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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Le Mendiant en Voiture

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 4 personnages

Personnages

  • L'AVOCAT
  • LE PRÉSIDENT
  • RIMONOT
  • LE TÉMOIN, Julie

LE MENDIANT EN VOITURE

LE NARRATEUR

Tout le monde connaît un cab, cette voiture dont le supérieur, qui est à l'intérieur, voit la partie postérieure de l'inférieur qui est à l'extérieur. Cet inférieur était le cocher_Lesueur ; le supérieur était un voyageur, le sieur_Pasteur ; phraseur et beau_parleur, comme on le verra tout à l'heure ; laissez souffler le chroniqueur. Ouff ! Comme les boursiers, agents_de_change et brasseurs_d_affaires, qui, toujours pressés, font leurs courses en voiture, Pasteur, simple mendiant à domicile, a, lui aussi, pensé qu'il aurait bénéfice à se faire conduire au grand trot dans toutes les maisons où il allait solliciter des secours. Son calcul s'était-il réalisé avant le jour où il a été arrêté ? C'est ce qu'il est difficile de savoir. Mais il est certain que ce jour-là les recettes n'ont pas répondu à son attente, puisque son cocher, las de le trimballer dans tout Paris, l'a remis entre les mains de sergents de ville, après lui avoir vainement réclamé le prix de cinq heures de courses. Voici donc Pasteur en police_correctionnelle, sous prévention d'escroquerie et de mendicité.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous avez inauguré la mendicité en voiture ; accompagné d'une femme, vous vous êtes fait conduire dans tous les coins de Paris, à diverses adresses que vous aviez sans doute relevées dans le Bottin, et dont on a saisi une liste sur vous, ainsi que plusieurs lettres contenant des demandes de secours. Qu'avez-vous à dire ?

LE PRÉVENU, tirant de sa poche un manuscrit qu'il déploie et commençant à lire

Hum ! Hum ! Magistrats, victime des pouvoirs déchus, je viens du haut de cette tribune...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Qu'est-ce que c'est que cela ? D'abord, vous n'êtes pas à une tribune, vous êtes au banc des prévenus.

LE PRÉVENU

Étant devant le tribunal, je croyais que, naturellement, c'était une tribune que...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Et puis je vous engage à serrer ce papier et à vous expliquer verbalement.

LE PRÉVENU

Je n'éprouve aucun embarras à obtempérer à l'invitation de Monsieur_le_Président, le maniement, de la langue m'est familier, m'étant occupé longtemps de littérature, ayant travaillé aux ouvrages les plus célèbres...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous êtes homme de lettres ?

LE PRÉVENU

Pas par moi-même, mais j'ai travaillé à ces ouvrages comme typographe.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Peu importe ; il s'agit du délit de mendicité ; reconnaissez-vous, le fait ?

LE PRÉVENU

Je vais répondre.

Lisant dans son chapeau le manuscrit qu'il y a placé.

Longtemps jouet d'un destin inconstant, ballotté sur cette mer de la vie comme un vaisseau sur l'Océan...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Ah çà ! Vous recommencez vos divagations ! Si vous ne voulez pas répondre catégoriquement, je vais vous retirer la parole.

LE PRÉVENU

J'ai bu tout le vase d'amertume de la destinée ; cette nouvelle rigueur...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Ce n'est point une rigueur, c'est un usage commun auquel vous devez vous soumettre ; répondez ! Vous alliez en voiture, accompagné de votre concubine...

LE PRÉVENU

Je n'accepte pas ce mot humiliant pour cette personne ; ce n'est pas ma concubine.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous en êtes convenu.

LE PRÉVENU

Je ne me suis pas servi de ce mot ; j'ai dit que c'était ma compagne chérie, une amie dont le courage augmente le mien ;

S'animant.

Sa vertu soutient la mienne...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Ne parlez donc pas de vertu ; vous avez été condamné huit fois pour vagabondage, filouterie, mendicité.

LE PRÉVENU

J'ai eu l'avantage de vous dire que je suis une victime des pouvoirs déchus.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Je ne sais ce que vous entendez par là ; mais je sais que vous êtes un mendiant incorrigible.

LE PRÉVENU

Cette opinion sur mon compte vient d'agents bonapartistes ; condamnez-moi ; l'histoire jugera.

En attendant le jugement de l'histoire, celui du tribunal a condamné à un an de prison la victime des pouvoirs déchus.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica