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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Littérature

Octave Mirbeau· imprimée en 1902· 3 personnages

Personnages

  • LE GRAND ÉCRIVAIN
  • RENÉ DUMOULIN
  • JOSEPH

LITTÉRATURE

SCÈNE I. Le grand Écrivain, René Dumoulin, Joseph.

Le Grand Écrivain est encore couché et parcourt son courrier. Joseph, son valet de chambre, introduit René Dumoulin.

LE GRAND ÉCRIVAIN

Comment, c'est toi ?

DUMOULIN

Ma foi, oui !... Je passais dans ta rue, figure-toi... Et je me suis dit : « Tiens !... si j'allais dire bonjour à notre Illustre Écrivain ! »

LE GRAND ÉCRIVAIN

Bonne idée !...

DUMOULIN

Je n'étais pas fâché de te voir en chemise... de voir un grand homme en chemise... moi qui ne te vois jamais qu'en habit.

LE GRAND ÉCRIVAIN

C'est gentil !... Ah ! Mon vieux René !

DUMOULIN

Et ça va bien ?

LE GRAND ÉCRIVAIN

Heuh !... Mal à l'estomac, toujours !... Mais assieds-toi donc, un instant...

Joseph avance un siège, près du lit.

Les cigarettes, Joseph...

Joseph va chercher la boîte de cigarettes.

DUMOULIN, prenant une cigarette

Mâtin !... Bout en or !... C'est pas une cigarette ça... C'est un porte-crayon !...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Ce qu'il y a de plus chic, en ce moment, mon cher... ce qui se fume à Londres... Un cadeau de la Comtesse_Boniska...

DUMOULIN

Ah ! Ah !... Tu te mets bien ! Ce sacré Grand Écrivain !... Quel tombeur !

LE GRAND ÉCRIVAIN, mollement

Mais non !... Mais non !... Pas ce que tu crois !... Une amie, simplement... Une vieille amie !

DUMOULIN

Tu as raison d'être discret, sapristi !...

Il allume une cigarette, tire une bouffée, fait la grimace.

Eh bien ! Tu sais... n'en déplaise à ta vieille amie... ses cigarettes... elles ont un goût... Tu permets !...

Il jette la cigarette dans un cendrier, et en prend une dans son porte-cigarette.

Moi... C'est curieux... Je n'aime que l'antique caporal...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Comme tu voudras !...

DUMOULIN, s'asseyant

Alors, tu as mal à l'estomac ?

LE GRAND ÉCRIVAIN

Oui !

DUMOULIN

Tu dînes trop en ville, mon vieux.

LE GRAND ÉCRIVAIN

Mais non... Je t'assure... Ce n'est pas cela...

Mélancolique et dégoûté.

C'est ma vie d'aujourd'hui... Les exigences qu'elle m'impose... Les tracas... Les servitudes... Les obligations, les complications dont elle est faite... Je ne suis plus libre, moi !... C'est très joli, la gloire... Mais si tu savais comme c'est lourd à porter !

DUMOULIN

Allons donc !... Tu n'as qu'à te laisser vivre.

LE GRAND ÉCRIVAIN

Tu crois ça ?... Ah ! L'on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la gloire !... Quelle maîtresse tyrannique et folle, dont il faut satisfaire à toutes les minutes du jour... et de la nuit... Les caprices les plus déraisonnables, et les plus ridicules incohérences... Si je te disais que... très souvent... je songe, avec regret... à notre misérable existence d'autrefois... que j'envie ton obscurité... Tiens... vois-tu... il va falloir que je réponde à toutes ces lettres... Et les visites... et les démarches !...

Il pousse un long soupir.

Enfin !... Ne parlons pas de ça !... Et toi ?...

DUMOULIN

Oh ! moi !... C'est bête ce que je vais te dire... mais tu l'apprendrais un jour ou l'autre... Voilà !... Hier soir... au Gymnase... À propos, pourquoi n'y étais-tu pas, hier, au Gymnase ?

Le Théâtre du Gymnase se situe encore au 38, boulevard Bonne-Nouvelle dans le Xème arrondissement. Il a été inauguré le 23 novembre 1820.

LE GRAND ÉCRIVAIN

Les premières !... C'est si mauvais ton !...

DUMOULIN

Le fait est !... Donc, hier soir, au Gymnase... dans un couloir... Paul Barrot parlait de toi... en termes qui ne m'ont pas convenu.

LE GRAND ÉCRIVAIN

De quoi se mêle-t-il ? Que disait-il de moi ?

DUMOULIN

Des bêtises !

LE GRAND ÉCRIVAIN

Précise... Je t'en prie !

DUMOULIN

Que tu étais un snob... une canaille... que tu n'avais aucun talent... des choses comme ça !

LE GRAND ÉCRIVAIN

Charmant !

DUMOULIN

Je le prie de se taire... parce que.. moi... tu sais... les amis... Il redouble... Je lui flanque une gifle !...

Un petit silence.

Nous nous battons tantôt à l'épée... Alors... Je ne sais pas pourquoi... J'ai voulu te voir, ce matin... pour te voir seulement, mon vieux !...

LE GRAND ÉCRIVAIN, très froid

C'est très gentil à toi, mon cher René, de prendre ma défense... et je t'en remercie... Seulement tu aurais dû savoir – et à défaut de le savoir – tu aurais dû sentir qu'il n'y a rien que je déteste autant comme d'être mêlé... même indirectement à des histoires de duel...

DUMOULIN, gêné

On t'attaquait... Je croyais...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Tu me mets dans une situation ridicule... un peu ridicule !... Ah !... Je n'aime pas ça !... Je n'aime pas ça !...

Un temps.

Mon_Dieu... des aventures de femmes... de femmes du monde... passe encore !... Mais des rixes de journalistes... des affaires de littérature !... Ah ! non... Non... Je n'aime pas ça, du tout !...

DUMOULIN, piteux

Alors... j'ai commis une gaffe ?

LE GRAND ÉCRIVAIN

Une imprudence, certainement... Et je te serais obligé de faire savoir à tout le monde... que je suis absolument étranger à votre querelle... Un nom comme le mien... Un nom aussi en évidence... C'est très délicat, que diable !... Il en faut de la prudence... des ménagements... de la diplomatie... C'est aussi difficile à gérer... qu'un théâtre !

DUMOULIN

Ah ! Tu crois ?...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Mais oui !...

Un temps.

Je respecte le sentiment qui t'a poussé à agir. Je regrette seulement l'opportunité de ton action... Comprends-tu ?...

DUMOULIN

Je tâcherai d'arranger ça !...

Il se lève.

Moi... N'est-ce pas ?... On attaque un ami... Alors...

LE GRAND ÉCRIVAIN

N'en parlons plus !...

Un temps.

Ta femme va bien ?

DUMOULIN

Merci !...

Il marche dans la pièce, et aperçoit des bouquets.

Eh bien !... En voilà des bouquets !... Sapristi !... À propos... C'est vrai, ce que j'ai lu ce matin, dans les Coulisses de Paris ?

LE GRAND ÉCRIVAIN

Quoi donc ?...

DUMOULIN

Que tu te maries ?

LE GRAND ÉCRIVAIN, ennuyé

Mais non !... Il n'est pas question de cela... pour le moment !

DUMOULIN

Ah ! Tant mieux !... Parce que, je puis bien te l'avouer... Cela nous avait fait de la peine, à ma femme et à moi... Nous nous disions « Il se marie... et les journaux sont informés avant nous... ça n'est pas gentil... » Tant mieux... Sacristi !... Ah ! Tant mieux !

LE GRAND ÉCRIVAIN

D'ailleurs... Rien que ce fait que je dusse épouser – comme il est dit dans ce journal – une jeune fille de l'aristocratie, juive... Voyons ?

DUMOULIN

Justement... je me disais : « Il épouse dans son monde ! »

LE GRAND ÉCRIVAIN

Autrefois... peut-être !... Mais... aujourd'hui... mon cher... les choses ont bien changé... Je veux précisément faire oublier de toutes les manières que j'ai beaucoup fréquenté dans ce milieu... beaucoup trop... que je m'y suis compromis, même !

DUMOULIN

Allons... bon !... Voilà que tu deviens antisémite, toi aussi ?

LE GRAND ÉCRIVAIN

Pas absolument... Pas combativement... Mais à l'heure qu'il est, mon ami, on ne peut plus, décemment, épouser une juive.

DUMOULIN

Et pourquoi ?

LE GRAND ÉCRIVAIN

Parce que c'est prendre parti... Et, sous aucun prétexte, je ne veux prendre parti... publiquement, du moins...

DUMOULIN

Oh ! Moi... tu sais... les juives.., les protestantes... les catholiques... et même... les mahométanes... Je m'en moquerais, si j'avais le bonheur !

LE GRAND ÉCRIVAIN

Toi, parbleu !... Ce n'est pas la même chose... Tu n'as pas un nom, toi !... Et puis, le mariage... ce n'est point du bonheur... C'est un établissement !

DUMOULIN

Oui... Enfin !... Mettons que je n'ai rien dit...

Un temps.

Allons... Je m'en vais !...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Tu es bien pressé ?

DUMOULIN

Il faut que je passe à la salle d'armes... Un quart d'heure !...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Eh bien ! Au revoir !... Et bonne chance, tout de même, pour tantôt !...

DUMOULIN

Merci !...

LE GRAND ÉCRIVAIN

Je compte sur un petit bleu... tout de suite !

DUMOULIN

C'est ça !

Il serre la main du Grand Écrivain.

Au revoir !...

Il sort.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0