Dialogue des morts en vers· Nouveaux Dialogues des Morts
Lucien Boileau
Personnages
- LUCIEN
- BOILEAU
LUCIEN, BOILEAU.
LUCIEN
Là régnait Despréaux, leur maître en l'art d'écrire (VOLT., Temple du Goût.)
Salut, trois fois salut au maître en l'art d'écrire.LUCIEN
C'était chose impossible, et nous y tombons mal. Gilbert, les yeux hagards, hurle avec Juvénal ; Perse de mots précis bourre un vers laconique ; Horace rit des trois.BOILEAU
Et Régnier le cynique ?LUCIEN
Il est fort occupé. Travaillant de son mieux A rendre ses écrits dignes d'honnêtes lieux, Il relisait Macette, et dès lors je soupçonne Qu'il n'aura plus le front de la lire à personne.Macette : Nom d'une satire de Régnier.
BOILEAU
Que fait Aristophane ?LUCIEN
Il devient plus civil, Car il insulte moins ; mais il est toujours vil. Quoi qu'il en soit, parmi ses terrestres dépouilles, Il semble avoir laissé son fiel à ses grenouilles (a).Les Grenouilles : Nom d'un drame satirique d'Aristophane.
LUCIEN
J'aime fort les méchants tels qu'Horace et que nous : Les autres, je les hais, et de toute mon âme. Point de pacte entre nous et le railleur infâme Près de qui mon Ménippe était un vrai mouton. Il dénigra Socrate ; et tu sais de quel ton Il vouait au mépris cette Athène immortelle Qui riait aux éclats lorsqu'il se moquait d'elle.Ménippe : Cynique très-frondeur, souvent mis en scène dans les Dialogues de Lucien.
LUCIEN
Tu parlas trop de vers, et point assez de moeurs ; Et ta critique enfin, plus maligne qu'austère, Tomba plus sur l'esprit que sur le caractère. Pour moi, laissant en paix sommeiller leurs écrits, Je ne me brouillai point avec nos beaux esprits. Plus hardi, je lançai mes vives apostrophes Aux charlatans parés du nom de philosophes ; J'osai faire avanie à certains demi-dieux : J'attaquai tour à tour les vices odieux, Hypocrisie, orgueil, cupidité, bassesse ; Mes traits les plus aigus assaillirent sans cesse Ces vautours attroupés auprès des testateurs, Et qui du jour funèbre accusent les lenteurs. Rabaissant les exploits de nos foudres de guerre, Je pesai le néant des gloires de la terre ; Et, sans nuire à personne, en mes tableaux mouvants, Sous le masque des morts je peignis les vivants.BOILEAU
Ton siècle fut traitable, et sur lui la critique Pouvait à pleines mains verser le sel attique : Le mien, un peu guindé, s'en offensait encor ; Mais celui-ci, dit-on, est le vrai siècle d'or Pour la satire.BOILEAU
Toi, tu cajolais Rome.LUCIEN
Louis au fond du coeur t'en savait fort bon gré : Il aimait peu la guerre, et bénissait, je gage, Sa grandeur qui toujours l'attachait au rivage.Allusion à ce vers de Boileau en parlant de Louis XIV : Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
BOILEAU
Racine y suppléa ; seul il en eut la gloire. Du débotter royal il consignait l'histoire ; Et le peuple, certain de n'être pas trompé, Savait juste en quel bourg son prince avait soupé. Mais un siège fameux m'ayant remis en veine, Monté sur le trépied, j'enfantai, non sans peine, Une ode...LUCIEN
Oui, je le sais, une ode sur Namur, Qui passe pour modèle, au moins en style dur. Le ricaneur Gilbert me l'a souvent citée.LUCIEN
En louant ces vers-là, c'est aux siens qu'il songeait. Mais, dis, n'as-tu pas eu quelquefois le projet De prêter à des morts un piquant dialogue ?80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0