Proverbe en prose· Les Jeux de la Petite Thalie
La Comédie
Personnages
- MONSIEUR ROZELLY, comédien, faisant les rôles de Roi et de Paysan
- MONSIEUR DORVAL, comédien, faisant les rôles de Valet
- LE PETIT ROZELLY, fils, enfant de sept ans
- LE PETIT DORVAL, fils, enfant de sept ans
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.
Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !
Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.
Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.
Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.
Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.
Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.
Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.
En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.
Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.
Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.
Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.
C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.
On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.
Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.
D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.
LA COMÉDIE.
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Rozelly, Monsieur Dorval, en Habit de Ville.
MONSIEUR ROZELLY, quittant son Habit de Roi, pour prendre un habit de Paysan, pour jouer dans la petite pièce
Eh bien ! Mon cher Dorval, voilà donc nos deux petits marmousets revenus de leur pension de Village : ils ont l'air bien brut, bien paysan, pour des enfants de sept ans.
MONSIEUR DORVAL
Oui, mais ils sont sorts et robustes pour leur âge, et cela fera des hommes ; voilà tout ce que je voulais et toi aussi, en les faisant élever au Village ; ainsi jusqu'à présent nous avons réussi.
MONSIEUR ROZELLY
Soit, mais maintenant je vais garder le mien avec moi, et l'élever à ma mode ; son éducation fera mes plaisirs.
MONSIEUR DORVAL
Tu ne vas pas le mettre là en trop bonne école : mon cher ami, ne nous flattons point, notre état de comédien ne prête point du tout à l'éducation d'un enfant, quand on veut en faire autre chose.
MONSIEUR ROZELLY
Pourquoi donc ? Sans vouloir en faire un comédien, ne puis-je pas lui apprendre à bien lire, à déclamer, talent qui mène à l'amour des Belles-Lettres, qui au moins développe l'esprit ; s'il aime le travail, on lui obtient un emploi, et il est comme tout le monde par la suite.
MONSIEUR DORVAL
Oui, mais cette vie libre par où nous commençons dans notre jeunesse, pour peu que l'exemple nous y engage ; la débauche d'esprit que le Théâtre inspire, et qui dégoute de toute application sérieuse ; ne crains-tu pas cela pour ton fils, en le gardant auprès de toi ? D'ailleurs l'état de Comédien est regardé d'un oeil si défa vorable.. .
MONSIEUR ROZELLY
Mais point du tout, tu me parles là de la vie et de l'état des comédiens de Province, encore il y a longtemps ; aujourd'hui à Paris et dans les grandes Villes, nous vivons assez honnêtement ; nos moeurs sont si corrigées, que nous nous sommes attiré un certain degré d'estime que le talent rend intéressant ; nous nous marions à présent de bonne heure et en vrai mariage ; nos actrices ne nous épousent que pour devenir sages et nous le rendre ; nous soutenons nos pères, nos mères, nos parents, quand ils ont besoin de nos secours, avec une humanité et une tendresse exemplaire ; cela nous fait estimer, et du reste nous vivons comme tous les honnêtes gens.
MONSIEUR DORVAL
Tu diras tout ce que tu voudras, il y a un certain préjugé contre notre état, que nous ne pouvons qu'endormir dans les esprits, mais qui se réveille et reprend toute sa force au moindre moment d'humiliation qu'on veut nous faire essuyer ; tout cela n'est point fait pour élever l'âme d'un enfant ; et quand un enfant apprend que son père à un état qui ne le fait point estimer, il y a bien à craindre qu'il ne se mette de la partie ; voilà l'humanité ; voilà pourquoi, moi, je ne veux pas que mon fils reste encore chez moi vingt-quatre heures, et je prends des moyens pour lui cacher mon état, que je quitterai, si je peux, quand il sera dans l'âge de s'en humilier par réflexion.
MONSIEUR ROZELLY
Tu t'y prends bien pour cela ; n'était-il pas hier à la Comédie ? Il t'a vu jouer, et il saura aisément que tu es comédien.
MONSIEUR DORVAL
Bon, il ne connaît rien de nos usages ; je lui ai fait accroire pour cette seule fois ce que j'ai voulu : d'ailleurs je n'ai pas pu refuser cela à sa mère ; j'espère au reste qu'il n'y aura rien entendu ; à son âge, les enfants sont si bornés...
MONSIEUR ROZELLY
Tu y seras attrapé, prends-y garde ; les enfants sont plus pénétrants qu'on ne pense, ils tiennent leur petit Conseil à part, et tirent souvent de tout ce qu'ils voient faire et dire, des conséquences qui nous surprendraient, si nous pouvions voir tout ce qui se passe en eux : voilà sur quoi presque tous les pères et mères se trompent, en élevant leurs enfants dans le Monde : le mien vient de me voir jouer le rôle de Roi, je suis curieux de savoir l'impression que cela lui a pu faire.
MONSIEUR DORVAL
Oh ! Pour le mien, il ne pourra pas tirer vanité du rôle de Valet qu'il m'a vu jouer hier, aussi il m'a fait sur cela des questions assez plaisantes, dont je me suis tiré adroitement ; il croie que ce n'est que pour mon plaisir que je me suis prêté à faire ce personnage.
MONSIEUR ROZELLY
Oh ! Pour le mien, j'ai bien peur pour cette seule fois qu'il m'a vu représenter un Roi, de ne pouvoir pas lui persuader sur cela ce que je voudrai ; où sont-ils tous les deux ?
MONSIEUR DORVAL, ouvre la porte
Dans le corridor, je crois, qui jouent ensemble.
SCÈNE II. LES ACTEURS PRÉCÉDENS, LE PETIT DORVAL.
MONSIEUR DORVAL, à son fils
Ah ! Te voilà tout seul, où est donc ton petit camarade ?
LE PETIT DORVAL, pleurant
Il est là, dans le corridor.
MONSIEUR ROZELLY, au petit Dorval
Mais, qu'a-t-il donc ? Il semble qu'il pleure.
LE PETIT DORVAL
Oh ! Monsieur, oui, c'est que le petit Rozelly m'a dit tout plein de sottises ; il ne veut plus jouer avec moi, il est fier, il me rebute, il me donne des coups, et me traite comme un polisson, comme un enfant des rues.
MONSIEUR ROZELLY
Eh ! Bon Dieu, pourquoi cela ? Vous étiez si bons amis à votre pension, encore hier quand vous êtes arrivés, encore ce matin.
LE PETIT ROZELLY
Oh ! Si vous saviez ce qu'il dit de vous, mon Papa, vous seriez fâché, je vous assure.
MONSIEUR DORVAL
Et qu'est-ce qu'il dit de moi ?
LE PETIT DORVAL
Dame, il dit que vous n'êtes qu'un laquais, qu'il l'a bien vu hier devant tout le monde, et qu'aujourd'hui qu'il a vu que son père est un Roi, un Seigneur de grande qualité, il ne veut plus jouer avec moi, parce que le fils d'un Roi n'est pas fait pour aller avec le fils d'un domestique, ni pour jouer avec lui.
MONSIEUR ROZELLY
Oh ! La bonne histoire ! Et ce n'est donc que de tout-à-l'heure qu'il t'a traité si mal ?
LE PETIT DORVAL
C'est un peu depuis hier qu'il a vu mon Papa habillé en Laquais dans la grande Maison d'en-bas où il y avait tant de monde ; mais il a fait encore bien pis tout-à-l'heure, que nous sommes revenus de vous voir être Roi.
MONSIEUR DORVAL à Monsieur Rozelly
Cela est trop plaisant, ton fils a pris nos rôles à la lettre, et nous croit sérieusement être ce que nous représentons.
MONSIEUR ROZELLY
Les drôles d'enfants !
MONSIEUR DORVAL, à son fils
Mais toi, qu'as-tu répondu à tout ce qu'il t'a dit ?
LE PETIT DORVAL
Moi, j'ai répondu que si vous étiez laquais dans ce moment-là, ce n'était que pour rire et pour vous amuser, mais que cela ne durait pas toujours.
MONSIEUR ROZELLY
Et lui, qu'a-t'il dit à cela ?
LE PETIT DORVAL
Il a dit à cela que l'on n'était pas Laquais devant tant de monde pour rire, qu'il falloit que cela fût vrai, comme il était vrai que son père venait d'être Roi, et que tout le monde n'était rassemblé que comme on fait quand on veut voir le Roi.
MONSIEUR ROZELLY, à Monsieur Dorval
Le voici, laissez-moi faire, je m'en vais bien le corriger de sa petite vanité, peste elle va grand train ; mais il va bien en rabattre, et mon habit de paysan dans lequel il va me voir jouer, va dissiper toutes ses petites idées folles...
SCÈNE III. Les acteurs précédents, Le Petit Rozelly.
MONSIEUR ROZELLY, à son fils
Qu'est-ce donc, Monsieur, j'apprends de vous de jolies choses ; pourquoi, s'il vous plaît, maltraitez-vous votre petit ami Dorval ? Hen ?
LE PETIT ROZELLY
Je ne lui ai pas fait grand mal... Mais enfin... Mais comme vous voilà donc, mon Papa, je ne vous reconnais plus, qu'est-ce que cela veut donc dire ?
MONSIEUR ROZELLY
Cela veut dire, Monsieur, que j'étais Roi tout-à-l'heure, et que je ne suis plus à présent qu'un simple villageois, un paysan ; et voilà comme tout change dans la vie.
LE PETIT ROZELLY
Allons donc, mon Papa, vous voulez rire ; un Roi ne devient pas comme ça tout d'un coup paysan ?
MONSIEUR ROZELLY
Cela est pourtant vrai, je ne suis plus qu'un paysan ; ainsi l'orgueil que vous avez pris de m'avoir vu Roi, doit vous quitter entièrement.
LE PETIT ROZELLY. (Impromptu)
Mais vous n'allez pas paraître là-bas, comma cela devant tout ce monde ; pourquoi cesser d'être Roi ? C'est si beau ! Tant de grands soldats à votre suite... J'étais si content !... Vous aviez si bonne mine !... Allons, vous vous êtes mis comme ça pour vous moquer de moi, n'est-ce pas ?
MONSIEUR ROZELLY, à son fils
Je vous le dirai quand nous remonterons ; voilà l'heure, venez avec moi, et vous aller voir si je ne suis pas devenu paysan tout de bon, venez.
Il le prend par la main.
LE PETIT ROZELLY
Non, mon Papa, n'allez pas là-bas comme çà ; il y a trop de monde, on se moquera de vous.
MONSIEUR ROZELLY
Oh ! Il faut que j'y aille absolument ; je suis las d'être Roi, c'est un métier fatiguant ; tu as vu combien il a fallu que je me fâche, que je crie contre mes Ministres, contre mes Généraux : le métier de paysan est plus tranquille, et m'amuse davantage.
LE PETIT ROZELLY. (Impromptu)
Fi donc, mon Papa, soyez Roi toujours ; eh ! je vous en prie.
MONSIEUR ROZELLY
C'est votre goût, mais ce n'est pas le mien ; allons descendons vite, et vous, Dorval, causez avec votre petit bonhomme, je remonte dans l'instant, ma paysannerie ne sera pas longue.
LE PETIT ROZELLY
Ah ! Tant mieux, et vous redeviendrez Roi, n'est-ce pas ?
MONSIEUR ROZELLY
Nous verrons, peut-être bien demain.
Il sort avec son fils.
SCÈNE IV. Monsieur Dorval, Son fils.
MONSIEUR DORVAL
Eh bien ! Mon ami, qu'est-ce que tu dis à cela ?
LE PETIT DORVAL
Oh ! Je dis, mon Papa, que je ne sais que dire : mais vous, est-ce que vous serez laquais toujours, toujours ?
MONSIEUR DORVAL
Oui, mon ami ; que veux-tu ? C'est mon état ; mais tout laquais que je suis, on peut être honnête homme dans cet état, et un honnête homme n'est méprisable dans aucun état ; d'ailleurs je ne suis pas toujours laquais, comme tu vois ; je suis mis en Monsieur comme un autre, la plus grande partie du jour.
LE PETIT DORVAL
Oui... Mais... Je n'entends rien à tout cela. Vous voilà un Monsieur à présent ici, et à votre maison où il n'y a pas grand monde, et vous êtes laquais quand il y a bien des personnes qui vous regardent ; cela me chagrine, et ça fait que le petit Rozelly se moque de moi, et me dit des sottises.
MONSIEUR DORVAL
Oh bien ! Quand il va remonter, tu pourras lui dire aussi qu'il n'est que le fils d'un paysan.
LE PETIT DORVAL
Oui, mais son père a été roi avant et longtemps ; si ce n'est que pour rire qu'il s'est mis en paysan, et qu'il redevienne roi demain, comme il le dit... Et puis d'autres jours, et que vous soyez laquais tout de bon tous les jours, je serai dans le cas d'être... Tenez, mon Papa, il y a quelque chose là-dessous que je n'entends pas du tout.
MONSIEUR DORVAL
Je vais te l'expliquer : en changeant d'habits en très peu de temps, Rozelly, moi, et beaucoup d'autres que tu as vu avec nous, nous représentons aux hommes, pour les instruire, tous les changements d'états et de fortune qui peuvent arriver pendant la vie de ces mêmes hommes ; cela leur fait faire des réflexions sur l'incertitude des choses humaines, et ils viennent nous voir en grand nombre, pour profiter des bonnes leçons que nous leur donnons, dans ces différents états que nous prenons d'un jour à l'autre.
LE PETIT DORVAL
Je commence à comprendre... Vous n'êtes donc pas véritablement ni rois, ni laquais, ni paysans ?
MONSIEUR DORVAL
Non ; nous sommes payés par le Roi, pour représenter à ses sujets, comme je te le dis, sous différentes formes, sous différents caractères et sous différents habits, tous les ridicules, tous les vices et toutes les mauvaises actions, afin d'en détourner, d'en dégouter ces mêmes hommes, et toutes les bonnes, pour les engager à les imiter.
LE PETIT DORVAL
Oh mais ! C'est un emploi bien beau et bien amusant ; et dites-moi, mon Papa, ainsi le petit Rozelly n'est donc pas plus que moi, quoique son père fasse le Roi, et que vous ne représentiez qu'un laquais ?
MONSIEUR DORVAL
Non, mon ami ; si même j'avais plus de talent à représenter un laquais, qu'il n'en a à représenter un roi, je serais plus considéré, et j'en tirerais plus de profit.
LE PETIT DORVAL
J'entends ; oh bien ! moi, je crois que j'aurois des dispositions à être Roi.
MONSIEUR DORVAL
Si tu m'entends, il ne faut pas dire que tu aurais des dispositions à être roi, mais que tu aurais des dispositions à faire le rôle de roi.
LE PETIT DORVAL
À faire le rôle de roi... Oui, oui, c'est ce que je voulais dire ; oh ! Me voilà au fait, et je vais bien me moquer de la fierté de Rozelly ; son père va revenir de faire le rôle de paysan, eh bien ! Il n'y a pas là de quoi se croire plus gros seigneur que moi, n'est-ce pas ?
MONSIEUR DORVAL
T'y voilà, mais Monsieur Rozelly a fini son rôle, je les entends qu'ils remontent.
LE PETIT DORVAL
Oh ! À présent, si le petit Rozelly me traite comme un fils de laquais, moi je le traiterai comme un fils de paysan.
SCÈNE V. Les acteurs précédents, Monsieur Rozelly, Le Petit Rozelly.
MONSIEUR ROZELLY, qui a entendu les derniers mots du petit Dorval
Et tu auras raison, mon petit ami ; allons, embrassez-vous maintenant, car, mes chers enfants, vous n'êtes pas plus fils de rois, de paysans et de laquais, l'un que l'autre.
MONSIEUR DORVAL, à Monsieur Rozelly
J'ai mis le mien au fait, sans lui donner mauvaise idée de mon état.
MONSIEUR ROZELLY, à Monsieur Dorval
J'en ai fait autant au mien, et son orgueil vient d'être réduit en poudre.
À son fils.
Eh bien, Monsieur, traiterez-vous encore avec hauteur le petit Dorval ?
LE PETIT ROZELLY. (Impromptu)
Non, mon Papa ; je vois bien que ce ne sont que des manières de rois, de laquais et de paysans, que vous faites pour attirer du monde, et comme vous m'avez dit, pour leur apprendre de bonnes choses en les amusant, mais que tout cela n'est pas vrai. Allons, Dorval, nous sommes toujours camarades.
MONSIEUR DORVAL
Fort bien, mon ami, mais tu nous a fait voir que l'orgueil se fourre partout, qu'il va grand train quand il n'est pas réprimé promptement, et que chez les hommes à tout âge...
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica