Saynète en prose
Une Fête de Famille.
Personnages
- LE NARRATEUR
- LE PRÉSIDENT
- PAGEON
- LA FEMME PAGEON
- BUREAU
- LA FEMME BUREAU
- DROUILLOT
- LA FEMME DROUILLOT
UNE FÊTE DE FAMILLE.
LE NARRATEUR
La fête de Pageon a commencé, comme toutes les fêtes, par des bouquets, des embrassades, des compliments et des santés portées le verre en main ; elle s'est terminée de la façon qu'on va connaître : Deux ménages, le ménage_Bureau et le ménage_Drouillot, viennent s'asseoir au banc des prévenus. Le ménage_Pageon va s'asseoir au banc de la partie civile.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT, à Pageon
Vous autorisez votre femme à porter plainte ?
PAGEON
Comme ayant reçu un morceau de tarte à la frangipane en pleine figure, et son bonnet déchiré.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Enfin, vous l'autorisez ?
PAGEON
Des deux mains.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Combien demandez-vous de dommages_et_intérêts ?
PAGEON
On m'a dit de demander cinq_cents_francs pour en avoir vint-cinq.
Rires.
Je demande cinq_cent_francs.
LA FEMME PAGEON, à demi-voix
Imbécile !
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Dites ce dont vous vous plaignez.
PAGEON
Étant le jour de ma fête, nous avions invité Monsieur et Madame_Bureau, ainsi que le sieur_Drouillot et son épouse, et d'autres amis qui se sont contentés de s'enivrer,mais qui se sont maintenus en gens distingués, tandis que le sieur_Bureau et sa femme ; ainsi que le sieur_Drouillot et la sienne, se sont conduits comme des gens de la classe la plus inférieure ; d'abord, c'est Monsieur_Drouillot qui, étant en ribote, commence par prendre des libertés avec mon épouse, que là-dessus voilà sa femme qui se met à faire une scène de jalousie à la mienne, qui lui répond : « Il en a fait bien plus avec mam_Bureau, que vous ne dites rien. » Là-dessus, v'là mam_Bureau qui entreprend ma femme, dont moi je prends, son parti. Voyant ça, _Bureau prend, le parti de sa femme, que, pour lors, les voilà tous les quatre contre nous, des gens que nous avions invités, Monsieur, dont j'avais fait des frais de vin, de gâteaux et de liqueurs, jusqu'à de la chartreuse et de l'anisette pour les dames qui n'aiment pas le fort...
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Voyons, quels coups avez-vous reçus ?
PAGEON
Ça a commencé par Bureau, qui m'a envoyé une bouteille à la tête, dont je me suis effacé, et que la bouteille a été casser un pot à l'eau et une cuvette de quarante-cinq_sous ; ma femme, là-dessus, lui repasse une gifle ; mam_Bureau lui arrache son bonnet ; moi, j'veux me défendre contre Bureau ; j'attrape Drouillot par mégarde, qui m'envoie un coup de chandelier ; ma femme va pour sauter sur lui, mais la sienne envoie, à la mienne un morceau de tarte qui lui bouche tout le visage, et elle lu arrache son bonnet ; si bien que nous voilà tous les six que nous sautons les uns sur les autres ; on renverse la table, v'là les assiettes, les verres, les bouteilles qui tombent, patatras ! Et nous par-dessus, les jambes en l'air, enfin une orgie.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
On s'amuse singulièrement à votre fête.
PAGEON
Avec des gens pareils, comment voulez-vous ? Les autres, voyez, ils se s'ont contentés de s'endormir ; ils ont tombé avec la table, et ils sont restés par terre sans rien dire.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Asseyez-vous. Bureau, qu'avez-vous à dire ?
BUREAU
Mais, vous voyez, le sieur_Pageon vous à dit la chose, nous nous sommes attrapés tous, on ne sait pas qui est-ce qui a commencé.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Et vous, Drouillot ?
DROUILLOT
Moi ? Si jamais je ressouhaite la fête au sieur_Pageon, il fera chaud ; comment ! Il nous invite, et on se fiche des peignées chez lui, que toute la maison en était eu l'air ; est-ce que je sais seulement comment c'est venu ? Nous étions tous en ribote ; on s'était attrapé, c'est bien, le lendemain : on n'y pense plus ; et pas du tout, il s'en va chez le commissaire, et nous voilà ici, moi que je suis pressé, que j'ai quatorze, grosses_de_procédés à livrer à un cafetier, c'est dégoûtant.
Grosse : quantité de douze douzaines.
LA FEMME DROUILLOT
Et ils nous demandent des dommages_et_intérêts pour payer leur tarte : et leur vin, qu'ils peuvent bien les garder une autre fois.
LA FEMME BUREAU
Ah ! Voui !... Et se souhaiter leur fête sans nous ; merci, c'est du propre.
LA FEMME PAGEON
Vous n'avez pas besoin de le dire, mam_Bureau.
Le tribunal, sur l'avis du ministère public, a renvoyé, les prévenus de la plainte et condamné la partie civile aux dépens.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica