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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Un Brocanteur sans le Savoir.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 3 personnages

Personnages

  • L'AVOCAT
  • LE PRÉSIDENT
  • GARANCIER

UN BROCANTEUR SANS LE SAVOIR.

narrateur

Chacun sait que l'Amérique est le pays d'où l'Europe tire ses meilleurs oncles, mais, comme le faisait remarquer Arnal dans un de ses bons rôles : l'Amérique du Sud seulement, parce que l'Amérique du Nord est trop humide et ils y viennent mal. Voilà ce qu'ignorait Garancier, en s'embarquant pour aller recueillir, dans le nouveau monde (région septentrionale), la succession d'un oncle parti pour un troisième, monde, le meilleur de tous, au dire de ceux qui n'y sont jamais allés. Or, l'héritage de Garancier se composait uniquement d'un petit fonds de bibelots plus_ou_moins curieux qu'il rapporta, et dont il fit le noyau d'un établissement de curiosités. Devenu ainsi brocanteur par hasard, Garancier a négligé de remplir les formalités voulues par les règlements, et le voici ; en police_correctionnelle, où il raconte l'histoire de son héritage et le moyen qu'il a imaginé pour le réaliser en détail.

Étienne Arnal (1794-1872) : Acteur qui connut le succès au théâtre du Vaudeville et de celui des Variétés dans des pièces de Labiche.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous ne vous êtes pas contenté d'écouler les objets vous venant d'un héritage, vous avez exercé le brocantage ; ainsi, vous avez acheté un poignard ?

GARANCIER, vivement ému

Mon président, j'ignorais généralement qu'il fallusse des formalités ; mais dehors en avant, j'y ferai attention ; une preuve à la pluie de ce que je vous avance, que je suis un homme qu'on n'a pas un cheveu à lui reprocher, c'est que voilà des certificats, tenez.

Il tire des papiers de sa poche et lit.

Je certifie, soussigné....

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Il s'agit d'une contravention ; vos certificats sont inutiles.

GARANCIER

Excusez si c'est un effet ; personne ne pourrait me reprocher d'avoir dit plus haut que son nom à qui que ce soit, ainsi, pendant douze ans, j'ai géré avec distinction un bureau de parapluies dans un théâtre...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Mais, nous admettons parfaitement que vous êtes un honnête homme.

GARANCIER, de plus en plus ému

Rien que d'entendre parler de tuer ou de blesser quelqu'un, voyez-vous, ça me fait un effet des plus... honorables.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Encore une fois, on ne vous reproche qu'une contravention.

GARANCIER

Quand je vois du sang, voyez-vous, ah !..

Lisant.

« Je, soussigné, certifie que... »

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Mais où voulez-vous en venir ? Voyons, tout se réduit à ceci : vous avez acheté un poignard ?

GARANCIER

Pour le revendre, Monsieur, pour le revendre ; je vous le jure ; voyez-vous devant le saint jour qui nous éclaire...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Eh bien, oui, pour le revendre, c'est du brocantage et vous n'avez pas le droit de faire du brocantage.

GARANCIER, suivant sa pensée

D'ailleurs, Monsieur, je n'ai pas d'ennemis, moi. À qui voulez-vous que je donne des coups de poignard ?

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

On ne vous dit pas que vous avez acheté ce poignard pour commettre un crime.

GARANCIER, joignant les mains

Oh ! Non, monsieur, moi qui n'ai jamais eu le courage de tuer un lapin ; nous élevons des lapins, c'est ma femme qui les tue ; ne me condamnez pas, je suis innocent, je n'en veux à personne et personne ne m'en veut.

Lisant un papier.

« Je certifie que le sieur Garancier est un homme très doux, ne cherchant jamais querelle à personne et incapable de commettre un assassinat... »

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Je désespère de vous faire comprendre ce dont il s'agit ; il faut une autorisation pour exercer le brocantage ; prenez une autorisation et achetez ce que vous voudrez.

GARANCIER

Des poignards ! C'est le premier et le dernier, je vous en fais mon serment que dehors en avant je ne veux plus en entendre parler ; c'est la première fois qu'on m'accuse, moi, Garancier ; jamais, au grand jamais, on ne m'a soupçonné de mal.

Le tribunal le condamne à vingt francs d'amende.

GARANCIER, tremblant

Vingt ans ! Vingt ans !

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vingt_francs ; allez-vous-en.

GARANCIER, riant et pleurant à la fois

Hein.... quoi ? Vingt_francs ! V'là tout ?

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Oui, voilà tout ; retirez-vous et prenez une autorisation.

Garancier sort ahuri, ricanant et l'oeil égaré, comme un homme ivre.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica