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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Magicienne Etrangère

Pierre Matthieu· imprimée en 1617· 4 actes· 718 vers· 20 personnages

Personnages

  • LE GRAND PAN FRANÇAIS
  • AYMELIS DE L.
  • LÉONTINE DE V.
  • ALMINDOR DE N.
  • ARGANTE DE M.
  • LUCIDOR DE L.
  • LE SOLON FRANÇAIS
  • ALECTON, furie
  • THESIPHONE, furie
  • MÉGÈRE, furie
  • L'ANGE GARDIEN DE LA FRANCE
  • GALLIGAY
  • UN CONSEILLER
  • UN AUTRE CONSEILLER
  • L'EXÉCUTEUR
  • L'OMBRE DE CONCHINE
  • TÉNÉCRION
  • UN DOCTEUR
  • UN AUTRE DOCTEUR.
  • L'OMBRE DE GALLIGAY
Dédicace

À la louange du très chrétien et victorieux Louis de Bourbon roi de France et de Navarre.

Voici le siècle d'or qui vient encore revoir la France, Après que tout ainsi qu'un Hercule généreux, Vous avez étouffé ces hydres rigoureux, Que semblaient nous tenir sous leur frein en souffrance. Astrée d'autre part voyant votre vaillance, Rendre la France heureuse et les Français heureux, Quitte le Ciel astré et d'un coeur amoureux, Vient subir sous le joug de votre obéissance. Mais qui du ciel ou vous envoya au cercueil, Ce typhon qui voulait s'égaler au Soleil Ce fut vous par Victry, si on croit le vulgaire. Mais moi cet argument (Sire) ainsi je ne crois, Car le ciel par Victry vous émut à le faire, Pour délivrer la France et le peuple Français.
Introduction

Cette pièce décrit des événements survenus en 1617 et contemporains de la rédaction du texte. Concino Concini [Conchine] (1575-1617), petit noble italien, fut le favori de la régente Marie de Médicis (1575-1642) veuve d'Henri IV (1553-1610) et mère de jeune Louis XIII (1601-1643). Elle s'entoure du couple Concini qui l'influença durablement. Le couple se fit détester du peuple et des nobles de France. Puissant et riche personnage, Concini fut assassiné par le Baron de Vitry (Victry), capitaine de la garde du corps, sur ordre de Louis XIII, le 2 avril 1617 dans la cour du Louvre. La femme de Concini, dite la Galligay de son nom Léonora Dori (1571-1517) était la soeur de lait de Catherine de Médicis ; elle fut condamné et exécutée pour sorcellerie le 8 juillet 1617.

PF, 2012.

ACTE I

SCÈNE I. Le grand Pan français, Aymelys, Léontine, Almidor, Argante, Lucidor, le Solon français.

LE GRAND PAN FRANCAIS

Grand Dieu qui fut sur Oreb donna jadis tes lois Et qui dedans tes main régis le coeur des rois, Reçois sur tes autels cet hymne que j'entonne, Pour avoir préféré ma française couronne, D'un parjure couard, qui sans foi et sans coeur, Voulait de mon État demeurer le vainqueur : Après avoir de moi fait exiler mes prince, Et semé cent discords dans mes riches provinces, Dont l'émail embaumé et les glorieux champs, Ont été arrosés de ses propres enfants, Qui séduits finement de ce lâche Conchine, S'en allaient abîmer dans leur propre ruine, Imitant en cela le peu rusé poisson, Qui se donne la mort accrochant l'hameçon : Toutefois aux malheurs qui pendant mon jeune âge, À l'envi menaçait le France du naufrage, Je bénis ta puissance, et ton bras redouté Qui m'a fait châtié l'inique impiété De ce second Typhé, qui plein d'outrecuidance Désirait écheler l'Olympe de la France : Contrecarrer ma gloire envahir ma splendeur, Et bâtir mon tombeau sur ma propre grandeur, Qui voulait de la Seine ensanglanter la rive Et changer en cyprès notre agréable olive, Qui aimant le désordre avait partout produit Des vautours qui mangeaient de mes sujets le fruit : Qui ne désirait rien que subites nouvelles Qui faisaient remparer mes fortes citadelles, Qui faisait des accords avec mes ennemis, Qui voulait commander aux mignons de Thémis, Qui a fait dessous lui gémir la Picardie, Qui voulait esclaver toute la Normandie, Qui de mes bons sujets remplissait les prisons, Qui voulait mes cités grever de garnisons, Qui fit assassiner le Seigneur de Prouville, Qui cuida faire occire le Duc de Longueville, Qui était le chaos de la confusion, Qui était l'argument de la division, Qui était le pivot des discordes civiles, Qui était le tison qui embrasait mes villes : Bref qui fut le chaos, l'argument et l'auteur, De cela que Pandore a versé de malheureux Dessus les lys français, dû depuis que l'envie, L'enhardit sourdement d'attenter sur ma vie : Mais puisque ses desseins ont été sans effet, Puisqu'un Mars de Victry l'a bravement défait, Éteignons en ce siècle à jamais sa mémoire.

Discord : désunion, dispute, querelle. [F]

Émail : signifie figurément et poétiquement, la variété, la diversité des fleurs. [Ac. 1762]

Echeler : (escheler) Vieux mot, au lieu duquel on dit escalader.[F]

Remparer : (...) Se terrasser, se fortifier par un rempart ou autre défense. [F]

Esclaver : soumettre à l'esclavage.

Cuider : vieux mot qui signifiait autrefois « penser ». [F]

Pandore : première femme, créée par Zeus. Curieuse, elle ouvrit la jarre qui contenait tous les maux et les laissa s'échapper sauf l'espérance qui n'eut pas le temps de s'enfuir.

SCÈNE II. Alecton, Thésyphore, Mégère, L'Ange.

L'ANGE

Allez fatales soeurs au Cocyte infecté. Jamais ne puissiez vous repasser le Léthé, Ni les portes de fer que va gardant Cerbère, Pour venir à la France et aux Français mal faire.

Léthé : c-à-d. En grec Oubli, un des rivières des Enfers chez les païens ; ceux qui s'y désaltéraient oubliaient le passé. [B]

ACTE II

SCÈNE I. Le Solon français, Galligay, Premier Conseiller, Second Conseiller, Exécuteur.

GALLIGAY

Que pourrait une femme en France machiner, Alors qu'elle ne veut au mal s'abandonner ?

Phèdre : file de Minos et Pasiphaé, épousa Thésée, roi d'Athènes. Tomba amoureuse de son beau-fils Hippolyte. Ce dernier la refusa. Elle se vengea en l'accusant de vouloir la séduire et causa sa mort. Poursuivie par le remords, elle s'étrangla par désespoir.

LE SOLON FRANÇAIS

Que peut faire Phèdre, Pasiphaé et Médée ? Ne pouvant pas brider leur rage outrecuidée.

Pasiphaé : fille d'Appolllon, mariée à Minos, mère d'Androgée, Ariane et Phèdre. Elle connut commerce monstrueux avec un taureau blanc dont elle eut le Minotaure.

GALLIGAY

Non, non, ne sera point de la sorte, ô Dieux !

Médée : soeur de Circé, magicienne de la mythologie grecque, elle égorgea ses enfants pour se venger d'avoir été abandonnée par son mari Jason.

LE SOLON FRANÇAIS

Dites tout comme moi.

SECOND CONSEILLER

Il les lui faut bailler.

GALLIGAY

Il est vrai, il est vrai trop hardie le confesse, Comme une autre Saga, j'ai été la Princesse Des malheureux forciers, qui sans aucun débat, Fléchissaient le genoux devant moi au sabbat. En l'âge de douze ans ma perfide nourrice, Enclina mon esprit à ce vil exercice, Tellement que depuis je quittai le Sauveur, Pour avoir des démons tout support et faveur : Puis pendant que la nuit à la robe étoilée, Clamait tout l'univers, j'étais échevelée, Aux bois thessaliens, sur Osse et Pelion, Pour des simples trouver à ma dévotion, Tantôt les loups-garous j'amassais les entrailles, De la graine de Chus, des têtes de corneilles, Du duvet de Lanier, du myrthe paphien, Du pavot endormant, du sable égyptien, De l'encens masculin, des pépins de citrouilles, Du suaire de mort, et des os de grenouilles, De quoi en moins d'un rien je faisais par mes vers, Pâlir le clair Titan en trembler l'univers. Je pouvais mêmement immolant pour victime, Aux autels de Pluton un bouc de peu d'estime, Retirer les esprits du centre de l'enfer, Je faisais par mes arts Hécate sembler pâle, Je remplissais d'horreur la contrée avernale, Je faisais rebrousser les fleuves contre monts, Je pouvais réchauffer un corps plus froid que glace, Je pouvais faire ouvrir les flancs de cette masse, Je faisais mêmement pas mes charmeurs efforts, Les morts sembler vivants, et les vifs sembler morts : Je pouvais des neufs cieux détacher les étoiles, Je faisais abîmer les vaisseaux porte voiles Voire quand je voulais battre ensemble en duel, La terre, l'air, le mer, et les vents et le ciel.

Pélion : Montage de Thessalie en Grèce.

Hécate : déesse de la lune, de l'ombre et des morts dans la mythologie grecque.

SCÈNE II. Conchine, Tenebrion.

CONCHINE

Sortant du noir séjour des malheureux esprits, je viens derechef voir ce terrestre pourpris, Esclave de cent fers captif de mille chaînes, Qui redoublent mes maux et accroissent mes peines, Entre donc maintenant par ce large circuit, Sous la seule faveur du manteau la nuit, Erre donc à jamais, ô ombre malheureuse ! Puante, inaccostable, impie et ténébreuse, Digne de supporter plus de maux et de fers, Que ne t'en a inscrit le juge des enfers. Et quoi osais-tu bien vivant dedans le France, Entreprendre un dessein de si grande importance, Toi ingrat étranger qui ainsi qu'une fleur A vu naître et mourir, en un rien ta grandeur, N'étais-tu pas content, dis-moi Myme profane ? D'être un Sybaris d'un chétif Téléphane, D'un pauvre Antipater d'un abject Abdolin, Ou d'un serf d'un bouffon et cercleur de jardin ; Monté jusqu'au sommet d'une si belle grade, Nenni mais je voulais surpassant Encelade, Et les autres Titans en furie et orgueil, Mon roi faire descendre au profond d'un cercueil : Toutefois l'Éternel rempli de providence, Oeilladant mon orgueil, mon coeur, mon indolence, Toucha le coeur du roi lequel en un moment, Donna de m'arrêter exprès commandement, Mais ne voulant céder à sa juste ordonnance, Je fus renversé mort par mon outrecuidance, Peu après mon épouse et ceux que j'ai aimés, Furent dans la Bastille avec droit enfermés, Pour découvrir au roi et à son conseil même, Le mystère secret de mon fin stratagème : Pourquoi dans Quilleboeuf je faisais travailler, Pourquoi plusieurs châteaux je faisais manteler, Pourquoi dedans Rouen comme souverain maître, Je voulais sans sujet plusieurs garnisons mettre, Et bref pourquoi ingrat des trésors de mon roi, J'acquerais des français la faveur et la foi.

Inaccostable : Qui est fier, bourru et difficile d'accès, avec qui il est difficile de faire connaissance ou de lier conversation. [F]

Sybaris : ville de l'Italie méridionale qui prospéra sous l'influence grecque (VIIIème siècle avant JC) puis qui déclina dans le luxe et la mollesse. Le terme sybarite est synonyme d'efféminé.

Quilleboeuf : [Quillebeuf] commune de Normandie sur la Seine en amont du dernier méandre du fleuve.

Manteler : terme de blason, dans le sens de construire ou renforcer les défenses.

TÉNÉBRION

Si elle eut cru ramer au havre de la mort, Des lacts de ses rubens elle se fut fait tort.

Lacts : sans doute équivalent à lacet.

Ruben : [ruban] un ruben de tête de quoi les femmes entortillent leurs chapeaux. (Dict. Nicot 1606)

TÉNÉBRION

De céder à tes voeux je n'ai pas le pouvoir : Puis il faut d'ifs semer notre contrée, Pour quand ta Léonor y fera son entrée.

If : grand arbre qui est toujours vert, et dont on ornait autrefois les mausolées et pompes funèbres, aussi bine que le cyprès. [F]

ACTE III

SCÈNE I. Galligay, Premier docteur, Second Docteur, Exécuteur.

GALLIGAY

Ô Vaine ambition ! Ô téméraire envie ! Me voilà au zénith de la fin de ma vie. Me voilà jà penchant au centre du tombeau, Le sinistre ornement d'un malheureux couteau : Non moins digne pourtant de la mort temporelle, Que mon indigne esprit de la gêne éternelle : Quel châtiment pourra mon péché égaler, Quel repentir pourra mon offense exceller. Je vais, je vais mourir, mais l'être de ma vie De celle de la mort devait être suivie, Car le jour qui naissant me fut le jour premier, Me devait pour mon bien être aussi le dernier, Pour le moins à présent d'un langard populaire Triste je ne serais, la fable et l'exemplaire, Ainsi comme je suis, et mes humides yeux, Ne verraient m'apprêter un supplice odieux, Mais c'est fait il ne faut désormais que ma langue, Pour allonger ma vie allègue des harangues, Il suffit seulement qu'elle m'aille servant, À déceler les arts dont j'allais décevant, Les Argus plus voyant du Royaume de France, Vous mes yeux servez moi à laver mon offense, Vous mon coeur pour le peu que j'ai à respirer, Faites-moi mes malheurs et mon mal soupirer, Puisque mon corps la base et l'égout de tout vice, Doit servir de spectacle à ce juste supplice, Mais éclusons ses pleurs, étouffons ces soupirs, Qui s'envolent en l'air sur l'aile des zéphirs, La mort hâte mes pas, la nuit presse ma vie, Se voyant par le ciel d'un noir manteau suivie, Adieu donc pour jamais Phénix des autres rois, Adieu donc pour jamais grand royaume français, Où j'ai jadis régné en tout si absolue, Que j'étais des petits et des grand mal voulues.

Langard : celui qui ne tient rien de secret et dit tout. (Dict. Nicot, 1606)

Argus : monstre de la mythologie grecque ayant cent yeux, Héra lui demanda de garder Io transformée en génisse. Hermès l'endormit au son de sa flute. Il fut tranformé en paon suite à son échec. (Ovide, Métamorphoses. I, 606)

GALLIGAY

Ô Soleil nous voici pareils en qualité, Tu vas noyer tes feux dans le centre de l'onde, Et moi je vais quitter les plaisirs de ce monde, De vrai pour n'être plus tu ne me quitte pas, Mais pour n'être jamais je m'en vais au trépas, Arrête toutefois à ma triste prière Ton pénible Phlégmon, ton char et ta lumière, Pour comme tu me vis naître dans l'univers, Me voir finir mes jours d'un vigoureux revers Toi sauveur qui me sauve au milieu de ma perte, Tu as seul décelé mon emprise couverte, Afin qu'en recevant un juste châtiment, Je n'eusse pour guerdon un éternel tourment, Ô heureux châtiment, ô mort bine peu cruelle, Puisque tu n'as le nom de la mort éternelle, Et que par toi je vais revivre dans le ciel, Délaissant des mondains et du monde le fiel, Recevez donc mon âme, ô soleil de justice Que je vais immolant pour expier mon vice, Encor que sans laver mes péchés en mon sang, Le vôtre pur et saint soit plus que très puissant Pour effacer mon mal et nettoyer l'offense Que j'ai faite en vivant devant votre présence, Vous mon fils bien aimé par un gauche destination De renom et de biens je vous laisse orphelin, Toutefois pour avoir la faveur opportune, N'allez jamais tentant le sort de la fortune, Car si ainsi que vous vous êtes ambitieux, Vous ne vivrez longtemps sous la chape des cieux, Toi seigneur immortel auteur de tant de choses, Créateur incréé cause de toutes causes, Principe de ce tout qui peux ce que tu peux, Exauce ce jourd'hui ma prière et mes voeux, Efface mes péchés seconde mon envie, Et me donne en la mort une immortelle vie.

Guerdon : Vieux mot qui signifie, récompense ou salaire de quelque travail ou bon office qu'on a rendu. [F]

SCÈNE II. L'ombre de Conchine et l'ombre de Galligay.

ACTE IV

SCÈNE I. Le Grand Pan Français, Léontine , Aymelis, Almidor, Argente, Lucidor.

AYMELYS

La France est bienheureuse et les Français heureux De n'alimenter plus ses hydres venimeux.

Hydre : monstre de a mythologie grecque possédant plusieurs têtes, Héraclès le terrassa, ce fut l'un de ses douze travaux.

ARGANTE

Pâris le pastoureau fut le fatal tison Qui brûla le Pergame et les murs d'Illion, Mais ce lâche Thersite empoulé d'arrogance Eût été le tison de Paris et de France.

Pâris : prince troyen qui enleva Hélène, ce qui déclencha la guerre de Troie selon Homère.

Thersite : guerrier achéen de la guerre de Trois ; Homère le décrit comme laid, insolent, menteur et railleur. Il est tué par Achille.

ARGANTE

Ainsi Henri le grand votre preux géniteur, Mariait la justice avecque la douceur.

Henri : il s'agit d'Henri IV, près de Louis XIII, assassiné en 1610.

ALMIDOR

Il n'importe pourtant un Louis de Bourbon, De tout siècle aura la gloire et le renom.

Louis de bourbon : Louis XIII (1601-1643) fils d'Henri IV (1553-1610) et père de Louis XIV (1638-1715).

LE GRAND PAN FRANCAIS

C'est ici trop tardé allons d'ardeur bellique Manier un cheval, ébranler une pique, Faire quelque surprise un assaut inventer, Pour au métier de Mars nous expérimenter.

Ardeur bellique : dans le sens « ardeur belliqueuse » qui cherche le querelle, la guerre.

718 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica