Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

L'Aveugle qui Conduit son Chien.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 4 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • L'AGENT
  • LE PRÉSIDENT
  • LE PRÉVENU, aveugle de profession

L'AVEUGLE QUI CONDUIT SON CHIEN.

LE NARRATEUR

Un aveugle, assis sur le banc des prévenus, regarde avec curiosité l'auditoire, le tribunal, le greffier, les huissiers, la salle d'audience, la pendule, enfin tout ce qui d'ordinaire n'a aucun intérêt pour les aveugles.

À la vérité, cet homme exerce simplement la profession d'aveugle ; il a tout ce qui concerne son état : la clarinette, le caniche, le bâton ; seulement, il a d'excellents yeux, ce qui lui donne cet avantage sur ses confrères de reconnaître la fausse monnaie quand on lui en jette dans sa sébile. Il comparaît devant la justice sous la prévention de mendicité en feignant des infirmités.

UN AGENT

Je suivais depuis quelques instants cet homme sur le boulevard extérieur ; il chantait à tue-tête une chanson lamentable et alternait avec des airs de clarinette, lorsque tout_à_coup je le vois aller directement à un banc et s'y asseoir en retenant son chien qui continuait à marcher ; je me dis : C'est bien drôle ! Comment savait-il qu'il y a un banc là ? Il s'y est assis sans tâtonnements, sans hésitation... C'est bien drôle !

Une fois assis, il fait venir son chien entre ses jambes ; le chien s'assied sur son derrière, et l'homme se met à débiter son chapelet : « Ayez pitié, d'un pauvre aveugle. »

Je l'observe, et je remarque que chaque fois qu'il passait une personne bien mise il criait bien plus haut, ou plutôt, quand c'était un pauvre diable qui passait, mon aveugle ne disait rien. Après l'avoir vu recevoir l'aumône trois ou quatre fois, je l'ai arrêté et conduit au poste.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, au prévenu

Reconnaissez vous avoir mendié ?

LE PRÉVENU

Oh ! Pour avoir demandé, non ; pour ça, je nie ; je chantais, c'est vrai, parce que.... vous savez... on est de bonne humeur, ça vous donne envie de chanter ; ça arrive à tout le monde ; mais pour avoir demandé, non.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Mais l'agent, vous a vu recevoir plusieurs fois.

LE PRÉVENU

Oui, des personnes qui ont cru que je demandais, mais je ne demandais rien.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous êtes un mendiant de profession, vous avez déjà été condamné pour cela.

LE PRÉVENU

Le passé est passé ; mais le jour que dit Monsieur_l_agent, non.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Mais vous aviez un chien et une clarinette.

LE PRÉVENU

Tout le monde peut avoir un chien et une clarinette.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Les aveugles, oui ; et c'est précisément la cécité que vous simuliez.

LE PRÉVENU

Qu'est-ce que je dissimulais ?

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous feigniez d'être aveugle, et vous ne l'êtes pas.

LE PRÉVENU

Non.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Eh bien, pourquoi disiez-vous : Ayez pitié d'un pauvre aveugle ?

LE PRÉVENU

Si j'ai dit ça, c'était en parlant de mon chien ; c'est lui qui est aveugle, la pauvre bête ; alors je le mène promener.

Le tribunal à condamné ce digne émule de Patachon à un mois de prison.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica