Opéra en vers· Tragédie en Musique en Cinq Actes
Hercule Mourant
représentée pour la premiere fois par l'Academie Royale de Musique le 4 mars 1761.
Personnages
- HERCULE
- DÉJANIRE, épouse d'Hercule
- HILUS, fils d'Hercule et de Déjanire
- PHILOCTÈTE, compagnon d'Hercule
- IOLE, Princesse captive
- LYCHAS, esclave d'Hercule
- DIRCÉ, confidente de Déjanire
- JUPITER
- JUNON
- LA JALOUSIE
- UNE THESALIENNE
- CHOEURS de Thessaliens
- CHOEURS de Captifs
- CHOEURS de Combattants dans les Jeux Olympiques
- CHOEURS de Prêtres de Jupiter
- CHOEURS de Femmes Suivantes de Déjanire
- CHOEURS de Guerriers Compagnons d'Hercule
- CHOEURS de Divinités célestes
ACTE I
Le théâtre représente le palais d'Hercule à Trachine.
SCÈNE PREMIÈRE. Déjanire, Dircé.
DÉJANIRE
Dircé, voici le jour où mon sort se décide, Le jour qui doit me rendre Alcide, Hélas ! s'il peut m'être rendu. Lui-même il a marqué ce terme à son absence, Et ce jour expiré, tout espoir est perdu.Alcide : autre nom d'Hercule, donné par ses parents à sa naissance.
DÉJANIRE
Dieux ! Encor des dangers nouveaux ! Ne vous lassez-vous point d'éprouver sa constance ? Il vit pour l'univers ; il ne vit plus pour nous. Faible, plaintive, errante, aux larmes condamnée, Sa famille est abandonnée. Il dédaigne les soins et de père et d'époux.DÉJANIRE
Sa gloire ? Ah ! sans frémir puis-je me rappeler Les périls, les combats où sa valeur l'expose ? Je crois le voir environné Des monstres de Némée et de ceux d'Erymante, J'entends les sifflements de l'Hydre menaçante, J'entends les cris affreux de Cerbère enchaîné ; Et mon époux sans cesse à mes yeux se présente Luttant contre le sort, à le perdre obstiné.SCÈNE II. Hilus, Déjanire, Dircé.
DÉJANIRE, à Hilus
Mais que vois-je ? mon fils ! en quels lieux est Alcide ?HILUS
Il revient ; Junon même à ce vainqueur rapide Se lasse d'opposer d'inutiles efforts. Au pied du mont Olympe un saint devoir l'arrête. A Jupiter son père il consacre une fête. Cependant ses captifs s'avancent sur ces bords. Dans les fers du vainqueur, une beauté céleste Attire et charme tous les coeurs.DÉJANIRE
Et quelle est cette esclave ?HILUS
Un silence modeste Nous cache son pays, son rang et ses aïeux, Mais, si j'en crois mon coeur, elle est du sang des Dieux. Tout en elle intéresse, enchante. Avec elle on gémit de sa captivité. Ah ! que la douleur est touchante Lorsqu'elle afflige la beauté ! Verrez-vous sans pitié cette aimable captive ? Il est si cruel d'accabler L'innocence faible et craintive, Et si doux de la consoler !SCÈNE III. Hilus, Déjanire, Dircé, Peuple Thessalien, qui vient féliciter Déjanire sur le retour d'Hercule.
LE CHOEUR
Victoire, victoire ! Le vainqueur des tyrans revient dans nos climats : Il est précédé par la gloire, Et la paix vole sur ses pas.On danse.
UNE THESSALIENNE
Triomphe, aimable paix, enchaîne les héros, Ton règne est le printemps du monde. Que jamais la trompette à nos voix ne réponde ; Que la seule musette éveille les échos. Triomphe, aimable paix, enchaîne les héros, Ton règne est le printemps du monde.On danse.
DÉJANIRE
Peuple, c'est votre appui qui revient en ces lieux : Allons à son retour intéresser les Dieux.Tandis que Déjanire et le Peuple se retirent, Junon paraît dans les airs poursuivie par la Jalousie.
SCÈNE IV. Junon, la Jalousie.
JUNON
N'es-tu qu'à moi seule fatale, Jalousie infernale ? Dans les cieux, sur la terre, attachée à mes pas, Tu montes sur ton char, tu ne me quittes pas. N'es-tu qu'à moi seule fatale, Jalousie infernale ? Ne sais-tu tourmenter que le coeur de Junon ? Vois la gloire d'Alcide, et l'éclat de son nom ; Vois le triomphe heureux que ce rivage étale. Jalousie infernale, Ne sais-tu tourmenter que le coeur de Junon ?LA JALOUSIE
Non, non, dans la nature entière Tous les heureux sont mes rivaux. Je voudrais du soleil obscurcir la lumière ; D'Alcide en frémissant j'admire les travaux. Le bonheur de Déjanire Me révolte, me déchire : Je voudrais l'en punir par des tourmens nouveaux.JUNON
Va, répands dans son sein les feux qui me consument, Ces feux que la vengeance et que l'amour allument. Déjanire aime son époux ; Invisible à ses yeux, et sans cesse autour d'elle, Va signaler ta rage en servant mon courroux.ACTE II
Le théâtre représente les jardins du Palais d'Hercule sur le bord de la mer.
SCÈNE PREMIÈRE.
IOLE, seule
Quelle voix suspend mes alarmes ? Quel Dieu vient adoucir la rigueur de mes fers ? En parcourant ces vastes mers Mes yeux ne versent plus de larmes. Que dis-je ? Mon exil, mes malheurs me sont chers. Pour moi l'esclavage a des charmes. Un calme heureux succède au tumulte des armes ; Et j'oublie en ces lieux les plus cruels revers. Quelle voix suspend mes alarmes ? Quel Dieu vient adoucir la rigueur de mes fers ?SCÈNE II. Hilus, Iole.
HILUS
Venez, fille des rois, il est temps de paraître. Le rang où le ciel vous fit naître N'est plus ignoré dans ces lieux. Moi-même, avant de la connaître, J'ai lu vos destins dans vos yeux. L'amour vous a soumis un coeur dont il est maître. La beauté pour régner n'a pas besoin d'aïeux.IOLE
Laissez gémir une victime. Nos coeurs sont-ils faits pour l'amour ? Et puis-je pardonner au sang qui vous anime Sans révolter celui qui me donna le jour ? Hilus, mon père est mort.HILUS
Il est mort avec gloire. C'est le crime de la victoire, Et non pas celui du vainqueur. Mais, faut-il vous venger en me perçant le coeur ? Frappez.IOLE
Hélas ! À travers ma douleur Voyez-vous éclater une haine implacable ? Non, non, vous n'êtes point coupable. Héros sensible et généreux, Vous serez assez malheureux, Sans que ma haine vous accable.IOLE
Fille de Palénor, j'ai vu la flamme errante Répandre dans nos murs sa fureur dévorante. J'ai vu le vainqueur inhumain Dans les fers me traîner mourante ; Et je l'ai vu m'offrir sa main Qui du sang de mon père était encore fumante.IOLE
Tremblez que sa fureur jalouse Ne le rende encor plus cruel. De nous voir et de nous entendre Fuyons, s'il se peut, le danger. Un regard, un soupir est facile à surprendre ; Le mystère en amour est un voile léger, Et tout peut trahir un coeur tendre. De nous voir et de nous entendre Fuyons, s'il se peut, le danger.SCÈNE III. Hilus, Déjanire, Dircé.
SCÈNE IV. Déjanire, Dircé.
SCÈNE V. Déjanire, Dircé, Iole, les Captifs.
Marche dansée, pendant laquelle les Captifs présentent les tributs de leurs climats. Pendant la marche, Iole reste au fond du théâtre.
LE CHOEUR DES CAPTIFS
Épouse d'un héros qui des dieux est l'image, L'amour et l'effroi des humains ; Des coeurs qu'il a soumis recevez l'humble hommage. Sa valeur n'eût jamais enchaîné que des mains ; Sa démence a fait davantage.UNE CAPTIVE
Je trouve mes dieux Partout où l'on aime. Pour tous, en tous lieux L'Amour est le même. Vaincus et vainqueurs, Sous sa loi suprême Il tient tous les coeurs.LA CAPTIVE
Parmi les lauriers, À l'ombre d'un hêtre, Bergers, ou guerriers, Nous n'avons qu'un maître. Aimé dans les fers L'esclave croit être Roi de l'univers.LE CHOEUR
Nous trouvons nos dieux Partout où l'on aime, etc.On danse
Iole s'avance pour rendre hommage à Déjanire.
DÉJANIRE, à Iole
Princesse, au gré de la victoire Les trônes tour à tour sont détruits ou fondés. Le sort vous a trahie, et nous a secondés ; Mais à vaincre le sort un grand coeur met sa gloire. Vos droits vous sont rendus dans cet heureux séjour. Du fils de Jupiter la cour est votre asile.DÉJANIRE
Non, non, si mes voeux sont remplis, Vous ne gémirez plus du malheur qui vous presse. Dans ces lieux, pour vous embellis, A vos destins tout s'intéresse.IOLE, à part
Et pour elle et pour moi quel horrible avenir !À Déjanire
Si vous êtes sensible aux pleurs de l'innocence, De ces bords dangereux laissez-moi me bannir. Laissez-moi retourner aux lieux de ma naissance, Y pleurer mes malheurs.DÉJANIRE
Non ; je veux les finir.DÉJANIRE
C'en est assez. Alcide en ces lieux va venir ; Et vous êtes sous sa puissance.Iole se retire.
SCÈNE VI. Déjanire, Dircé.
DÉJANIRE
Dieux, qu'entends-je !DÉJANIRE
Moi ! rougir à ses yeux ! Hélas ! pour m'accabler en faut-il davantage ? Je n'en ai que trop entendu. Cette esclave est tremblante et veut fuir ce rivage ; J'ai vu mon fils lui-même interdit, confondu. Du crime de l'ingrat leur trouble est le présage. La honte, la douleur, le désespoir, la rage Déchirent mon coeur éperdu. C'en est fait, mes enfants, vous avez tout perdu. L'opprobre et l'abandon, voila votre partage. Père barbare !... Ô dieux qui me l'avez rendu, Dans les pleurs ne l'ai-je attendu, Que pour lui voir briser le saint noeud qui l'engage ? Est-ce là le prix qui m'est dû ? Non, je ne puis survivre à ce dernier outrage. La honte, la douleur, le désespoir, la rage Déchirent mon coeur éperdu.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
Le lieu de la scène est un amphithéâtre, au-delà duquel on voit le temple de Jupiter.
SCÈNE II. Hercule, Philoctète.
PHILOCTÈTE
Au pied du monte Olympe, une illustre jeunesse Vient célébrer les jeux que tu fais publier.HERCULE
Puissent-ils me faire oublier Les charmes que j'évite et que je vois sans cesse ! Je ne t'ai point caché ma nouvelle faiblesse : La beauté fut toujours l'écueil de ma vertu.PHILOCTÈTE
On succombe aisément au danger que l'on aime. Ton coeur ne connaît pas ce qu'il peut sur lui-même. Il eût vaincu l'amour, s'il avait combattu. Vois Déjanire dans les larmes ; Vois du plus tendre hymen les fruits abandonnés. A la honte, à l'oubli les as-tu condamnés ? Rompras-tu sans remords des noeuds si pleins de charmes ?HERCULE
Trop indigne des noms et de père et d'époux, Je veux bien t'avouer la fureur qui m'anime. J'immolerais mon fils pour première victime, Si je m'abandonnais à mes transports jaloux.PHILOCTÈTE
Hilus !HERCULE
Il a su plaire à l'objet qui m'enflamme. La haine et la pitié, la nature et l'amour Partagent tour à tour Et déchirent mon âme.PHILOCTÈTE, vivement
Ranime contre lui ta force languissante.HERCULE
Je le veux, mais en vain.PHILOCTÈTE
Tu le veux, c'est assez.Une Symphonie guerrière annonce l'arrivée de combattants
Mais j'entends dans les airs la trompette éclatante. Les jeux sont annoncés.SCÈNE III. Hercule, Philoctète, Guerriers, Compagnons d'Hercule portant des trophées, composés de dépouilles des tyrans et des monstres qu'il a dompté, Thessaliens et Thessaliennes
HERCULE, se tournant vers le Temple de Jupiter
Arbitre des destins, ô toi dont la puissance Remplit l'immensité des cieux ! Dieu souverain de tous les dieux ! Reconnais un mortel qui te doit la naissance. J'ai puni comme toi le crime audacieux ; Comme toi j'ai vengé la timide innocence ; De ton sang immortel suis-je digne à tes yeux ? Arbitre des destins, etc.LE CHOEUR
Chantons Alcide et ses combats.HERCULE, vivement et avec reconnaissance
Chantez, chantez le dieu terrible Qui donne la force à mon bras.LE CHOEUR
A sa valeur rapide il n'est rien d'impossible. Et partout la victoire a volé sur ses pas. Chantons Alcide et ses combats. Chantons.HERCULE et PHILOCTÈTE
Chantez le dieu qui me / le rend invincible.LE CHOEUR
Chantons Alcide et ses combats.LE CHOEUR et ALCIDE
Chantons / Chantez le dieu terrible Qui donne la force à son / mon bras.Les jeux commencent par le combat de la lutte : le prix est la peau d'un tigre. Le vainqueur, après l'avoir reçue des mains d'Hercule, exprime son triomphe en dansant. Le prix du chant est une Lyre. On présente en dansant des couronnes aux vainqueurs
UN THESSALIEN
Volez, amours, sur le char de la gloire. Pour les héros les doux loisirs sont faits. L'aimable paix embellit la victoire, Et les plaisirs embellissent la paix. Dans les combats voyez Mars en colère, Il fait frémir l'univers alarmé. Prés de Vénus voyez Mars à Cythère, Rien n'est plus doux que ce dieu désarmé.LE THESSALIEN et LE CHOEUR
Volez, amours, etc.Les peuples et le compagnons d'Alcide se retirent sur une fanfare.
SCÈNE IV. Hercule, Philoctète, Hilus, Lychas.
HERCULE
Quoi ! mon fils de retour ?HILUS, présentant la robe envoyée par Déjanire
De l'amour le plus tendre Recevez l'offrande et les voeux. Rendez à Déjanire un époux glorieux. Venez tarir les pleurs que vous faites répandre. Ah ! que n'avez-vous pu l'entendre ! Que n'avez-vous pu voir éclater ses transports ! Son coeur s'élançait vers ces bords, Impatient de vous attendre. Seigneur, venez jouir d'un spectacle si doux. Déjanire est tremblante, et n'ose croire encore Que le sort apaisé lui rende son époux. Les dieux même, les dieux que l'univers adore Ne sont pas aimés comme vous.PHILOCTÈTE, bas
Entre un coupable amour et la plus belle flamme, Alcide, à quoi te résous-tu ? Le crime et la vertu se disputent ton âme ; Vas-tu céder au crime et trahir la vertu ?HERCULE, bas
Je le craindrai ce coeur trop long-temps combattu.Haut, à Hilus.
Vous ne me parlez point de la jeune captive ?HERCULE
Est-ce assez d'adoucir, de plaindre ses malheurs ? Dans un humble esclavage est-ce assez qu'elle vive ? Le ciel l'a mise au rang des rois Mon fils, du diadème il faut ceindre sa tête ; Et pour la couronner c'est vous dont j'ai fait choix.HILUS
Moi ? Seigneur !HILUS, aux pieds d'Alcide
Mon père ! Ah ! Ce bienfait m'est plus cher que le jour.PHILOCTÈTE, vivement
Enfin je reconnais Alcide.HERCULE
La vertu dans mon coeur te devra son retour ; Et sans l'amitié qui me guide Je me laissais encore égarer par l'amour. Avant de quitter ce rivage Allons à Jupiter présenter notre hommage. Viens, Lychas, porte-moi ce voile précieux : Puis-je m'en revêtir pour un plus digne usage Que pour sacrifier au souverain des dieux.ACTE IV
Le théâtre représente le vestibule du temple de Jupiter, à Trachine.
SCÈNE PREMIÈRE. Déjanire, Dircé, la Jalousie.
DÉJANIRE, éperdue
Qu'ai-je fait ! Ô Nessus, ta fureur m'a trompée.DÉJANIRE
Juge du coup mortel dont mon âme est frappée. Le sang où la robe est trempée, A mes yeux vient de s'enflammer. Tremblante au bord du précipice, J'avais craint d'employer ce funeste artifice : Tu m'en as inspiré le coupable dessein ; Ou plutôt c'est l'enfer qui l'a mis dans mon sein.LA JALOUSIE, traversant les airs
Oui, c'est la Jalousie, compagne et tyran de l'Amour.DÉJANIRE
Ciel !LA JALOUSIE
Je servais Junon, et Dircé m'a servie. Pleure Alcide expirant ; tu le perds sans retour.Dircé s'éloigne désespérée, et la Furie disparaît.
SCÈNE II.
DÉJANIRE, seule
Dieu, grand Dieu ! sois sensible à ma douleur profonde. Protège un héros cher au monde : Hélas ! il est ton sang, il est digne de toi.Les femmes de Déjanire accourent à ses cris ; le temple s'ouvre et les Prêtres paraissent.
SCÈNE III. Déjanire, les Femmes de sa suite, les Prêtres de Jupiter.
DÉJANIRE
Ministres des autels, partagez mon effroi. De ce héros, l'espoir, le vengeur de la terre, D'Alcide en ce moment les jours sont menacés : Attirez sur moi le tonnerre ; Qu'Alcide vive, c'est assez.LE CHOEUR avec Déjanire
Dieu, grand Dieu ! sois sensible à sa / ma douleur profonde ; Protège un héros cher au monde.DÉJANIRE
De tes autels j'approche en frémissant. Mon crime m'a rendu ton temple redoutable. Hélas ! ma main seule est coupable, Et mon coeur, tu le sais, mon coeur est innocent.LE CHOEUR avec Déjanire
Dieu, grand Dieu ! sois sensible à sa / ma douleur profonde ; Protège un héros cher au monde.On danse.
LE GRAND PRÊTRE et le Choeur
Père d'Alcide, à tes genoux, Pour lui nos voeux se font entendre. Veille sur lui comme il veille sur nous Rends lui les biens qu'il prend soin de répandre.Les Prêtres préparent le sacrifice. La danse exprime les voeux des femmes de Déjanire.
L'autel tremble et le tonnerre gronde.
LE GRAND PRÊTRE
Fuis, tremble, épouse criminelle. Le ciel avec horreur rejette ton encens.Le temple se ferme.
SCÈNE IV. Déjanire, Hilus.
DÉJANIRE
Ah ! mon fils !HILUS, éperdu
Dieux ! Qu'entends-je ? Et quelle voix m'appelle ?DÉJANIRE
Tu méconnais ta mère ! Arrête.HILUS
Laissez-moi. Ce nom me fait frémir d'effroi. Allez, allez cacher dans la nuit éternelle Un forfait qui vous rend l'horreur de l'univers. Quand je crois présenter les dons d'une main chère, C'est votre fureur que je sers ! Vous rendez votre fils le bourreau de son père ! Puis-je à ces traits affreux reconnaître ma mère ?DÉJANIRE
Hélas ! C'en est donc fait.HILUS
La plus grand des humains, Alcide, votre époux, l'auteur de ma naissance A reçu la mort de mes mains.HILUS
Alcide expire, consumé Du feu que dans son sein vous avez allumé. Couvert de la robe fatale, Il marchait à l'autel ; une flamme infernale Tout_à_coup pénètre ses sens. Il veut de la douleur étouffer les accents, Mais il n'en peut dompter l'horrible violence, Et par les cris les plus perçants Il rompt ce farouche silence. Son corps fumant exhale une noire vapeur A ses flancs embrasés le voile affreux s'attache Il le déchire avec fureur ; Mais en lambeaux sanglants c'est en vain qu'il l'arrache, Et le poison rapide a coulé dans son coeur. Il tombe, il se débat en mordant la poussière : Des pleurs mêlés de sang inondent sa paupière : Il se relève avec effort, Il embrasse l'autel, il implore la mort. Tout frémit : la terreur l'environne et nous glace. Il me voit, il m'appelle, et j'approche éperdu. Malheureux, m'a-t-il dit, ton erreur m'a perdu ; Mais elle est innocente, et ta douleur l'efface. Traîne-moi loin de ces autels Que ma faiblesse déshonore ; Fuyons, puisque je vis encore, Et cessons d'exciter la pitié des mortels. Vous l'allez voir.DÉJANIRE
Après mon crime, Le voir ! Ah ! je vais le venger. De mes transports jaloux ton père est la victime. Par un charme inconnu j'ai voulu l'engager ; Ce charme est un poison funeste Qu'une furie a préparé. La rage des enfers, la colère céleste, Rien n'excuse l'erreur de mon coeur égaré. Qu'Alcide en mourant me déteste ; Que de tout l'univers mon nom soit abhorré. Mais en fermant les yeux de ton malheureux père, Peins-lui le désespoir de ta coupable mère ; Et dis-lui que mon coeur l'a toujours adoré.ACTE V
Le théâtre représente le Mont Aetna environné d'épaisses forêts.
SCÈNE PREMIÈRE. Les Compagnons d'Hercule, élevant son Bûcher.
SCÈNE II. Hercule, Philoctète, les Compagnons d'Hercule.
HERCULE, se traînant sur le bûcher
Enfin je succombe à ma rage. L'excès de la douleur a vaincu mon courage.À Philoctète
Cruel, à mes tourments veux-tu m'abandonner ?PHILOCTÈTE
De ta gloire à jamais ce seul instant décide. Ose souffrir la vie, ose la couronner Par une mort digne d'Alcide.HERCULE
Quelle mort ! sous les coups d'une femme perfide ! Oui, je veux lui survivre ; oui, je veux de ma main Arracher son coeur inhumain. Qui la dérobe à ma vengeance ? Quoi ! Mon fils avec elle est-il d'intelligence ? Il me fuit.PHILOCTÈTE
Tu le vois dans la douleur plongé.SCÈNE III. Hilus, Hercule, Philoctète, les Compagnons d'Hercule.
HILUS
Elle est ma mère.HILUS
Hélas ! Connaissez mon erreur : Pour vous rendre à ses voeux, dans ses tendres alarmes Elle a cru n'employer qu'un secours innocent. Nessus l'avait trompé ; et ce venin puissant Est le sang du perfide infecté par vos armes.LE CHOEUR de femmes dans l'éloignement
Ô jour fatal ! Ô mort cruelle !SCÈNE IV. Iole, les Femmes de Déjanire, Hilus, Hercule, Philoctète, les Compagnons d'Hercule.
LE CHOEUR, en s'approchant
Ô jour fatal ! Ô mort cruelle !HILUS, à Iole
La reine ?...IOLE
Elle n'est plus.HILUS
Ô mon père !HERCULE, HILUS et le CHOEUR
Ô jour fatal ! Ô mort cruelle !HERCULE
Il faut les soutenir. Venez, trop aimable captive. Pour essuyer vos pleurs que mon fils me survive. En mourant je dois vous unir. Je dois de Palénor calmer l'ombre plaintive.À son fils
Tous mes maux vont finir : mon fils, embrasse-moi... Non, non, arrête, éloigne-toi ; Ah ! crains de respirer le feu qui me consume : Avec plus de fureur je sens qu'il se rallume. Quel accès ! quel supplice ! ô dieux qui m'éprouvez, Qui vous offrit jamais plus d'encens, de victimes ? Et si tel est le sort que vous me réservez, Quel sort destinez-vous au crime ?Il succombe.
Viens, mon fils, sois témoin de l'excès de mes maux. Peuples heureux par mes travaux, Est-ce là le bras invincible, Ce bras sous qui tombaient les lions étouffés ? Desséché, consumé d'une flamme invisible, Le reconnaissez-vous dans cet état horrible ? Hercule est abattu : tyrans vous triomphez.Il se lève.
Au défaut de mes mains tremblantes Hâtez-vous me secourir. Je souffre mille morts, et je ne puis mourir. Déchirez, dispersez mes dépouilles sanglantes. Arrachez de mon sein mes entrailles brûlantes. Lâches, vous frémissez, vous m'abandonnez tous. Où sont-ils, ces brigands dont j'ai purgé la terre ? Ils seraient moins cruels que vous. Dieux ! accordez-moi le tonnerre.Il retombe sur le bûcher.
HILUS et le CHOEUR
Il expire dans les tourments.PHILOCTÈTE
Alcide !... Quels gémissements !HERCULE, il se relève
Mes yeux appesantis vont perdre la lumière. Hilus, jure-moi d'accomplir La volonté d'un père à son heure dernière.HILUS
Ordonnez.HERCULE, il monte sur le bûcher
Viens délivrer mon âme De son infernale prison. Au bûcher de ton père ose porter la flamme.HILUS, épouvanté
Moi !HILUS
Vous voulez que je sois l'horreur de la nature ! Les dieux me puniraient si je n'étais parjure.HERCULE
Obéis, tu le dois.HILUS
Je ne puis.HERCULE
Je le veux.HILUS
Mon père !PHILOCTÈTE
Alcide.HERCULE
Ah ! Malheureux !La foudre tombe sur le bûcher et l'allume, Hercule est enveloppé par les flammes. Tout_à_coup le bûcher se transforme en un char, sur lequel Hercule paraît triomphant.
SCÈNE DERNIÈRE. Jupiter sur son Trône, environné de sa cour céleste, Iole, les Femmes de Déjanire, Hilus, Hercule, Philoctète, les Compagnons d'Hercule.
JUPITER, à Hercule
Viens, mon fils, viens jouir de ta gloire nouvelle, La flamme a consumé ta dépouille mortelle ; Triomphe du trépas, affranchi toi des lois. Dieux, il est votre égal. Terre, il est mon image. Mondes qui m'adorez, rendez-lui votre hommage. Astres brillants des cieux, retracez ses exploits...le Char d'Hercule s'élève jusqu'au pied du Trône de Jupiter.
LE CHOEUR général, la cour céleste et le peuple
Que tout l'univers soit son temple Il est rempli de ses bienfaits. Que sa gloire soit à jamais Des vertus l'espoir et l'exemple, Et l'épouvante des forfaits.les Divinités célestes descendent et forment des danses. Cette fête est l'apothéose d'Hercule
HERCULE, en s'élevant aux cieux
Peuples, recebez mes adieux.À Philoctète
Digne ami, c'est à toi que je laisse mes armes.À Hilus
Mon fils, j'aurai sur vous les yeux.À Iole
Princesse, embellissez la terre par vos charmes ; Mais tournez quelquefois vos regards vers les cieux.Un divertissement général termine l'opéra.
544 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0