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Vaudeville en vers et en prose· Pièce en un Acte et en Vaudevilles

A Bas Molière

Meerle, Desessarts· créée en 1809· 310 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois, sur le théâtre des Variétés, le 21 août 1809. La musique de cet ouvrage se trouve chez M. Gilbert, chef d'orchestre du théâtre des Variétés, rue de la Vrillière, n°4.

Personnages

  • MALINGRE, malade imaginaire, maître de café. M. Tiercelin
  • LARIFFARDIÈRE, comédien, amant d'Adèle. M. Bosquier
  • ADÈLE, fille de Malingre. Mlle. Aldégonde
  • GÉRONTE, vieil avare, ami de Malingre. M. Dubois
  • DRAMANTOUR, auteur de mélodrames, neveu de Géronte. M. Cazot
  • DE LAHAUSSE, moderne enrichi. M. Lefevre
  • TANTMIEUX, médecin. M. Blondin
  • DANDINVILLE, bourgeois. M. Liez
  • ALAIN, garçon de café. M. Becquet
AVERTISSEMENT

À BAS MOLIÈRE ! est un blasphème littéraire si étonnant, que nous avons cru devoir prévenir les personnes qui pourraient l'ignorer, que l'idée première de cet ouvrage nous a été fournie par une aventure arrivée à Rouen, et plus récemment à Paris, où deux ouvrages de Molière ont été outrageusement sifflés. Il n'a rien moins fallu que la publicité d'un pareil scandale, pour nous autoriser à mettre en scène un pareil sujet, et pour éviter le reproche qu'on aurait pu nous faire, de nous créer des fantômes, pour les combattre. Le public, qui a accueilli cet ouvrage avec bienveillance, a sans doute été plus touché de notre intention, que de son mérite. Nous ne nous dissimulons pas, au reste, que cette bluette n'a dû son succès qu'au nom de l'immortel génie que nous avons célébré, aux emprunts que nous lui avons faits, et au jeu remarquable des acteurs, auxquels le public et les journaux se sont plu à rendre justice.

VAUDEVILLE EN UN ACTE.

Le théâtre représente l'intérieur d'un café, dans lequel on voit les bustes de quelques grands hommes, ni entr'autres celui de Molière.

SCÈNE I. Malingre, à son comptoir ; Lariffardière, lisant un journal ; Dramatour, écrivant ; Lahausse, jouant aux échecs avec Dandinville.

LARIFFARDIÈRE

Alain , une demi-tasse.

ALAIN

Voilà, monsieur, voilà. Versez à Molière.

DRAMANTOUR

Toujours Molière ; on n'entend que ce nom, comme si mes pièces n'avaient pas un autre mérite que les siennes.

LAHAUSSE

Monsieur Dramantour a raison : quand est-ce que vous faites enlever ce buste là, monsieur Malingre ?

MALINGRE

Ma foi, Monsieur de Lahausse, j'attends, pour le déplacer quelqu'un...

LARIFFARDIÈRE

Quelqu'un qui vaille mieux que lui ? Vous attendrez longtemps.

Air : Qui m'importe ma liberté.

Des sots il brave le courroux ; Malgré leur insolente audace, Sur le Pinde, mieux que chez vous, Longtemps il gardera sa place. Que de portraits dans ses tableaux ! Il sut, courtisan de Thalie, Copier les originaux, Et rester toujours sans copie.

Thalie : Une des neuf muses, présidait à la comédie et à l'épigramme. Thalie est aussi l'une des trois grâces. [B]

ALAIN

Voilà votre demi-tasse.

MALINGRE

Du premier au vint-neuf, vingt-neuf demi-tasses : quand me payerez-vous ?

LARIFFARDIÈRE

Vous pouvez compter... sur ma bonne volonté.

MALINGRE

Je ne payerai pas mon médecin avec votre bonne volonté.

LARIFFARDIÈRE

Laissez donc votre médecin : vous n'êtes pas plus malade que moi.

MALINGRE

Je ne suis pas malade ! Je ne suis pas malade ! Moi qui suis toute l'année entre les mains d'un médecin et de deux apothicaires : je ne suis pas malade !

LARIFFARDIÈRE

Hé, renvoyez-les.

MALINGRE

Mêlez-vous de payer vos créanciers, Monsieur de Lariffardière : moi je paye mes médecins, et je ne les renvoie pas.

LARIFFARDIÈRE

Nous différons en cela, monsieur ; moi je renvoie mes créanciers, et je ne les paye pas.

LAHAUSSE

Monsieur le comédien, songez donc qu'il y a ici des gens comme il faut... Vous faites un bruit à n'y pas tenir.

Air : du Ballet des Pierrots.

Vous interrompez ma partie ; Voilà que je perds mes deux tours : Je n'ai plus d'esprit quand on crie...

LARIFFARDIÈRE

Monsieur, nous crions donc toujours.

LAHAUSSE

Encore une lourde sottise...

DRAMANTOUR, travaillant

Ma princesse paraît sur le donjon... L'aspect de la nature, de l'eau, du pain sec... Garçon.

ALAIN

Monsieur.

DRAMANTOUR

Une glace.

LAHAUSSE, jouant

Qu'est-ce que c'est que çà, Monsieur Dandinville ?

DANDINVILLE

C'est un fou.

DRAMANTOUR

La dame est à côté de la tour ; le chevalier défend la dame, de peur d'un échec...

DANDINVILLE, à Dramantour

Oh ! Que diable, Monsieur, ne parlez donc pas sur le jeu !

DRAMANTOUR

Eh ! Peut-on s'occuper de votre jeu lorsqu'on est en proie aux sublimes conceptions du théâtre ?

LAHAUSSE

Parce que Monsieur Dramantour fait des comédies...

DRAMANTOUR

Des comédies, Monsieur ! Dites donc des mélodrames.

DRAMANTOUR

Vous verrez le mien.

LAHAUSSE

J'y serai.

MALINGRE et DANDINVILLE

Nous y serons tous en dépit de Molière.

DRAMANTOUR

Molière ! Il est passé de mode.

MALINGRE

Un homme qui se moque des médecins et des pauvres malades.

DRAMANTOUR

Qui plaisante les poètes célèbres : Vadius et Trissotin.

Trissotin : Personnage des Femmes savantes de Molière.

LAHAUSSE

Qui tourne en ridicule Monsieur Jourdain.

Monsieur Jourdain : Personnage du Bourgeois gentilhmme de Molière.

DANDINVILLE

Qui n'a rien de sacré ; qui ne respecte pas même les maris.

LARIFFARDIÈRE

Qui a peint tout le monde.

DRAMANTOUR

Six heures, messieurs. Au théâtre, au théâtre. Deux pièces de lui ! Il faut qu'il succombe : l'heure de la vengeance a sonné.

Air : du Méléagre champenois.

Allons, messieurs, ceux qui nous attendent Sont, comme nous, soutiens des bonnes moeurs : Point de pitié, lorsqu'elles commandent. Du vrai talent montrons-nous les vengeurs.

ENSEMBLE

Allons, messieurs, etc.

SCÈNE II. Malingre, Lariffardière.

MALINGRE

Ouf, je suis bien aise qu'on aille apprendre à vivre à cet impertinent Molière. Vous n'y allez pas, vous ?

LARIFFARDIÈRE

Vous lui en voulez donc beaucoup ?

MALINGRE

Moi ? Je ne le connais pas ; mais tout mon café lui en veut.

MALINGRE

Enfin, monsieur Dramantour n'est pas de votre avis ; et il doit se connaître en comédies ; il fait de si jolis mélodrames.

LARIFFARDIÈRE

Malpeste ! On s'en aperçoit à sa conversation ; il y mêle des petits passages tirés de ses sombres compositions ; il ne parle que par échantillon de ses pièces.

MALINGRE

Il y a de l'étoffe dans ce jeune homme-là. J'espère que, son oncle Géronte arrivant aujourd'hui, il épousera ma fille ce soir.

LARIFFARDIÈRE

Ma foi, je vous le conseille.

À part.

Je saurai bien l'empêcher.

MALINGRE

Comment ! Je vous supposais des intentions. Je croyais que vous aviez mis cette alliance dans votre tête. Est-ce que cela vous serait sorti de l'idée ?

LARIFFARDIÈRE

Que voulez-vous ? Vous m'avez refusé ; cependant cela nous arrangeait tous les deux. Je vous devais déjà deux cent quinze francs ; j'espérais aussi vous devoir mon bonheur. Nous aurions été quittes. Vous me réfutez ; et, comme a dit Molière, il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher.

SCÈNE III. Les mêmes, Aalain.

ALAIN

Eh bien ! Où est donc Monsieur Dramantour ? Il demande quelque chose, et il s'en va ; il n'a donc pas de mémoire ?

LARIFFARDIÈRE

C'est égal, c'est égal. J'en ai un, moi, et je m'en charge.

MALINGRE

Prenez garde ; c'est que ce sera trop froid.

LARIFFARDIÈRE

Voulez-vous en prendre votre part ?

SCÈNE IV.

LARIFFARDIÈRE, seul

Me voilà seul... Songeons un peu à nos affaires. Géronte, vieil avare, oncle de Dramantour, arrive ce soir... Diable ! C'est embarrassant... Heureusement Dramantour, mon rival, n'est point aimé... Si je pouvais tirer parti de tous ces caractères... Pourquoi pas ? Oui, je n'aurai point joué pendant dix ans les valets de comédie pour être arrêté par des originaux, Molière a joué tous les ridicules ; il me fournira mes moyens d'attaque... Malingre, malade imaginaire ; un médecin m'en fera raison. Il m'a refusé sa fille à cause de mes dettes ; monsieur de Lahausse, vous qui ne vous doutez pas que nous soyons parents, ceci vous regarde. Géronte, nouvel Harpagon... À moi, Scapin, avec tes fourberies.

Air : Le magistrat irréprochable.

De Duguesclin, l'arme invincible, Rappelant ses nombreux hauts faits, Après sa mort, toujours terrible, Effrayait encor les Anglais. Molière, ainsi malgré leur nombre, Malgré leur cabale et leurs cris, Avec ta férule et ton ombre, J'écraserai tes ennemis.

Il se met à table.

Férule : Petite palette de bois assez épaisse ; sceptre de pédant, dont il se sert pour frapper dans la main des écoliers qui ont manqué à leurs devoirs. [F]

SCÈNE V. Adèle, Lariffardière.

ADÈLE

Ah ! Monieur de Lariffardière, vous voilà.

LARIFFARDIÈRE, mangeant

Elle est excellente.

ADÈLE

Quoi ! Dans le moment où l'on va me forcer à épouser Monsieur Dramantour, vous n'avez pas l'air de me voir. Je vois bien que vous ne m'aimez pas.

LARIFFARDIÈRE, se levant

Je ne vous aime pas !... Je ne vous aime pas ! Eh ! Quelles preuves voulez-vous de mon amour ? Depuis six mois que je vous connais, ai-je manqué de venir un seul jour ici, prendre le matin ma tasse de chocolat ; à deux heures, d'y venir dîner ; et le soir, ne m'y revoyez-vous pas encore prendre le dernier repas de la journée ? Cruelle ! C'est pour vous, et je ne vous aime pas !...

ADÈLE

Voilà bien votre caractère ; toujours prêt à plaisanter dans les choses les plus sérieuses.

LARIFFARDIÈRE

Soyez tranquille ; on a toujours assez de temps pour se désoler. J'ai pour notre mariage certain projet.

ADÈLE

Exécutez-le donc au plus tôt ; car vous êtes, en tout, d'une inconstance... Par exemple, depuis huit jours, avez-vous pensé un seul moment à me faire répéter un rôle.

LARIFFARDIÈRE

Je n'ai pas beaucoup de temps ; mais je suis trop heureux de vous le consacrer. Mais, vous qui parlez, avez-vous seulement pensé à achever mon portrait ?

LARIFFARDIÈRE

Je vais vous donner un bon moyen.

Même air.

De l'artiste judicieux Voulez-vous éviter le blâme, Peignez mon amour dans mes yeux. Et dans mes yeux peignez mon âme : De mon portrait facilement Vous ferez un autre moi-même. Si vous voulez qu'il soit parlant, Faites-lui dire : je vous aime.

Mais voici votre père ; il ne faut pas qu'il nous trouve ensemble ; nous nous reverrons.

Il sort.

SCÈNE VI.

MALINGRE, seul

Je ne puis pas me plaindre de cette ptisane-là, elle m'a fait bien de l'effet... Mettons mes comptes en ordre, et voyons celui de Monsieu Calmant, mon apothicaire... Racine de patience... Celle-là il y a longtemps que je m'en sers... Casse, pour médecine... Le séné ne m'avait rien fait ; mais le docteur me répond de la casse... Voyons le total : Cinq et cinq, dix ; dix et dix, vingt ; pose... Hum... hum... Quatre-vingt-quatre francs... Ah ! Mon_Dieu ! Que d'argent, sans compter l'opium, qui ne me fait pas fermer l'oeil, et mon médecin veut que je ferme les yeux là-dessus.

Air : L'astre des nuits.

L'astre des jours me voit passer les nuits Dans les tourments d'une longue insomnie ; Et ce qui vient redoubler mes ennuis, C'est que l'on met ma bourse à l'agonie, Par les soins d'un docteur vanté : Puisque tout mon argent s'évade, Je n'aurai plus la faculté (bis.) La faculté d'être malade.

Et encore on me laisse, on m'abandonne. Je reste sur mes jambes, moi qui devrais être dans mon lit... Quelle maison ! Adèle... Adèle... Personne ne vient... Adèle.

Voir l'acte I, scène 1, du Malade imaginaire de Molière.

Ptisane : Nom, chez les Grecs, de l'orge pilée, avec laquelle on faisait une décoction qu'on administrait aux malades soit non passée et avec le grain, soit passée. [L]

SCÈNE VII. Malingre, Dramatour, Lahausse, Dandinville, Leriffardière, Tantmieux.

MALINGRE

Eh ! Messieurs, quel tapage faites-vous donc ? Vous ne songez pas à ma position.

DRAMANTOUR

Que n'étiez-vous là ; deux pièces de Molière qu'on n'a pas laissé achever.

MALINGRE

Ah ! Vous me comblez d'aise.

LAHAUSSE

Bon !...

LAHAUSSE

Plus de Molière, Disait maint auteur délicat ; Il faut des douceurs pour nous plaire : Vivent Marivaux et Dorat ; Plus de Molière.

Marivaux, Pierre Carlet de Chamblain de [1688-1763] : auteur dramatique prolixe et romancier. Académicien, Il est l'auteur, entre autres, de Arlequin poli par l'amour, La Double inconstance, le Jeu de l'amour et du hasard, les Fausses confidences, Le Prince travesti, La Surprise de l'Amour.

Dorat, CLaude Joseph [1734-1780] : auteur dramatique et poète. Auteur, entre autres, de Tancrède, Théagène, Pierre le Grand et des comédie du Célibataire et Apollon à Brunoy.

LAHAUSSE

Le docteur Tantmieux a bien fait son devoir.

TANTMIEUX

Je ne devais pas ménager un auteur de mauvais ton.

LAHAUSSE

Qui vivait dans un siècle reculé.

DANDINVILLE

Dont les pièces fourmillent d'expressions triviales et indécentes. N'appelle-t-il pas les maris...

Il parle à l'oreille de Malingre.

DANDINVILLE

C'est bon, c'est bon, Monsieur de Lariffardière.

SCÈNE VIII. Tantmieux Malingre.

MALINGRE

Enfin, nous pourrons causer librement. Il y a longtems que vous n'êtes venu ?

TANTMIEUX

J'ai tant d'affaires ; tant de gens à voir.

MALINGRE

Et ce jeune homme, votre voisin, comment va-t-il ?

TANTMIEUX

C'est une affaire finie.

MALINGRE

Il va donc bien ?

TANTMIEUX

Eh ! Non ; il est mort.

MALINGRE

Vous aviez pourtant dit que vous le guéririez.

TANTMIEUX

Aussi ai-je fait ; il est mort guéri. Mais parlons de vous ; comment cela va-t-il,depuis que je ne vous ai vu ?

MALINGRE

Pas trop bien ; je dépéris visiblement sans que ça paraisse.

TANTMIEUX

Tant mieux ; car vous sentez votre mal.

MALINGRE

C'est que vos\isites sont si rares.

TANTMIEUX

À présent j'aurai plus de temps à moi.

MALINGRE

Comment ?

MALINGRE

Ce que c'est que la docilité.

TANTMIEUX

Mais à propos, où en est le mariage de votre fille ?

MALINGRE

Nous attendons Géronte, l'oncle du jeune homme. Adèle n'aime pas beaucoup son futur ; mais Monsieur Dramantour achalande beaucoup mon café.

Air : De sommeiller encor ma chère.

Ce garçon là m'est fort utile ; Son esprit m'est d'un grand secours : Chez moi je vois toute la ville Venir écouter ses discours. Ses chutes sont loin de l'abattre ; Son talent n'est point étouffé ; Et s'il ne prend point au théâtre, Il prend beaucoup dans mon café.

Géronte : personnage typique du vieillard de comédie dont Le Médecin malgré lui de Molière.

TANTMIEUX

Tant mieux, tant mieux. Mais voici quelqu'un.

SCÈNE IX. Les précédents, Géronte.

GÉRONTE

Eh ! Bonjour , mon vieil ami.

MALINGRE

Comment c'est vous !... C'est un ami d'enfance ; il y a cinquante ans que nous ne nous sommes vus !

GÉRONTE

Aussi, quel plaisir de se revoir ! Comme cela déride !...

MALINGRE

Oui, mon ami, ça déride, et ça ne laisse pas que de rajeunir.

GÉRONTE, à Monsieur Tantmieux

Monsieur, je vous salue.

MALINGRE

Vous vous portez toujours bien ; ce n'est pas comme moi, je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je m'en vas, je décline, décline, décline...

GÉRONTE

Parlons de mon neveu. On m'a dit qu'il faisait des vers ; je trouve que ça ne rime à rien.

MALINGRE

Que dites-vous donc ? Un jeune homme qui à ce qu on dit, est très connu au Pinde.

Pinde : chaîne de montagnes qui sépare la Thessalie de l'Epire. Elle est consacrée à Apollon et aux Muses. Ici, sens métophorique pour le lieu des Arts et de l'inspiration.

GÉRONTE

Ah ! Ah !

TANTMIEUX

Un jeune homme qui monte Pégase.

GÉRONTE

Oh ! Oh !

TANTMIEUX

Un jeune homme qui brille dans les citations !

GÉRONTE

Son procureur est donc bien content de lui ?

GÉRONTE

Eh bien ! Alors cela revient au même. Allons, que ce mariage se fasse ce soir.

MALINGRE

Ce soir... Un instant ; si je suis malade, je ne serai pas à la noce.

GÉRONTE

C'est votre faute aussi, et si vous n'étiez pas toujours entouré de médecins, qui vous ruinent le corps et la bourse.

TANTMIEUX

Que voulez-vous dire, monsieur.

GÉRONTE

Que j'ai vu dans une comédie de Molière, ou peut-être de Rabelais, je ne sais, qu'ils étaient fort tournés en ridicule.

TANTMIEUX

En ridicule, monsieur, en ridicule !

SCÈNE X. Les mêmes, Lariffardière, derrière.

GÉRONTE

Entre nous, nous les connaissons.

TANTMIEUX

Pensez-vous bien à ce que vous dites ?

LARIFFARDIÈRE

On se dispute, écoutons.

GÉRONTE

Je dis ce que je pense, et je pense comme Molière.

TANTMIEUX, en colère

Molière est un sot, et vous un imperlinent, Monsieur Géronte.

MALINGRE, effrayé

Monsieur Géronte.... Monsieur le docteur.

TANTMIEUX

Apprenez qu'un homme dont le savoir est attesté sur un diplôme en parchemin...

GÉRONTE

D'accord ; mais...

LARIFFARDIÈRE, à part

Allez donc.

TANTMIEUX

Qui a pris ses grades dans l'Université d'Orange.

GÉRONTE

Cela est fort bien ; mais...

TANTMIEUX

Qui du bachalauréat a passé au doctorat.

GÉRONTE

Sans doute ; mais...

TANTMIEUX

Ne doit pas être traité comme un ignorant.

GÉRONTE

Je ne dis pas cela ; mais...

LARIFFARDIÈRE

Courage.

TANTMIEUX

Et que celui qui pense ainsi se rend coupable du crime de lèze-faculté.

Crime de lèze-faculté : Terme inventé à partir de crime de lèze-majesté qui signifie "majesté offensée".

MALINGRE

Monsieur le docteur... Monsieur Géronte...

GÉRONTE

Je n'ai point prétendu...

TANTMIEUX

Et mérite d'être livré à la vengeance hippocratique.

Air : Daignez m'épargner le reste.

Contre vous et tous vos amis, Je vois se former un orage : Vous méritez d'être punis ; Je saurai venger mon outrage.

À Malingre.

Vous avez partagé son tort : Craignez maint accident funeste ; Craignez la fièvre et le transport, L'asthme, la gravelle, la mort.

Gravelle : maladie des reins et de la vessis causée par quelque gravier qui s'y forme, ou qui s'y arrête. [F] [Gravelle : calcul des reins ou de la vessie]

GÉRONTE, en sortant

Moi je me moque du reste.

SCÈNE XI. Malingre, Lariffardière.

MALINGRE

Ô mon_Dieu ! Mon_Dieu ! Quel malheur ! Faut-il que j'en sois la victime !... Maudite amitié, à quoi m'exposes-tu ?

LARIFFARDIÈRE

Qu'avez-vous, Monsieur Malingre ? Vous paraissez fortement ému ; vous est-il arrivé qu'elqu'accident fâcheux ?

MALINGRE

Mon ancien ami, Monsieur Géronte, se permet de dire devant mon docteur, que Molière a bien fait de s'égayer sur le compte de la médecine.

LARIFFARDIÈRE

Il a osé !... Ciel ! Que m'apprenez-vous ! Il ne tremble pas du sort de Molière ? Savez-vous comment les médècins se sont vengés de lui ?

MALINGRE

Que lui ont-ils donc fait ?

LARIFFARDIÈRE

Ce qu'ils lui ont fait ? Rien.

MALINGRE

Ô mon_Dieu !

LARIFFARDIÈRE

Il n'a pas pu en obtenir la plus petite saignée.

MALINGRE

Ô Ciel !

LARIFFARDIÈRE

Pas le moindre petit grain d'émétique.

Emetique : est un remède qui purge avec violence par haut et par bas, fait de la poudre et du beurre d'antimoine preparé, dont on a separé les sels corrosifs par plusieurs lotions. [F]

MALINGRE

Miséricorde !

LARIFFARDIÈRE

Et, enfin, abandonné par eux, je ne conçois pas comment il ne s'en est pas tiré.

MALINGRE

Ce qui m'arrive est aussi fâcheux. Monsieur Tantmieux a menacé Géronte et ses amis de toutes les maladies ; or , il est.... il était mon ami, et, d'après cela, je suis en danger.

LARIFFARDIÈRE

Ma foi, par l'intérêt que je vous porte, je vous plains.

MALINGRE

Monsieur Lariffardière, allez, je vous prie, trouver Monsieur Tantmieux, dites-lui que sans un dédit de trois mille francs qui me lie avec Monsieur Géronte, je ne le verrais plus.

LARIFFARDIÈRE

Un dédit, j'en fais mon affaire. Quel homme est-ce que ce Géronte ?

MALINGRE

Air : Tenez-moi, je sais un bon homme.

C'est un bon homme assez bizarre ;

MALINGRE

Économe ;

LARIFFARDIÈRE

C'est un avare ;

MALINGRE

Crédule ;

MALINGRE

Il ne sera pas à son aise ; mais ceci m'a tout troublé , et je me sens... Allez trouver Monsieur Tantmieux ; c'est une affaire très pressante, très pressante.

LARIFFARDIÈRE

Allez, allez, et laissez-moi faire.

SCÈNE XII. Adèle, Lariffardière.

Tous deux à part.

LARIFFARDIÈRE

Les circonstances me favorisent ; il faut en profiter.

ADÈLE

Mon père a l'air bien ému.

LARIFFARDIÈRE

Je suis fort tranquille.

ADÈLE

D'abord, s'il me fait épouser M. Dramantour...

LARIFFARDIÈRE

Nous serons deux, monsieur mon rival.

ADÈLE

Il serait si aisé avec du caractère.

LARIFFARDIÈRE

On peut s'en tirer avec de l'esprit.

ADÈLE

Mais mon père n'en a pas.

LARIFFARDIÈRE

Enfin, mon parti est pris.

ADÈLE

J'y suis décidée. Je sais bien qui est-ce qui m'instruira.. .

LARIFFARDIÈRE

Surtout ne disons rien à Adèle... Ah ! Vous voilà.

ADÈLE

Ah ! C'est vous. Ah ! Monsieur, je vous y prends, c'est bien joli, de vouloir me cacher vos secrets.

LARIFFARDIÈRE

Mais j'ai cru, ma chère amie.

ADÈLE

Comme s'ils n'étaient pas à moi comme à vous.

LARIFFARDIÈRE

D'accord ; mais...

LARIFFARDIÈRE

Je sens tout cela comme vous... Mais voici justement Monsieur de Lahausse ; j'ai besoin d'être seul avec lui. Adieu, mon Adèle.

ADÈLE

Adieu , puisque vous ne voulez pas que je sache... Je me soumets...

Il part.

Mais j'écouterai.

SCÈNE XIII. Lariffardière, Lahausse.

LAHAUSSE

Tous nos amis sont d'accord, et on n'entendra plus parler de Molière.

LARIFFARDIÈRE, à part

Tu ne demanderais pas mieux.

LAHAUSSE

Encore ce comédien.... Attaquer Monsieur Jourdain.

LARIFFARDIÈRE

Oui. Je vois que Monsieur Jourdain vous tient au coeur.

LAHAUSSE

C'est bon, c'est bon... Qui est-ce qui lui parle ?

LARIFFARDIÈRE, à part

Je t'y ferai bien venir.

Haut.

Mais Monsieur de Lahausse, il n'y a rien de commun entre vous et ce bourgeois.

LAHAUSSE

Il est certain qu'il y a de la différence.

LARIFFARDIÈRE

Votre famille est connue, et...

LAHAUSSE

Il n'y a pas de doute que...

LARIFFARDIÈRE

Il y a toujours quelque chose qui distingue les gens de votre sorte.

LAHAUSSE

Les gens de ma sorte... Ce garçon-là a des expressions... Vous trouvez donc ma tournure...

LARIFFARDIÈRE

On n'a pas l'air distingué comme vous.

LAHAUSSE

Parbleu ! Monsieur de Lariffardière... Garçon, un quart de punch.

Punch : Mélange de thé et d'eau de vie ou de rhu, avec du jus de citron et du sucre ; on le fait brûler. [L]

LARIFFARDIÈRE

Ah ! Monsieur, je n'oserai pas avec un homme de votre rang.

LAHAUSSE

De mon rang !... Un demi-bol.

LARIFFARDIÈRE

En vérité, vous me comblez ; je n'ai jamais vu de seigneur...

LAHAUSSE

De seigneur... Le bol entier. Je ne regarde pas à la dépense, lorsque je rencontre des personnes aussi respectueuses pour les gens comme moi.

LARIFFARDIÈRE

Je sais les apprécier, et leur rendre la justice qu'ils méritent. D'ailleurs, monsieur, je n'oublierai jamais que j'ai connu monsieur votre père.

LAHAUSSE, à part

Il a connu mon père !... Hum !... Où diable veut-il en venir ?

LARIFFARDIÈRE

C'était un homme fort estimable, un coeur si pur ; qui faisait valoir lui-même les terres des autres.

LAHAUSSE

Oui, oui, il aimait beaucoup la campagne.

LARIFFARDIÈRE

Il y passait sa vie au milieu des troupeaux, qu'il gardait lui-même, comme dans l'âge d'or... Vous aviez un oncle aussi, ce me semble ?

LAHAUSSE

Oui, je crois me rappeler...

LARIFFARDIÈRE

Il se consacrait à l'instruction de la jeunesse. On l'appelait le Magister du village... C'était mon père, monsieur.

LAHAUSSE, à part

Ah ! Dieux ! Maudite rencontre !

Haut.

Quoi ! Vous seriez ?...

LARIFFARDIÈRE

Eustache Desvignes, ton cousin ; la nature ne te le disait pas ?

LAHAUSSE

Certainement... Mon cher cousin.

À part.

Que la peste t'étouffe.

LARIFFARDIÈRE

Écoute, Grégoire ; tu as fait fortune, tu as oublié tes parents ; c'est l'usage. Je suis toujours resté gueux ; je me souviens des miens ; c'est tout naturel. Tu as besoin d'un nom, j'ai besoin d'argent ; je puis t'ôter l'un, tu peux me donner l'autre. Arrangeons-nous.

LAHAUSSE

Comment l'entendez-vous ?

LARIFFARDIÈRE

Je vais me marier ; il me faut cent louis ; tu me le donneras, et, par reconnaissance, j'aurai l'air de ne t'avoir jamais connu.

LAHAUSSE

Non, parbleu pas.

LARIFFARDIÈRE

Aimes-tu mieux signer au contrat comme mon cousin ; au fait, cela me conviendrait assez.

LAHAUSSE

Attendez un peu... Si vingt-cinq louis...

LARIFFARDIÈRE

Ah ! Fi donc ! Fi donc, l'honneur de t'appartenir ; non, non.

LAHAUSSE

Que diable... Arrangeons-nous... Voyons, trente louis.

LAHAUSSE

Allons, je vais les chercher ; voilà un parent qui m'est bien cher !

LARIFFARDIÈRE

Et d'une ; ah ! Molière, Molière ! Que je te remercie. Voici Monsieur Géronte, l'oncle de mon rival ; comme il vient à propos.

SCÈNE XIV. Géronte, Lariffardière.

GÉRONTE, à part

Mon neveu, Dramantour, n'était pas chez lui ; la notaire était sorti ; où diable peuvent-ils être. Cet homme me regarde bien. J'espérais les rencontrer l'un ou l'autre ; mais à qui en veut donc cet homme ?

LARIFFARDIÈRE, à part

À toi, et tu paieras ton dédit. Monsieur ?

GÉRONTE

Est-ce à moi que cela s'adresse ?

LARIFFARDIÈRE

Oui, monsieur ; pardon de mon importunilé ; mais vous me paraissez un homme respectable, serviable, équitable, et vous me serez favorable.

GÉRONTE, à part

Voudrait-il me demander de l'argent.

LARIFFARDIÈRE

Il s'agit d'un malheureux. Donnez-moi...

LARIFFARDIÈRE

Et de l'argent ?

LARIFFARDIÈRE

Il ne s'agit pas d'argent ; mais d'un conseil.

GÉRONTE

Je suis à vous. J'en donne aussi très volontiers.

LARIFFARDIÈRE, pleurant

Eh bien ! Sachez que j'ai un ami... Ah ! Un jeune homme qui a un oncle, qu'il aime... Ah ! Qu'il aime, qu'il aime... Ah, ah , ah !

GÉRONTE

Ne pleurez pas tant ; voyons.

LARIFFARDIÈRE

Un joli garçon , aimant à rire ; mais sage, rangé, qui aime les plaisirs, les fêtes, le bal, la comédie, pourvu qu'il ne lui en coûte rien.

GÉRONTE

C'est bien ; après, après.

LARIFFARDIÈRE

Et ce jeune homme s'endette par économie, et ne paie pas par arrangement.

GÉRONTE

Comment, par arrangement ?

LARIFFARDIÈRE

Sans doute , il place son argent à gros intérêts, et il fait attendre ses créanciers : il a beaucoup d'ordre.

GÉRONTE

J'aime les jeunes gens comme ça. Quel est le nom de votre ami ?

LARIFFARDIÈRE

On l'appelle Dramantour ; homme d'esprit, de talent.

GÉRONTE, à part

C'est mon neveu.

Haut.

Vous ne sauriez croire combien cela m'intéresse. Eh bien !

LARIFFARDIÈRE

Ah, ah , ah !

GÉRONTE

Comment, ah , ah ! Lui serait-il arrivé quelque malheur.

LARIFFARDIÈRE

Ah ! Monsieur ; ah ! Monsieur.

GÉRONTE

Eh bien !

LARIFFARDIÈRE

Eh bien ! Il est en prison.

GÉRONTE

En prison ! Et pourquoi ?

LARIFFARDIÈRE

Parce que ses créanciers n'ont pas voulu entrer dans ses arrangements ; ayant su qu'il était au spectacle, car il y va...

GÉRONTE

De grâce, achevez.... Et apprenez que je suis son oncle.

LARIFFARDIÈRE

Ciel ! Vous, son oncle... Ô destin ! Ô nature ! Voilà de tes coups... Sachez donc, qu'ayant appris qu'on l'attendait tous les soirs, il sortait par une petite porte de derrière, pour éviter la cohue, et c'est là qu'on s'est saisi de lui.

GÉRONTE

Pourquoi diable sortir par cette porte. Est-ce qu'il n'y en a pas une autre ?

LARIFFARDIÈRE

Non, monsieur ; c'est pour cela qu'il l'a choisie.

GÉRONTE

Maudits créanciers !

LARIFFARDIÈRE

Il s'agit de le tirer de leurs mains ; et vous seul pouvez...

GÉRONTE

Voici ce qu'il faut faire... Dites-lui que je l'aime beaucoup...

LARIFFARDIÈRE

Ah ! Le cher oncle !... Le cher oncle !

GÉRONTE

Dites-lui qu'il trouve un répondant, et qu'il vienne se jeter dans mes bras.

LARIFFARDIÈRE

Ami malheureux, le ciel m'est témoin que si j'étais en fonds, cher Pylade, tu serais délivré par Oreste.

GÉRONTE

Cet homme-là lui est bien attaché. Eh bien ! Monsieur Preste, combien faudrait-il ?

LARIFFARDIÈRE

Une misère, mille écus.

GÉRONTE

Mille écus ! Ah ! Mon_Dieu !

LARIFFARDIÈRE

Eh ! Monsieur, pour une si petite somme, vous, son oncle, voulez-vous lui faire manquer un mariage qui doit placer sur sa tête...

GÉRONTE

Quoi donc ?

LARIFFARDIÈRE

Quarante mille francs au moins.

GÉRONTE

Cela est fort bien... Mais mille écus.

LARIFFARDIÈRE

Il vous les rendra.

GÉRONTE

Ah ! Bath.

LARIFFARDIÈRE

Avec les intérêts.

GÉRONTE, sortant une bourse

Vous croyez... Je les ai là en or. Mais m'en séparer sitôt.

Air : Vers le temple de l'hymen.

Je ne me doutais en rien Que j'aurais cette faiblesse ; Mais enfin votre promesse.... Les mille écus y sont bien.

SCÈNE XV. Lariffardière, Géronte, Dramatour.

LARIFFARDIÈRE, à Dramantour

J'ai mis vos affaires en bon train. Convenez de tout. J'ai menti à votre oncle : ne me démentez pas, et comptez sur moi.

DRAMANTOUR

Diable m'emporte si je sais ce qu'il veut dire ; mais c'est égal.

SCÈNE XVI. Géronte, Dramatour.

DRAMANTOUR, à part

Voici mon oncle. Ici, la tirade de la reconnaissance.

Haut.

Ô mon oncle inattendu ! C'est vous que le destin prospère précipite dans mon sein !

GÉRONTE

Mon cher neveu, que je suis aise de t'embrasser ! On t'a donc laissé sortir de prison sur parole ?

DRAMANTOUR, embarrassé

Oui, mon oncle... Mais au reste....

GÉRONTE

Oreste, il m'a tout conté ; mais une autre fois, ne sors plus par cette maudite porte.

DRAMANTOUR

Oui, mon oncle.

GÉRONTE

Cela parait te faire de la peine : parlons de ton mariage ; cela te plaira mieux.

DRAMANTOUR

Sans doute.

À part.

Ma phrase de la confidence. C'est sur Adèle ; c'est sur cet objet de mes plus tendres affections que repose la base de tout mon avenir, embelli par le prisme de l'espérance.

GÉRONTE

Ah ! Elle est donc jolie, ta future ?

DRAMANTOUR

Tenez, la voici, suivie du respectable vieillard de qui elle tient le jour.

SCÈNE XVII. Les précèdents, Malingre, Adèle.

MALINGRE

Approchez, approchez, Adèle ; vous avez toujours fait ce que je vous ai dit, et je vais vous dire ce qu'il faut faire.

ADÈLE

Mon père, je ferai ce que vous me direz.

MALINGRE

Ce sera très bien fait.

GÉRONTE

Et c'est fort bien dit.

MALINGRE

Cela voit toujours du même oeil que moi.

GÉRONTE

Je lui en fais mon compliment.

DRAMANTOUR, à part

Ici ma tirade sentimentale.

Haut.

Adèle, non, le ciel peut sur moi exercer sa colère ; je brave les traits du destin, quelle que soit sa rigueur ; le bonheur qui m'attend près de vous sera l'égide de mon âme. Ange tutélaire, je connais l'héroïsme des femmes ; comptes sur ma franchise : je ne suis pas l'homme à trois visages ; et j'ose espérer que vous ne serez, jamais la femme à deux maris...

ADÈLE

Air : J'ai vu partout dans mes voyages.

Ce langage amphibologique Présente deux sens an lieu d'un ; C'est une énigme amphigourique, Dont le mot n'est pas sens commun. Ce style a droit de me confondre ; Mais quoiqu'il ait bien du succès. Moi je ne puis pas y répondre ; Car je ne sais que le français.

Amphibologie : Terme de grammaire. C'est un vice du discours qui le rend ambigu et obscur, et qui le peut fait interpréter en divers sens. [F]

Amphigourie : Ecrit burlesque et qu'on remplit de galimatias. Discours dépourvu d'ordre et de sens. [F]

GÉRONTE, à part

Hum , si le reste n'est pas intelligible, ceci me parait assez clair.

MALINGRE

Comment, vous ne savez pas ce que signifie le discours de monsieur ! Qu'est-ce que cela signifie, mademoiselle ?

ADÈLE

Cela signifie, mon père, que s'il s'agit d'aimer monsieur...

MALINGRE

Il s'agit de l'épouser.

DRAMANTOUR

Elle me refuse !

À part.

Ici mon couplet du tyran.

Haut.

Eh quoi ! Ni mes prières ni mon désespoir ne peuvent attendrir votre coeur formé par l'insensibilité... Eh bien ! Cruelle, craignez tout de ma juste fureur. Holà, gardes...

À part.

Ce n'est pas ça ; j'ai été trop loin.

GÉRONTE

Mon neveu, on ne vous aime pas ; il faut prendre votre parti, et que Monsieur Malingre paye le dédit.

MALINGRE

Le dédit, je ne le payerai pas.

GÉRONTE

Vous le payerez, ou vous nous épouserez.

MALINGRE

Je ne... Si mon médecin ne m'avait pas défendu de me mettre en colère....

SCÈNE XVIII. Les précédents, Lariffardière, Tantmieux.

LARIFFARDIÈRE

Allons, courage, Monsieur le docteur.

TANTMIEUX

Air : de la Rozière.

Eh quoi ! votre audace Jamais ne se lasse ! De ce qui se passe Ne tremblez-vous pas ? Sans mon ordonnance, Faire une alliance, Dont la conséquence Est votre trépas. Contre Hippocrate Votre âme ingrate, Ici constate Un grief certain : Quoi ! Téméraire, Vous osez faire De sa colère Un fatal dédain ! Mais l'apoplexie, Et l'hydropisie, Et l'épilepsie, Servant mon courroux, Avec la colique, Et la sciatique, Vous rendront étique : C'en est fait de vous.

Hydropisie : Enflure des membres du corps causée par une eau qui se coule entre cuir et chair lorsque le foie ne fait plus ses fonctions. [F]

Étique : Il signifie, qui est atteint d'une maladie qui déssèche, et consume toute l'habitude du corps. Ce mot se dit aussi d'une fièvre qui rend les personnes étiques, en les déssechant, et en les consumant.

MALINGRE, tombant dans un fauteuil

Ah ! Ah ! De grâce, Monsieur le docteur.

TANTMIEUX

Je suis inflexible... Allez, vous n'êtes pas digne d'être malade.

MALINGRE

Faut-il mourir ?.... Je me recommande à vous.

LARIFFARDIÈRE

Allons, voyons, Monsieur Tantmieux, composons.

TANTMIEUX

S'allier avec une famille qui a encouru la haine de la médecine !

GÉRONTE

Bath, bath, nous n'avons jamais eu de médecins dans notre famille, et nous n'en sommes pas moin » morts bien portants.

DRAMANTOUR

Ici mon... imprécation... barbare ! Non, tes menaces ne peuvent rien sur moi. Soutenu par ma vertu, je te braverai dans les fers : qui méprise la mort, ne craint point.... un médecin.

TANTMIEUX

Monsieur Malingre, vous me résistez !

MALINGRE

Mais Monsieur le docteur , c'est que ce dédit.

LARIFFARDIÈRE

Ne vous inquiétez pas. J'aime votre fille ; je lui plais.

MALINGRE

Vrai ?

ADÈLE

Oui, mon père.

LARIFFARDIÈRE

Et je paye le droit.

MALINGRE

Depuis que vous êtes sorti, il vous est donc survenu des rentrées.

LARIFFARDIÈRE

Monsieur Géronte, donnez-moi l'écrit, et je vais vous satisfaire. C'est bon. Voilà les mille écus bien comptés dans cette bourse.

GÉRONTE

C'est la bourse de tantôt.

LARIFFARDIÈRE

La même, Monsieur Géronte, la même.

GÉRONTE

Et les dettes de mon neveu ?

LARIFFARDIÈRE

Vous les payerez avec cet argent là.

GÉRONTE, à part

Je commence à m'apercevoir... Il m'attrape... Mais je rattrape mon argent.

DRAMANTOUR

Nous sommes les jouets d'une conspiration ténébreuse.

GÉRONTE

Ah ! Bath, avec tes phrases.

SCÈNE XIX ET DERNIÈRE. Les précèdent, Lahausse, Dandinville.

DANDINVILLE

Après vous, monsieur.

LAHAUSSE

C'est très bien. Monsieur de Lariffardière, voilà vos cent louis.

LARIFFARDIÈRE

Je vous remercie bien, mon cher cousin.

TOUS

Quoi ! Ton cousin !

LARIFFARDIÈRE

Oui, je l'étais ; mais il ne s'en souviens plus.

Air : Aussitôt que la lumière.

Son nouvel éclat se change ; Le destin brise nos noeuds ; Et de cette mode étrange, Les exemples sont nombreux. Notre mémoire s'envole Quand le sort nous a souri ; Et le fleuve du Pactole Devient le fleuve d'oubli.

Pactole : Petite rivière de Lydie, sortait du mont Tmolus. Elle chariait beaucoup de paillettes d'or. Suivant la fable, elle possédait cette propriété depuis que Midas, qui transformait tout ce qu'il touchait en or, s'était baigné dedans. [B]

LAHAUSSE

C'est affreux, monsieur ; d'après nos conventions, vous deviez vous taire.

GÉRONTE

Comme ce monsieur s'est laissé jouer ! Ah ! Ah ! Voilà bien un autre Monsieur de Jourdain !

LARIFFARDIÈRE

Et vous qui parlez, n'est-ce pas avec votre argent que vous vous êtes payé le dédit ?

LAHAUSSE

Ah ! Ah ! Vous êtes bien plus crédule que le Géronte des Fourberies de Scapin.

TANTMIEUX

Et vous Monsieur Dramantour, petit Trissotin, comme il vous a attrapé ! Ah ! Ah ! Ah !

DRAMANTOUR

Et c'est vous, Monsieur Purgon, qu'il a fait agir auprès du malade imaginaire ; et s'il en était permis de rire. Ah ! Ah ! Ah !

MALINGRE

Qu'appelez-vous malade imaginaire ? J'aime mieux être malade imaginaire , que...

À l'oreille de Dandinville.

DANDINVILLE

C'est bon, c'est bon ; mais il a respecté les maris, et je suis le seul qui ne suis pas...

LARIFFARDIÈRE

Non, non, Monsieur Dandinville ; il y en a beaucoup comme vous.

ADÈLE

Mon ami, vous n'avez pas voulu faire des jaloux vous les avez joués tous.

TANTMIEUX

Oui, oui ; il faut convenir qu'à certains égards il a du bon.

VAUDEVILLE.

Air de l'Anglaise.

310 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica