Saynète en prose
Bon Père mais Pochard.
Personnages
- LE NARRATEUR
- LE PRÉSIDENT
- LA FEMME BOÎTIER
- BOÎTIER
BON PÈRE MAIS POCHARD.
LE NARRATEUR
Il est toujours bon, pour un prévenu, d'avoir quelques qualités à son actif ; or, Boîtier est bon père et le tribunal lui a tenu compte de cela. Depuis le jour de la naissance du rejeton, espoir de ses cheveux blancs, cet excellent père, à qui l'on n'aurait rien à reprocher, s'il ne se grisait pas et n'assommait pas sa femme, est en prison, et ce qu'il pleure en parlant de ce fils qu'il brûle de presser sur son sein, ce n'est rien que le dire. « C'est pas l'embarras, dit Madame Boîtier au tribunal ; v'là un moutard qui est né sous un heureux auspice, comme dit c' t'autre. »
Moutard : Terme populaire. Très jeune garçon, quelquefois malpropre et bruyant. [L]
BOÎTIER
Quel autre ? Qui est-ce qui dit que mon enfant est naquis dans un hospice ?
MONSIEUR LE PRÉSIDENT, à la plaignante
Déposez !
LA FEMME BOÎTIER
Que je dépose ?
BOÎTIER
Oui, ton parapluie.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Je vous dis de faire votre déposition.
LA FEMME BOÎTIER
Ah ! Bon, voilà : dans les moments qui n'est pas mes couches, il me bat ; mais je ne me gêne pas pour lui jeter n'importe quoi à la tête ; que pour ça, il n'a pas le fond méchant.
BOÎTIER, pleurant
Oh ! non ; oh ! non.
LA FEMME BOÎTIER
Seulement c'est un homme qui boit.
BOÎTIER
Qui boit, qui boit... Qu'est-ce que tu dirais donc de Falupié qui me rendrait deux litres ?
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Taisez-vous donc !
BOÎTIER
Non, mais c'est pour dire...
LA FEMME BOÎTIER
Pas moins que, quand il a bu, c'est un être féroce et carnassier.
BOÎTIER
Allons, bon, je suis carnassier.
BOÎTIER
Pour lors que j'étais donc en mal d'enfant, même qu'on l'a baptisé en l'absence de son joli père.
BOÎTIER
L'as-tu fait appeler Ernest ?
LA FEMME BOÎTIER
Ernest-Léonidas ; pour lors que je lui dis : « Va-t'en chercher la chasse-femme. » Comme il ne se pressait pas et moi que ça me pressait, je me fiche, en colère et j'y dis : « Mais va donc chercher la chasse-femme ; » là-dessus une querelle et il me fiche une gifle en me disant : « Tiens ! ça te fera passer tes douleurs ! » et une chose drôle, ça me les a fait passer.
Chasse-femme : sage-femme.
BOÎTIER
Tu vois donc bien.
LA FEMME BOÎTIER
Alors, étant un homme bon au fond, mais simplement buveur.
BOITIER, pleurant
Elle me connaît comme si elle m'avait fait.
LA FEMME BOÎTIER
Il s'en va tout de même chercher la chasse-femme et il revient avec que, Messieurs, il était content comme un bon dieu quand il a vu que c'était un garçon, et qu'il me dit : « Attends, mon chou, je vas te régaler de bon vin, ça te remettra » ; donc qu'il va chercher trois litres, qu'il en boit deux et demi, et que le v'là soûl comme une Pologne ; que j'étais furieuse comme vous pensez du vin qui était pour me remettre... une mère qui vient d'avoir un enfant...
Soûl comme une pologne : a-peu-près soûl comme un polonais.
BOÎTIER
Moi aussi je venais d'en avoir un.
LA FEMME BOÎTIER
Finalement qu'il me refiche deux autres claques que la chasse-femme, qui n'avait jamais vu ça de sa vie, a crié aux voisins d'aller chercher les sergents de ville ; qu'on l'a donc arrêté et que le baptême s'est fait sans lui.
BOÎTIER
Enfin, du moment qu'on l'a appelé Ernest...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Votre conduite est odieuse.
BOÎTIER, sanglotant
Mais est-ce que je m'en rappelle ! J'étais complètement bu... et mon pauvre moutard que je n'ai pas vu depuis sa naissance. Mon_Dieu ! Mon_Dieu ! Canaille, va !
Le tribunal le condamne à quinze jours de prison.
BOÎTIER
Ça t'apprendra à boire.
Est-il bien utile que ça lui apprenne à boire ?
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica