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un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Une Répétition

Guy de Maupassant· imprimée en 1910· 323 vers· 3 personnages

Personnages

  • MONSIEUR DESTOURNELLES, 55 ans
  • MADAME DESTOURNELLES, 25 ans
  • MONSIEUR RENÉ LAPIERRE, 25 ans

UNE RÉPÉTITION

Un salon. — Portes au fond et à droite. - Madame Destournelles, habillée en bergère Watteau, arrange sa coiffure devant la glace.

SCÈNE PREMIÈRE.

Monsieur Destournelles, en redingote, prêt à sortir, entre par la porte de droite, et s'arrête stupéfait en apercevant sa femme.

MADAME DESTOURNELLES

Vous l'avez dit, Monsieur.

MADAME DESTOURNELLES

Merci.

MADAME DESTOURNELLES

Est une comédie.

MONSIEUR DESTOURNELLES

Bravo ! Vous chaussez donc le socque de Thalie ? Alors, si ce n'est point être trop indiscret, Pourrais-je, en vous priant, connaître le sujet ?

Socque : Chaussure basse des acteurs comiques de l'antiquité ; par opposition au cothurne, qui était une chaussure haute à l'usage des acteurs tragiques. [L]

MADAME DESTOURNELLES

Une églogue.

MADAME DESTOURNELLES

Sans musique.

MONSIEUR DESTOURNELLES

Tant pis ?

MONSIEUR DESTOURNELLES

Non. Pas encore. - Maintenant, Vos pièces de salon, fausses et précieuses, Me portent sur les nerfs, et me sont odieuses. Voilà mon sentiment. Quant au petit monsieur Frisé, la bouche en coeur, et raide comme un pieu, Débitant gauchement ses fades sucreries, Autant fait par le ciel pour ces galanteries Qu'un âne pour chanter une chanson d'amour ; Commerçant le matin, et le soir troubadour, Qui, calculant le prix ou des draps ou des toiles, Répète vaguement des couplets aux étoiles, Et quitte son comptoir d'un petit air léger Pour prendre la houlette et devenir berger, C'est un sot le matin, et le soir c'est un cuistre Dont le rire est stupide et la grâce sinistre ! Encore, eussiez-vous pris quelque morceau plaisant Qui, sans prétention, pourrait être amusant ! Mais choisir une églogue !... Et quelle mise en scène ? C'est dans ces prés fleuris où serpente la Seine. Ce salon représente un champ, frais et coquet. Pour plus de vraisemblance on y pose un bouquet À droite est une dame habillée en bergère ; Elle écoute, effeuillant un rameau de fougère, Un monsieur costumé ; c'est un petit marquis ; Il porte lourdement un habit rose exquis, S'incline, et dans la main il tient une houlette Qu'il présente à la dame avec un air fort bête. - Trois tabourets épars simulent des brebis - Tout est faux, le décor, les gens et les habits, Est-ce vrai ?... Ce dindon, enfin, qui fait la roue, Doit vous baiser la main, quand ce n'est point la joue, Et par cette faveur son orgueil attisé À d'autres libertés se croit autorisé. Puis ces longs tête-à-tête où l'on feint la tendresse ; Où l'honnête femme a des rôles de maîtresse...

Il hésite et cherche ce qu'il doit dire.

Sont d'un mauvais exemple aux gens de la maison.

MONSIEUR DESTOURNELLES, haussant les épaules

Bon ! Pourquoi vous fâcher ?

MADAME DESTOURNELLES, très digne

Pas encor.

MONSIEUR DESTOURNELLES

Non ? Mais bientôt.

MADAME DESTOURNELLES, de même

Qui sait ?

SCÈNE II. Les Mêmes, René Lapierre, en marquis Louis XV.

UN DOMESTIQUE, annonçant

Monsieur René Lapierre.

RENÉ, entrant

En marquis Louis_XV.

MONSIEUR DESTOURNELLES

Ah ! Votre partenaire ; Au revoir.

Saluant Monsieur Lapierre

Beau Marquis.

MONSIEUR DESTOURNELLES

Le costume est charmant et vous sied à ravir.

Il sort. - René baise la main de madame Destournelles.

SCÈNE III. Madame Destournelles, René.

MADAME DESTOURNELLES, nerveuse, la voix sèche

Au moins, avez-vous bien retenu votre rôle ?

RENÉ

J'y suis.

Elle s'assied sur une chaise basse. Il s'approche d'elle avec des grâces prétentieuses.

RENÉ, s'arrêtant

Je ne puis ; J'en suis fort empêché, car mon habit me gêne.

Son épée se prend entre ses jambes.

MADAME DESTOURNELLES, sèchement

Votre rapière va s'échapper de sa gaine. Vous paraissez épais et lourd. Recommençons.

Il fait le même manège que tout à l'heure, mais d'une façon encore plus maniérée.

Vous n'avez pas besoin de toutes ces façons, Monsieur.

RENÉ, après une longue hésitation

Je ne sais plus du tout le premier vers.

RENÉ, très étonné

Moi ?

MADAME DESTOURNELLES

Vous.

MADAME DESTOURNELLES

Eh bien, racontez-moi cela.

RENÉ

Quoi ?

MADAME DESTOURNELLES

Vous n'aimez pas.

MADAME DESTOURNELLES

Mais non.

RENÉ

Mais si.

RENÉ

Non.

MADAME DESTOURNELLES

Mais qu'espérez-vous alors ?

MADAME DESTOURNELLES

C'est trop peu.

MADAME DESTOURNELLES, effarée

C'est trop. On vous croirait la cervelle égarée ; Et la diction même a l'air exagérée.

La porte du fond s'ouvre sans bruit, et Monsieur Destournelles apparaît, tenant à chaque main un écrin à bracelet. Il s'arrête et écoute sans être vu.

MADAME DESTOURNELLES, lui échappant

Je me fâche. Cessez cette plaisanterie.

RENÉ, se traînant à ses pieds

Je vous aime, je vous aime.

MADAME DESTOURNELLES, effrayée

Assez, ou je crie.

RENÉ, avec accablement

Pardon.

MADAME DESTOURNELLES, avec hauteur

Relevez-vous, Monsieur, je vais sonner.

SCÈNE IV. Les Mêmes, Monsieur Destournelles.

MADAME DESTOURNELLES, avec un sourire imperceptible, et prenant les bracelets des mains de son mari

Mon ami, demeurez tranquille sur ce point, Car si Monsieur la perd... je ne la perdrai point.

323 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica