Saynète en prose
Les Amants Saynète
Personnages
- L'AMANT
- L'AMANTE
- LE RÉCITANT, M. ARQUILLÈRE
LES AMANTS
Le théâtre représente un parc quelconque, au clair de lune. À droite, un banc de pierre, au pied d'un arbre, dont les branches retombent. Au lever du rideau la scène est vide. Le récitant, qui peut être le régisseur, paraît à gauche. Il est en habit noir, ganté de blanc, très solennel. Il s'avance élégamment, à petits pas, jusqu'au proscénium et salue le public.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE RÉCITANT, montrant le décor
Mesdames, Messieurs... Ceci représente un coin, dans un parc, le soir... Le soir est doux, silencieux, tout embaumé de parfums errants... Sur le ciel, moiré de lune, les feuillages se découpent comme de la dentelle noire, sur une soie mauve... Entre des masses d'ombre, entre de molles et étranges silhouettes, voilées de brumes argentées, au loin, dans le vague, brille une nappe de lumière... bassin, lac... on ne sait... ce qu'il vous plaira... Heure vaporeuse et divine !... L'amour est partout... son mystère circule au long des avenues invisibles, sous les fourrés, dans les clairières... et son souffle agite les branches... à peine... C'est délicieux !...
Montrant le banc avec attendrissement.
Et voici un banc, un vieux banc, pas trop moussu, pas trop verdi... un très vieux banc de pierre, large et lisse comme une table d'autel... un autel où se célèbreraient les messes de l'amour...
Il déclame.
... J'aime les bancs de pierre, le soir, au fond des bois.
Un temps.
... Mesdames, Messieurs, quand le rideau se lève sur un décor de théâtre où se dresse un banc à droite près d'un arbre, d'une fontaine, ou de n'importe quoi, c'est qu'il doit se passer inévitablement une scène d'amour... Ai-je besoin de vous révéler que tout à l'heure, parmi cette nuit frissonnante, — ô mélancolie des coeurs amoureux ! - l'amant, selon l'usage, viendra s'asseoir, sur ce banc, près de l'amante, et que là, tous les deux, tour à tour, ils murmureront, gémiront, pleureront, sangloteront, chanteront, exalteront des choses éternelles...
Regardant à travers le parc.
Qu'est-ce que je disais ?... J'entends un bruit de feuilles frôlées, je vois deux ombres s'avancer lentement à travers les branches... Les voici... Comme ils sont tristes !...
Entrent lentement l'amant et l'amante. Ils sont tristes tous les deux... L'amante est emmitouflée de dentelles, l'amant est en smoking... Dès qu'ils ont apparu, le Récitant salue le publie et sort, à reculons, discrètement.
SCÈNE II. L'Amant, L'Amante
L'AMANT
Ah ! Voici le banc... le cher banc...
Il s'avance vers le banc, tenant l'amante par la taille tendrement.
... le vieux et cher banc de pierre... si souvent témoin de nos ivresses... de nos extases...
L'AMANTE, à part
Encore ce banc...
L'AMANT
Vous semblez fatiguée... Voulez-vous que nous nous reposions un peu ?...
L'AMANTE, distraite
Comme vous voudrez...
L'AMANT
Venez, alors... Donnez-moi votre main...
L'AMANTE, à part
Toujours ce banc !...
L'AMANT
Que vous êtes belle !... Vous êtes encore plus belle, ce soir... Et que le soir est beau, aussi...
Ils s'assoient sur le banc, l'amante, droite, sans abandon, l'amant, penché vers elle et lui tenant les mains, et la regardant dans les yeux. Assez long silence.
Délicieuse soirée !...
L'AMANTE, toujours distraite et vague
Délicieuse...
L'AMANT
N'est-ce pas ?...
L'AMANTE, même jeu
Oui...
L'AMANT, lyrique
Ah ! Quel puissant mystère est-ce donc que l'amour ?... Chaque soir, nous venons ici... Ce sont les mêmes choses autour de nous... les mêmes clartés... le même rêve nocturne... et, pourtant, chaque soir, il me semble que j'éprouve des joies nouvelles... et plus fortes... et... plus... plus mystérieuses... et davantage inconnues... et si douces... si douces !...
Un oiseau réveillé dans l'arbre, au-dessus d'eux, pousse de petits cris d'effroi et s'envole... L'amant s'est tu... Il abandonne les mains de l'amante, regarde la direction par où l'oiseau s'est envolé... Puis ressaisissant les mains avec plus de force.
... Et si douces...
Silence.
tellement douces !...
Nouveau silence.
... N'est-ce pas ?...
L'AMANTE
Quoi ?
L'AMANT
Qu'elles sont tellement douces ?...
L'AMANTE
Qui ?
L'AMANT, un peu déconcerté
Mais... je ne sais pas... Ces clartés... ce rêve nocturne... ce petit oiseau envolé...
Tout d'un coup enthousiaste.
... Et nos joies... nos folles joies !...
L'AMANTE
Ah ! Oui... pardon... tellement douces !...
Elle soupire.
L'AMANT, après un petit silence. Très peiné
Comme vous dites cela !...
L'AMANTE
Comment voulez-vous donc que je le dise ?...
L'AMANT
Je ne reconnais plus votre voix... je ne vous reconnais plus... Vous êtes toute changée...
Un temps.
Ma bien-aimée.
Silence.
... Chère âme...
Nouveau silence. Insistant.
... Cher trésor de mon âme...
Silence. Il se rapproche encore, cherche à l'étreindre plus étroitement... - Elle se recule un peu.
... Pourquoi ne dites-vous rien ?... À quoi pensez-vous ?
L'AMANTE
À rien...
L'AMANT
Vous ne pensez à rien ?... Êtes-vous donc fâchée ?
L'AMANTE
Fâchée ?...
L'AMANT
Oui...
L'AMANTE
Pourquoi voulez-vous donc que je sois fâchée ?
L'AMANT, attendri
Je ne veux pas... Je vous demande... Je vous supplie... Êtes-vous fâchée ?...
L'AMANTE
Ai-je donc des raisons d'être fâchée ?
L'AMANT, très triste
Mais vous ne dites rien... Je vous parle... Je vous parle de choses...
L'AMANTE, un peu amère
Tellement douces !...
L'AMANT
Oui... enfin... je vous parle... Et vous ne dites rien !
L'AMANTE
Je ne suis pas fâchée...
L'AMANT
Êtes-vous triste ?...
L'AMANTE
Mais non... Quelle idée !... Pourquoi serais-je triste ?...
Elle soupire.
L'AMANT, plus vivement
Vous avez quelque chose... vous me cachez quelque chose...
L'AMANTE
Non... en vérité... je n'ai rien...
L'AMANT
On ne me trompe pas... On ne trompe pas mon coeur... Mon coeur me dit que vous avez quelque chose... Qu'avez-vous ?...
L'AMANTE
Je n'ai rien...
L'AMANT, insistant avec passion
Confiez-vous... Confiez-vous... Qu'avez-vous ?
L'AMANTE, agacée, elle se lève, et passe à gauche
Mais rien... rien...
Elle pleure.
Je n'ai rien...
L'AMANT, se précipitant et essayant de la reprendre
Vous pleurez... Ah ! Vous pleurez...
L'AMANTE
Non... je ne pleure pas... je ne pleure pas...
L'AMANT
Si... si, vous pleurez...
L'AMANTE
Laissez-moi...
L'AMANT
Je vous entends pleurer... Pourquoi pleurez-vous ?
L'AMANTE
Les nerfs, sans doute... la nuit, peut-être...
Un peu amère.
Peut-être ces clartés... ce rêve nocturne... et nos joies !... Ce n'est rien, vous voyez... je ne pleure pas...
Elle sanglote.
Mais c'est absurde... je ne veux pas... je ne veux pas pleurer...
L'AMANT, troublé, cherchant ses mots
Chère aimée... chère adorée... chère mienne... car vous êtes mienne, n'est-ce pas ?... Et moi... moi... je suis vôtre...
Geste de dénégation triste de l'amante.
Oui, enfin... nous sommes nôtres... tous les deux...
L'AMANTE, secouant la tête avec des gémissements
Oh ! Si peu... si peu...
L'AMANT
Écoutez-moi... Je ne veux pas que vous pleuriez... Vous ne devez pas... vous ne pouvez pas pleurer... vous n'avez pas le droit de pleurer... Quand vous pleurez... cela me rend fou... je ne vis plus... je... je... parfaitement... Voyons... répondez-moi... Par grâce... par pitié... répondez-moi...
Regardant sa main.
Oh ! Il m'est tombé une larme sur la main... une chère larme de vos chers yeux... sur la main !...
L'AMANTE
Mais non... je vous assure... mais non...
L'AMANT
Mais si... mais si...
L'AMANTE
Une goutte de rosée... voilà tout.
L'AMANT
La rosée de vos yeux... de tes yeux... sur la main...
Il embrasse sa main.
... Chère... chère petite larme... sur la main...
Un temps.
Vous ai-je donc fait de la peine ?
L'AMANTE
Pourquoi m'auriez-vous fait de la peine ?
L'AMANT
Évidemment... je ne sais pas, moi... sans le vouloir... je vous le jure...
L'AMANTE
Non... non...
L'AMANT
Alors... quelqu'un vous a-t-il fait de la peine ?...
Héroïque.
Ah ! Si je savais que quelqu'un vous eût fait de la peine !...
Très agité.
Ça... par exemple ! !...
Il menace des fantômes au loin.
L'AMANTE
Calmez-vous... laissez-moi... À quoi bon ?... Vous ne comprendriez pas... Ce n'est pas de votre faute... Vous êtes homme... et moi je suis femme...
L'AMANT, tendrement, cynique - tout_à_coup
Tiens parbleu !... Sans cela...
L'AMANTE, le repoussant
Comme vous êtes grossier !...
L'AMANT, joignant les mains
Oh !...
L'AMANTE
Vous voyez bien que vous ne pouvez comprendre... Il faut être femme pour comprendre... pour sentir ce que je souffre...
Elle fait quelques pas, plaintive.
L'AMANT
Ah ! Vous souffrez !...
L'AMANTE
Mais non...
L'AMANT
Je le savais bien... moi... que vous souffriez...
L'AMANTE
Laissons... vous me fatiguez... Ramenez-moi au château...
L'AMANT
Je vous en prie... je vous en supplie !... Dites-moi vos souffrances... vos chères souffrances... Ne suis-je donc plus votre... votre... oui, n'est-ce pas ?...
Plus bas.
Votre plus cher ami ? Et pas seulement l'ami de vos lèvres... de vos yeux... de vos cheveux... de toute votre chair ardente et... secrète...
L'AMANTE
Oh !... Cela... Naturellement.
L'AMANT
Ne suis-je pas aussi l'ami de votre pensée... de votre coeur... de votre âme ?
Ardent.
Ne suis-je plus l'âme de votre âme ?... Ah ! Ce serait horrible !... Je vous en prie...
L'AMANTE
Non... laissez-moi... Ramenez-moi... Cela ne changerait rien que je vous dise... J'ai eu tort de vous montrer ma peine... Il vaut mieux que je sois seule à souffrir.
L'AMANT
Seule à souffrir ?... Ah ! Non, par exemple !... Je ne le permettrai pas... Ça, jamais... Vos douleurs, j'en veux ma part... toute ma part...
L'AMANTE
N'insistez pas... Vous me désobligez... Je vous assure que cela vaut mieux ainsi...
L'AMANT, exalté
J'en veux ma part... toute ma part... que dis-je ?... toute ma part... Je les veux toutes pour moi... vos douleurs... vos chères douleurs... Toutes, vous entendez ?... Seule à souffrir ?... Mais c'est monstrueux ce que vous dites là... Ah !... Non... mille fois non...
Caressant.
Je veux que vous soyez heureuse ?
L'AMANTE
Ah ! Comment puis-je être heureuse, maintenant... puisque...
L'AMANT
Puisque ?...
L'AMANTE
Puisque vous ne m'aimez plus...
L'AMANT
Dieu du ciel !... Je ne vous aime plus, moi ?...
L'AMANTE
Sans doute...
L'AMANT
Moi ?... Pourquoi me dites-vous cela ?...
L'AMANTE
Je vous dis cela, parce que vous ne m'aimez plus.
L'AMANT
Mais... c'est fou... c'est... c'est... profondément fou... C'est... de la... folie... de la vraie... de la pure... folie... Je ne vous aime plus ?... Savez-vous bien que c'est un blasphème... que c'est... de la... folie ?...
Sur un mouvement de l'amante.
... Certainement... je maintiens le mot... de la folie... C'est insensé... Mais d'où peut vous venir... cette... folle... idée que... moi... moi... je ne vous aime plus ?...
L'AMANTE
Elle me vient de tout.
L'AMANT
De tout... de tout... Ce n'est pas assez... C'est trop vague... Précisez... Je vous demande de préciser...
L'AMANTE
Vous n'êtes plus le même avec moi...
L'AMANT
Je proteste...
L'AMANTE
Je sens que je vous ennuie...
L'AMANT
Je proteste... je proteste...
L'AMANTE
Vous vous êtes remis à fumer...
L'AMANTE
Mais... j'ai toujours fumé, mon cher coeur... Rappelez-vous... N'ai-je pas toujours fumé ?
L'AMANTE
Pas comme maintenant... Autrefois... vous n'auriez jamais osé fumer... après...
L'AMANT
Permettez... ah !... permettez...
L'AMANTE
Et puis... vous êtes moins soigné...
L'AMANT, stupéfié
Ça... par exemple...
L'AMANTE
Vous vous laissez aller... Vous vous négligez...
L'AMANT
Pardon... Pardon...
L'AMANTE
Il y a des détails qui n'échappent pas à une femme délicate... et qui aime...
L'AMANT
Oh ! Je ne m'attendais pas à ce reproche... Voilà un reproche vraiment... inattendu... Moins soigné ?... Toutes vos récriminations... j'aurais pu... les... accepter... peut-être... Mais celle-là ?... Moins soigné ?...
Amer et vexé
... Alors, vous me trouvez sale ?...
L'AMANTE
Qui vous parle de cela ?
L'AMANT
Non... mais vous me trouvez dégoûtant ?...
L'AMANTE
Voilà bien... vos exagérations !...
L'AMANT
Enfin, qu'y a-t-il de changé en moi ?... Je vous avoue que c'est très humiliant... Je suis humilié... humilié au-delà de tout... très... très humilié...
Digne.
Pour mon honneur... pour notre amour... j'exige que vous précisiez... je l'exige... Car enfin, je suis très humilié...
L'AMANTE
Je n'ai pas à préciser...
L'AMANT
C'est plus facile... parbleu !...
L'AMANTE
Ce sont des choses... des nuances... des riens... qui se devinent plus qu'ils ne s'expliquent...
L'AMANT
Des nuances ?... Moi qui ai la prétention... la réputation, justement établie, d'être l'homme des nuances... C'est inconcevable... C'est extrêmement humiliant...
Un silence.
L'AMANTE
D'ailleurs... vous ne protestez pas...
L'AMANT
Comment... je ne proteste pas ?... Vous êtes tout à fait extraordinaire, ce soir... Mais si... je proteste... je proteste de toutes mes forces...
L'AMANTE
Non... Et voilà où je sens que vous ne m'aimez plus... Autrefois... vous auriez bondi...
L'AMANT
Mais j'ai bondi... je bondis encore...
L'AMANTE
Pas comme autrefois.
L'AMANT
C'est trop fort...
L'AMANTE
Maintenant, tout vous est indifférent... Tenez... cet après-midi... j'ai cru que j'allais mourir.
L'AMANT, avec un profond étonnement
Mourir ?
L'AMANTE
Et vous n'avez rien compris...
L'AMANT
Mourir... cet après-midi ?... Jamais, je ne vous vue si gaie... si charmante... si heureuse... si amoureuse... souvenez-vous... dans le petit salon... voyons dans le petit salon... les rideaux fermés... le divan... mes caresses... ingrate... tes baisers... oublieuse...
L'AMANTE
Qu'est-ce que vous dites ?
L'AMANT
Je dis que je vous tenais dans mes bras... Et quand ma main s'égara sous les dentelles. Ah ! Que vous étiez belle... consentante et pâmée !... Je dis...
L'AMANTE, pudique
Taisez-vous... Vous êtes ignoble !...
L'AMANT
Et vous pensiez mourir ?... de bonheur, alors ?
L'AMANTE
Oh ! Le fat !...
L'AMANT
Alors, de quoi pensiez-vous mourir, cet après-midi ?
L'AMANTE
Vous me le demandez ?
L'AMANT
Mais oui... je le demande...
Avec énergie.
Je le demande...
L'AMANTE
Vous le savez bien...
L'AMANT
Je vous jure !...
L'AMANTE
Ne jurez pas... Ce n'est pas bien de jurer.
L'AMANT
Je vous jure... j'ai beau chercher... j'ai beau me souvenir... Que s'est-il passé cet après-midi ?
L'AMANTE
Mettons qu'il ne s'est rien passé... À quoi on vous parler de ça ?... Vous ne voyez rien... vous ne sentez rien... J'aurais dû vous cacher les blessures de mon âme... Que vous importe mon âme ?
L'AMANT
Voyons... voyons... voyons... Ne nous embrouillons pas... Il ne s'agissait pas de votre âme... cet après-midi... il s'agissait de...
L'AMANTE
Voulez-vous bien vous taire...
L'AMANT
En vérité, ma chère amie, je ne comprends rien à tout ce que vous dites... Vous êtes étrange, ce soir...
L'AMANTE
Étrange... c'est cela... Je suis étrange... Ah ! Il ne vous manque plus maintenant que de m'insulter...
L'AMANT
Allons, bon... Je ne vous insulte pas... Je dis que vous êtes étrange... ce soir...
L'AMANTE
Et vous... qu'êtes-vous donc ?... Que vous importe de heurter, toutes les minutes, mes sentiments les plus intimes... mes délicatesses ?...
L'AMANT
J'ai heurté vos...
L'AMANTE
Vous m'aimez ?... Ah ! Le beau trait de courage... On dirait vraiment qu'il faut de l'héroïsme pour aimer une femme jeune, riche, belle, recherchée...
L'AMANT
Il ne s'agit pas de ça...
L'AMANTE
Et vous vous croyez quitte envers elle, qui vous a tout sacrifié... quand vous lui avez dit... entre deux bouffées de cigare... que vous l'aimiez !
L'AMANT
Permettez ! Ça n'a pas de rapport.
L'AMANTE
Vous m'aimez ?... Mais vous êtes-vous jamais préoccupé de mon bonheur ?
L'AMANT
Certainement...
L'AMANTE
M'avez-vous... ne fût-ce qu'une seconde... donné votre vie tout entière... à moi qui vous ai tout donné... plus que ma vie... ma réputation... mon repos... mon honneur...
Sur un mouvement de l'amant.
... Oui, mon honneur.
L'AMANT
Mais... chère amie...
L'AMANTE, lui coupant la parole
Avez-vous seulement pris soin de m'éviter en galant homme... en homme qui sait ce que c'est que la pudeur d'une femme... et le respect d'un foyer... les froissements inséparables d'une situation telle que la mienne ?... Non, jamais... J'ai flatté votre vanité... votre orgueil... et vous m'avez affichée... Naturellement !
L'AMANT
Oh ! C'est trop fort !... Voilà bien l'illogisme des femmes...
L'AMANTE
Vous ne m'avez peut-être pas affichée ?... Osez dire que vous ne m'avez pas affichée ?
L'AMANT
Laissez-moi parler... Vous ne me laissez pas parler...
L'AMANTE
Les restaurants... la foire_de_Neuilly... les loges au théâtre ?... Que sais-je ?... Et vos amis... que vous ameniez chez moi... que vous mettiez au courant de notre vie secrète ?...
Dénégations de l'amant.
Alors, comment appelez-vous cela ?...
L'AMANT
Soyez juste !... Rappelez-vous !... Mes amis... les restaurants... le théâtre... mais c'est vous... mon cher coeur... c'est vous qui vouliez... qui exigiez...
L'AMANTE
Moi ?
L'AMANT
Oui... vous... par amour... Oh !... Par amour...
L'AMANTE
Eh bien ! C'est complet... Vous n'avez aucun sens_moral...
L'AMANT
Réfléchissez... faites appel à vos souvenirs... Combien de fois, au contraire, n'ai-je été obligé de calmer vos audaces...
L'AMANTE
Mes audaces ?... Le mot est joli...
L'AMANT, rectifiant
Vos chères audaces... Combien de fois j'ai tenté d'atténuer vos élans... de vous montrer les dangers de vos généreuses imprudences...
L'AMANTE
C'est odieux !...
L'AMANT
Je ne vous les reproche pas... comprenez-moi bien, chère, chère aimée ; au contraire... j'en étais fier... j'en étais ivre... Je me disais : « Quelle grande âme !... Quelle grande âme libre !... Elle m'aime assez pour braver l'opinion... les préjugés... la sottise mondaine... » Vous étiez sublime ainsi...
L'AMANTE
Vraiment ?... En vérité, c'est admirable... Votre inconscience passe l'imagination... Alors vous croyez que j'avais l'impérieux besoin de crier à tout le monde : « Voilà mon amant... Regardez bien ce monsieur qui est là... c'est mon amant... » Comme c'est naturel, n'est-ce pas ?... Comme c'est féminin ?...
Avec colère.
Et c'est ainsi que vous m'estimez ?... Pour qui me prenez-vous donc ?... Suis-je donc une fille ?
L'AMANT
Mais qu'est-ce que vous dites ?... Qu'est-ce que vous dites ?... Où allez-vous chercher tout ce que vous dites ?
L'AMANTE
Parbleu !... c'est clair... j'étais une fille pour vous... une de ces misérables créatures, dont vous ne preniez pas toujours la peine de m'éviter le contact blessant... Je comprends... maintenant... Ah !... Je comprends... Que c'est mal... que c'est lâche !...
Elle se cache la figure dans le mains et sanglote.
Quelle honte !...
L'AMANT, éperdu
Ah ! Vous pleurez encore... Mon_Dieu ! Mon_Dieu !... Je ne sais plus que vous dire... que vous répondre...
L'AMANTE
Ne répondez rien, allez, ce sera plus digne...
L'AMANT, éperdu
Je suis bouleversé... abasourdi... Vous dénaturez à plaisir toutes mes paroles... tous mes actes.
L'AMANTE
Ai-je mérité d'être traitée ainsi par vous ?... Par vous... C'est cruel...
L'AMANT
Écoute-moi...
Il la prend dans ses bras et doucement la mène près du banc où il la fait asseoir.
Écoute-moi... Ah ! Je t'en prie...
Il risque des caresses.
L'AMANTE
Non... non... je ne veux pas... plus jamais... Vous ne le méritez plus... c'est odieux...
L'AMANT
Ne pleure pas... Cela me torture de t'entendre pleurer...
L'AMANTE
Ah ! Qu'est-ce que cela vous fait ?... Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?...
L'AMANT
Eh bien... oui... j'ai eu des torts envers toi... Ma sublime amie... Je ne les connais pas... mais j'en ai sûrement... de graves torts... d'immenses torts... Oui, je l'avoue... Mais c'est fini... Je m'en repens, va ! Je t'en demande pardon...
L'AMANTE, d'une voix voilée par les larmes
Il vaut mieux que je meure.
L'AMANT
Ne parle pas ainsi... Je te le défends. Mourir ?... Tu n'en as pas le droit...
L'AMANTE
Si, si. Il vaut mieux que je meure. Oh ! Maintenant... mon bonheur est brisé... à jamais... vois-tu ?... Je ne suis rien pour toi... Un amour-propre... une vanité... un plaisir, peut-être !... Mais je ne suis rien pour toi... Mon âme n'est rien pour toi...
L'AMANT
Ton âme ?...
L'AMANTE
Oui, mon âme... méchant... ma pauvre âme... Qu'est-elle pour toi ?...
L'AMANT
Ah ! ton âme... Ne blasphème pas... Ton âme est tout pour moi...
L'AMANTE, d'une voix faible et douce
Rien... rien... plus rien...
L'AMANT, d'une voix profonde
Tout... elle est tout... Elle est ma vie... toute ma vie... toute ma joie... Elle est tout...
L'AMANTE
Tu ne penses pas assez, mon chéri, que je suis une femme...
L'AMANT
Tais-toi... je ne pense qu'à cela...
L'AMANTE
Une femme... comprends... C'est un enfant quelquefois... un tout petit enfant...
L'AMANT, la berçant
Un tout petit bébé...
L'AMANTE
Un tout petit bébé capricieux... sensible... et malade...
L'AMANT
Ô bébé... bébé... cher bébé !...
L'AMANTE
Elle a besoin qu'on la berce, qu'on la console... qu'on chante à son âme... des choses douces... et qui caressent...
L'AMANT
Je te bercerai... je te consolerai... je chanterai des choses à ton âme... Oh oui ! Va... des choses...
L'AMANTE
Souvent ?...
L'AMANT
Toujours... toujours !...
L'AMANTE
Et puis je suis sûre que tu me crois inintelligente ?
L'AMANT
Oh ! Comment peux-tu ?
L'AMANTE
Que tu me crois bête ?...
L'AMANT
Toi ?...
L'AMANTE
Si, si tu me crois bête... Est-ce que tu me crois bête ?...
L'AMANT
Tiens.
Il l'embrasse longuement.
Chère... chère adorée... Bête ?... Mais tu es mon soleil... mon intelligence... mon tout... tu es mon tout... mon cher tout...
Gaiement.
Mon cher petit tout tout...
L'AMANTE
Parce que... si tu me croyais bête ?...
L'AMANT
Tu es ma force... ma chère force... Je ne vis qu'en toi... que par toi... que pour toi... Sans toi... je ne suis rien... je ne suis rien... rien... Loin de toi... je suis perdu... je suis comme une pauvre âme en peine... comme un voyageur... la nuit... dans une forêt... comme un chien... égaré dans une foule... comme... comme...
L'AMANTE
Dis encore... encore... Cela me fait du bien...
L'AMANT
Il n'y a pas un jour... pas une minute... pas une seconde... où tu ne me sois présente... Le jour, la nuit... et le soir... dans mes rêves... dans ma pensée... dans mes travaux... Pas une minute... tu entends... où ton coeur... ton âme...
L'AMANTE
Encore... encore !...
L'AMANT
Ton coeur... ton âme... tes yeux... et tes mains... tes chères mains... tes chers yeux...
L'AMANTE
C'est bien vrai... cela ?... Jure...
L'AMANT
Oui, oui... je te le jure ! Tes lèvres... donne tes lèvres...
L'AMANTE, à demi-pâmée
Oh ! Chéri... chéri... Plus jamais... dis... plus jamais de peine à ton petit bébé ?...
L'AMANT, bredouillant
Tais-toi... Je te le jure... Plus jamais... Ton âme... ta bouche... ton...
Silence, baisers.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica