Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Le Café de la Portière.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 4 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • LE PRÉSIDENT
  • MADAME GROISIL
  • MADAME BINOCHE

LE CAFÉ DE LA PORTIÈRE.

LE NARRATEUR

L'acte le plus important de la vie d'une portière, c'est la préparation de son café_au_lait. C'est par là qu'elle commence sa journée ; quand elle a pris son café, elle soigne son merle, son chat, et son mari en dernier. Ne demandez rien à une portière qui a son café sur le feu ; tenant la queue de la casserole d'une main crispée par la crainte, elle couve d'un oeil plein de sollicitude le lait, dont la surface ridée et boursouflée annonce qu'il va monter. En cet instant, la portière est indifférente à tout ce qui se passe sur la terre ; l'arrivée de son journal, que le facteur lui jette par le vasistas, n'a pas même le pouvoir de la distraire de sa préoccupation, et quand on la voit assise près de son réchaud, comme Marius su les ruines de Carthage, l'oeil fixe et l'esprit tendu vers une pensée unique, comme le vainqueur Jugurtha, on comprend ce mot d'une dame du cordon à la nouvelle, d'un tremblement de terre : « Ah ! mon_Dieu ! Et ceux qui avaient leur café sur le feu ! » Malheur donc à l'importun qui, par une arrivée intempestive, cause la fuite du lait en ébullition d'une portière ; Madame_Groisil en sait quelque chose et ce qu'il lui en a coûté, elle va le raconter au tribunal devant lequel comparaît Madame_Binoche, concierge. Madame_Binoche, pour paraître devant ses juges, a revêtu ses plus beaux atours. Elle a coiffé sa tête d'un chapeau orné de coquelicots, qui n'humilient pas sensiblement un nez dont la nuance ne peut être due à l'abus du café au lait ; le reste de sa toilette est composé avec la même recherche, et le langage même de Madame_Binoche (expressions et inflexions de voix) respire un apprêt dé circonstance. Ses révérences accompagnées de sourires,tout en elle, enfin, trahit sa pensée d'exercer une séduction sur ses juges.

Messieurs, dit-elle, vous m'en voyez tout évaporée de me retrouver en compact avec Madame ; que ma scène à son égard m'a si tellement fait de mal, que je n'en suis pas remise d'avoir été humiliée par cette personne-là devant la domesticité de la maison, moi qui suis névralgique comme une épileuse.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Tout à l'heure vous, vous expliquerez.

MADAME GROISIL

Madame, qui me traite de cette personne, fait la bonne apôtre à présent ; que si vous aviez vu sa précipitation sur moi comme un lion ravissant...

MADAME BINOCHE

Ah ! Seigneur ! Et vous qui m'avez porté un coup dans le sein, Madame ; que si mon mari, n'était pas si ombrageur de jalousie, j'aurais fait dresser, un certificat par le pharmacien ; mais ces choses-là, c'est si délicat pour une dame...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, à la plaignante

À propos de quoi cette femme vous a-t-elle frappée ?

MADAME GROISIL

À propos, Monsieur, que, quand madame a son café sur le feu, il semblerait que c'est le sort de la France.

MADAME BINOCHE

Madame, ce que vous dites là est si tellement d'une stupidité, qu'on n'en voit pas le nombre.

Rires.

MADAME GROISIL

Alors, Messieurs, que j'ai eu le malheur de venir lui parler dans ce moment-là pour lui réclamer de l'argent qu'elle me doit depuis des temps mémorables... qu'elle m'en doit... peuh ! Je ne sais combien... au moins ! Ce qui est la vraie cause que son café s'a renversé.

MADAME BINOCHE

Si vous croyez... Une femme à_jeun, dont je l'étais généralement.

MADAME GROISIL

Oh ! À_jeun !... Il est au vu et au su de tout le quartier que vous buvez votre goutte en vous levant, et je crois que ce matin-là vous en aviez bu plusieurs, sans vous offenser, Madame.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, à la prévenue

Reconnaissez-vous avoir porté des coups à la plaignante ?

MADAME BINOCHE, pleurant

Repoussée du simple coude, Monsieur le Président, parce qu'elle me faisait en aller mon café ; là-dessus, elle m'a agonie de mots infectueux devant toute la domesticité, et que, Dieu merci, son argent, je lui ai offert dix fois.

MADAME GROISIL

Oh ! Quel faux.

MADAME BINOCHE, s'oubliant

Que que tu dis ?

Radoucie.

Messieurs, comme v'là le Saint Soleil de Dieu qui nous éclaire, devant Dieu et devant les hommes.

Rires. Il pleut à versé.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Le tribunal n'a pas à s'occuper de cela.

MADAME BINOCHE

Non, mais c'est parce qu'elle dit... Mais, Monsieur, à preuve que je lui ai demandé sa note.

MADAME GROISIL

Je vous l'avais donnée.

MADAME BINOCHE

Ça, une note ? Un bout de papier tout enchifrené ; on n'y voyait que des chiffres et le reste impossible à lire ; si bien que je lui ai dit : « Madame, je vais faire taxer votre mémoire. »

MADAME GROISIL

Taxer de l'argent prêté !

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

En voilà assez !

MADAME BINOCHE

Monsieur a raison ; en voilà même trop.

On lit "trope" en fin de ligne, nous remplaçons par "trop".

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Taisez-vous !

MADAME BINOCHE

Monsieur, je n'étais pas née pour être dans la conciergerie ; je suis d'une bonne famille : mon père faisait les eaux-de-vie en gros.

MADAME GROISIL

Oui, et vous les buvez en détail.

Le tribunal condamne Madame_Binoche à 50 francs d'amende.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica