Saynète en prose
Le Professeur de Respiration
Personnages
- LE NARRATEUR
- LE PRÉSIDENT
- GOBLARD, prévenu
LE PROFESSEUR DE RESPIRATION
LE NARRATEUR
S'il fallait rappeler le sort malheureux d'hommes de génie devenus immortels quand ils ont été morts, cela nous mènerait un peu loin. Ce n'est pas Goblard qui s'en plaindrait ; certes, lui savant et méconnu comme tant de ses illustres prédécesseurs, mais les vulgaires bourgeois qui liront son procès trouveraient peut-être que sa découverte n'est pas sérieuse, et on aurait beau leur dire que Salomon_de_Caux et tant d'autres n'ont pas, eux non plus, été pris au sérieux, ils persisteraient dans leur opinion.
Goblard est prévenu de mendicité.
Salomon de Caus (1576-1626) architecte et ingénieur qui, malgré ses nombreuses inventions et réalisations.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Quelle est votre profession ?
LE PRÉVENU
Professeur.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Professeur de quoi ?
LE PRÉVENU
Professeur de respiration.
Mouvement d'étonnement dans l'auditoire.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Qu'est-ce que c'est que cet état ?
LE PRÉVENU
Monsieur le président, j'ose dire que je pourrais être un des bienfaiteurs de l'humanité si mon système était connu et répandu, car alors, messieurs, vous verriez disparaître peu à peu cette horrible maladie qu'on appelle la phtisie_pulmonaire...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Voyons, voyons ; laissons là votre découverte et expliquez-vous sur le délit de mendicité qui vous est reproché.
LE PRÉVENU
Monsieur le président, je nie formellement avoir mendié.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Vous alliez mendier à domicile, et c'est une des personnes chez lesquelles vous vous êtes présenté qui, ne pouvant pas se débarrasser de vos obsessions, vous a remis à un gardien_de_la_paix.
LE PRÉVENU
Monsieur_le_président, ai-je ou non le droit de me défendre ?
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Sans doute, vous avez ce droit.
LE PRÉVENU
Eh bien, ma défense est toute dans ma découverte. Je maintiens que le jeu, habilement dirigé, des poumons donne de la forcé à cet organe essentiel. Vous me direz que l'être vivant a reçu de la nature les moyens de respirer ; que l'enfant respire en naissant, etc., etc. ; oui, tout respire, mais à tort et à travers, et, d'ailleurs, la maladie de la phtisie me donne raison ; eh bien, Messieurs, j'ai inventé un moyen de donner à la respiration naturelle une direction salutaire. Tenez !... Je l'indique ici à tous : tous les matins en vous levant et tous les soirs en vous couchant (du reste, chaque fois que vous avez le temps), tenez-vous droit, cambrez-vous, avancez la poitrine, rentrez vos bras en arrière, puis aspirez longuement... comme cela... puis expirez ainsi... Avec cet exercice...
La suite de la démonstration est couverte par les rires de l'auditoire.
LE PRÉVENU, avec dédain
Peuple d'imbéciles.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
En voilà assez. Vous niez avoir mendié ?
LE PRÉVENU
Je me suis présenté dans des maisons, oui, pour offrir mes leçons ; diverses personnes m'ont présenté une pièce d'un franc, que je n'avais pas sollicitée, mais...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Vous vous êtes échappé des mains de l'agent et vous avez pris la fuite ; puis, après une course dé vingt minutes, vous vous êtes arrêté.
LE PRÉVENU
Parce que j'avais perdu la respiration.
Rires.
Oui, je me sauvais, c'est un instinct naturel, l'instinct de la liberté ! Je ne suis pas un malfaiteur, je n'ai jamais subi de condamnation.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Pardon ! Vous en avez subi six pour mendicité, toujours.
LE PRÉVENU
Toujours comme cette fois, ou ; si j'avais les moyens de faire cent_mille_francs de réclame dans les journaux et d'ouvrir un cabinet luxueux où j'enseignerais l'art de respirer, je serais bientôt célèbre et riche...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Laissez le tribunal délibérer.
LE PRÉVENU
Et décoré.
Le tribunal condamne le professeur de respiration à quinze jours de prison.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica