Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Une Fête de Famille.

Jules Moinaux· imprimée en 1881· 8 personnages

Personnages

  • LE NARRATEUR
  • LE PRÉSIDENT
  • PAGEON
  • LA FEMME PAGEON
  • BUREAU
  • LA FEMME BUREAU
  • DROUILLOT
  • LA FEMME DROUILLOT

UNE FÊTE DE FAMILLE.

LE NARRATEUR

La fête de Pageon a commencé, comme toutes les fêtes, par des bouquets, des embrassades, des compliments et des santés portées le verre en main ; elle s'est terminée de la façon qu'on va connaître : Deux ménages, le ménage_Bureau et le ménage_Drouillot, viennent s'asseoir au banc des prévenus. Le ménage_Pageon va s'asseoir au banc de la partie civile.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, à Pageon

Vous autorisez votre femme à porter plainte ?

PAGEON

Comme ayant reçu un morceau de tarte à la frangipane en pleine figure, et son bonnet déchiré.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Enfin, vous l'autorisez ?

PAGEON

Des deux mains.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Combien demandez-vous de dommages_et_intérêts ?

PAGEON

On m'a dit de demander cinq_cents_francs pour en avoir vint-cinq.

Rires.

Je demande cinq_cent_francs.

LA FEMME PAGEON, à demi-voix

Imbécile !

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Dites ce dont vous vous plaignez.

PAGEON

Étant le jour de ma fête, nous avions invité Monsieur et Madame_Bureau, ainsi que le sieur_Drouillot et son épouse, et d'autres amis qui se sont contentés de s'enivrer,mais qui se sont maintenus en gens distingués, tandis que le sieur_Bureau et sa femme ; ainsi que le sieur_Drouillot et la sienne, se sont conduits comme des gens de la classe la plus inférieure ; d'abord, c'est Monsieur_Drouillot qui, étant en ribote, commence par prendre des libertés avec mon épouse, que là-dessus voilà sa femme qui se met à faire une scène de jalousie à la mienne, qui lui répond : « Il en a fait bien plus avec mam_Bureau, que vous ne dites rien. » Là-dessus, v'là mam_Bureau qui entreprend ma femme, dont moi je prends, son parti. Voyant ça, _Bureau prend, le parti de sa femme, que, pour lors, les voilà tous les quatre contre nous, des gens que nous avions invités, Monsieur, dont j'avais fait des frais de vin, de gâteaux et de liqueurs, jusqu'à de la chartreuse et de l'anisette pour les dames qui n'aiment pas le fort...

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Voyons, quels coups avez-vous reçus ?

PAGEON

Ça a commencé par Bureau, qui m'a envoyé une bouteille à la tête, dont je me suis effacé, et que la bouteille a été casser un pot à l'eau et une cuvette de quarante-cinq_sous ; ma femme, là-dessus, lui repasse une gifle ; mam_Bureau lui arrache son bonnet ; moi, j'veux me défendre contre Bureau ; j'attrape Drouillot par mégarde, qui m'envoie un coup de chandelier ; ma femme va pour sauter sur lui, mais la sienne envoie, à la mienne un morceau de tarte qui lui bouche tout le visage, et elle lu arrache son bonnet ; si bien que nous voilà tous les six que nous sautons les uns sur les autres ; on renverse la table, v'là les assiettes, les verres, les bouteilles qui tombent, patatras ! Et nous par-dessus, les jambes en l'air, enfin une orgie.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

On s'amuse singulièrement à votre fête.

PAGEON

Avec des gens pareils, comment voulez-vous ? Les autres, voyez, ils se s'ont contentés de s'endormir ; ils ont tombé avec la table, et ils sont restés par terre sans rien dire.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Asseyez-vous. Bureau, qu'avez-vous à dire ?

BUREAU

Mais, vous voyez, le sieur_Pageon vous à dit la chose, nous nous sommes attrapés tous, on ne sait pas qui est-ce qui a commencé.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Et vous, Drouillot ?

DROUILLOT

Moi ? Si jamais je ressouhaite la fête au sieur_Pageon, il fera chaud ; comment ! Il nous invite, et on se fiche des peignées chez lui, que toute la maison en était eu l'air ; est-ce que je sais seulement comment c'est venu ? Nous étions tous en ribote ; on s'était attrapé, c'est bien, le lendemain : on n'y pense plus ; et pas du tout, il s'en va chez le commissaire, et nous voilà ici, moi que je suis pressé, que j'ai quatorze, grosses_de_procédés à livrer à un cafetier, c'est dégoûtant.

Grosse : quantité de douze douzaines.

LA FEMME DROUILLOT

Et ils nous demandent des dommages_et_intérêts pour payer leur tarte : et leur vin, qu'ils peuvent bien les garder une autre fois.

LA FEMME BUREAU

Ah ! Voui !... Et se souhaiter leur fête sans nous ; merci, c'est du propre.

LA FEMME PAGEON

Vous n'avez pas besoin de le dire, mam_Bureau.

Le tribunal, sur l'avis du ministère public, a renvoyé, les prévenus de la plainte et condamné la partie civile aux dépens.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica