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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Une Date Néfaste.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 3 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • LE PRÉSIDENT
  • LE PRÉVENU

UNE DATE NÉFASTE.

LE NARRATEUR

Sous prétexte que nous sommes en thermidor, l'an 88ème_de_la_République_française, on croit devoir rire de superstitions attachées à certains jours et à certaines dates ; on a bien tort. On cite des esprits forts qui ont payé cher leur incrédulité à cet égard. Ainsi, par exemple, ce bohème qui, ayant donné un acompte à son tailleur, le vendredi, a fini par le payer complètement ; et, depuis ce jour, il n'a pas cessé de dire : « C'est bien fait pour moi, ça m'apprendra à faire le matin. »

Voilà aujourd'hui, devant la police_correctionnelle, un gaillard qui, lui, ne fait pas le matin. Il ne croit peut-être à rien du tout, mais il croit aux époques néfastes.

Comment vous nommez-vous ? lui demande Monsieur_le_Président.

LE PRÉVENU

Un vendredi_13, je suis sûr de mon affaire.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Comment vous nommez-vous ?

LE PRÉVENU

Pochon. Être jugé un vendredi_13, c'est de mes chances.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous êtes prévenu de coups, et blessures sur la personne de votre femme.

LE PRÉVENU

Pourquoi qu'elle n'est pas venue me dire ça ici ?

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Elle a été citée.

LE PRÉVENU

À la maison !... Elle n'y aborde pas quand j'y suis ; pensez, à présent qu'elle sait que je suis arrêté, si elle y met le pied. Elle m'a fait arrêter pour pouvoir nocer à son aise ; d'ailleurs, quand même elle aurait reçu la citation, elle ne viendrait pas ; elle sait bien que, si je me suis fichu en colère, c'est parce que je sais qu'il y a un garçon boulanger, que, si je n'avais pas l'oeil, j'y serais en plein...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Enfin vous l'avez frappée ?

LE PRÉVENU

Je viens de vous expliquer ce qui en est ; mais comme c'est le vendredi_13, je suis sûr de mon affaire, vous allez me condamner. Tenez, l'idée m'en revient, c'est un vendredi que la chose est arrivée : ça m'apprendra à battre ma femme le vendredi.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous reconnaissez donc l'avoir battue ?

LE PRÉVENU

Elle voulait sortir sans me dire pourquoi ; alors je regarde à travers le carreau, et je vois le garçon boulanger dans la rue, dont qu'il l'attendait et que c'était convenu ; c'est delà que je lui ai arraché la main de sur la serrure et que je l'ai attirée pour la faire rester ; là-dessus elle a tombé et m'a mordu à la jambe, je me suis rebiffé.

Les témoins, entendus,déclarent que le prévenu est un brave homme, qui aime beaucoup sa femme et lui fait des scènes de jalousie peut-être justifiées.

LE PRÉVENU

Peut-être ! J'espère que ce n'est que peut-être, car, ayant l'oeil au guet, tant que j'ai été là n'y a pas eu moyen ; je ne lui reproche que le boulanger, un bel homme, je ne dis pas, mais bête comme un panier.

Le tribunal acquitte le prévenu.

LE PRÉVENU

Je m'y attendais !... Un vendredi et un 13.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Vous êtes acquitté.

LE PRÉVENU

Je suis acquitté ? Ah !... Ça m'étonne. Mais, voulez-vous que je vous dise ?... Je vas rentrer chez moi et y trouver le boulanger avec ma femme : un vendredi_13, je suis sûr de mon affaire.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica