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Comédie en vers· Episode

Le Songe de Molière

Hippolyte Minier· créée en 1900, imprimée en 1867· 186 vers· 2 personnages

Représentée pour le première fois, sur le Théâtre-Français de Bordeaux, le 21 mai 1867, et sur la scène du Grand Théâtre le 23 du même mois.

Personnages

  • MOLIÈRE, 26 ans. M. CHAVANNES
  • MADELEINE BÉJARD, surnommée GRÉSINDE, Mlle GABRIELLE
Préface

Le Songe de Molière, à part les seize premiers vers et les douze derniers, est textuellement extrait de Molière à Bordeaux, comédie épisodique, en deux actes, du même auteur, représentée à Bordeaux, le 14 janvier 1865, sur le Théâtre-Français, et reprise, au Gymnase dramatique de la même ville, le 15 janvier 1866.

LE SONGE DE MOLIÈRE

Une grande salle. - Porte au fond. - Portes dans les angles. - À droite, une fenêtre. - À Gauche, au 1er plan, un grand fauteuil.- Ameublement luxueux, de la fin de règne de Louis XIII.

SCÈNE PREMIÈRE. Molière, Madeleine.

Ils entrent ensemble ; Molière rêvant, Madeleine admirant la richesse de l'appartement.

MADELEINE, avec conviction

Des chefs-d'oeuvres !

MOLIÈRE

Grésinde !

MOLIÈRE, tristement

Je rirai...

MADELEINE, émue

Poquelin !

SCÈNE II.

MOLIÈRE, seul

Quelle exaltation !... Et d'un amour puissant, C'est, à n'en pas douter, le véritable accent... Elle fait mon tourment... et, cependant, je l'aime... Mon coeur maudit les fers qu'il se forge lui-même... Tout est contraste en moi... l'humeur... la volonté... Je voudrais fuir la voie où le sort m'a jeté, Où ma vie en secret dans les larmes s'écoule, Et je sens le besoin du bruit et de la foule... Il me faut le théâtre et son rire moqueur, Pour y verser, le soir, le trop plein de mon coeur... À travers le chagrin, la fièvre, l'insomnie, Je marche où malgré moi me pousse mon génie... Si l'inspiration est un présent du ciel, Ah ! Pour qui la reçoit c'est un présent cruel !

Il s'appuie à la table et rêve. — Musique en sourdine.

Dans le sombre avenir, dont le rideau s'entr'ouvre, Le lointain de ma vie à mes yeux se découvre... L'envie et le mensonge, acharnés après moi, Me font payer bien cher l'amitié d'un grand roi... Chaque vers où le vice est fouetté par ma plume Me crée un ennemi dont la rage s'allume... La calomnie ardente à souiller ma maison, Répand sur mes amours son plus acre poison, Et, jusques au saint lieu, poursuivant sa victime, Dans mon titre d'époux elle dénonce un crime !...

Se levant.

Plus s'accroît mon succès, plus mon laurier grandit, Plus l'histrion se change en mécréant maudit... Pourtant, je rends hommage aux vérités sacrées ; Oui... mais j'ai bafoué de vaines simagrées... Je suis un scélérat !... Des cordes ! Des fagots ! C'est faire injure à Dieu que rire des bigots !

Une pause.

Eh ! Que vois-je ? Un cercueil... C'est le mien... quelques cierges L'escortent... Il est nuit... Deux charitables vierges Précèdent, en pleurant, le funèbre convoi... La cabale se tait devant l'ordre du roi... Le sol bénit reçoit ma dépouille mortelle... Ah ! du moins ma mémoire en paix dormira-t-elle ! Non... l'astre de Louis pâlit à son déclin ; Le soleil qui longtemps protégea Poquelin Se couche dans un ciel noirci par la tempête... Déjà l'hypocrisie a relevé la tête... Et, deux siècles plus tard, je l'aperçois encor De ma muse voulant ternir les ailes d'or... Mais l'épreuve du temps s'est faite... et je vous brave, Imposteurs !... Sur ma tombe épuisez votre bave... Pour honorer mes vers... pour les sauver du feu, J'aurai la voix du peuple... et c'est la voix de Dieu !...

Une pause.

Comme le front me bat... J'ai la cervelle pleine De folles visions...

Il s'assied à gauche.

Où donc est Madeleine ? Avec le duc peut-être... Ah ! Je vois que toujours, Poquelin, tu seras dupe de tes amours.

Entre Madeleine.

SCÈNE III. Molière, Madeleine.

MADELEINE, dans les bras de Molière

Grésinde t'appartient... Molière, sois heureux.

MOLIÈRE, après l'avoir baisée au front

Achevons, maintenant, Le Dépit amoureux.

186 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica