Saynète en prose
Les Frères Hareng
Personnages
- LE NARRATEUR
- LE PRÉSIDENT
- ANTOINE HARENG, plaignant
- HONORÉ HARENG, prévenu
LES FRÈRES HARENG
LE NARRATEUR
C'est tout à fait une petite Thébaïde que la maison des deux frères que voici en police_correctionnelle ; Étéocle et Polynice n'étaient pas plus furieux l'un contre l'autre que ne l'étaient nos deux modernes frères ennemis, le jour de la rixe sanglante dont le tribunal est saisi. Toutefois, il n'y a pas lieu d'emboucher la trompette héroïque pour chanter leur combat singulier. Nous n'en sommes pas à dire :
... D'un oeil brillant de rage, Dans le sein l'un de l'autre ils cherchent un passage,et si nous avons parlé de rixe sanglante, c'est par simple allusion au coup de poing sur le nez d'un des adversaires, et qui a motivé une de ces effusions de sang qu'on arrête avec une clef dans le dos.
Et puis, on se disputait, non pas un trône, mais un fonds de boulangerie. Enfin, rien ne prêterait moins à la poésie que le nom des deux rivaux. Un poème intitulé les Frères_Hareng serait absolument ridicule ; décidément une chronique correctionnelle est bien tout ce qu'il faut. Allons-y donc, et gaiement, si nos deux héros veulent y mettre du leur.
Antoine Hareng, le vaincu, a tiré, des horions fraternels, une vengeance sans gloire ; il a dénoncé Honoré_Hareng, son vainqueur, au commissaire_de_police.
Aujourd'hui, Antoine, dont le nez est désenflé et la fureur calmée, vient chercher à excuser son frère. Voyez-vous, messieurs, dit-il, dans tout ça il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
Vers 1453-1454 de La Thébaïde ou les frères ennemis de Jean Racine.
Horion : Coup rudement déchargé. [L]
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Alors il ne fallait pas porter plainte.
ANTOINE
Je sais bien, mais, sur le moment, j'étais si vexé d'avoir reçu ma pile... Voilà d'où c'est venu : Honoré voulait avoir le fonds du père, qui est mort il y a quelque temps ; moi, je voulais l'avoir aussi ; alors, quand il a boissonné un peu et moi aussi, nous nous repassons quelques gifles et nous n'y pensons plus après.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Il ne s'agit pas de gifles : vous avez dit au commissaire_de_police que votre frère avait voulu vous assassiner, et, aujourd'hui, il n'aurait rien fait, à vous entendre.
LE PRÉVENU
Entre frères, pensez, mon président, on s'aime, pas vrai ?
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Singulière façon de se le prouver.
LE PRÉVENU
C'est le vin.
ANTOINE
Voilà !... Sans le vin...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Enfin le ministère_public n'abandonne pas la poursuite ; dites ce qui s'est passé.
ANTOINE
Eh bien, comme je vous dis, Honoré, est rentré dans une abondante ivresse. La mère, qui était là, lui fait des remontrances, dont il lui répond : « Vous, m'man, vous n'avez pas la parole, vu que vous tétez pas mal votre petite goutte aussi, sans vous commander. » Parce que faut dire que c'est vrai, ça ; seulement la mère, c'est des prunes_à_l_eau-de-vie, presque tous les jours. Alors, moi, je fais donc aussi des reproches amicables à Honoré ; si bien qu'il me dit qu'il allait quitter ses bottes et se mettre à l'ouvrage, et il monte dans notre chambre en promettant de changer de conduite ; mais il a seulement changé de bottes. Pour lors, en redescendant, il se met à dire qu'il est l'aîné et que le fonds lui revenait de droit. Je lui réponds que la boulangerie n'a pas d'âge, dont là-dessus, nous nous chamaillons et qu'il finit par me repasser un coup de poing sur le nez, que j'ai saigné peut-être plein ce qui tiendrait dans ma casquette et que mon nez est devenu si tellement gros que ça m'en faisait loucher, et violet comme une aubergine. Moi, je me rebiffe ; v'là ma soeur qui crie : « Au voleur ! » par la fenêtre ; il y avait deux hommes qui passaient à ce moment-là ; au lieu de monter, en entendant crier au voleur, ils se sauvent. Alors je dis à ma soeur : « Crie au secours ! » Là-dessus, elle crie au secours ! Et les voisins sont venus qui nous ont séparés.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Allez vous asseoir !
ANTOINE
Mon président, dans tout ça, il n'y a eu que mon nez et une chaise de cassés ; le pharmacien m'a arrangé mon nez, le menuisier a arrangé la chaise...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
En voilà assez !
ANTOINE
Ah ! Et puis je ne vous dis pas tout : après, en causant nous deux Honoré, nous nous sommes dit : Mais au lieu de nous battre toujours à qui aura le fonds, en nous associant, ça arrangerait tout.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
C'est par là que vous auriez dû commencer.
LE PRÉVENU
Nous n'y avions jamais pensé.
ANTOINE
C'est une idée qui nous est venue comme ça. Alors, à présent, nous sommes associés.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Si vous vous étiez associés tout de suite, vous ne vous seriez pas battus ?
LE PRÉVENU
Ah ! Ne m'en parlez, pas... Je suis si vexé !...
ANTOINE
Et moi, donc ! Car, à présent, nous sommes très heureux.
LE PRÉVENU
À ça près de quelques gifles. Par-ci par-là... On n'a jamais vu deux frères plus d'accord.
Le tribunal a condamné Honoré à 50 francs d'amende ; mais, grâce à l'association, cela fait 25 francs chacun.
2 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica