Drame en prose
L'Habitant de la Guadeloupe Comédie en Trois Actes
Représentée pour la première fois à Paris en 1782.
Personnages
- MONSIEUR DORTIGNI, financier
- MADAME DORTIGNI, sa femme
- MADAME MILVILLE, veuve, soeur de Monsieur Dortigni
- VANGLENNE, cousin-germain de Monsieur Dortigni
- MULSON, agent de change
- BRIGITTE, attachée à Madame Milville
- DEUX ENFANS en bas âge
- UN NOTAIRE
- UN DOMESTIQUE
- PLUSIEURS LAQUAIS
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Dortigny, Madame Dortigny.
Monsieur Dortigny est devant un secrétaire couvert de papiers. Madame Dortigny en déshabillé et dans une chaise longue.
DORTIGNI
Vous perdîtes beaucoup au jeu hier, Madame, je ne vous confierai plus mon argent.
MADAME DORTIGNI
Que vous êtes maussade !... Vous ne tenez pas compte des jours où je gagne.
DORTIGNI
Il ne faut jamais perdre, Madame.... Entendez- vous ?
MADAME DORTIGNI
Vous ne risquez rien de m'avancer pour aujourd'hui cent louis. Je jouerai avec Artémise : c'est la folle la plus étourdie.... Donnez-moi cent louis, vous dis-je, je vous réponds que j'en gagnerai mille, et nous serons de moitié.
DORTIGNI
A la bonne heure : choisissez vos adversaires ; ne jouez point avec ces gens froids, réservés, attentifs, qui observent tous les coups, faites la partie des têtes évaporées, des gens distraits..... Voilà les bons joueurs.
MADAME DORTIGNI
Oh ! Laissez-moi faire.
DORTIGNI
Mais, madame, il est temps que je vous fasse une très - sérieuse réprimande sur l'excès de vos dépenses.
MADAME DORTIGNI
Mais, monsieur, faut-il vous répéter ce que je vous ai dit cent fois, que je ne vous ai épousé que pour écarter la gêne sous laquelle j'étais avant de me marier ?
DORTIGNI
Madame, je ne veux vous ravir aucun des privilèges que donne l'état de femme mariée... Allez, courez, voyez le monde, recevez chez vous qui vous voudrez ; mais de grâce, ménagez ma bourse... C'est le point essentiel.
MADAME DORTIGNI
Votre extrême économie ne regarde que moi.... Et votre table, monsieur.... Votre table ?
DORTIGNI
N'en jouissez-vous pas, madame ?.... J'ai bien des raisons pour me conduire comme je fais. On attire ainsi du monde, on prend un nom, un rang... Vous savez que l'on conclut beaucoup plus d'affaires sans mot dire à table qu'à la bourse.... Mais vos parures, madame, cela est effroyable.
MADAME DORTIGNI
Parle-t-on de cela ?
DORTIGNI
Plus de cinq cents louis d'or par an pour des marchandes de modes !
MADAME DORTIGNI
Il faut bien soutenir un luxe nécessaire.
DORTIGNI
Heureusement que rien ne me rebute, et que pour augmenter ma fortune je ne trouve rien de difficile.
MADAME DORTIGNI
Je vous seconde de tout mon pouvoir.... Je vous ai ménagé l'affaire du petit marquis.... Lui avez- vous prêté ?
DORTIGNI
Oui.
MADAME DORTIGNI
Avec caution, intérêts d'avance.
DORTIGNI
Oui, madame, et qui plus est, nantissement. Je songe à tout.
MADAME DORTIGNI
À merveille.
DORTIGNI
Point d'intendant, vous le savez : je fais valoir moi-même tout mon bien, et j'y veille avec la plus scrupuleuse attention... Mais à quoi sert mon travail obstiné, si vous continuez la dépense énorme ?...
MADAME DORTIGNI
En vérité Monsieur, vos reproches m'excèdent....
DORTIGNI
Eh bien parlons d'autre chose. J'ai à vous consulter sur l'affaire importante du petit marquis.... Sur quelle tête placerons-nous l'argent ? Il a été décidé entre nous que ce serait à fonds perdu.
MADAME DORTIGNI
Oui, monsieur, s'il vous plaît... Je le veux...
DORTIGNI
Cherchons un individu bien vivace.
MADAME DORTIGNI
Ils sont rares ; mais je vais vous en indiquer un qui me paraît devoir vivre cent ans. Plaçons sur la tête de ce jeune duc.
DORTIGNI
Pourquoi lui plutôt qu'un autre, madame ?
MADAME DORTIGNI
C'est que ce jeune duc est grand chasseur, fort sot, fait beaucoup d'exercice, n'ouvre jamais un livre, et n'ayant rien dans la tête, doit vivre longtemps et en pleine santé.
DORTIGNI
J'admire la justesse de votre coup-d'oeil.
MADAME DORTIGNI
C'est, vous dis je, un excellent tempérament, propre à servir de base solide à des rentiers calculateurs.
DORTIGNI
Allons : demain cinquante mille francs sur la tête du jeune duc ; vous m'en répondez, madame.
MADAME DORTIGNI
Suivez toujours mes conseils.... Ne hantez jamais que les riches, et point d'autres ; car dans le fond il n'y a rien à gagner qu'avec eux.
DORTIGNI
Je le sais bien.
MADAME DORTIGNI
Des deniers que vous amasserez, vous pourrez bientôt en acheter une terre noble, et vous moquer ensuite de tout le monde.
DORTIGNI
C'est bien mon projet.
MADAME DORTIGNI
Ne prenez aucune sorte d'engagement, qu'après y avoir mûrement réfléchi. Soyez en règle, et surtout dans les plus petites choses ? Les grandes se recommandent d'elles-mêmes.
DORTIGNI
Parbleu, madame, je n'égare point le moindre petit papier ; car il peut être dans la suite d'une extrême conséquence.... Il y a des gens qui, dans l'effusion de leur âme, écrivent comme des étourdis tout ce qui leur vient en tête, font toutes sortes d'aveux. Ils paient cher leur franchise. Au bout quinze ans une petite lettre, bien conservée, dont ils ne se souviennent seulement pas, sert de preuve contre eux, et on les tient ainsi en respect.... Je garde tout, je numérote tout très exactement.
MADAME DORTIGNI
Ainsi fait un homme d'ordre, qui lit dans l'avenir ; il veille sur tout ce qu'il écrit, et sait mettre à profit l'imprudence ou l'indiscrétion de ceux qui ne prévoient rien.
DORTIGNI
Ma correspondance est suivie jour par jour, madame ; je vous assure. Tenez, par exemple, voici une lettre curieuse que j'ai retrouvée en révisant mes anciens papiers. Le croiriez-vous ? Elle date de près de seize ans ; elle est d'un mien cousin-germain, qui fut vers ce temps-là chercher la fortune ou plutôt le trépas au Nouveau-Monde.
MADAME DORTIGNI
Et comment savez-vous qu'il est mort ?
DORTIGNI
C'est qu'il ne m'a jamais rien demandé, madame.
MADAME DORTIGNI
Oh ! Cela équivaut à un extrait mortuaire.
DORTIGNI
C'était un de ces gens d'esprit qui ne savent point gagner de quoi avoir du pain.
MADAME DORTIGNI
Grand esprit, par ma foi !
DORTIGNI
Il brillait à Paris dans les sociétés ; on citait ses bons mots, ses saillies ; il se mêlait de faire des contes agréables, des petits vers ; on l'entendait raisonner surtout ; il dédaignait la fortune, et puis il est mort de misère.
MADAME DORTIGNI
Il me semble qu'il avait assez de ressemblance avec votre chère soeur, qui se pique de connaître les livres et d'être au fait de la littérature... C'est ma ma bête. À propos, avez-vous de ses nouvelles ?
DORTIGNI
Oui, elle va mieux ; elle ne m'a rien fait demander, et je l'ai prise au mot.
MADAME DORTIGNI
C'est une précieuse, entendez-vous, et qui m'ennuie étrangement !
DORTIGNI
Mais nous ne la voyons plus, et chacun de son côté semble fort satisfait.... Ainsi.....
MADAME DORTIGNI
À son aise.... Elle a l'orgueil de vouloir passer pour une bonne mère, avec ses deux marmots en bas âge, qu'elle mène partout. J'ai bien besoin de cela, moi ! Elle semble dire : voyez comme je les élève, comme je ne les perds pas de vue un seul instant !... Vous ne faites pas de même, ma belle soeur... Oh ! On ne saurait y tenir... D'ailleurs elle est d'un triste ! D'un mélancolique ! Soupirant toujours après son époux défunt.
DORTIGNI
Elle a lieu de soupirer : le défunt ne lui a laissé qu'une fortune très modique ; mais elle l'a voulu. Je le lui avais prédit : j'eus beau lui dire dans le temps, il n'est pas riche, ma soeur, prenez-garde ; c'est bien le plus grand défaut qu'un homme puisse avoir. Elle me répondait : il est aimable, il est plein de droiture, il est vertueux. Et avec cette belle tendresse, et ces rares qualités, la voilà reléguée à un quatrième étage ; et je ne sais pas même si, pour subsister, elle n'est pas obligée d'y travailler de ses doigts.
MADAME DORTIGNI
Bonne leçon pour ces esprits avantageux qui croient en savoir plus que les gens sensés ; qui affichent je ne sais quels sentiments ridicules ; qui ne font point cas des richesses, comme s'il y avait effectivement quelqu'autre chose de réel dans le monde. Elle fait encore la fière au milieu de sa pauvreté.
DORTIGNI
Elle l'a toujours été un peu, il est vrai...
MADAME DORTIGNI
Oh bien, qu'elle étale sa dignité et toute sa philosophie chez elle.
SCÈNE II. Monsieur Dortigni, Madame Dortigni ; Un Laquais.
LE LAQUAIS
Monsieur, un homme est là qui attend depuis une demi-heure, et qui demande à vous parler de la part de Monsieur de Vanglenne.
DORTIGNI
Vanglenne !.... Voilà du nouveau : est-ce bien ce nom-là ?... Voyez si vous ne vous seriez pas trompé.
Le laquais sort.
C'est le nom du cousin ; mais il y a seize ans que ce nom n'a frappé mon oreille.
MADAME DORTIGNI
Ne voilà-t-il pas votre esprit qui voyage soudain en Amérique après votre très éloigné cousin, parce que vous m'en avez parlé ! Mais n'y a t-il pas trente noms qui se ressemblent.
LE LAQUAIS
Monsieur, cet homme dit qu'il a quelque chose à vous communiquer de vive voix de la part de Monsieur de Vanglenne, votre cousin-germain, qu'il a vu dernièrement en Amérique.
DORTIGNI
Oh ! Pour le coup, madame, vous le voyez, qu'il l'a vu en Amérique. Il s'agit vraiment de sa personne.... Cela m'étonne !...
MADAME DORTIGNI
Il n'est donc pas mort ?
DORTIGNI
Je ne sais, madame ; mais j'ai toujours des pressentiments de tout ce qui doit m'arriver... Faites entrer... Parbleu ! Je suis curieux...
SCÈNE III. Monsieur Dotigni, Madame Dortini, Vanglenne.
Vanglenne attend pour parler, que le domestique soit sorti.
DORTIGNI, à part
Ah, mon_Dieu, quel messager ! Qu'il est sec !
DORTIGNI
Monsieur, parlez ; qu'avez-vous à me dire ?
VANGLENNE
Dieu soit loué, mon cher cousin ! Que j'ai de joie à vous revoir ! M'auriez-vous entièrement oublié ?
DORTIGNI
Quoi, monsieur..... Je ne vous remets pas.
VANGLENNE
Je m'appelle Vanglenne... Je suis votre proche parent.
DORTIGNI
Je me souviens, monsieur, d'avoir eu un parent de ce nom ; mais nous l'avons tous cru mort.
VANGLENNE
Il vit, hélas ! Et c'est moi.
DORTIGNI
Il y a si longtemps, monsieur, que vous me pardonnerez de ne me point rappeler des traits...
VANGLENNE
Oh ! Je vous reconnais bien, moi ; mais je suis bien plus changé que vous, et cela n'est pas étonnant. Les fatigues, les peines, les chagrins, le long séjour dans un climat étranger.... Mon ton de voix du moins, au défaut de mes traits...
DORTIGNI
Je ne dispute point, monsieur, de l'identité.
VANGLENNE
Je vous ai souvent pressé dans mes bras... Qu'il vous en souvienne, nous fûmes amis.
DORTIGNI
Amitié de collège, d'enfance... Oui, nous avons souvent polissonné ensemble... Mais à quoi cela revient-il, s'il vous plaît ?... quels ordres, monsieur, avez-vous à me donner ?
VANGLENNE
Je n'en ai point, mon cher cousin... Le pauvre, hélas ! Les reçoit et n'en donne point.
MADAME DORTIGNI, à part
Oh ! Il va lui demander de l'argent... Je chasse mon portier. Cet animal ! Laisser entrer un pareil homme, malgré mes recommandations journalières...
VANGLENNE
J'étais établi à la Guadeloupe.
DORTIGNI
À la Guadeloupe, soit, monsieur.
VANGLENNE
J'avais amassé quelque chose avec beaucoup de peine.... Daignez prêter l'oreille à ma triste infortune : ayant eu le malheur de perdre ma femme et mon fils, et n'ayant plus rien qui m'attachât à un pays étranger, je résolus de revenir en France. L'amour de la patrie parlait vivement à mon coeur. C'est le dernier sentiment qui s'éteigne.
MADAME DORTIGNI
Ah, quel insupportable début !
VANGLENNE
Mon vaisseau chargé de toute ma fortune, modique à la vérité, mais qui satisfaisait à mes désirs, a fait naufrage sur les côtes d'Espagne... J'ai tout perdu ; mon malheur est constaté par les papiers publics. Le vaisseau la Licorne... Dix de mes compagnons de voyage se sont noyés en voulant sauver les malheureux débris de leur fortune.
MADAME DORTIGNI
Ils sont après tout fort heureux, puisqu'ils n'avaient plus rien au monde...
VANGLENNE
Vous avez bien raison, madame ; ce ne sont pas les plus à plaindre : j'ai envié plus d'une fois leur sort. Je n'ai gagné Paris qu'avec des peines infinies. Si vous saviez ce que j'ai souffert en route ! Que l'infortune traîne après soi d'humiliations ! Mais je me suis armé de constance et de courage. J'arrive et je m'informe de vous.... Avec quel plaisir j'apprends que vous êtes dans l'aisance ! Que le ciel a béni vos travaux, que vous jouissez en paix...
MADAME DORTIGNI
L'aisance ! Qui vous a dit cela, monsieur ? Est-ce qu'on a de la fortune à Paris !... Vous avez donc oublié dans le Nouveau-Monde le train de celui-ci ?
VANGLENNE
Pardonnez, madame ; mais cet ameublement, cet hôtel, l'extérieur qui vous environne, tout dit...
MADAME DORTIGNI
Hé bien, monsieur, l'on est comme tout le monde... Vous avez l'admiration emphatique d'un nouveau débarqué.
VANGLENNE
Celui qui manque du nécessaire fait, malgré lui, des remarques sur tout ce qui le frappe ; il voit, il sent la distance extrême qui le sépare de ceux qui sont heureux.
MADAME DORTIGNI, à part
Ah ? Je suis sur les épines.... Il n'aura pas l'esprit de le congédier.
DORTIGNI
Mais, monsieur, permettez-moi de vous le dire, votre conduite est fort étrange envers nous : vous vous introduisez ici par supercherie ; vous prenez un faux nom, sous le prétexte de nous apporter des nouvelles d'un parent : un pareil subterfuge...
VANGLENNE
J'ai cru, sous cet habit qui ne relève que trop mon indigence, ne devoir point me faire connaître à vos domestiques.... C'est par discrétion, mon cher cousin, par discrétion, je vous l'assure, que j'ai usé de ce moyen qui cachait ma détresse.
DORTIGNI
Vous pouviez m'écrire....
VANGLENNE
Une lettre n'aurait jamais parlé comme ma présence. J'ai conçu plus d'espoir en venant vous supplier moi-même et vous exposer de vive voix ma triste et douloureuse situation.
DORTIGNI
J'entends : vous m'avez choisi de préférence pour réparer les torts des éléments. Parce que le sort vous a fait mon cousin, vous ferez naufrage sur les côtes d'Espagne, et moi j'en serai responsable à Paris... Vous viendrez au bout de seize ans me dire me voici, secourez-moi.
VANGLENNE
Oui, j'ai cette prière à vous faire.... Je ne vous le déguise point.
MADAME DORTIGNI
Vous aviez donc tout mis sur le même vaisseau ?
VANGLENNE
Hélas ! Oui, Madame.
MADAME DORTIGNI
Cela est fort imprudent ? Mais vous le fûtes toujours, à ce que j'ai appris.... Au reste, ce qui est au fond de la mer ne peut pas revenir sur l'eau à notre commandement ; et malgré tout le désir que nous en aurions, nous ne pouvons vous le restituer.
VANGLENNE
Je le sais, madame.... Mais... Je peux être encore bon à quelque chose, et je viens implorer votre bienfaisance, votre générosité.
DORTIGNI
Dans votre jeunesse, monsieur, vous n'avez voulu rien faire ; vous vous répandiez dans les sociétés brillantes, tandis que les autres, travaillaient assidûment chez le procureur, chez le notaire.... On paie cela tôt ou tard.
VANGLENNE
J'ai eu une jeunesse dissipée, je l'avoue ; je ne suis pas à m'en repentir...
DORTIGNI
Vous êtes parti en laissant force dettes.
VANGLENNE, vivement
Elles ont été toutes fidèlement acquittées depuis...
DORTIGNI
Vos déportements ont fait mourir ici votre oncle de chagrin.
VANGLENNE
Permettez-moi de vous le dire, mon cher cousin ! Cela n'est pas.
DORTIGNI
Mais, mais, cela n'est pas : voilà un démenti formel, monsieur.
MADAME DORTIGNI
Cela est bien insolent...
VANGLENNE
Pardonnez, madame, mon dessein n'est pas d'offenser ?
DORTIGNI, avec courroux
Comment, monsieur, oser...
VANGLENNE
Excusez ; je veux dire seulement, que mon cher oncle m'a donné en tout temps des preuves constantes de son amitié... Il a daigné m'écrire plusieurs fois... J'ai de ses lettres sur moi...
Il tire un porte-feuille.
En voici que je garde bien précieusement. Vous verrez qu'il m'estimait.
DORTIGNI
Je n'ai pas besoin de les voir.
VANGLENNE
Ses lettres disent que, sans deux enfants qu'il avait, et auxquels il devait comme de raison toute préférence, il m'aurait fait plus de bien : il m'en a fait néanmoins, malgré la distance des lieux, en recommandations, en services, qui obligent plus que l'argent... La mémoire de votre père, mon cher cousin, me sera à jamais chère et sacrée.
DORTIGNI
Mon père était d'une facilité coupable quelquefois, j'ose le dire... N'a-t-on pas été obligé de vendre votre patrimoine après votre départ ?
VANGLENNE
Il est vrai, c'était pour acquitter mes folles dettes contractées dans l'étourderie de mon jeune âge.
DORTIGNI
Vendre son patrimoine ! Mais on ne pardonne pas cela, monsieur. Vice du coeur ! Libertinage ! Inconduite caractérisée !..... Oublier ses héritiers légitimes et naturels ! Apprenez monsieur, qu'on n'a plus de parents, quand on a vendu son patrimoine.
MADAME DORTIGNI, faisant des noeuds, à part
Et vous avez raison.
VANGLENNE
Je ne prétends point leur être à charge, madame, j'implore seulement de l'emploi : pourvu qu'il ne soit pas avilissant, quel qu'il soit, je le prendrai. J'entends un peu les affaires, je suis au fait du change ; mon écriture est convenable ; on sera content de mon intelligence, de mon exactitude.... J'aspire à un modique emploi dans les bureaux de mon cousin, ou bien qu'il daigne me recommander, et je serai bientôt placé.
MADAME DORTIGNI
Bientôt placé ! Mais monsieur ignore sans doute qu'il y a des surnuméraires qui servent depuis plusieurs années, qui sont recommandés de toutes parts, et même par les Puissances.
DORTIGNI
Il est vrai, monsieur.
MADAME DORTIGNI
On ne peut pas non plus les tuer pour vous faire place. Chacun son tour, et le nombre des solliciteurs est immense.
DORTIGNI
À l'infini.
MADAME DORTIGNI
D'un coup de pied sur le pavé de Paris, l'on fait naître un régiment de clercs, de commis, de secrétaires, de scribes.
DORTIGNI
On en a cent pour un, qui vous assiègent.
MADAME DORTIGNI
Les gens du Nouveau-Monde ne doivent point ôter le pain à ceux de celui-ci.... Tout reflue sur la capitale, et de là sur la finance.
VANGLENNE
Oh, madame ! J'intercède un emploi qui ne nuise à personne : il y en a de tant de sortes ! Mais si le service se mesure au besoin, personne en ce moment n'est plus pressé que moi.... J'implore cette faveur avec le plus vif empressement, parce que, madame.... Non, je ne rougirai point d'en faire l'aveu, mon travail est le seul gage de ma subsistance.... Je ne recourrai point à des gémissements pour vous attendrir... Demain je manque de pain, si ce soir votre générosité ne me met à portée d'en gagner.... Je n'ai que vous de parents dans cette immense ville que je ne reconnais plus.... Je me consacre à tout ; mais au nom de Dieu, soulagez-moi dans ce moment.
DORTIGNI, bas à sa femme
Je vais me débarrasser de lui, et lui donner un écu de six livres.
MADAME DORTIGNI, l'arrêtant
Non, non.... Voilà le langage accoutumé de tous ces mendiants... Congédiez-le promptement et avec fermeté... Qu'ai-je besoin moi, d'une pareille entrevue ?... Joli parent par ma foi !
DORTIGNI
Allons, monsieur, l'on verra... Je parlerai, je vous le promets... Repassez... Repassez...
VANGLENNE
Vous parlerez pour moi ? Vous me permettez de repasser ?
DORTIGNI
Oui, je parlerai.
VANGLENNE
Ah ! Ne trompez pas mon espérance : elle n'est fondée que sur les promesses que vous avez la bonté de me faire. Mais si ces promesses ne devaient pas se réaliser, il vaudrait mieux me présenter sur-le-champ la triste vérité, toute cruelle quelle serait : car je ne m'attacherais plus à un fantôme d'espérance...
DORTIGNI
Je ferai l'impossible, je remuerai ciel et terre ; et s'il se présente quelque chose, on vous le fera dire.
VANGLENNE
Vous remuerez ciel et terre !..... Mais il faut pour cela, monsieur, que vous sachiez ma demeure.
DORTIGNI
Ah !... Oui... Oui... Eh bien, votre demeure ?...
VANGLENNE
Rue de la Huchette, au Cadran bleu.
Rue de la Huchette : Petite rue du 5ème arrondissement de Paris, parallèle à la Seine et du Quai Saint-Michel, elle va de la Place Saint-Michel et la rue Saint Julien-le-Pauvre via la rue Saint-Jacques.
MADAME DORTIGNI
Rue de la Huchette ! Quelle horreur !... Peut-on demeurer rue de la Huchette !... Il ne s'en ira pas.
VANGLENNE
Voulez-vous que je vous l'écrive, de peur que votre mémoire ?...
DORTIGNI
Non, je la retiendrai très bien.
VANGLENNE
Vous la retiendrez, malgré vos grandes, vos importantes affaires ?
DORTIGNI
Oui... Oui... Oui...
VANGLENNE
Allons, je cesse de vous importuner.
Il salue comme pour s'en aller.
MADAME DORTIGNI
Enfin nous en voilà quittes... Il revient... Ah, quel supplice !... Je n'y tiens plus.
VANGLENNE, revenant sur ses pas
Mais, monsieur, avant de sortir, j'ai une chose à vous demander, et que vous pouvez du moins m'accorder sur-le-champ.
DORTIGNI, avec humeur
Point de préambule, monsieur : voyons.... De grâce, finissons.
VANGLENNE
Donnez-moi, je vous en supplie, l'adresse de ma cousine, de votre chère soeur, que j'ai vue enfant, et qui semblait dès lors douée d'un coeur noble et compatissant.
DORTIGNI
Il y a longtemps qu'on ne l'a vue ici, monsieur ; elle ne cultive point ses parents, elle vit singulièrement... D'ailleurs, que pouvez-vous attendre d'elle ? Elle mène une vie fort obscure, isolée, veuve, ayant deux enfants sur les bras.
VANGLENNE, avec intérêt
Elle a deux enfants ! Ah ! Tant mieux.
DORTIGNI
Comment, tant mieux !.... Et qu'est-ce que cela vous fait ?
VANGLENNE
Je voulais dire que je serai bien charmé de les voir, de les embrasser, de... Je vous demande son adresse avec la plus vive instance.
DORTIGNI
Mon portier vous la donnera : vous voulez faire cette démarche, soit ; ou vous a prévenu que vous n'en serez pas plus avancé ; vous perdrez vos pas ; elle est absolument hors d'état de pouvoir rien faire pour vous.
VANGLENNE
Si elle est pauvre, si elle ne peut rien, nous nous attendrirons du moins ensemble : elle a connu l'infortune ; elle sera sensible à la mienne... Je vais donc demander au portier son adresse de votre part.
DORTIGNI
Allez, j'ai quelques affaires pressantes en ce moment, vous voudrez bien...
VANGLENNE, marche à reculons
Pardonnez à mes importunités... Je suis plongé dans la plus affreuse peine.
À voix basse.
Si vous pouviez faire en ma faveur le moindre effort...
Madame Dortigni secoue la tête.
Rien.... Allons... Le vrai courage consiste à savoir souffrir avec résignation ; je suis homme, et j'en conserverai la dignité.
À Madame Dortigni.
Pardonnez, madame, si j'ai osé me présenter chez vous de cette manière. On a toujours mauvaise grâce, quand le coeur est dans la peine. Me convenait-il de venir attrister les douceurs de votre vie !... Je souhaite, monsieur, que vous ne connaissiez jamais combien il est douloureux de tomber tout-à-coup dans l'indigence : je vous ai décelé ma misère ; mais si vous m'êtes secourable, du moins par vos recommandations ; si vous ne me trompez pas dans la promesse que vous m'avez faite, vous n'aurez pas abusé du respect qu'on doit aux infortunés... Je me retire....
Monsieur Dortigni pousse, pour ainsi dire, Vanglenne hors de chez lui, tandis que Mulson entre ; de sorte que les deux personnages se rencontrent face à face.
SCÈNE IV. Dortigni, Madame Dortigni, Mulson.
Mulson en habit galonné, canne à pomme d'or, en entrant regarde fixement Vanglenne, recule, regarde, recule encore.
MULSON, à part
En croirai-je mes yeux ? Dourville à Paris.
DORTIGNI, à part
Mes recommandations seraient, ma foi, bien placées !... Je donnerai mes ordres pour qu'on lui ferme la porte. C'est bien pour la dernière fois que j'y serai pris.
MULSON, regardant sortir Vanglenne
C'est parbleu lui !
DORTIGNI
Vous venez me délivrer à propos.... Que n'êtes-vous arrivé il y a une demi-heure !
MULSON, à part
On le congédie froidement, on ne le reconduit seulement pas, on le salue à peine. Me serai-je trompé ?
DORTIGNI
Eh bien, les effets à combien ?... Je suis impatient...
MULSON
Attendez.
Allant à la porte.
Mais c'est lui, il n'y a pas à en douter ; c'est lui-même sous cet habit....
DORTIGNI
Et les actions baissent-elles ?
MULSON
Connaissez-vous cet homme qui sort de chez vous ?
DORTIGNI
Faiblement.
MULSON
Oh ! Je le vois bien.
DORTIGNI
À combien sur Hambourg ?
MULSON
Cent quatre-vingt cinq.... Mais cela est incroyable....
DORTIGNI
Mais que dites-vous, incroyable ? C'est le cours ordinaire....
MULSON
Madame, je vous salue ; pardonnez, j'avais quelque chose en tête.
DORTIGNI
Et les actions ? Je vous l'ai déjà demandé...
MULSON
Elles baissent.
DORTIGNI
Bon ! Que ne disiez-vous tout de suite, nous en achèterons ?
MULSON
Dites-moi, vous ne saviez donc pas à qui vous parliez tout-à-l'heure ?
DORTIGNI
Pardonnez-moi.
MULSON
Et vous ne reconduisez pas respectueusement un tel personnage ?
DORTIGNI
Vous voulez rire.
MULSON
Non, parbleu, je ne ris pas.
DORTIGNI
À combien sur Livourne ?
MULSON
Quatre-vingt-dix-huit.... Mais votre conduite envers ce particulier a droit de m'étonner.... Je mettrais ma main au feu que vous ne le connaissez pas.
DORTIGNI
Je vous dis que je le connais.... À combien sur Amsterdam ?
MULSON
Cinquante-quatre.... Et vous le traitez ainsi... Un des plus riches particuliers du royaume ?
DORTIGNI
Vous avez des visions, mon cher Mulson. Avez-vous remarqué son habit ?
MULSON
Oui, son habit m'a un peu surpris ; mais il est original dans sa conduite, et cela n'empêche point que sous cet habit ce ne soit le fameux Dourville de la Guadeloupe.
DORTIGNI, riant
Ah, ah, ah ! Comme vous vous méprenez, mon cher ! Cet homme se nomme Vanglenne, et sa fortune est des plus minces.
MULSON
Vanglenne ou Dourville ; le nom n'importe, je connais l'individu, et cet individu est riche et opulent.
DORTIGNI
Et moi je vous dis que cet homme est dans l'indigence la plus extrême.
MULSON
Je soutiens, moi, le contraire.
DORTIGNI
C'est un gueux, vous dis-je.
MULSON, vivement
Vous ne le connaissez pas ; et je le connais, moi... Il a été marié deux fois ; il est veuf depuis dix-huit mois, n'a point d'enfants, et jouit d'une fortune immense.
MADAME DORTIGNI, se levant
Une fortune immense ! Point d'enfants !
MULSON
Oui, madame, point d'enfants, et d'une fortune immense. Je l'ai vu il y a trois ans pendant quatre mois à la Guadeloupe, et je vous réponds qu'il ma reconnu. Mais il a baissé les yeux, je ne sais pourquoi, comme pour ne pas me reconnaître.
MADAME DORTIGNI
Oh ! Nous y sommes. Vous ne savez pas pourquoi... Eh bien, je vais vous le dire ; c'est que cet homme riche de vos libéralités venait à la lettre de nous demander des secours.
MULSON
Il a voulu se divertir. Mais il est plus riche à lui seul, que vous et tous vos voisins.
DORTIGNI
Faut-il vous dissuader entièrement ? Car cela m'impatiente à la fin. Apprenez que cet homme est mien cousin, que Dieu confonde, et qui me tombe sur les bras, arrivant en effet de l'Amérique, après seize ans d'absence.
MULSON
C'est votre cousin ?
DORTIGNI
Oui.
MULSON
Eh bien, il venait pour vous éprouver.
MADAME DORTIGNI
Nous éprouver ?
MULSON
C'est dans son caractère... Dans sa vie il a fait vingt tours de cette espèce, et tous plus plaisants le uns que les autres.
MADAME DORTIGNI, avec la plus grande inquiétude
Monsieur Mulson ! Monsieur Mulson !...
MULSON
Je vous assure, madame, sur mon honneur, que votre cousin est le négociant de la Guadeloupe qui jouit du plus grand crédit. J'ai fait personnelle ment quelques affaires avec lui, il y a trois ans. Je n'avais pas encore l'honneur de vous connaître.... J'ai négocié de son papier..... Papier doré, ma foi....
MADAME DORTIGNI
Serait-il possible ? Ah ! Je frissonne.... Vous l'avez vu à Guadeloupe ! Il y avait donc changé de nom ?
MULSON
Il s'y nommait Dourville... Mais que fait le nom, quand la personne est la même ?
DORTIGNI
Je le croyais mort depuis seize ans... Et revenir en cet état !....
MULSON
Il est d'un caractère bizarre et même aimant à imaginer des singularités, à causer des surprises.
MADAME DORTIGNI
Ô ciel ! Est-il possible ?
MULSON
De plus, libéral, même magnifique.
DORTIGNI
Libéral, magnifique ! Vous entendez, madame ?
MULSON
S'il vous a joué le tour plaisant de venir vous emprunter de l'argent sous un habit usé, vous lui en aurez donné, et cela se sera terminé de part et d'autre par de grands éclats de rire ?
DORTIGNI
Mais.... Je l'ai reçu un peu froidement.
MULSON
J'en suis fâché : il est sensible aux bons comme aux mauvais procédés.
MADAME DORTIGNI
Mon mari avait des affaires en tête.
MULSON
C'est un homme excellent pour ceux qu'il aime ; mais aussi pour ceux qu'il n'aime pas...
MADAME DORTIGNI, à part
Chaque mot me déchire l'âme.
DORTIGNI, bas
Je suis dans une agitation extraordinaire. J'ai des regrets....
Haut.
Monsieur Mulson, il faut ne vous rien déguiser, nous ne lui avons pas fait l'accueil qu'il méritait sans doute...
MADAME DORTIGNI
Nous n'avons pas fait grande attention à sa personne...
DORTIGNI
Au nom de l'amitié, puisque vous le connaissez, tâchez de raccommoder tout cela.
MADAME DORTIGNI
Nous avons besoin de votre médiation en ce moment, mon cher monsieur Mulson. Les gens du Nouveau-Monde croient être accueillis ici, comme ils accueillent là bas. Cela est bien différent, comme vous savez.
MULSON
Mais que voulez-vous que je lui dise ?
MADAME DORTIGNI
Que mon mari, en le recevant, avait mille choses en tête, qui l'obsédaient ; que vous connaissez son coeur et son amitié pour ses parents ; que vous en répondez ; que nous lui rendrons visite dès demain, et qu'il nous verra tout autres.
MULSON
Vous me chargez là d'une assez singulière commission.
MADAME DORTIGNI
Il pourrait conserver quelque ressentiment de notre inattention.
MULSON
S'il n'y a eu que de l'inattention, il est bon, franc, humain, sans petitesse, d'un caractère vif, mais excellent.... Il sera le premier à en plaisanter.
MADAME DORTIGNI
De grâce, hâtez-vous de nous réconcilier avec lui....
MULSON
D'abord je le verrai pour affaire, puisqu'il est à Paris. S'il veut placer six cents mille francs avec avantage, je suis son homme. Il y a trente pour cent à gagner... C'est une opération sûre ; et s'il était en colère, je ferai tout pour l'apaiser.
À Monsieur Dortigni.
Et notre revirement de partie, monsieur ?
DORTIGNI
Nous en parlerons une autre fois, s'il vous plaît.
MULSON
Mais il faudrait vous décider.... Je reviendrai ce soir... Adieu, madame ; je verrai Dourville. Je suis bien votre très humble serviteur.
SCÈNE V. Monsieur Dortigni, Madame Dortigni.
DORTIGNI
Eh bien, madame, voilà l'effet de vos impertinences.... Vous l'avez entendu ; il est veuf et sans enfants. Vous ne risquez pas moins que de faire perdre cet héritage aux nôtres.
MADAME DORTIGNI
Taisez-vous monsieur ; vous n'avez jamais su donner à propos. Était-il mon parent cet homme- là ? Le connaissais je ? Étais-je au fait de son caractère... Vous voilà puni de votre sottise, et cent fois plus que moi.
DORTIGNI
Ce sont vos hauteurs méprisantes qui l'auront surtout aigri. Je lui parlais poliment moi... Je gage qu'il ne m'en veut pas autant qu'à vous ; et comme c'est votre dureté qui m'a fait manquer aujourd'hui la plus belle occasion de m'enrichir.
Avec force.
Vous me répondrez, madame, de ce que j'aurai perdu.
MADAME DORTIGNI
Comment, je répondrai de tes propres sottises ? Allez le voir ; réparez votre bévue.
DORTIGNI
C'est à vous, madame, d'y aller, et de ce pas, ou je me sépare de vous.
MADAME DORTIGNI
Je sais ce que j'ai à faire. Je ne prendrai point conseil de vous ; vous ne savez ni parler ni agir ; et hors votre agiotage, vous êtes un être absolument nul.
DORTIGNI
Soit, je ne veux pas d'autre science ; mais je ne perdrai pas mon héritage par votre faute.... Je vous le répète.
MADAME DORTIGNI
Je ne devrais pas faire un seul pas dans cette affaire ; mais je veux bien m'exposer pour vous, et vous prouver que, sans mon génie, vous se- riez sans rang, sans crédit, sans existence... Allez, et laissez-moi....
SCÈNE VI.
MADAME DORTIGNI, seule
Comment réparer ?.... Il faut du front, de la présence d'esprit, de la souplesse... Trouvons un plan qui puisse raccommoder les choses.... Cela n'est pas impossible.... Dieu ! Si j'avais pu soupçonner l'opulence de cet homme ! Assis à ma table, logé dans mon hôtel, choyé, fêté, caressé.... Je le tiendrais présentement dans mes filets. Oui, prévenances, affection, douceur, tendresse, rien ne m'aurait coûté.... Que n'ai-je pu deviner !.... Quand je songe que tout cela dépendait d'un soupçon, d'un trait de lumière ! Où était alors ma pénétration ?... Ah ! Fortune, tu as pris plaisir à m'aveugler ce matin : mais je reviens sur le coup ; et comme tu favorises l'audace, je ne prétends pas que tu m'échappes.
ACTE II
La scène se passe chez Madame Milville.
SCÈNE PREMIÈRE.Madame Milvile, Brigitte.
Madame Milville est devant un métier de broderie, occupée à travailler.
BRIGITTE, entre avec un carton sous le bras, qu'elle pose sur une table
Ma chère maîtresse, voici le produit de nos petits travaux. J'ai rencontré un marchand qui a trouvé votre ouvrage d'une délicatesse exquise, surprenante, et qui m'a promis de le bien payer chaque fois que je lui en apporterais.... Tenez, serrez cela.
Elle remet de l'argent à sa maîtresse.
MADAME MILVILLE
Il n'y a point de honte, ma chère Brigitte, à travailler pour jeter un peu plus d'aisance dans sa maison, surtout lorsqu'on est mère de famille... Mais tu me feras plaisir de te charger toujours du soin de la vente... C'est un égard que je dois à la mémoire d'un époux qui ne croyait pas, hélas ! Me laisser dans une pareille situation.
BRIGITTE
Toutes les fois que je rencontre votre frère traîné dans un superbe équipage, et que je songe qu'il vous abandonne ici sans vous offrir le plus léger secours, je suis prête à crier dans la rue à tous les passants : voyez cet homme si brillant ; eh bien, il aime mieux nourrir des chevaux dans son écurie, que de soulager sa soeur et ses nièces en bas âge.
MADAME MILVILLE
Non, ma bonne amie, non, point d'excès ; conservons le calme que l'infortune ne saurait ôter aux âmes élevées. Mon frère n'est point né dur ; mais il dépend d'une femme avide et hautaine, qui a corrompu toutes ses bonnes qualités. Je ne désirais que leur amitié.
BRIGITTE
Qu'ont-ils donc à vous reprocher ?
MADAME MILVILLE
De n'être point riche, et tout leur déplaît en moi.... Ils m'ont rebutée vingt fois. Je crois présentement ne devoir m'offrir à leurs yeux que quand ils auront conçu des sentiments plus fraternels.
BRIGITTE
Votre belle-soeur vous traite avec un mépris qui me met contre elle la haine dans le coeur....
MADAME MILVILLE
Point de haine, ma chère Brigitte. C'est un sentiment trop pénible à l'âme qui la nourrit.
BRIGITTE
Quoi, pendant votre maladie, aux portes de la mort, n'envoyer savoir qu'une seule fois de vos nouvelles, pour apprendre sans doute que vous n'étiez plus !... Ne pas vous rendre une seule visite !... Une inimité ouverte, une guerre déclarée serait préférable à cette cruelle indifférence.
MADAME MILVILLE
Le riche, malgré les noeuds étroits du sang, rompt ordinairement tout lien avec le pauvre.... Il l'éloigne et par instinct et par réflexion. Cela se voit partout.
BRIGITTE
À votre place, moi, je rendrais publique leur indignité ; j'instruirais tout le monde de leurs procédés.
MADAME MILVILLE
Il ne faut jamais rendre outrage pour outrage ; ce serait le moyen d'éterniser les inimitiés. La douceur et la patience viennent à bout quelquefois de désarmer la dureté et l'orgueil. D'ailleurs, l'intérêt de mes enfants, cet intérêt si cher, m'oblige à dévorer l'affront qu'on fait à leur mère. Mon frère peut revenir à la voix de la nature, qui a toujours ses droits, et touché de ma modération, reconnaître d'autant plus ses torts.
BRIGITTE
Le ciel, dit-on, humilie tôt ou tard les orgueilleux... Ah ! Je mourrais contente, ma chère maîtresse, si je pouvais voir un tel exemple s'accomplir sous mes yeux.
MADAME MILVILLE
Ma chère Brigitte, point de voeux contraires au repos d'autrui. Je n'existe que pour élever ma famille dans les principes de la vertu, et mes enfants sont les seuls liens qui désormais m'attachent à la vie.
BRIGITTE
Vous avez refusé de vous marier à cause d'eux. C'était néanmoins de bons partis.... Avez-vous fait sagement ?
MADAME MILVILLE
Oui, à ce que je m'imagine ; un second mariage leur aurait donné un maître, sans leur assurer un protecteur. Le souvenir d'un époux toujours présent à ma tendresse, me les rend chaque jour plus chers. Non, je n'ai jamais reçu leurs baisers, que les larmes du coeur n'aient arrosé leurs joues.
BRIGITTE
J'ai toujours dans l'idée, ma chère maîtresse, que le ciel récompensera un jour vos vertus.
MADAME MILVILLE
Mais je ne suis point malheureuse, ma chère Brigitte ; je parais, il est vrai, un peu mélancolique.
BRIGITTE
Oui, vous soupirez souvent, et je n'ose alors vous demander la cause de vos soupirs.
MADAME MILVILLE
Je m'attendris sur mes enfants ; je songe au temps où leurs besoins augmenteront avec l'âge : mais me reposant bientôt sur la Providence et sur la base de l'économie, je ne m'alarme pas plus qu'il ne faut.... Crois-moi, la paix est au fond de mon âme.
BRIGITTE, avec sentiment
Bien vrai !... C'est que vous n'étiez point accoutumée, comme moi, à une vie si frugale....
MADAME MILVILLE
Je te l'assure ; il est une tristesse douce et pénétrante, qui remplit mon âme à l'instant même que mes yeux se mouillent de larmes. Je contemple mes enfants, leur présence me console, je les presse contre mon sein ; et leurs tendres caresses me payent au centuple des peines et des inquiétudes que me donne la médiocrité de ma fortune. Un seul de leurs baisers, et mes larmes sont taries.
BRIGITTE
Ah ! vous êtes la meilleure des mères.
On frappe à la porte.
MADAME MILVILLE
On frappe, Brigitte... Allez voir...
Brigitte sort.
BRIGITTE, rentrant
Madame, c'est un homme qui demande à vous parler.
MADAME MILVILLE
Je ne sais qui ce peut être... Vous savez que je ne reçois aucun homme chez moi....
BRIGITTE
Il a l'air d'un bien honnête homme...
MADAME MILVILLE
Eh bien donc, qu'il entre.
SCÈNE II. Vanglenne, Madame Milville, Brigitte.
Quand Vanglenne se présente, Madame Milville se lève et reste debout, ne pensant pas qu'il dût s'asseoir.
VANGLENNE
Mon abord vous étonne, madame ; mais quand je me serai nommé, vous serez moins surprise de la visite que je prends la liberté de vous faire.... J'aurais quelque chose à vous communiquer en particulier.
MADAME MILVILLE, étonnée
À moi, monsieur ?
VANGLENNE
Oui, madame. Daignez m'accorder cet entre- tien, je vous en supplie....
Il cherche de l'oeil une chaise.
MADAME MILVILLE
Asseyez-vous, monsieur.
Elle fait signe à Brigitte de se retirer. On entend les enfants qui joue dans la chambre prochaine.
Brigitte, faite taire les enfants ; qu'ils fassent moins de bruit.
Brigitte sort.
VANGLENNE, assis
Je vois, madame, que vous ne me reconnaissez pas.
MADAME MILVILLE
Je ne crois pas vous avoir jamais vu, monsieur...
VANGLENNE
Vous m'avez vu, madame ; mais vous étiez bien jeune alors. Vous n'aviez que dix ans, et ce n'est pas à cet âge que l'on retient des traits qui doivent changer avec le temps, surtout quand le malheur les a beaucoup altérés... Ne vous souvenez-vous plus d'avoir eu un cousin nommé Vanglenne, qui passa en Amérique il y a environ seize ans ?
MADAME MILVILLE, vivement
Oui, monsieur, je m'en souviens très bien. Mais ce parent.... Depuis on nous l'avait dit mort.
VANGLENNE
On s'était arrangé pour cela dans la famille... Vous voyez, cet infortuné... Il est devant vos yeux.
MADAME MILVILLE
Vous, monsieur... Vous seriez....
VANGLENNE
Je suis, après votre frère, votre plus proche parent. Votre père, dont je conserve un si tendre, un si respectueux souvenir, était le frère unique de ma mère.
MADAME MILVILLE
Ah ! Monsieur, ma joie égale ma surprise.... Oui, vous fûtes toujours cher à mon père, et il connaissait bien les hommes.... Je remercie le ciel de vous avoir amené ici. Mais quel événement vous a fait quitter le séjour de l'Amérique, que vous aviez choisi de préférence et habité si longtemps ? Venez-vous vous fixer à Paris ? Pardonnez à l'intérêt que vous m'inspirez, la question que je vous fais.
VANGLENNE
Je vous dois, madame, un tableau fidèle de ma vie passée, puisque, je ne vous le déguise pas, je viens solliciter votre pitié.
MADAME MILVILLE
Ma pitié, monsieur ! Ce qu'on fait pour ses parents est un devoir.
VANGLENNE
Vous l'avez déjà appris, madame ; j'eus une jeunesse fougueuse et même inconsidérée. Orphelin dans l'enfance, et sous la tutelle de votre père, il me prodigua des conseils que j'écoutai mal, et dont je profitai peu. Voulant enfin réparer mes folies je m'embarquai pour l'Amérique. D'abord simple commis dans une habitation, votre très-honoré père répondit à toutes mes lettres avec bonté. Il mourut ! Quelle perte pour moi ! Je suivis le commerce pendant plusieurs années, et l'on parut m'oublier en Europe.
MADAME MILVILLE
Vous n'écrivîtes donc point à mon frère ?
VANGLENNE
Pardonnez-moi ; mais huit à dix lettres au moins demeurèrent sans réponse. Je pensai que c'était le souvenir de mes fautes passées, qui liguait contre moi ma parenté ; et les croyant suffisamment expiées par le malheur et l'expatriation, je passai à une autre extrémité. Je cessai de mon côté d'écrire ; on sema comme on voulut le bruit de ma mort. Cependant je me rendis utile au commerçant dont je dirigeais l'habitation ; et il m'accorda en peu de temps toute sa confiance. Il avait une fille à laquelle je ne déplus point ; je l'obtins en mariage. Le père enchanté de cette union, et qui n'avait point d'enfants mâles, ne m'imposa d'autres conditions que de quitter mon nom pour porter le sien. Et le négoce se continua sous son nom connu et accrédité.... La mort m'enleva mon beau-père et mon épouse presque dans la même année. Je restai quelque temps veuf, et je me remariai à une femme qui me fit connaître l'amour et m'inspira la tendresse la plus vraie. Au bout de quatorze ans d'une union heureuse, plaignez-moi, je la perdis... C'est là une blessure profonde, et que le temps ne guérit point.
MADAME MILVILLE
Ô mon cousin, ce sont-là les coups qui déchirent et accablent !
VANGLENNE
Le chagrin que j'en ressentis me rendit la vie insupportable. Le ciel de l'Amérique n'eut plus d'attraits pour moi. Je me voyais seul, et tous les objets qui m'entouraient, me rappelaient une perte irréparable.... L'amour de la patrie parla à mon coeur, je résolus de repasser en France.. Hélas, madame, les côtes d'Espagne furent témoins de mon naufrage !
MADAME MILVILLE
Vous perdîtes tout, mon cher cousin ?
VANGLENNE
Tout, et sans ressource. Forcé de faire à pied le voyage, vous jugez.... Mais j'ai appris de votre généreux père, que la fermeté et la constance doivent être les premières vertus d'un homme, et je saurai supporter le malheur.
MADAME MILVILLE
Que votre récit m'a pénétrée !.... Vous avez tout perdu ?
VANGLENNE
Je vous afflige ; mais j'ai cru ne devoir pas vous cacher les revers dont la fortune m'a accablé. J'ai joui quelque temps de ses faveurs passagères. Je suis réduit maintenant à solliciter la protection de ceux qui me voudront quelque bien ; car personne au monde n'est dans le cas, madame, d'en avoir plus besoin que moi.
MADAME MILVILLE
Écoutez, mon cher cousin : j'ai essuyé aussi des revers et je suis pauvre ; mais je ne le suis pas tellement que je ne puisse partager quelque chose avec un parent plus infortuné que moi.
VANGLENNE
Ah, madame !
MADAME MILVILLE
Si vous voulez vous contenter d'un repas frugal, tel que je le prends avec ma petite famille et cette compagne, ou plutôt cette amie que vous avez vue, vous serez toujours ici le bien venu, jusqu'à ce que vous trouviez mieux.
VANGLENNE
Que vous êtes compatissante !
MADAME MILVILLE
Je vois très peu de monde, je ne sors presque jamais ; mais j'irai, je ferai tous mes efforts pour vous servir. Je parlerai en votre faveur ? Quelques personnes de connaissance, capables de vous rendre service et de vous procurer de l'emploi... Quoique timide, je me sens décidée, et même hardie, quand j'intercède pour autrui.
VANGLENNE
Vous me rendez l'espérance et la vie.
MADAME MILVILLE
Mais vous êtes venu me chercher dans un quartier assez éloigné... Voudriez-vous accepter mon déjeuner ?
VANGLENNE, vivement
Volontiers, madame ; car j'ai beaucoup couru, et je suis à jeun.
MADAME MILVILLE, élevant sa voix
Vous êtes à jeun ! Brigitte, apportez le café.
BRIGITTE, paraissant
Il est tout prêt, madame.
MADAME MILVILLE
Versez.
Brigitte apporte deux tasses, des petits pains et du café. Vanglenne mange et boit avidement.
MADAME MILVILLE
Mon cher cousin, je mettrai ce jour au rang des plus intéressants de ma vie.
VANGLENNE
Vous êtes bien généreuse. Je suis cependant un homme qui vient vous être à charge, et dont, je ne le dissimule pas, vous auriez pu vous passer.
MADAME MILVILLE
J'aurai aussi tout le plaisir ; car vous, vous ne serez que l'obligé.
VANGLENNE
Vous joignez la grâce à la générosité..... Mais vous, qui vous intéressez tant à mon sort, me serait-il défendu de savoir quel fut le vôtre ?
MADAME MILVILLE
On compte ici-bas les heureux... Je bravais les revers ; mais j'ai éprouvé le coup que je redoutais le plus. La mort m'a enlevé un époux que j'adorais. Vous avez senti par vous-même combien cette séparation est cruelle. La fortune qui commençait à me sourire s'est ensevelie avec lui. Ce n'est pas cette dernière perte qui m'a coûté des larmes ; il ne m'est resté pour toute consolation, que deux enfants en bas âge...
VANGLENNE
Je les ai entrevu en entrant...
MADAME MILVILLE
Je fus assez courageuse pour voir mon état sans m'effrayer, pour oser pénétrer l'avenir qui m'attendait. Je recueillis les débris de ma mince fortune, et résolus de renoncer au monde qui n'accueille que les richesses.... J'ai vécu entièrement retirée, cherchant dans l'économie la richesse qui me manquait ; et comme c'est à Paris surtout que l'on cache son peu d'aisance et que l'on vit sans attacher le regard curieux et insultant de ceux qui vous environnent, j'ai cru devoir y rester de préférence. Ainsi la fortune m'a appris le secret que j'aurais ignoré toute ma vie sans ses rigueurs utiles.
VANGLENNE
Que j'aime à vous entendre !... Vous avez reçu de votre père cette philosophie de l'âme, si supérieure à celle des mots et si nécessaire dans la carrière de la vie, c'est-à-dire, du malheur... Près de vous j'oublie mes infortunes, et je me sens un nouveau courage.
MADAME MILVILLE
Mais, puis-je demander de quelle manière vous avez découvert ma demeure ? Je la croyais à peu près ignorée de tout le monde.
VANGLENNE
C'est chez monsieur votre frère, madame, qu'on me l'a donnée.
MADAME MILVILLE, vivement
Chez mon frère ? Quoi, vous l'avez vu ?
VANGLENNE
Oui, madame....
MADAME MILVILLE
Eh bien ?
VANGLENNE
J'ai été introduit dans son hôtel ; j'ai eu l'honneur de le saluer dans son appartement, je lui ai fait à peu près le récit que vous avez eu la bonté d'écouter.
MADAME MILVILLE
Qu'a-t-il répondu ?... Qu'a-t-il fait ?...
Un silence.
Ciel, mon frère !
VANGLENNE
Votre frère, madame, paraît occupé de grandes et importantes affaires. Il s'est avancé dans les postes lucratifs de la finance ; c'est une occupation profonde, et qui l'absorbe tout entier. Il a été un peu distrait... Votre belle-soeur est une dame opulente, qui paraît jouir de son état... Il sont plus qu'aisés, je pense ?
MADAME MILVILLE
Oh ! Certainement.
VANGLENNE
À Paris cependant, les apparences sont quelquefois trompeuses. Il se pourrait qu'il fût gêné, avec l'éclat de l'opulence.... Je me suis hasardé à leur demander de vos nouvelles.
MADAME MILVILLE
Qu'ont-ils dit ?
VANGLENNE
Que vous étiez peu fortunée, et absolument hors d'état de m'être utile à quelque chose... Les malheureux espèrent toujours... Je n'ai pas perdu la confiance ; et, grâces au ciel, je n'ai pas lieu de m'en repentir.
MADAME MILVILLE
Quoi ! Mon frère n'a rien fait pour vous ? Est-il possible ? Rien ?
VANGLENNE
Non, madame.... Je n'en murmure point..... Chacun, après tout, est propriétaire de son bien, et maître de ce qu'il possède.
MADAME MILVILLE
Pas toujours, mon cher cousin, pas toujours. Il y a des dettes sacrées ; je suis bien sûre que vous m'entendez, et qu'à sa place....
VANGLENNE
J'aurais pu à sa place.... Mais il ne me devait rien.... J'ai cherché néanmoins à ménager sa délicatesse, en ne m'introduisant pas sous mon vrai nom, dans la crainte de le blesser, à raison de mon vêtement... Je ne rougis pas de le dire devant vous... Je n'ai que celui-là... Vous voyez que je n'ai pu m'offrir autrement. S'il m'avait présenté quelque secours, je l'eusse accepté.
MADAME MILVILLE, à voix basse
Ah, mon frère, mon frère !
VANGLENNE
Cette faveur du ciel, je vous le confesse serait venue fort à propos.
MADAME MILVILLE, tirant sa bourse avec grâce et noblesse
Cher parent, l'or n'abonde pas ici comme chez mon frère ; mais, en attendant mieux, acceptez, je vous prie, ce double louis.... C'est une dette que je paie avec joie à la parenté, à l'amitié. Prenez, vous dis-je ; il est offert de bon coeur.
VANGLENNE
Généreuse parente, vous n'êtes guère plus fortunée que moi. Vous me donnez votre table, je l'accepte avec reconnaissance, c'est assez... Un autre, dans un état plus aisé, pourra m'avancer....
MADAME MILVILLE, insistant
Prenez, prenez.
VANGLENNE
Vous vous privez en ma faveur, de ce qui vous serait absolument nécessaire.
Elle lui met le double louis dans la main.
Je ne sais si je dois accepter...
MADAME MILVILLE
Gardez, gardez, vous dis-je.
En essuyant une larme.
Je suis trop heureuse de pouvoir en disposer ainsi.
VANGLENNE
Vous pleurez, ma tendre et généreuse parente !... Et moi... Ah ! Ah ! Ah !
Il soupire, il pleure, il s'écrie, baisant le louis d'or :
Cette pièce m'est précieuse !... Je la garderai toute ma vie.
MADAME MILVILLE, à part
Toute sa vie ! Que dit-il ?
VANGLENNE, sanglotant
Oui... Toute ma vie ; mais, mais, mais..
Baisant la main de Madame Milville.
Pardonnez.... Je ne puis plus soutenir l'émotion....
Se levant.
Pardonnez-moi...
MADAME MILVILLE, interdite
Pourquoi ces trop vives démonstrations pour un bienfait si léger ?
VANGLENNE, avec le cri de l'âme
Léger ! Ah ! Pardonnez-moi d'avoir mis à l'épreuve un coeur tel que le vôtre.
MADAME MILVILLE
Je ne vous comprends pas...
VANGLENNE
Vous êtes bien la fille de votre père... Cette bonté noble et compatissante... Allez... Vous avez semé dans mon coeur un bienfait qui doit y vivre éternellement, y fructifier... J'ai reçu votre don...
Il tire un porte-feuille.
Recevez le mien.... Je l'exige.... Voici pour vous et pour vos enfants. Je ne suis point un indigent ; je suis un millionnaire, mais je n'ai point endurci mon coeur... Non, il ne l'est pas ; je pleure de joie et de tendresse, en songeant à l'avenir qui s'ouvre pour nous.
MADAME MILVILLE
Je demeure interdite, étonnée.
VANGLENNE
Soyez, soyez mon héritière.
MADAME MILVILLE
Moi ?
VANGLENNE
Eh ! Quelle autre remplirait mes vues ? La Providence m'a comblé de biens ; j'ai cru devoir en faire un digne usage : mais je n'ai point voulu être trompé en obligeant des parents insensibles ou ingrats ; mon coeur a voulu en trouver un autre... L'espoir de la fortune ne rend que trop souvent le visage de l'homme hypocrite, en lui prêtant les dehors de la bienfaisance. J'ai voulu lire à nu la pensée, et j'ai conçu en Amérique l'idée que j'exécute aujourd'hui. Elle consistait à venir aux yeux des miens sous cet habit modeste, et dans la véritable posture d'un indigent ; à sonder en cet état les caractères. Le naturel percera, me disais-je, dans cette première apparition inattendue, et je ne ferai part de ma fortune qu'à celui qui s'en montrera le plus digne par la noblesse et la sensibilité ; car je n'estime pour vrais parents, que ceux dont l'âme sait compatir aux maux des infortunés. Il n'y a de réel dans tout ceci, chère cousine, que mon naufrage, et je n'y ai pas perdu la cinquantième partie de mes richesses... Je l'ai donc trouvé ce coeur généreux et sensible que je cherchais ! Je fais avec lui le partage des biens que le ciel m'a accordés, et je rejette à jamais mon indigne cousin.
MADAME MILVILLE
Ah ! Ne le rejetez point... Il a été gâté par les faux principes qu'on puise dans le monde... Mais il peut revenir.
VANGLENNE
Eh ! comment êtes-vous du même sang ?.. Je ne vous ai pas tout dit. Non, il n'a pas tenu à lui que je n'aie senti le dernier terme de l'humiliation et de l'opprobre. Il m'a fallu d'abord entrer chez lui comme par surprise. J'ai tout fait pour l'émouvoir ; j'ai supplié, je me suis mis tout entier à la place de l'homme souffrant ; j'avais son ton, sa voix, son accent ; il doit être toujours sacré, quand il gémit et soupire. Qu'ai-je obtenu ? Des refus inhumains, des défaites, du mépris. La morgue, l'insolence, la froideur insultante caractérisAient ses moindres expressions ; il avait la parole brutale d'un homme riche qui outrage celui qui ne l'est pas. Sa femme, plus hautaine encore, me toisait d'un oeil dédaigneux, plus dure, plus insolente dans sa plate arrogance... Je leur aurais peut-être pardonné... Mais ce que je ne leur pardonne pas, ce que je ne leur pardonnerai de ma vie, c'est leur dureté envers vous. Comment ! Un frère, au milieu de l'abondance, aura pu voir sa soeur vertueuse manquer du nécessaire avec ses enfants ! Il n'a donc ni sentiments, ni entrailles, ni honneur !
MADAME MILVILLE
Je ne lui demandais rien.
VANGLENNE
Vous le jugiez donc bien insensible, cousine ? C'est sa condamnation qui vient de sortir de votre bouche...
MADAME MILVILLE
Ah ! croyez que je ne l'accuse point. Non, non...
VANGLENNE, avec enthousiasme
Amour aux bons, inimitié aux méchants, à tous ces coeurs endurcis, qui n'existent que pour eux ! Puisque les lois ne savent point punir l'insensibilité, l'orgueil, l'ingratitude, il faut être plus sévère pour ces vices-là, que pour ceux qu'elles frappent et flétrissent. C'est à l'homme ferme que la société a remis sa vengeance.
MADAME MILVILLE
Oubliez, oubliez plutôt les écarts de la vanité, avec cette supériorité qui vous caractérise.
VANGLENNE
On oublierait bientôt la vertu, si l'on perdait sa juste indignation contre le vice. Eh, qui distinguerait désormais l'homme honnête et sensible de l'homme dur et superbe, si on les accueillait d'un front égal, si à leur approche l'hommage devenait le même ?... Mais, chère cousine, où sont-ils ce deux enfants, qui dès ce moment deviennent les miens ? Faites les venir.
MADAME MILVILLE, attendrie
Vous allez les voir ; ils vous connaîtront avec le temps.
Elle va chercher les enfants et les amène.
VANGLENNE
Les voici donc, ces aimables créatures !
Il les soulève, les embrasse, les presse contre son sein.
Vous avez un oncle inhumain, mes bonnes amies ; mais vous avez une bonne mère, et moi qui vous adopte...
Les posant à terre. Pendant la fin de cette tirade, Brigitte, qui a rangé la table du déjeuner contre la coulisse, sur un geste de sa maîtresse, ramène les enfants, à qui elle donne, en passant près de la table, le sucre qui est resté sur la soucoupe.
Allons, ma chère cousine, vous êtes dès ce moment ma trésorière... Je vais vous charger d'un emploi qui plaira sûrement à votre âme, du soin de secourir les infortunés. Allez, cherchez-les, amenez-les ; ne craignez pas d'en trop rassembler autour de moi... Je crois, ainsi que vous, aux plaisirs intimes de la bienfaisance... Mon hôtel est prêt ; venez l'embellir, car le palais le plus superbe est un séjour triste sans l'amitié... Je veux d'ailleurs que vous effaciez le luxe dont s'enorgueillit votre belle-soeur. Vous le dédaignez, je le sais : mais elle, elle aura la bassesse de sécher de dépit ; car les petites âmes sont misérables en tout... Oui, mon aimable cousine, cessez de vous en défendre... Ce que j'ai est à vous. J'ai pris votre déjeuner, nous finirons la journée par souper ensemble.
MADAME MILVILLE
Avant de sortir, cousin, reprenez votre porte- feuille.
VANGLENNE, avec beaucoup d'expression, et lui prenant la main respectueusement
Je vous le laisse ; soyez-en dépositaire... Si vous voulez me le rendre.... songez, songez bien que je ne l'accepterai qu'à une seule condition...
Il lui baise la main.
Adieu, aimable cousine.
SCÈNE III.
MADAME MILVILLE, seule
Veillai-je ?... Est-ce un songe ?... Je suis tentée de le croire... Un parent que je n'ai point vu depuis l'âge de dix ans, qu'on disait mort, dont on ne parlait même plus, ressuscite, traverse les mers avec une fortune immense, l'apporte ici, me l'offre, prend mes enfants sous sa protection : et pourquoi ? Parce que j'ai obéi au premier devoir qu'exige la simple humanité.... Eh, pourquoi s'étonne-t-il à ce point de la bienfaisance, lui qui est né généreux ?... Mais puis-je m'empêcher de rendre hommage à son caractère ? Comme il possède le vrai langage de l'âme ! Je me sens disposée à le chérir.... Mais quoi, ne serait-ce pas sa générosité que je chérirais en lui ? Ce qu'il se promet de faire pour mes enfants... Non, non, je ne me trompe point. En m'examinant bien, c'est lui, c'est lui que j'aime. Le noble et honnête homme.
SCÈNE IV. Madame Milville, Brigitte.
BRIGITTE, entrant tout-à-coup
Ah, ma chère maîtresse !... Ce digne homme... Ah ! Ah ! Ah !
MADAME MILVILLE
Eh bien, ma chère Brigitte... Qu'as-tu ? Tu pleures !
BRIGITTE
Ah ! Je n'ai pas été maîtresse de ne point tout entendre... Ô ma chère et bonne maîtresse !... Pardonnez : je n'en puis plus, la joie me suffoque.
MADAME MILVILLE
Tu as pu soutenir mon adversité, et tu ne supportes pas mon bonheur ?
BRIGITTE, pleurant toujours de joie
Non, non, non, il m'est trop sensible... Je vous l'avais bien dit que la Providence vous récompenserait.
MADAME MILVILLE
Remets-toi, de grâce remets-toi.
BRIGITTE
Ah ! Je mourrai contente à présent... Ah... Ah... Ah... Laissez moi pleurer... J'ai du plaisir à pleurer... Ah, mon_Dieu !... Il faut que je pleure longtemps...
Elle pleure en sanglotant.
MADAME MILVILLE
Mais j'entends un certain bruit : vois ce que ce peut être.
Brigitte sort.
BRIGITTE, rentrant avec de grandes exclamations
Madame, madame, un équipage... De grands valets... Ah, madame, madame, miracle, miracle !...
MADAME MILVILLE
Quoi donc !
BRIGITTE
C'est madame votre belle-soeur qui monte en personne à votre quatrième étage.
MADAME MILVILLE
Ma belle-soeur !... Ce jour est fait pour m'étonner.
SCÈNE V. Madame Dartigni, Madame Milville.
MADAME DORTIGNI, sautant au cou de sa soeur
Bonjour, ma soeur. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues.
MADAME MILVILLE
En effet, vous me surprenez, madame, étrangement ; je ne m'attendais pas à cette visite, je vous l'avoue...
MADAME DORTIGNI
Ah ! Si vous saviez tous les détails, vous me pardonneriez ; mais cela ne peut se raconter... Eh bien, votre santé, comment va-t-elle ?
MADAME MILVILLE
Beaucoup mieux... Grâces au régime plutôt qu'aux remèdes.
MADAME DORTIGNI
J'en suis ravie... Je voulais vous envoyer mon médecin... Il est tombé lui-même malade, et je crois qu'il en mourra... Mais grâces à Dieu, vous avez été promptement rétablie.
MADAME MILVILLE
Ma convalescence a été assez longue.
MADAME DORTIGNI, la caressant
Votre santé en sera plus raffermie... Je vous trouve un excellent visage. Les temps ont été affreux, vous le savez, je n'ai pu sortir... Les migraines m'assiègent... J'ai eu les nerfs agacés. Puis, excédée de mille importuns... C'en est fait : je renonce à ce tracas. C'est un plan arrêté depuis longtemps dans ma tête, et que j'exécute enfin. Je ne veux plus voir que mes parents. Ce sont, après tout, les meilleurs amis que l'on puisse avoir en ce monde...
MADAME MILVILLE
Ils devraient l'être au moins...
MADAME DORTIGNI
Ma chère soeur, pourquoi nous négliger à ce point, ne pas venir nous voir ?... Vous avez plus de temps que moi.
MADAME MILVILLE
Le reproche est admirable ! Je me suis présentée cinq à six fois de suite à votre porte ; vous n'étiez pas visible.
MADAME DORTIGNI
Pour vous, ma chère soeur, pour vous ?... Ah ! Vous ne me ferez pas l'injure de le penser. Permettez ; si j'avais donné des ordres, vous n'y étiez sûrement pas comprise. C'est la faute de mon portier, le plus lourd butor... Venez nous voir ; oublions le passé.... Si je vous parois coupable, prenez-vous en à votre frère ; c'est un tyran, en vérité... J'y perdrai la vie.
Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
MADAME MILVILLE
Mon frère ?
MADAME DORTIGNI
Il me fait tenir table impitoyablement quatre fois la semaine.
MADAME MILVILLE
C'est n'être jamais à soi.
MADAME DORTIGNI
Votre vie est fortunée, ma soeur, en comparaison de la mienne. Le tourbillon des affaires n'emporte pas toujours votre esprit loin de vous. Dans le monde où je vis, l'on ne sait qui l'on voit, qui l'on reçoit. Fatigué par la présence de tant d'objets qui se succèdent, on a de l'humeur malgré soi. On accueille mal ou bien, comme au hasard.... À propos, ma soeur, avez-vous vu le cher cousin arrivé récemment de l'Amérique ?
MADAME MILVILLE
Oui ; il sort d'ici.
MADAME DORTIGNI
Il sort d'ici ?... Oh ! Il nous a joué un tour facétieux, plaisant, original.
MADAME MILVILLE
Comment donc ?
MADAME DORTIGNI
Imaginez-vous qu'il s'est présenté chez moi comme un misérable, un vagabond.... Nous ne l'avons pas accueilli gracieusement : nous comptons bien réparer cette inattention. Mais aussi c'est d'une originalité peu décente ; on ne surprend point ainsi les gens... A-t-il usé envers vous de la même feinte ?...
MADAME MILVILLE
Oui, ma soeur... Il s'est offert à moi comme étant dans la peine et cherchant un emploi. Je lui ai offert ces petits secours qu'on doit à la parenté et à l'humanité.
MADAME DORTIGNI
Ah vous avez été bien éclairée : vous l'aviez donc deviné, sous son habit plus que modeste ?
MADAME MILVILLE
Non, je vous l'assure.
MADAME DORTIGNI
Personne ne vous avait avertie ?
MADAME MILVILLE
Personne.
MADAME DORTIGNI, grimaçant
Ah ! Vous avez le coup-d'oeil plus fin, plus pénétrant que le nôtre. Cela fait honneur à votre sagacité.
MADAME MILVILLE
Je n'avais rien prévu de ce qui est arrivé... Quand je lui eus fait mon présent, qui était bien peu de chose au fond, après avoir pris une tasse de café avec moi, tout-à-coup il s'est levé de cette place, les bras étendus, l'oeil humide de larmes, et m'a dit d'un ton pénétré, d'un ton qu'on ne peut jamais rendre : j'ai accepté vos dons, ma cousine, recevez les miens... Il m'a remis ensuite ce porte-feuille entre les mains, pour moi, dit-il, et pour mes enfants.... Le voici ; je ne l'ai pas encore ouvert.
MADAME DORTIGNI, avec empressement
Voyons, voyons, ce qu'il renferme...
MADAME MILVILLE
Je compte bien le lui rendre, comme vous imaginez.
MADAME DORTIGNI, après avoir ouvert le porte-feuille
Mais, ma soeur, ma soeur, ma soeur ! voilà des effets pour plus de six cents mille livres... Ah, mon_Dieu, voilà une offre unique, incroyable, extraordinaire : on n'a jamais rien vu de tel.
MADAME MILVILLE
Vous pensez bien, ma soeur, que je ne me regarde que comme dépositaire, et rien de plus.
MADAME DORTIGNI
Oui, autrement le monde jaserait. Ah çà, ma chère soeur, je suis enchantée de ce qui est arrivé. On ne doit cependant compter que médiocrement sur un esprit aussi bizarre. Ces caractères singuliers, pour ne pas dire extravagants, ont mille caprices qui les font changer d'un quart d'heure à l'autre.
MADAME MILVILLE
Il m'a fait mille protestations d'amitié... que je crois sincères... Il veut absolument que j'aille loger dans son hôtel.
MADAME DORTIGNI
Gardez-vous en bien, ma soeur ; vous n'êtes point d'un âge... Il faut redouter les langues médisantes...
MADAME MILVILLE
Je ne les crains point ; mais croyez que je serai toujours très sévère sur l'article des bienséances.
MADAME DORTIGNI
Il faut si peu de chose pour ternir sa réputation !... Les dons qu'il vous a faits, si vous m'en croyez, doivent même n'être sus de personne ; car on en tirerait quelque conséquence...
MADAME MILVILLE
Ma soeur, je vous proteste que je n'accepterai des bienfaits qu'à charge de les publier à toute la terre.
MADAME DORTIGNI
Vous êtes veuve, jeune ; on parlera.
MADAME MILVILLE
Le monde, tout méchant qu'il est, reconnaît et et respecte la véritable vertu... On peut la calomnier, mais non pas la flétrir.
MADAME DORTIGNI
Je le crois ; mais à propos, je sais déjà ce que vous ignorez peut-être... Mes informations ont été sûres et promptes : savez-vous où il demeure ?
MADAME MILVILLE
Non : il doit venir me prendre avec mes enfants.
MADAME DORTIGNI
Eh bien, je vous l'apprends ; il loge rue de Richelieu, dans un hôtel magnifique. Il a un train ?... Et venir sous un pareil habillement intercéder, ou plutôt tromper la compassion.... Ah ! Cela est d'une singularité choquante.
MADAME MILVILLE
Je ne crois pas en effet qu'on se soit jamais avisé d'une telle métamorphose.
MADAME DORTIGNI
Cela ne devrait pas être toléré, ma soeur : si cette mode s'introduisait une fois dans le monde, on ne saurait bientôt plus à qui l'on doit certains égards.
MADAME MILVILLE
On prendrait le parti alors d'en avoir pour tous les hommes.
MADAME DORTIGNI
Ah ça, ma chère soeur... Vous avez tout crédit sur son esprit... Vous êtes bonne, vous êtes éloquente... Faites ma paix.
MADAME MILVILLE
J'y travaillerai assurément de tout mon coeur.
MADAME DORTIGNI
S'il eût dit un mot de son état, nous l'aurions reçu à bras ouverts... Attendez ; il faudrait lui dire que tout cela n'a été qu'un jeu, et que le connaissant riche, nous avons voulu... aussi... de notre côté... jouer la comédie... Qu'en dites vous ?
MADAME MILVILLE
Cela ne prendra pas.
MADAME DORTIGNI
Eh bien, dites-lui que mon mari avait la tête fort occupée d'affaires, qu'il l'a saisi dans un de ces mauvais quarts d'heure où l'on brusque tout ce qui nous approche ; que moi, j'avais grondé mes gens à mon lever, et que l'impression m'en était demeurée... Ajoutez, chère soeur, que les hommes qui ont des bureaux sont tristes le matin, et qu'on ne rit à Paris que le soir.
MADAME MILVILLE
Je vous promets d'employer, et les raisons, et les prières, pour que le passé soit enseveli dans le silence.
MADAME DORTIGNI
Je compte aller ce soir lui demander à souper. Il verra bien alors que je n'ai pas voulu lui manquer... Quand ce ne serait que son extrême générosité envers vous, ce parent me deviendrait cher...
Se levant.
Ménagez-vous bien... Prenez soin de votre santé... Et les chers enfants ? Vous les embrasserez bien pour moi. Ne prenez pas ceci pour une visite de cérémonie ; point du tout, c'est une visite de bonne et franche amitié... Depuis un mois, je guettais l'instant d'âtre libre... Adieu, adieu... Ne bougez pas ; l'air est froid. À tantôt, nous nous reverrons.
En la baisant.
Adieu... Nous allons nous voir fréquemment, c'est une chose arrêtée.
SCÈNE VI. Madame Milville, Brigitte.
BRIGITTE
Eh bien, est-elle assez impudente, assez menteuse, assez basse ? Et de l'orgueil encore ! Je l'observais ; chaque mot de votre bouche était pour elle un coup de poignard. Elle a frémi du porte-feuille ; elle a éprouvé le plus violent dépit ; elle se déguise habilement, mais son regard la trahit malgré elle. Comme elle souffrait en affectant un sentiment qui n'est pas dans son coeur ! Elle n'a que le désespoir de l'avarice.
MADAME MILVILLE
C'est assez, Brigitte... Tous les vices et les travers naissent d'un seul vice, de la cupidité. Malheur aux coeurs livrés à cette passion triste ! Ils se tourmentent eux-mêmes, et l'on n'a rien à ajouter au supplice dans lequel ils vivent... Il faut les plaindre, vous dis-je, et non les outrager.
ACTE III
Le théâtre représente l'hôtel de Vanglenne, hôtel riche et magnifique. Vanglenne doit avoir un habit d'écarlate galonné, une canne à pomme d'or ; il conduira Madame Milville par la main.
SCÈNE PREMIÈRE. Vanglenne, Madame Milville.
VANGLENNE
Vous voici chez vous, chère cousine. Je n'aurai de droits ici que ceux que vous voudrez bien me donner... Vous y serez libre, vous y inviterez tous ceux qui vous conviendront... Votre société sera la mienne, si vous me le permettez.
MADAME MILVILLE
Ah, cousin, quel éclat ! Quelle magnificence ! Et vous me destinez...
VANGLENNE
Bien caché depuis dix-huit jours, j'ai fait tout arranger l'argent à la main ; et avec ce mobile universel, il n'y a point de ville comme Paris pour être servi promptement et à souhait... Je n'ai fait part de mon projet à personne ; mon projet n'a point été trahi. Allons, prenez possession... Je suis chez vous.
MADAME MILVILLE
À moi, cet hôtel !... Vous me croyez donc sensible à ce luxe ? C'est m'affliger. Vous pensez bien que je ne peux ni ne dois accepter de tels bienfaits. Modérez-les, si vous voulez que j'en use.
VANGLENNE
L'hôtel est coupé en deux, et sans aucune communication... Quand vous voudrez me recevoir, je viendrai comme votre parent et votre meilleur ami.
MADAME MILVILLE
Mais comptez-vous me le prouver avec cette profusion ? Si elle convient à votre opulence, elle ne convient nullement à ma situation... Je ne refuse point vos dons, je vous offenserais ; mais qu'ils s'accordent avec la modestie, qui doit être mon premier devoir. Vous savez comme je vivais ; quelque chose de plus suffira pour compléter mon bonheur.
VANGLENNE
Vous m'avez promis, cousine, de condescendre à toutes mes idées... Dans six mois vous serez parfaitement libre de vivre à votre guise ; mais j'exige que vous ayez pour moi cette complaisance jusqu'à ce terme.
MADAME MILVILLE, tirant de sa poche le porte-feuille
Jusqu'à ce terme ?... Et votre porte-feuille !... Reprenez-le...
VANGLENNE
Gardez-le jusqu'à ce que je vous le redemande ; c'est encore là une de nos conditions.
En souriant.
N'êtes-vous pas ma trésorière ?
MADAME MILVILLE
Vous voulez que je garde un don exorbitant ?
VANGLENNE
Laissez-moi achever, vous dis je, et ne me chagrinez point... Ce que je fais n'est pas par ostentation, mais pour donner un exemple aux riches, pour leur apprendre à ne jamais dédaigner le pauvre, à se souvenir que dans un tour de roue, la fortune abaisse celui qui était au sommet, et élève celui qu'ils apercevaient au dernier rang...
Appelant tous les gens de la maison.
Voilà vos domestiques, madame ; ils sont instruits de tout ce qui regarde leur office. Ce qui est ici est à vous sans réserve.
Aux domestiques.
Allez.
Les domestiques sortent.
Je ne m'inquiète plus de l'emploi que vous en ferez.
Tirant le double louis qu'il a reçu d'elle.
Cette pièce que je garderai précieusement tant que je vivrai, cette pièce qui m'aurait en effet racheté la vie, si je me fusse trouvé dans le besoin, voilà le gage irrécusable qui me dit que vous honorerez les richesses, en en faisant un digne usage.
MADAME MILVILLE
J'ai supporté la pauvreté avec courage, et la supporterais encore de même ; mais en ce moment, où le bonheur me sourit enfin, je ne vous déguiserai point le fond de mon âme... Non... Ce n'est pas sans un secret plaisir que je retrouve, après tant de traverses, cette douce aisance à laquelle j'étais accoutumée, et que mes chers enfants vont partager avec moi ; mais l'aisance aussi me suffit. Je suis vraie avec vous comme avec moi-même ; je ne vous dissimulerai point la joie dont mon âme se trouve remplie.
VANGLENNE
Voilà de ces aveux qui n'échappent qu'à un coeur comme le vôtre... Mais vous me serez utile, chère cousine, vous m'aiderez à placer mon argent d'une manière qui ne soudoie ni l'oisiveté, ni l'intrigue, ni l'effronterie.
MADAME MILVILLE
Dieu ! Oserai-je lui parler de mon frère !... J'attends le moment...
SCÈNE II. Vanglenne, Madame Milville, Un Domestique.
LE DOMESTIQUE
Monsieur, on était allé vous demander chez vous ; c'est Monsieur Mulson, qui voudrait absolument vous parler.
VANGLENNE
Ah ! Mulson l'agent de change ?... Cousine, permettez-vous que je le reçoive ici... Faites entrer.
SCÈNE III. Vanglenne, Madame Milville, Mulson.
Madame Milville s'assied dans un coin de la salle.
MULSON, étendant les bras
Qui l'aurait cru ! Vous en Europe ! Et tout le monde l'ignore ; on eût été au devant de vous, vous offrir nos services. Et pourquoi vous êtes vous caché, vous fait pour aller de pair avec tout ce qui brille ?
VANGLENNE
C'est que je suis ruiné... J'ai fait naufrage.
MULSON
Ah ! Vous êtes bien revenu sur l'eau, à ce qu'il paraît.
VANGLENNE
On m'a tué dans ce pays-ci ; mais je ne m'en porte pas moins bien. Il est vrai cependant que j'ai failli à me noyer tout de bon.
MULSON
En sauvant votre personne, il n'y avait rien de perdu... La mer est bien avide, mais elle ne pouvait pas tout engloutir.
VANGLENNE
Il me reste encore quelque chose pour moi et mes amis.
MULSON
Je le crois... Vous venez jouir ici de votre félicité au milieu de vos parents ?... J'ai à vous porter les salutations, les excuses, les respects de deux personnes qui vous sont liées par les noeuds du sang, et de plus fort attachées.
VANGLENNE
Et qui donc, s'il vous plaît ?
MULSON
Monsieur et madame Dortigni... Honnêtes gens, braves gens au fond... Je suis un de leurs principaux agents.
VANGLENNE
C'est donc vous qui leur avez dit que j'étais ici ?...
MULSON
Eh ! Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous reconnaître au premier coup d'oeil, à l'instant où vous sortiez de chez eux... Vous n'êtes pas de ces hommes qui ne laissent dans la mémoire qu'une faible impression... Malgré l'habit que vous portiez, je vous ai reconnu... Votre crédit...
VANGLENNE
Mon crédit ?
Montrant Madame Milville.
Connaissez-vous madame ?
MULSON, saluant
Je n'ai pas cet honneur.
VANGLENNE
Comment, vous ne connaissez point madame ?... Mais vous fréquentez cependant la maison de Madame Dortigni ?
MULSON
Depuis quatre ans j'ai cet avantage, et presque tous les jours... J'y mange fréquemment.
VANGLENNE
Et vous ne connaissez pas madame ?
MULSON
Non, monsieur... Je ne me rappelle pas d'avoir vu madame.
VANGLENNE
C'est sa soeur.
MULSON, étonné
Quoi ! Monsieur Dortigni a une soeur ?... Madame permettez que je vous présente mon respect.
VANGLENNE
Présentement, monsieur l'ambassadeur, achevez votre message.
MULSON
Je suis un peu interdit... Je sais tout ce qui s'est passé ; ils ont eu quelque tort avec vous...
VANGLENNE
Quelque tort !... Vous êtes très bien informé.
MULSON
Mais ce sont au fond d'honnêtes personnes, fort affables, dont j'ai lieu, moi, d'être satisfait. Comme vous êtes d'un caractère facile et généreux, vous oublierez quelques petites inadvertances.
Inadvertance : Défaut de celui qui ne prend pas garde. [L]
VANGLENNE
Inadvertances !
MULSON
Oui, ils veulent réparer... On a des distractions à l'infini dans le monde.
VANGLENNE
Mais, quand Monsieur Dortigni reçoit un homme de la bourse, a-t-il des distractions alors ? Commet-il beaucoup d'inadvertances ?
MULSON
Oh, non... Mais entre nous, il faut pardonner à Monsieur Dortigni, car il n'est que l'aveugle agent des volontés de sa femme.
VANGLENNE
J'entends.
MULSON
De plus, il est très bien avec les gens en place. Il est fait pour aller loin...
VANGLENNE
Je le crois de même... Il ira loin, comme vous le dites.
MULSON
Il ne faut jamais se brouiller entièrement avec ces hommes-là ; car on ne sait pas ce qui peut arriver dans la suite... On a vu... Vous savez...
VANGLENNE
Je vois que vous êtes venu ici pour préparer les voies d'accommodement.
MULSON
Justement. Ils sollicitent la grâce de vous rendre une visite. La parenté, malgré quelques nuages, reprend toujours ses droits... Pourront ils vous voir sans que vous leur fassiez mauvaise mine ?
VANGLENNE
Vous savez comme j'agis avec tout le monde.
MULSON
Oh ! Sans doute... C'est ce que je leur ai dit, vous êtes bien le plus galant homme que je connaisse... Ah çà, cela est donc arrangé ?... J'en suis content, charmé... J'espère, monsieur, vous proposer quelques affaires d'une solidité... Il y a une opération, dont je vous montrerai le tableau.
VANGLENNE
Nous verrons cela, monsieur Mulson.
MULSON, à part
Mais j'ai réussi à merveille, et le plus heureusement du monde.
Haut.
Je vais donc leur porter l'agréable nouvelle de votre réconciliation.
VANGLENNE
Oui, Monsieur Mulson.
MULSON
Ils y seront très sensibles, je vous assure.
VANGLENNE
Eh bien, je les attends.
MULSON
À merveille... Ils en seront enchantés, vous dis-je.
À part.
Bon, tout va bien.
En s'en allant.
Quand je me mêle de quelque chose, cela réussit toujours.
SCÈNE IV. Vanglenne, Madame Milville.
VANGLENNE
Ils oseront venir !... Cela est fort... En ce cas j'aurai mon tour...
MADAME MILVILLE
Mon cousin, bon et généreux comme vous l'êtes, je prendrai sur moi de vous supplier en faveur d'un frère assez malheureux déjà de méconnaître cette élévation de sentiments, qui est un don de la nature.
VANGLENNE
Vous prétendez à toute force l'excuser ; cela est à sa place, et digne de vous : mais moi, je sais ce qu'il faut que je fasse.
MADAME MILVILLE
Mais l'effort d'une belle âme, d'une âme comme la vôtre.
VANGLENNE
Cousine, ce n'est pas moi qu'ils ont offensé, c'est l'infortuné caché sous l'habit que je portais ; c'est lui qu'ils ont outragé durement, inhumainement, et mon ressentiment est juste. De quel droit un homme accable-t-il son semblable du fardeau du mépris ?.... Pour un rôle éphémère que chacun joue ici bas en passant, et tandis que nous sommes tous égaux par la nature, la souffrance et la mort, le riche, du sein de ses jouissances que les lois lui assurent, au lieu de compatir du moins aux privations que le pauvre éprouve, le repoussera d'une manière injurieuse, l'outragera dans son infortune ? Non, ce pitoyable, ce cruel orgueil doit-être flétri, et l'amour de l'ordre exige aujourd'hui que l'insolent qui marchait sur la tête de son frère soit à son tour humilié.
MADAME MILVILLE
Je ne prétends pas excuser sa conduite ; mais il eût peut-être fait dans la suite ce qu'il n'a pas fait d'abord.
VANGLENNE
Quand le premier mouvement du coeur humain n'est pas bon, le second devient pire encore ; et la triste humanité n'a peut-être d'autre vertu que ce premier cri de la commisération, et de la pitié... Qui l'étouffe, est mort au bien.
MADAME MILVILLE
Hélas !... Il y aura donc entre vous une séparation éternelle
VANGLENNE
Oui, et de tout l'intervalle qui se trouve entre nos âmes. Je ne lui veux point de mal ; mais il m'est permis de rire de sa bassesse, et je retiendrai l'or qu'il couve des yeux, pour le placer dans des mains plus dignes de le recevoir. Voilà toute ma vengeance.
MADAME MILVILLE
Ah ! Modérez votre indignation, je vous supplie... Les voilà.
SCÈNE V. Vanglenne, Madame Milville, Dortigni, Madame Dortigni.
MADAME DORTIGNI
Mon cher cousin, vraiment, vous êtes un aimable espiègle. Est-ce au Nouveau-Monde qu'on apprend ces jolis tours là ? Vous avez déployé l'imagination la plus originale, la plus riante...
VANGLENNE
Vous a-t-elle fait rire, madame ?
DORTIGNI
Vous avez très bien joué votre rôle.
VANGLENNE
Et vous, monsieur, vous ne vous masquiez point, n'est-il pas vrai ? Vous alliez à front découvert...
DORTIGNI
Nous venons pour avoir l'honneur de vous saluer, et de vous offrir nos excuses.
MADAME DORTIGNI
Oui, malin, mais charmant.... Nous avons eu regret de ne vous avoir pas mieux accueilli ; et nous venons...
VANGLENNE
Mais ce n'est pas ici mon domicile, madame.
MADAME DORTIGNI
Comment donc ?
VANGLENNE
Vous le savez, je demeure au Cadran bleu ; telle est l'adresse que j'ai eu l'honneur de vous indiquer.
MADAME DORTIGNI
Bonne folie ! Vous plaisantez encore ?
VANGLENNE, sérieusement
Je ne plaisante point, madame. Si vous voulez me rendre visite, c'est-là que vous me trouverez, et que j'aurai l'honneur de vous recevoir. Ici, vous êtes chez votre soeur.
Il s'éloigne, se jette dans un fauteuil, et prend un livre qu'il lit négligemment.
MADAME DORTIGNI
J'ai déjà vu la chère soeur ; elle nous a annoncé votre générosité ; je l'en ai félicitée sincèrement.... Elle étonnerait de la part de tout autre ; mais vous êtes l'homme inconcevable, unique.
VANGLENNE
Je connais d'autres êtres plus inconcevables encore.
MADAME DORTIGNI, s'assied à côté de sa soeur, et lui fait mille caresses
Je vous trouve le meilleur visage du monde, chère soeur, un air content, satisfait.
VANGLENNE
Oui. Oh ! Cela ira de mieux en mieux, j'y compte bien.
MADAME DORTIGNI
Et les chers enfants ?
VANGLENNE, toujours dans un certain éloignement
Ils ont eu le temps de grandir depuis que vous ne les avez vus.
MADAME MILVILLE
Et les vôtres, ma soeur !
MADAME DORTIGNI
Ils se portent bien.
VANGLENNE, toujours assis, brusquement
Vous avez des enfants, madame ?
MADAME DORTIGNI
Oui, cousin ; ils sont au collège.
VANGLENNE
Vous ferez bien de les y laisser, madame. Croyez moi, ne les élevez pas vous-même.
MADAME DORTIGNI
Le cher cousin a encore un peu du ressentiment de l'aventure de tantôt.
DORTIGNI, se levant
Nous avouons nos torts ; et si nous venons ici, c'est pour les réparer.... Je ne sais plus quel ancien a payé de même l'intérêt de son extérieur. C'était un sage ; il n'y fut pas sensible.
VANGLENNE
On lui fit, à ce que je me rappelle, scier ou fendre du bois.... On l'employa du moins, et on le crut bon à quelque chose ; on ne le congédia point.
DORTIGNI
Vous avez trop d'esprit, mon cher cousin, pour vous fâcher de cet oubli. Les trois quarts de Paris y eussent été attrapés tout comme nous.
VANGLENNE
Faites-vous l'éloge des habitants de la capitale ? Ils vous doivent un remerciement....
MADAME DORTIGNI, à sa soeur
Chère soeur, faites qu'en ce jour la paix se rétablisse dans toute la famille.
MADAME MILVILLE
C'est l'objet de tous mes voeux.... J'ai fait et je ferai tout ce qui fera en mon pouvoir pour que tout soit oublié.
MADAME DORTIGNI, après un silence
On dit que c'est un beau pays que la Guadeloupe, que son sol est fertile, que son climat est sain et agréable.... Les Anglais ne s'en sont-ils point emparés ?...
Après un silence.
Le cher cousin aime beaucoup la lecture, à ce qu'il paraît....
VANGLENNE
Je lis peu ; mais j'examine le front de l'homme... Ce livre-là n'est pas toujours agréable, il s'en faut ; mais il dit beaucoup, pour qui sait y voir.
Il continue de lire.
MADAME DORTIGNI
Celui que vous tenez paraît vous occuper fort. Pourrait-on savoir ce que c'est ?... Est-ce une nouveauté ?... Il y en a peu d'agréables.
VANGLENNE
Je ne sais ; c'est un assemblage de vers.
MADAME DORTIGNI
Des vers ! Des vers ! On ne voit que cela.
VANGLENNE
Je suis assez de votre avis ; je n'aime pas trop en général les vers... Mais dans ce tas de frivolités vides de sens, je viens de tomber par hasard sur une pièce qui me fait rire malgré moi.
MADAME DORTIGNI
Cela n'est pas malheureux. Qu'est-ce donc ?
VANGLENNE
Épître à mon habit. Ce titre-là, d'abord, est d'un homme qui voit, qui sent. Cela ne ressemble point à ces épîtres à Flore, aux Zéphirs, à des filles d'opéra... J'aime ce titre... Épître à mon habit.
DORTIGNI
L'épître n'a pas fait fortune .... Je vous en préviens.... Je ne l'ai point vu citée comme un modèle.
VANGLENNE
Il y a quelques bons ouvrages dans ce cas là mais enfin il se trouve un admirateur qui décide pou son compte....
MADAME DORTIGNI
Tout ce que dit le cousin est d'une vérité, d'une justesse surprenante, et je ne sais pourquoi vous voulez contredire des choses aussi lumineuses....
VANGLENNE
Madame, chacun peut défendre son opinion. Voyons donc.
Ah, mon habit, que je vous remercie !Prenant le galon de son habit.
Je ne me lasse point d'admirer ce début, cette exclamation pleine de vérité et sel.
Ah, mon habit, que je vous remercie ! Que je vaux aujourd'hui, grâce à votre valeur ! Je me connais ; et plus je m'apprécie, Plus j'entrevois qu'il faut que mon tailleur, Par une secrète magie, Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur Capable de gagner et l'esprit et le coeur.Qu'en dites-vous, monsieur l'Aristarque ?.... Continuons.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie, Quels honneurs je reçus ! Quels égards, quel accueil !... Auprès de la maîtresse et dans un grand fauteuil...Dans un grand fauteuil à bras ; on le voit.
Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire. Toujours prêts à sourire !Cela est d'une expression vivante.... Des yeux qui mentaient d'ailleurs.... Qu'importe ?... Le poète peint les dehors.
J'eus le droit d'y parler, et parler sans rien dire. Parler sans rien dire !Il y avait de quoi parler cependant ; il parlait probablement. Mais tel s'endurcit le coeur et les oreilles. Cela revient au même.
Cette femme à grands falbalas...Ah, ah, ah ! Je ne puis m'empêcher de rire.
Cette femme à grand falbalas Me consulta sur l'air de son visage.Je passe quelques vers.
Ce que je décidai fut le nec plus ultra... On applaudit à tout ; j'avais tant de génie ! Ah, mon habit, que je vous remercie ! C'est vous qui me valez cela.Oh ! Je l'apprendrai par coeur, cette pièce. Elle est semée de traits heureux, de saillantes vérités.
Aristarque : Critique éclairé et sévère. Etym. Aristarque de Samothrace, grammairien grec résidant à Alexandrie, et célèbre surtout par ses travaux sur Homère. [L]
Falbalas : bande d'étoffe plissée, et froncée, que les femmes ont mis d'abord pour ornement au bas de leurs jupes, et qu'elle mettent présentement presque tout au haut. [F]
DORTIGNI
La connaissance du monde y manque.
VANGLENNE
La connaissance du monde !... Écoutez ceci, monsieur.
Ce marquis, autrefois mon ami de collège, Me reconnut enfin, et du premier coup-d'oeil Il m'accorda par privilège Un tendre embrassement qu'approuvait son orgueil. Ce qu'une liaison dès l'enfance établie, Ma probité, des moeurs, que rien ne dérégla...On ne compte point ici de légères fredaines, tribut payé à la fougue de l'âge.
Ce qu'une liaison dès l'enfance établie, Ma probité, des moeurs que rien ne dérégla, N'eussent obtenu de ma vie, Votre aspect seul me l'attira. Ah, mon habit, que je vous remercie ! C'est vous qui me valez cela.Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous ? Il n'y point là de faux brillant, d'enluminure, de bel-esprit, tel qu'en affectent des écrivains maniérés : c'est du bon, du solide esprit, de la raison, et c'est là ce qui fait vivre un ouvrage. Comment se nomme l'auteur de cette épître ?
Bel esprit : bel esprit, genre d'esprit qui ne manque ni de distinction ni d'élégance, mais qui tombe facilement dans la prétention. [L]
DORTIGNI
Je ne sais pas, monsieur ; je m'occupe fort peu de ceux écrivent ou qui n'écrivent pas.
VANGLENNE
Moi, je voudrais avoir le plaisir de faire sa connaissance, pour lui témoigner combien son bon sens me charme... Mais, monsieur, puisque la discussion est entamée, et que le champ est libre aux demandes et aux réponses, quel est, selon vous, le résultat de cette pièce ?
DORTIGNI, avec humeur
C'est qu'il faut, monsieur, s'accommoder aux moeurs reçues ; et puisqu'on n'a besoin dans le monde que d'un habit pour passer comme les autres, il ne faut point, par bizarrerie, se refuser à l'endosser.
VANGLENNE
Voilà ce que vous avez dit de mieux. Et moi, monsieur, et moi je vais plus loin, c'est que, comme on n'a de beaux habits qu'avec de l'or, (et habit signifie ici, dans son acception générale, toutes les décorations extérieures qui annoncent un homme, comme ameublement, table, équipage, etc.) je soutiens qu'il n'y a rien de préférable à l'or ; qu'il n'y a que cela de désirable, d'estimable au monde ; qu'il faut sans pudeur être son esclave, tourner tous ses voeux du côté de la fortune, ne rougir d'aucune démarche basse ou honteuse, dans l'espoir même incertain d'en obtenir quelques parcelles : conséquemment je soutiens qu'il ne faut point communiquer avec celui qui n'a point d'or, qu'il faut être dur envers lui par caractère, insolent par principe. L'intérêt personnel ne calcule que ce qu'un homme peut rendre à un autre, et il doit voir comme s'il n'existait pas celui qui n'ayant point d'or, ne lui est bon à rien.
MADAME MILVILLE, à part
Ah, Dieu ! Comme il s'enflamme !
MADAME DORTIGNI
Quel affreux tableau vous venez de tracer ; monsieur... Non, ces monstres n'existent point...
DORTIGNI
Mais, monsieur ne veut faire ici assurément aucune application.
MADAME DORTIGNI
Oh ! Il est trop judicieux, trop honnête pour cela : mais pour dissuader entièrement le cher cousin, qui voit aujourd'hui l'humanité en noir, je prendrai sa défense.
VANGLENNE
Vous, madame ?
MADAME DORTIGNI
Oui, monsieur ; et pour éloigner de votre esprit les nuages qui peuvent encore l'offusquer, j'oserai me citer en exemple.
VANGLENNE
Vous, madame ?... En exemple !...
MADAME DORTIGNI
J'ai cru vous entendre, mon cher cousin. Permettez-moi de vous répondre. Tout ce que j'aperçois ici est à ma belle soeur ; vous la comblez de vos largesses ; le bien que vous lui faites n'excite en moi ni envie ni jalousie, je vous le proteste du fond de l'âme : au contraire, je jouis comme elle de son propre bonheur, et dans ce moment je ne veux, ne désire, ne demande, n'implore que son amitié et la vôtre.
VANGLENNE
Vous aimez votre belle-soeur, madame ? Vous demandez son amitié, vous vous réjouissez intérieurement du bien que je lui ai fait, et que je lui prépare ? Vous voulez être son amie sincèrement ?
MADAME DORTIGNI
Oui, mon cher cousin.
Embrassant Madame Milville.
Je l'aime, et je lui en donnerai des marques dans toutes occasions... Ne prenez pas, monsieur, les distractions, trop ordinaires dans le monde, pour de l'insensibilité.
VANGLENNE
Vous l'aimez, et vous me l'assurez ? Ah ! Prenez garde ; je suis habile à lire sur les visages ce qui se passe au fond des coeurs... Si je me suis trompé, comme cela se pourrait, si en effet la sensibilité réside encore au fond de votre âme, et que vous n'ayez été égarée, comme vous le dites, que par les distractions du monde, les usages journaliers que le luxe commande, que le faste établit, j'oublierai tout ; j'en suis capable ; je reviendrai véritablement à vous et sans aucun ressentiment... Je ne suis, madame, ni injuste, ni vindicatif ; je sais qu'il y a des sentiments vertueux qui dorment en nous, sans être étouffés, et qui se réveillent, qui renaissent, quand les coeurs sont émus. Je sais qu'il ne faut jamais désespérer du coeur de l'homme, faible, mais bon, chez le grand nombre. Hélas ! nous avons tous trop besoin d'indulgence, pour ne pas apprendre a distinguer la faiblesse du vice, et l'erreur de la dureté... Je vais donc jouir de votre retour à la sensibilité, et il me sera bien cher... S'il est ainsi, tout sera oublié, et vous trouverez en moi un parent.
Il sonne un domestique.
Faites entrer.
SCÈNE VI. Acteurs Précédents, Un Notaire.
Le Notaire entre et donne un papier à Vanglenne.
VANGLENNE, se levant
Voici une donation entière de mes biens, que je fais à ma cousine. Elle est motivée parce qu'il y a de plus juste, l'amitié, l'estime, la reconnaissance. Tout le monde saura ce que j'ai fait pour elle, et pourquoi je l'ai fait. Je dirai à qui voudra l'entendre, la manière généreuse et noble dont j'ai été accueilli dans ses humbles foyers ; et tout le monde, je pense, m'applaudira. Il est licite sans doute de faire du bien à une parente vertueuse, sur - tout lorsqu'elle est veuve, et qu'elle a des enfants à élever ; mais comme j'ai réfléchi que la chicane s'attachait à tout, bouleversait tout, dévorait tout, que l'on cassait les actes des vivants lorsqu'ils étaient morts, j'ai cherché la forme de donation la plus entière, la plus complète, la plus inviolable. J'ai appris qu'un contrat de mariage réunissait tous ces points divers, et j'ai jugé à propos de faire dresser un tel acte.
MADAME DORTIGNI, à part
Ô dépit, ô rage ! Voilà ce que je redoutais... Contraignons-nous.
VANGLENNE, s'avançant vers Madame Milville
Madame, nos âmes se connaissent ; elles doivent désormais être unies l'une à l'autre... Je vous offre ma main... Voici le moment que je vous ai annoncé tantôt, et la manière de mettre le porte-feuille en communauté... Gardez-le, ou daignez signer.
MADAME MILVILLE
La surprise m'a ôté la voix... Ah, mon bienfaiteur, vous méritiez une femme plus accomplie que moi... Ne pouvons-nous vivre sous les lois de l'amitié ? Voilà ce que vous m'aviez promis.
VANGLENNE
Je comptais vivre ainsi avec vous, chère cousine ; mais la calomnie, cette ennemie irréconciliable des moeurs les plus chastes, ne tarderait pas à souiller la pureté de notre amitié, et elle y supposerait des liens qui nous déshonoreraient... Je veux la faire taire... J'aspire enfin à m'unir à un coeur que je suis bien sûr d'estimer à jamais.
MADAME MILVILLE
Vous m'avez choisie... Je vous dois tout... Eh bien ! Je donne un père à mes enfants.
VANGLENNE
Oui, je vous le jure, et j'en atteste le ciel et l'honneur.
MADAME DORTIGNI, à part
Je me sens suffoquée... J'étouffe... Comment dompter ?...
VANGLENNE, signant après Madame Milville
Notre hôtel n'en fera plus qu'un.
MADAME MILVILLE, avec sentiment
Ainsi que nos coeurs...
MADAME DORTIGNI, à part
Je vais m'évanouir, je le sens...
VANGLENNE
Allons, madame, voilà le sceau éternel de la réconciliation, elle sera entière de mon côté : que la joie triomphe aujourd'hui, que tout autre sentiment s'efface... Signez le bonheur de votre soeur et le mien.... Tenez, prenez, voilà la plume ; et vous, monsieur, après, s'il vous plaît.
MADAME DORTIGNI, prenant la plume
Ah ! De tout mon coeur.
Approchant de la table.
Pourrai-je me vaincre ?... Essayons. Ah !
Elle grincera des dents, jettera un cri de rage étouffé, et tombera sans connaissance.
Dieu ! Je n'en puis plus... Je me meurs...
MADAME MILVILLE, jetant un cri
Est-il possible !... Il faut du secours.
Elle appellera.
DORTIGNI
Elle est quelquefois sujette à ces accidents-là.
MADAME MILVILLE
Elle ne revient point.
VANGLENNE, froidement
Qu'on la transporte.
On l'emmène évanouie ; son mari et Madame Milville la suivent.
Seul.
Femme cruelle et lâche ! Tu n'étais pas même digne de ma vengeance... Je la regrette... Oublions, dans le sein de l'amitié, qu'il existe des coeurs à ce point insensibles et envieux.
35 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0