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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Le Tambour Magistrat.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 4 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • LE PRÉSIDENT
  • BOURGIN
  • BEAUVEAU

LE TAMBOUR MAGISTRAT.

LE NARRATEUR

Ce n'est rien que de le dire, il fallait, voir l'étonnement et l'écarquillement exorbitant des yeux de Bourgin, en apprenant qu'il est prévenu d'outrages et de coups à un magistrat_de_l_ordre_administratif, le sieur_Beauveau.

BAUVEAU

Je vous en ai prévenu, Monsieur_Bourgin, que je vous mènerais loin de m'avoir outragé ; d'homme à homme dans la vie privée, bon, je suis de force à répondre, mais comme magistrat_de_l_ordre_administratif dans mes fonctions, je m'adresse à la justice.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous n'avez pas à interpeller le prévenu. C'est vous qui êtes le maire ?

BAUVEAU

Non, m_sieu, je suis le tambour_communal.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Alors, qu'est-ce que vous dites donc, que vous, êtes magistrat_de_l_ordre_administratif ? Cette qualité s'applique au maire, qui a été outragé par le prévenu, et non à vous.

BAUVEAU

Ah ! J'ai cru que...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Que s'est-il passé ?

BAUVEAU, avec importance

J'ai l'honneur d'être tambour de la commune et maçon de mon état ; je venais de faire une publication à son de caisse, quand j'entendis subito un verbe insolent, qui sort d'un marchand_de_vin, ainsi conçu : Ton maire est un pochard, et toi aussi. J'entre dans le cabaret et je m'écrie : « Qui qui a dit ça ? » Le sieur_Bourgin, qui était dans une intempérance de vin, me répond : « C'est moi, tambourinier. » Je lui dis : « Sieur_Bourgin, si je n'étais pas revêtu de mon insigne... »

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Quels insignes ? Vous n'avez pas d'insignes !

BAUVEAU

Ma caisse et ma buffeterie ; je croyais que c'était des insignes ; enfin je lui dis donc ça et j'ajoute : « Je vous ficherais une paire de gifles. »

Buffeterie : Lieu où on remise ses boissons, de Buffeter Boire à même un tonneau, en parlant des voituriers.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Eh bien, vous avez eu tort de lui dire cela : vous deviez prendre les personnes présentes à témoin du mot outrageant adressé à Monsieur_le_maire, mais non menacer Bourgin ; arrivez aux coups !

BAUVEAU

Voilà : il me réplique par des mots subséquents, auxquels je riposte par des sarcasses très mordants. Alors, voyant ça, il s'en prend à ma caisse, en me saisissant mes baguettes pour taper dessus, disant : « Je vas te crever ta peau_d_âne ; » et sur ce, je lui réplique : « Qui insulte ma caisse m'insulte personnellement, » et sur ce, je lui pose deux gifles, je l'avoue ; alors il me saute au collet et m'allonge des coups de poing que le nez me coulait comme une borne...

Sarcasse : à peu près pour sarcasme.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Eh bien, vous avez...

BAUVEAU

... fontaine.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous avez eu tort de le frapper.

À Bourgin.

Qu'avez-vous à dire ?

BOURGIN

Monsieur_le_président, je n'ai pas dit surtout que Monsieur_le_maire était un pochard. Monsieur_Beauveau cherche toutes les occasions de se donner de l'importance et de faire de l'embarras ; il est entré dans le cabaret pour me chercher une querelle d'Allemand.

Cette affaire a eu la solution qu'on a déjà prévue, l'acquittement de Bourgin. Quant à Beauveau, il a perdu, avec son procès, une grande partie de son prestige, et il aura beau les tambouriner, il ne les retrouvera pas.

Querelle d'Allemand : querelle faite sans sujet. [L]

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica