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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Le Professeur de Respiration

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 3 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • LE PRÉSIDENT
  • GOBLARD, prévenu

LE PROFESSEUR DE RESPIRATION

LE NARRATEUR

S'il fallait rappeler le sort malheureux d'hommes de génie devenus immortels quand ils ont été morts, cela nous mènerait un peu loin. Ce n'est pas Goblard qui s'en plaindrait ; certes, lui savant et méconnu comme tant de ses illustres prédécesseurs, mais les vulgaires bourgeois qui liront son procès trouveraient peut-être que sa découverte n'est pas sérieuse, et on aurait beau leur dire que Salomon_de_Caux et tant d'autres n'ont pas, eux non plus, été pris au sérieux, ils persisteraient dans leur opinion.

Goblard est prévenu de mendicité.

Salomon de Caus (1576-1626) architecte et ingénieur qui, malgré ses nombreuses inventions et réalisations.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Quelle est votre profession ?

LE PRÉVENU

Professeur.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Professeur de quoi ?

LE PRÉVENU

Professeur de respiration.

Mouvement d'étonnement dans l'auditoire.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Qu'est-ce que c'est que cet état ?

LE PRÉVENU

Monsieur le président, j'ose dire que je pourrais être un des bienfaiteurs de l'humanité si mon système était connu et répandu, car alors, messieurs, vous verriez disparaître peu à peu cette horrible maladie qu'on appelle la phtisie_pulmonaire...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Voyons, voyons ; laissons là votre découverte et expliquez-vous sur le délit de mendicité qui vous est reproché.

LE PRÉVENU

Monsieur le président, je nie formellement avoir mendié.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous alliez mendier à domicile, et c'est une des personnes chez lesquelles vous vous êtes présenté qui, ne pouvant pas se débarrasser de vos obsessions, vous a remis à un gardien_de_la_paix.

LE PRÉVENU

Monsieur_le_président, ai-je ou non le droit de me défendre ?

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Sans doute, vous avez ce droit.

LE PRÉVENU

Eh bien, ma défense est toute dans ma découverte. Je maintiens que le jeu, habilement dirigé, des poumons donne de la forcé à cet organe essentiel. Vous me direz que l'être vivant a reçu de la nature les moyens de respirer ; que l'enfant respire en naissant, etc., etc. ; oui, tout respire, mais à tort et à travers, et, d'ailleurs, la maladie de la phtisie me donne raison ; eh bien, Messieurs, j'ai inventé un moyen de donner à la respiration naturelle une direction salutaire. Tenez !... Je l'indique ici à tous : tous les matins en vous levant et tous les soirs en vous couchant (du reste, chaque fois que vous avez le temps), tenez-vous droit, cambrez-vous, avancez la poitrine, rentrez vos bras en arrière, puis aspirez longuement... comme cela... puis expirez ainsi... Avec cet exercice...

La suite de la démonstration est couverte par les rires de l'auditoire.

LE PRÉVENU, avec dédain

Peuple d'imbéciles.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

En voilà assez. Vous niez avoir mendié ?

LE PRÉVENU

Je me suis présenté dans des maisons, oui, pour offrir mes leçons ; diverses personnes m'ont présenté une pièce d'un franc, que je n'avais pas sollicitée, mais...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous vous êtes échappé des mains de l'agent et vous avez pris la fuite ; puis, après une course dé vingt minutes, vous vous êtes arrêté.

LE PRÉVENU

Parce que j'avais perdu la respiration.

Rires.

Oui, je me sauvais, c'est un instinct naturel, l'instinct de la liberté ! Je ne suis pas un malfaiteur, je n'ai jamais subi de condamnation.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Pardon ! Vous en avez subi six pour mendicité, toujours.

LE PRÉVENU

Toujours comme cette fois, ou ; si j'avais les moyens de faire cent_mille_francs de réclame dans les journaux et d'ouvrir un cabinet luxueux où j'enseignerais l'art de respirer, je serais bientôt célèbre et riche...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Laissez le tribunal délibérer.

LE PRÉVENU

Et décoré.

Le tribunal condamne le professeur de respiration à quinze jours de prison.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica