Plus d'argent qu'il ne faut et qu'il n'était permis ; Enfin, tout ci, tout ça, ces gens, pour son salaire, Vouliont, ce disaient-ils, lui faire pardre terre. Ceti-ci prit la mouche ; il leur plantit tout là, Et de ci les valets, et les cheviaux de là ; Et Monsieur, bien fâché d'une telle avanie, S'en venit dans les champs vivre en mélancoulie.ARISTE
Le fait est seulement que, lassé du fracas, Le séjour du village a pour moi plus d'appas. Maître Jacques, apercevant Toinette à une fenêtre. Ah ! le friand minois que je vois qui regarde !TOINETTE, à la fenêtre
Eh ! qui sont donc ces gens ?Il fait signe à Toinette.
MAÎTRE JACQUES
Morgué, qu'elle est gentille !SCÈNE VI. Ariste, Maître Jacques, Crispin, Toinette.
CRISPIN, allant au-devant de Toinette, et lui disant bas
Fais ton rôle, entends-tu ? Je te nomme ma fille, Et cet homme est Ariste. Approchez-vous de nous, Ma fille, et saluez votre futur époux.MAÎTRE JACQUES
Jarnigué, la friponne ! Elle aurait ma tendresse.ARISTE
Je serais trop heureux, Monsieur, je le confesse. Madame a des appas dont on est si charmé, Qu'en la voyant d'abord on se sent enflammé.TOINETTE
Est-il vrai, trouvez-vous que je sois bien aimable ? On ne voit, me dit-on, rien de plus agréable ; En gros je suis parfaite, et charmante en détail : Mes yeux sont tout de feu, mes lèvres de corail, Le nez le plus friand, la taille la plus fine. Mais mon esprit encor vaut bien mieux que ma mine. Gageons que votre coeur ne tient pas d'un filet ? Fripon, vous soupirez, avouez-le tout net. Il est tout interdit.MAÎTRE JACQUES
Ca ravit mes oreilles.TOINETTE
Je vois que le pauvre homme a perdu la parole : S'il devenait muet, papa, je deviens folle. Parlez donc, cher amant, petit mari futur ; Sied-il bien aux amants d'avoir le coeur si dur ? Allez, petit ingrat, vous méritez ma haine. Je ferai désormais la fière et l'inhumaine.TOINETTE
Tourne vers moi les yeux, Et vois combien les miens sont tendres amoureux. Ha ! Que pour toi déjà j'ai conçu de tendresse ! Ô trop heureux mortel de m'avoir pour maîtresse !ARISTE
Dans quel égarement...TOINETTE
Vous ne me dites mot ! Je vous croyais poli, mais vous n'êtes qu'un sot. Moi devenir sa femme ! Ha, ha, quelle figure ! Marier un objet, chef-d'oeuvre de nature, Fi donc ! Avec un singe aussi vilain que lui !ARISTE, bas
La guenon !TOINETTE
Cher papa, non, j'en mourrais d'ennui. Je suis, vous le savez, sujette à la migraine ; L'aspect de ce magot la rendrait quotidienne. Que je le hais déjà ! je ne le puis souffrir. S'il devient mon époux, ma vertu va finir ; Je ne réponds de rien.ARISTE
Quelle étrange folie !ARISTE
À l'autre !ARISTE
Sans son extravagance elle aurait des appas. Retirons-nous d'ici, laissons ces imbéciles : Ils auraient de l'argent à courir dans les villes. Nous venons de bien loin pour ne voir que des fous.CRISPIN
Mon humeur est mutine : Point de bruit, s'il vous plaît, ou bien sur votre échine J'apostrophe un ergo qu'on nomme in barbara.MAÎTRE JACQUES
Ah ! morgué, le biau nid que j'avions trouvé là !SCÈNE VII. Crispin, Toinette.
CRISPIN
Il est congédié.TOINETTE
Grâces à mon adresse.TOINETTE
C'est trop se prodiguer.SCÈNE VIII. Démocrite, Toinette.
DÉMOCRITE
Toinette !TOINETTE
Eh bien ! Monsieur ?DÉMOCRITE
Puisque c'est aujourd'hui Qu'Ariste doit venir, ayez soin que pour lui L'on prépare un régal : ma fille est prévenue...TOINETTE
Je sais fort bien, Monsieur, qu'elle attend sa venue ; Mais, pour être sa femme, il est un peu trop vieux.DÉMOCRITE
Il a plus de raison.TOINETTE
En sera-t-elle mieux ? La raison, à son âge, est, ma foi, bagatelle, Et la raison n'est pas le charme d'une belle.DÉMOCRITE
Mais elle doit suffire.TOINETTE
Oui, pour de vieux époux ; Mais les jeunes, Monsieur, n'en sont pas si jaloux. Un peu moins de raison, plus de galanterie ; Et voilà ce qui fait le plaisir de la vie.DÉMOCRITE
C'en est fait, taisez-vous, je lui laisse le choix : Qu'elle prenne celui qui lui plaira des trois.TOINETTE
Mais...SCÈNE IX.
DÉMOCRITE, seul
En effet, est-il rien de plus avantageux ? Quoi ! je préférerais, pour je ne sais quels feux, Un jeune homme sans biens à trois partis sortables ! Que faire, sans le bien, des figures aimables ? S'il gagnait son procès, cet amant si chéri, En ce cas, il pourrait devenir son mari : Mais vider des procès, c'est une mer à boire.SCÈNE X. Démocrite, Le Chevalier de la Minardinière.
LE CHEVALIER
C'est ici.DÉMOCRITE, ne voyant pas le Chevalier
C'est moi seul, enfin, que j'en veux croire.LE CHEVALIER
Le seigneur Démocrite est-il pas logé là ?DÉMOCRITE
Voulez-vous lui parler ?LE CHEVALIER
Oui, Monsieur.DÉMOCRITE
Le voilà.LE CHEVALIER
La rencontre est heureuse, et ma joie est extrême, En arrivant d'abord, de vous trouver vous-même. Philine est le sujet qui m'amène vers vous : Mon bonheur sera grand si je suis son époux. Je suis le chevalier de la Minardinière.DÉMOCRITE
Ah ! je comprends, Monsieur, et la chose est fort claire ; Je suis instruit de tout ; j'espérais de vous voir, Comme on me l'avait dit, aujourd'hui sur le soir.LE CHEVALIER
Puis-je croire, Monsieur, que votre aimable fille Voudra bien consentir d'unir notre famille ?DÉMOCRITE
Je suis persuadé que vous lui plairez fort. Si vous ne lui plaisiez, elle aurait un grand tort ; Mais comme vous avez pressé votre visite, Et qu'on n'espérait pas que vous vinssiez si vite, Elle est chez un parent, même assez loin d'ici. Si vous vouliez, Monsieur, revenir aujourd'hui, Vous vous verriez tous deux, et l'on prendrait mesure.SCÈNE XI.
DÉMOCRITE, seul
Je fais avec prudence De ne l'avoir trompé par aucune assurance. Il est bon de choisir ; j'en dois voir encor deux, Et ma fille à son gré choisira l'un d'entre eux. Ariste et l'autre ici doivent bientôt se rendre, Et j'aurai dans ce jour l'un des trois pour mon gendre. Quelque mérite enfin qu'ait notre Chevalier, Il faut attendre Ariste et notre financier. L'heure approche, et bientôt...SCÈNE XII. Démocrite, Crispin, contrefaisant Ariste.
CRISPIN
Morbleu de Démocrite ! Je pense qu'à mes yeux sa maison prend la fuite. Depuis longtemps ici que je la cherche en vain, J'aurais, je gage, bu dix chopines de vin.DÉMOCRITE
Mais c'est moi qui le suis.CRISPIN
Ah ! ah ! je me reprends, si je me suis mépris. Comment vous portez-vous ? Je me porte à merveille, Et je suis toujours frais, grâce au jus de la treille.DÉMOCRITE
Votre nom, s'il vous plaît ?CRISPIN
Et mon surnom aussi. Je suis Antoine Ariste, arrivé d'aujourd'hui. Exprès pour épouser votre fille, je pense : Car le doute est fondé dessus l'expérience.DÉMOCRITE
Je le veux : qu'on appelle ma fille.SCÈNE XIII. Démocrite, Crispin, Philine.
DÉMOCRITE
La voilà.DÉMOCRITE
Ma fille, c'est Ariste.PHILINE
Eh ! pourquoi les quitter ?DÉMOCRITE
Quelles sont vos raisons ?CRISPIN
Oui, oui, parmi les boeufs, les vaches, les dindons, Il vous fera beau voir de rubans tout ornée ! Dans huit jours vous serez couleur de cheminée. Tous mes biens sont ruraux, il faut beaucoup de soin : Tantôt c'est au grenier, pour descendre du foin ; Veiller sur les valets, leur préparer la soupe ; Filer tantôt du lin, et tantôt de l'étoupe ; À faute de valets, souvent laver les plats, Eplucher la salade, et refaire les draps ; Se lever avant jour, en jupe ou camisole ; Pour éveiller ses gens, crier comme une folle : Voilà, ma chère enfant, désormais votre emploi, Et de ce que je veux faites-vous une loi.CRISPIN
Ses souliers, pour les champs, sont un peu trop mignons : Dans une basse-cour, des sabots seront bons.PHILINE
Des sabots !DÉMOCRITE
Des sabots !CRISPIN
Oui, des sabots, ma fille. Sachez qu'on en porta toujours dans ma famille ; Et j'ai même un cousin, à présent financier, Qui jadis, sans reproche, était un sabotier. Croyez-moi, vous serez mille fois plus charmante, Quand, au lieu de damas, habillée en servante, Et devenue enfin une grosse dondon, De ma maison des champs vous prendrez le timon.SCÈNE XIV.
CRISPIN, seul
Pour la subtilité, Je pense qu'ici-bas mon pareil n'est pas né. Que d'adresse, morbleu ! De Paris jusqu'à Rome On ne trouverait pas un aussi galant homme. Oui, je suis, dans mon genre, un grand original ; Les autres, après moi, n'ont qu'un talent banal. En fait d'esprit, de ton, les anciens ont la gloire ; Qu'ils viennent avec moi disputer la victoire. Un modèle pareil va tous les effacer. Il est vrai que de soi c'est un peu trop penser ; Mais quoi ! je ne mens pas, et je me rends justice ; Un peu de vanité n'est pas un si grand vice. Ce n'est pourtant pas tout : reste deux, et partant Il faut les écarter ; le cas est important. Ces deux autres messieurs n'ont point vu Démocrite ; Aucun d'eux n'est venu pour lui rendre visite. Toinette m'en assure ; elle veille au logis : Si quelqu'un arrivait, elle en aurait avis. Je connais nos rivaux : même, par aventure, À tous les deux jadis je servis de Mercure. Je vais donc les trouver, et par de faux discours, Pour jamais dans leurs coeurs éteindre leurs amours. J'ai déjà prudemment prévenu certain drôle, Qui d'un faux financier jouera fort bien le rôle. Mais le voilà qui vient, notre vrai financier. Courage, il faut ici faire un tour du métier. Il arrive à propos.SCÈNE XV. Crispin, Le Financier.
LE FINANCIER, arrivant sans voir Crispin
Oui, voilà sa demeure ; Sans doute je pourrai le trouver à cette heure. Mais, est-ce toi, Crispin ?CRISPIN
C'est votre serviteur. Et quel hasard, Monsieur, ou plutôt quel bonheur Fait qu'on vous trouve ici ?LE FINANCIER
J'y fais un mariage.LE FINANCIER
Connais-tu Démocrite ?CRISPIN
Hé ! je loge chez lui.CRISPIN
Hé qu'y faire ?LE FINANCIER
J'y viens pour épouser sa fille.LE FINANCIER
Hé, ne fais-je pas bien ?CRISPIN
Je n'ose vous rien dire.LE FINANCIER
Quoi ! tu me cacherais ?...CRISPIN
Je n'aime point à nuire.LE FINANCIER
Crispin, encore un coup...LE FINANCIER
Ne t'embarrasse pas.LE FINANCIER
Parle donc.CRISPIN
Eh bien donc ! cette fille, Son père et ses parents et toute la famille, Tombent d'un certain mal que je n'ose nommer.LE FINANCIER
Ha Crispin, quelle horreur ! tu me fais frissonner. Je venais de ce pas rendre visite au père, Et peut-être, sans toi, j'eus terminé l'affaire. À présent, c'en est fait, je ne veux plus le voir, Je m'en retourne enfin à Paris dès ce soir.LE FINANCIER
Tiens !LE FINANCIER
Tiens donc.SCÈNE XVI.
LE FINANCIER, seul
Qu'allais-je devenir ? J'aurais, sans son avis, fait un beau mariage ! Elle m'eût apporté belle dot en partage ! Je serais bien fâché d'être époux à ce prix ; Je ne suis point assez de ses appas épris. Retirons-nous... Pourtant un peu de bienséance, À vrai dire, n'est pas de si grande importance. Démocrite m'attend : avant que de quitter, Il est bon de le voir et de me rétracter.SCÈNE XVII. Le Financier, Toinette, Démocrite.
TOINETTE
Non.DÉMOCRITE, à une fenêtre
Qui frappe là-bas ? à qui donc en veut-on ?LE FINANCIER répond
Le seigneur Démocrite est-il en sa maison ?DÉMOCRITE
J'y suis et je descends.LE FINANCIER
Vous vous trompiez, la belle.SCÈNE XVIII. Le Financier, Démocrite.
LE FINANCIER
J'étais dans l'espérance De pouvoir avec vous contracter alliance. Un accident, Monsieur, m'oblige de partir : J'ai cru de mon devoir de vous en avertir.DÉMOCRITE
Vous êtes donc Monsieur de la Boursinière ? Et quel malheur, Monsieur, quelle subite affaire Peut, en si peu de temps, causer votre départ ? À cet éloignement ma fille a-t-elle part ?LE FINANCIER
Non, Monsieur.DÉMOCRITE
Permettez pourtant que je soupçonne ; Et dans l'étonnement qu'un tel départ me donne, J'entrevois que peut-être ici quelque jaloux Pourrait, en ce moment, vous éloigner de nous. Vous ne répondez rien, avouez-moi la chose ; D'un changement si grand apprenez-moi la cause. J'y suis intéressé ; car si des envieux Vous avaient fait, Monsieur, des rapports odieux, Je ne vous retiens pas, mais daignez m'en instruire. Il faut vous détromper.LE FINANCIER
Que pourrais-je vous dire ?DÉMOCRITE
Non, non, il n'est plus temps de vouloir le celer. Je vois trop ce que c'est, et vous pouvez parler.Le vers 532 n'est pas un alexandrin.
LE FINANCIER
Le fourbe ! il m'a trompé.DÉMOCRITE
Eh bien donc ? Ce Crispin ?LE FINANCIER
Il s'est dit de chez vous.DÉMOCRITE
Il ment, c'est un coquin.LE FINANCIER
Mais il faut le punir, et je vais le chercher.DÉMOCRITE
Allez, je vous attends.DÉMOCRITE
J'ai le coeur mieux placé.SCÈNE XIX. Démocrite, Frontin arrive, contrefaisant le Financier.
FRONTIN, contrefaisant le Financier
Le rôle que Crispin ici me donne à faire N'est pas des plus aisés, et veut bien du mystère.DÉMOCRITE, sans le voir
Souvent, sans le savoir, on a des ennemis Cachés sous le beau nom de nos meilleurs amis.DÉMOCRITE
C'est moi.DÉMOCRITE
Eh ! mais, dans quel esprit Me l'offrez-vous, à moi ? votre nom, que je sache, M'est inconnu ; qu'importe ?... On dirait qu'il se fâche. Est-on Turc avec ceux que l'on ne connaît pas ? Je ne suis pas de ceux qui font tant de fracas.DÉMOCRITE, bas
Il est, je l'avouerai, de ridicules hommes.DÉMOCRITE
Finissons, s'il vous plaît.FRONTIN
Je le veux. Dites-moi Comment va notre enfant ? Elle est belle, ma foi ; Je veux dès aujourd'hui lui donner sérénade.FRONTIN
Je la connais fort bien ; Elle est riche, papa : mais vous n'en dites rien ; Il ne tiendra qu'à vous de terminer l'affaire.FRONTIN
Vous le dites.DÉMOCRITE
J'en jure.FRONTIN
Oh ! point de jurement. Je ne vous en crois pas, même à votre serment. Démocrite, entre nous, point tant de modestie. Venons au fait.FRONTIN
Morbleu ! point de détours. Faites venir ici l'objet de mes amours. La friponne, je crois qu'elle en sera bien aise ; Et vous l'êtes aussi, papa, ne vous déplaise. J'en suis ravi de même, et nous serons tous trois. En même temps, ici, plus contents que des rois. Savez-vous qui je suis ?DÉMOCRITE
Il ne m'importe guère.DÉMOCRITE
Moi !FRONTIN
Je suis le financier qui devait sur le soir, Pour ce que vous savez, vous parler et vous voir.DÉMOCRITE, étonné
Quelle est donc cette énigme ?FRONTIN
Un peu de patience ; J'adoucirai bientôt votre aigre révérence. J'ai mille francs et plus de revenu par jour : Dites, avec cela peut-on faire l'amour ? Grand nombre de chevaux, de laquais, d'équipages. Quand je me marierai, ma femme aura des pages. Voyez-vous cet habit ? Il est beau, somptueux ; Un autre avec cela ferait le glorieux : Fi ! C'est un guenillon que je porte en campagne : Vous croiriez ma maison un pays de cocagne. Voulez-vous voir mon train ? Il est fort près d'ici.DÉMOCRITE
Je m'y perds.FRONTIN
Ma livrée est magnifique aussi. Papa, savez-vous bien qu'un excès de tendresse Va rendre votre enfant de tant de biens maîtresse ? Vous avez, m'a-t-on dit, en rente, vingt mil francs. Partagez-nous-en dix, et nous serons contents. Après cela, mourez pour nous laisser le reste. Dites, en vérité, puis-je être plus modeste ?DÉMOCRITE
Non, je n'y connais rien ; Monsieur le financier, Ou qui que vous soyez, il faudrait vous lier ; Je ne puis démêler si c'est la fourberie, Ou si ce n'est enfin que pure frénésie Qui vous conduit ici : mais n'y revenez plus.FRONTIN
Adieu, je mangerai tout seul mes revenus. Vinssiez-vous à présent prier pour votre fille, J'abandonne à jamais votre ingrate famille.Frontin sort en riant.
SCÈNE XX.
SCÈNE XXI. Démocrite, Crispin, déguisé en femme.
DÉMOCRITE
Oui.CRISPIN
Vous êtes, dit-on, un homme de mérite ; Et j'espère, Monsieur, de votre probité, Que vous écouterez mon infélicité : Mais puis-je dans ces lieux me découvrir sans crainte ?DÉMOCRITE
Ne craignez rien.CRISPIN
O ciel ! sois touché de ma plainte ! Vous me voyez, Monsieur, réduite au désespoir, Causé par un ingrat qui m'a su décevoir.CRISPIN
Oui, Monsieur, vous allez en apprendre la cause : Mais la force me manque, et, dans un tel récit, Mon coeur respire à peine, et ma douleur s'aigrit.CRISPIN
Hélas ! par les sanglots ma voix est arrêtée : Mais enfin, il est temps d'avouer mon malheur. Daigne le juste ciel terminer ma douleur ! J'aime depuis longtemps un Chevalier parjure, Qui sut de ses serments déguiser l'imposture, Le cruel ! J'eus pitié de tous ses feints tourments. Hélas ! de son bonheur je hâtai les moments. Je l'épousai, Monsieur : mais notre mariage, À l'insu des parents, se fit dans un village ; Et croyant avoir mis ma conscience en repos, Je me livrai, Monsieur. Pour comble de tous maux, Il différa toujours de m'avouer pour femme. Je répandis des pleurs pour attendrir son âme. Hélas ! épargnez-moi ce triste souvenir, Et ne remédions qu'aux maux de l'avenir. Cet ingrat chevalier épouse votre fille.DÉMOCRITE
Cette action est noire.CRISPIN
Hélas ! c'est un fripon. Cet ingrat m'a séduite : Ha Monsieur, quel dommage De tromper lâchement une fille à mon âge !CRISPIN veut s'en aller
Non, non, je vais sortir.DÉMOCRITE
Pourquoi vous en aller ?CRISPIN
Ah ! c'est un furieux.CRISPIN
J'ai peur.DÉMOCRITE
Laissez-moi faire.SCÈNE XXII. Démocrite, Le Chevalier et Crispin, qui, pendant cette scène, fait tous les signes d'un homme qui veut s'en aller.
LE CHEVALIER
Quoique j'eus résolu de ne plus vous revoir Et que je dus partir de ces lieux dès ce soir, J'ai cru devoir encor rétracter ma parole, Résolu de ne point épouser une folle. Je suis fâché, Monsieur, de vous parler si franc ; Mais vous méritez bien un pareil compliment, Puisque vous me trompiez, sans un avis fidèle. Votre fille est fort riche, elle est jeune, elle est belle ; Mais les fréquents accès qui troublent son esprit Ne sont pas de mon goût.LE CHEVALIER
J'ai promis de me taire. Celui de qui je tiens cet avis salutaire, Je le connais fort bien, et vous le connaissez. Cet homme est de chez vous, c'est vous en dire assez.DÉMOCRITE
Cet homme a déjà fait une autre menterie : C'est un nommé Crispin, insigne en fourberie ; Je n'en sais que le nom, il n'est point de chez moi. Mais vous, n'avez-vous point engagé votre foi ? Vous êtes interdit ! que prétendiez-vous faire ? Vous marier deux fois ?LE CHEVALIER
Quel est donc ce mystère ?DÉMOCRITE
Vous devriez rougir d'une telle action : C'est du ciel s'attirer la malédiction. Et ne savez-vous pas que la polygamie Est ici cas pendable et qui coûte la vie ?LE CHEVALIER
Moi, je suis marié ! qui vous fait ce rapport ?LE CHEVALIER
Eh bien ?DÉMOCRITE
C'est votre femme.LE CHEVALIER
Ah ! le plaisant visage, Le ragoûtant objet que j'avais en partage ! Mais je crois la connaître. Ah parbleu ! c'est Crispin, Lui-même.DÉMOCRITE étonné
Ce fripon, cet insigne coquin ?DÉMOCRITE
Arrêtons ce maraud.SCÈNE XXIII. Le Financier arrive ; Démocrite, Crispin, Le Chevalier.
LE FINANCIER
Ma peine est inutile, Je crois que notre fourbe a regagné la ville, Je n'ai pu le trouver.LE FINANCIER
Eh ! c'est Crispin, je crois.DÉMOCRITE
C'est lui-même.LE FINANCIER
Voleur !CRISPIN, en tremblant
Ah ! je suis prêt à rendre L'argent que j'ai reçu... vous me l'avez fait prendre.DÉMOCRITE, au financier
Qui m'aurait envoyé tantôt certain fripon ? Il s'est dit financier, et prenait votre nom.LE FINANCIER
Le mien ?LE FINANCIER
Ah ! monsieur l'hypocrite !SCÈNE XXIV. Le Chevalier, Le Financier, Démocrite, Crispin, Ariste, suivi de Maître Jacques.
MAÎTRE JACQUES
Pargué, ces biaux messieurs pourront bian nous le dire.DÉMOCRITE, avec précipitation
Ariste ?MAÎTRE JACQUES
Oui, lui-même.ARISTE
C'est cependant mon nom.MAÎTRE JACQUES
J'étions venus tantôt Pour le voir : mais j'avons trouvé queuque maraud, Qui disait comme ça qu'il était Démocrite. Mais le drôle a bian mal payé notre visite. Il avait avec lui queuque friponne itou, Qui tournait son esprit tout sens dessus dessous : Alle faisait la folle, et se disait la fille De ce biau Démocrite ; elle était bian habile. Enfin ils ont tant fait, qu'Ariste que velà, Qui venait pour les voir, les a tous plantés là. Or j'avons vu tantôt passer ce méchant drôle ; J'ons tous deux en ce temps lâché quelque parole, Montrant ce Démocrite. "Hé bon ! ce n'est pas li", A dit un paysan de ce village-ci. Dame ! ça nous a fait sopçonner queuque chose. Monsieur, je sons trompé, j'en avons une dose, Ai-je dit, moi. Pargué ! pour être plus certain, Je venons en tout ça savoir encor la fin.CRISPIN
Il est vrai.DÉMOCRITE, à Ariste
C'est lui, mais le fourbe a plus fait, Il m'a trompé de même, et vous a contrefait.CRISPIN
Hélas !DÉMOCRITE
Vous étiez trois qui demandiez ma fille ; Et qui vouliez, Messieurs, entrer dans ma famille, Ma fille aimait déjà, elle avait fait son choix, Et refusait toujours d'épouser l'un des trois. Je vous ménageai tous, dans la douce espérance Avec un de vous trois d'entrer en alliance ; J'ignore les raisons qui poussent ce coquin.CRISPIN
Je vais tout avouer : je m'appelle Crispin, Ecoutez-moi sans bruit, quatre mots font l'affaire.DÉMOCRITE, frappe
Un laquais paraît qui fait venir Philine.
Qu'on appelle ma fille. A tout ce beau mystère A-t-elle quelque part ?CRISPIN
Vous allez le savoir : Ces trois messieurs devaient vous parler sur le soir, Et l'un des trois allait devenir votre gendre. Cléandre, au désespoir, voulait aller se pendre ; Il aime votre fille, il en est fort aimé. Or, étant son valet, dans cette extrémité, Je m'offris sur le champ de détourner l'orage, Et Toinette avec moi joua son personnage. De tout ce qui s'est fait, enfin, je suis l'auteur ; Mais je me repens bien d'être né trop bon coeur : Sans cela...DÉMOCRITE
Franc coquin !Et puis à sa fille qui entre.
Vous voilà donc, ma fille ! En fait de tours d'esprit, vous êtes fort habile, Mais votre habileté ne servira de rien : Vous n'épouserez point un jeune homme sans bien. Déterminez-vous donc.DÉMOCRITE, à Crispin
Toi, sors d'ici, maraud, et ne parais jamais.CRISPIN, s'en allant
Je puis dire avoir vu le bâton de bien près.Il dit le vers suivant à Cléandre qui entre.
Vous venez à propos : quoi ! vous osez paraître !SCÈNE XXV et dernière. Démocrite, Cléandre, Philine, Toinette, Crispin, Le Chevalier, Le Financier, Ariste, Maître Jacques.
CLÉANDRE
De mon destin, Monsieur, je viens vous rendre maître ; Pardonnez aux effets d'un violent amour, Et vous-même dictez notre arrêt en ce jour. Je me suis, il est vrai, servi de stratagème ; Mais que ne fait-on pas, pour avoir ce qu'on aime ? On m'enlevait l'objet de mes plus tendres feux, Et, pour tout avouer, nous nous aimons tous deux. Vous connaissez, Monsieur, mon sort et ma famille ; Mon procès est gagné, j'adore votre fille : Prononcez, et s'il faut embrasser vos genoux...LE CHEVALIER
À vos désirs aussi je suis prêt à souscrireLE FINANCIER
Je me dépars de tout, je ne puis pas plus dire.PHILINE
Mon père, faites-moi grâce, et mon coeur est tout prêt S'il faut à mon amant renoncer pour jamais.CRISPIN
Hélas ! que de douceur !TOINETTE
Monsieur, soyez sensible.DÉMOCRITE
C'en est fait, et mon coeur cesse d'être inflexible. Levez-vous, finissez tous vos remerciements : Je ne sépare plus de si tendres amants. Ces messieurs resteront pour la cérémonie. Soyez contents tous deux, votre peine est finie.TOINETTE
Es-tu bien amoureux ?CRISPIN
Ha ! l'on ne vit jamais pareille impatience, Et l'amour dans mon coeur épuise sa puissance. Viens, ne retarde point l'instant de nos plaisirs : Prends ce baiser pour gage, objet de mes désirs Un seul ne suffit pas.CRISPIN
Le veux-tu ?TOINETTE
J'y consens.CRISPIN
786 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0