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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Un Enfant Dérangé.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 5 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • LE PRÉSIDENT
  • ADOLPHE
  • LA MÈRE BRÉCHOT
  • LE TÉMOIN

UN ENFANT DÉRANGÉ.

LE NARRATEUR

Si la manne dont les Hébreux se nourrirent dans le désert eût été semblable à celle qui est aujourd'hui l'une des branches importantes du commerce de droguerie, les malheureux auraient inauguré singulièrement leur entrée sur la terre, de Chanaan, à en juger par le jeune Bréchot, qui a fait usage de cette substance pendant une quinzaine de jours seulement.

Un droguiste, entendu, déclare que dans cet espace de temps Bréchot lui a volé au moins 12_livres de manne, dans des tonnes placées sous un hangar, au fond de la cour de sa maison, laquelle a pour locataires Madame_Bréchot et son fils Adolphe.

La brave dame, naturellement, vient demander au tribunal, de lui rendre son héritier : Voyez-vous, messieurs, dit-elle, c'est un garçon plein de bonnes qualités, gentil comme tout, mais d'une gourmandise qui lui fera bien du tort quand il sera à son à-part. Je lui dis ça sans détours, devant vous, pour à seule fin que vous le voyiez rougir.

Adolphe fond en larmes.

Ah ! Quand tu pleureras, c'est pas ça qui rendra la manne au Monsieur, que tu lui as volée, gouliaffre ! Sans coeur ! En voilà-ti pourtant un joli régal, de manger les purgations du monde !

Avec sévérité :

Quand on veut manger des purgations ou autre chose, on en achète, Monsieur !

Rires dans l'auditoire.

ADOLPHE, sanglotant

J'avais pas.... aaas.... d'argent.

LA MÈRE BRÉCHOT

T'as les 40_sous que ton oncle t'a donnés ; c'est la vérité que je te les aurais pas laissé prendre pour acheter de la manne ; mais si j'aurais su que tu aurais voulu en voler, j'aurais encore mieux préféré que tu en dépenses là dedans que de me couvrir de déshonneur, ainsi que ton oncle et ton parrain.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Nous allons entendre le témoin, allez vous asseoir.

Le témoin s'avance.

LA MÈRE BRÉCHOT

Aussi c'est bien imprudent à un homme instruit comme Monsieur, qui est droguiste, de laisser des friandises dans une cour.

Rires.

À même un tonneau défoncé, à la portée des enfants.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Allez vous asseoir, Madame.

LE TÉMOIN

De la manne, vous appelez cela des friandises ? Est-ce que je pouvais supposer...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Levez la main.

LA MÈRE BRÉCHOT, revenant

Chacun son goût ; le goût de c't'enfant-là c'est d'aimer tout...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Allez vous asseoir.

Le témoin dépose du fait que l'on sait.

LA MÈRE BRÉCHOT

Demandez à Monsieur si je l'ai payé.

LE TÉMOIN

En effet, Madame m'a indemnisé.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Enfin, Madame_Bréchot, vous réclamez votre fils et vous vous engagez à le surveiller ?

LA MÈRE BRÉCHOT

Ah ! Seigneur, les jours, les nuits, je ne ferai que ça.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Il est en apprentissage ?

LA MÈRE BRÉCHOT

Oh ! Je crois bien ; il travaille avec moi.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Avec vous ? De quelle profession ?

LA MÈRE BRÉCHOT

Dans les visières.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Dans quoi ?

LA MÈRE BRÉCHOT

Les visières de casquettes.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Est-il travailleur ?

LA MÈRE BRÉCHOT

Oh ! Comme un petit cheval. Cependant ça m'étonnait tant de le voir quitter à chaque instant son travail, des dix ou douze fois par jour, que je me disais : « Est-ce qu'il se dérangerait ? »

Rires.

Et une figure fatiguée !... Je ne me doutais pas de ce que c'était.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Enfin le tribunal va vous le rendre ; mais surveillez-le mieux.

LA MÈRE BRÉCHOT

Je vous dis : c'est un enfant qui n'a qu'un défaut, qu'il ne faut rien lui laisser sous la main de ce qui se mange.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

C'est entendu.

LA MÈRE BRÉCHOT

Si je vous disais que quand je suis malade, il m'avale mes...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Mais, Madame, taisez-vous donc !

Le tribunal délibère.

LA MÈRE BRÉCHOT

Mes médecines ; il mange le mou du chat, le colifichet du serin, les carottes crues...

Le tribunal ordonne que le jeune Bréchot sera rendu à sa mère.

LA MÈRE BRÉCHOT, les mains jointes

Grâce ! Messieurs, grâce !

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Mais votre fils est acquitté, Madame ; retirez-vous et allez le chercher demain matin.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica