Proverbe en prose· Les Jeux de la Petite Thalie
Les Deux Médecines
Personnages
- MADAME DUSAULT, veuve riche
- LE PETIT DUSAULT, enfant de Madame Dusault, âgé de huit ans
- LA PETITE DUSAULT, enfant de Madame Dusault, âgés à neuf ans
- MADEMOISELLE DUBOIS, gouvernante des deux enfants
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.
Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !
Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.
Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.
Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.
Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.
Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.
Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.
En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.
Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.
Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.
Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.
C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.
On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.
Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.
D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.
LES DEUX MÉDECINES
SCÈNE PREMIÈRE. Mademoiselle Dubois, et les deux enfants dormants chacun dans son Lit, enfermé dans ses rideaux.
MADEMOISELLE DUBOIS tenant une Médecine prête à être prise
Commençons parle plus raisonnable, c'est le frère, du moins suivant ce qu'il a dit hier à sa maman, qu'il prendrait sa médecine comme on boit un verre de limonade : nous allons voir.
Elle tire les rideaux du lit, et appelle à voix basse.
Dusault, Dusault ; allons, voilà votre médecine.
LE PETIT DUSAULT, se réveille
Ma médecine ? Allons, ma bonne, me voilà tout prêt.
Il se met sur son séant avec vivacité.
MADEMOISELLE DUBOIS
Mon petit ami, vous l'allez donc prendre comme un grand garçon ? Tenez, voilà un petit morceau de pâte d'abricot que je vous donnerai après, pour vous en ôter le goût.
LE PETIT DUSAULT
Ma Bonne, vous savez bien que Maman m'a promis un beau Noeud-d'Épée d'argent, si je prenais ma médecine joliment, ainsi vous lui direz comme vous allez me la voir prendre : donnez.
Noeud d'épée : Rosette de ruban dont on orne la poignée d'une épée. [L]
MADEMOISELLE DUBOIS
La voilà, tenez bien, et prenez garde à répandre.
LE PETIT DUSAULT, prend le gobelet. (Impromptu)
N'ayez pas peur, ma Bonne, je n'en répandrai pas une goutte...
Il avale la Médecine.
Voilà qui est fait. Eh bien ! Ma Bonne, n'ai-je pas bien mérité le Noeud-d'Épée ?
Il mange la pâte d'abricot.
MADEMOISELLE DUBOIS
Oh ! Sûrement, et je le dirai à votre Maman, aussitôt qu'elle sera levée.
LE PETIT DUSAULT (Impromptu)
Les enfants font cinquante simagrées quand il faut prendre une médecine, parce qu'ils ne se font pas une raison que cela est nécessaire à leur santé, et puis ils la flairent, et puis ils la goutent, et puis ils ne peuvent plus la prendre, et puis on les gronde au lieu de leur donner des Noeuds-d'Épée, et c'est bienfait, n'est-ce pas ma bonne ?
Simagrée : Manières qu'on affecte pour duper ou faire illusion.
MADEMOISELLE DUBOIS
Vous avez raison.
LE PETIT DUSAULT (Impromptu)
Voilà, je gage, comme ma soeur va faire, car elle disait hier au soir qu'elle ne pourrait jamais la prendre ; elle pleurait d'avance ; mon_Dieu ! Comme elle a fait l'enfant, ma Bonne ! Maman lui a aussi promis un éventail, si elle prenait bien sa médecine.
MADEMOISELLE DUBOIS
Oui, mais j'ai bien peur qu'elle ne le gagne pas, car je serai obligée de dire la vérité.
LE PETIT DUSAULT
Savez-vous ce qu'il faut faire, pour l'engager à prendre sa médecine sans faire de façon ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Non : qu'est-ce qu'il faut faire ?
LE PETIT DUSAULT. (Impromptu.)
Il faut lui dire que j'ai fait beaucoup de grimaces, beaucoup de façons pour prendre la mienne, malgré l'air résolu que j'avais hier au soir, quand Maman nous en a parlé ; cela piquera ma soeur ; elle veut passer pour mieux faire que moi tout ce que nous faisons ensemble. Vous verres, ma Bonne, si je n'imagine pas bien cela, vous verrez.
MADEMOISELLE DUBOIS
Mon petit ami, votre idée est excellente ; elle dort encore, je m'en vais chercher sa médecine ; pendant que je rengagerai à la prendre, vous ferez semblant de dormir, vos rideaux fermés et vous entendrez tout ce que je lui dirai,
LE PETIT DUSAULT
Oui, ma bonne, je serai le dormeur, allez vite.
Mademoiselle Dubois sort.
SCÈNE II.
LE PETIT DUSAULT
Oh ! Je m'en vais bien m'amuser ; m'en voilà quitte moi ; j'aurai un Noeud- d'épée, mais ma soeur... ma soeur n'aura pas son éventail, à moins qu'elle ne se pique d'honneur, comme j'ai dit : oh ! nous allons bien rire.
SCÈNE III. Mademoiselle Dubois, le Petit Dusault, la Petite Dusault dormant toujours.
MADEMOISELLE DUBOIS, tient un gobelet
Au petit Dusault.
Voilà ía médecine de votre soeur, allons cachez-vous dans vos rideaux, et faites bien le dormeur.
LE PETIT DUSAULT
Oui, ma Bonne, je ne soufflerai pas, jusqu'à ce que vous me disiez de m'éveiller.
MADEMOISELLE DUBOIS
C'est bon.
Elle va au lit de la petite Dusault.
Allons, Mademoiselle, voilà votre médecine. Mademoiselle, m'entendez-vous ? Eh bien ! Réveillez-vous donc.
La petite Dusault se frotte les yeux, se retourne et se cache dans son lit ; Mademoiselle Dubois la découvre un peu.
Eh bien ! Mademoiselle, où allez-vous donc ? Voulez-vous bien vous mettre sur votre séant, et prendre votre médecine ? Elle va se refroidir.
LA PETITE DUSAULT
Ma Bonne, il est trop matin, je n'ai pas assez dormi, et cela me fera mal.
MADEMOISELLE DUBOIS
Mademoiselle, il est l'heure à laquelle votre maman a dit que vous la prissiez ; allons, ne faites pas l'enfant, vous savez bien qu'elle vous a promis un bel éventail, si vous la prenez comme une grande personne : allons donc.
LA PETITE DUSAULT. ( Impromptu )
Bon, je me soucie bien d'un éventail, pour prendre une vilaine médecine : voyons-la donc, ma Bonne.
Elle prend le gobelet.
MADEMOISELLE DUBOIS
Allons, prenez-la tout de suite ; cela sera bientôt fait, si vous voulez.
LA PETITE DUSAULT regarde et flaire la Médecine. {Impromptu)
Ah ! Ma Bonne, comme elle est noire ! Comme ça sent mauvais ! Mais en voilà trop, je ne pourrai jamais avaler tout.
MADEMOISELLE DUBOIS
Il n'y en a point trop : allons, mais allons donc ; voilà un bon morceau de conserve de fleurs d'oranges que vous aimez, qui vous attend.
LA PETITE DUSAULT
De la fleur d'oranges ? Eh bien ! Ma Bonne, partageons ; prenez la médecine, et moi je mangerai la fleur d'oranges.
MADEMOISELLE DUBOIS
Oui, voilà de beaux contes que vous faites là : savez-vous bien que je m'impatienterai à la fin, et que si vous continuez, je vous forcerai de la prendre ; vous n'aurez pas d'éventail, mais à la place je vous régalerai d'une bonne poignée de verges...
LA PETITE DUSAULT
Mais, ma Bonne, aussi pourquoi commencez-vous par moi ? Mon frère n'a pas pris la sienne.
MADEMOISELLE DUBOIS
Si, Mademoiselle, il l'a prise... et il dort maintenant.
LA PETITE DUSAULT
Il l'a prise ! Eh bien ! L'a-t-il prise, comme il disait hier, sans faire de façons ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Oh ! Pour lui, j'en suis encore plus mécontente que je ne le serai de vous, j'espère ; en tout cas, je lui ai bien assuré qu'il n'aurait pas de Noeud-d'Épée... Il m'a tant impatienté...
LA PETITE DUSAULT. ( Impromptu )
Quoi ! Lui qui faisait tant le brave hier au soir : ah ! Je suis bien aise de savoir ça, ma Bonne ; oh bien ! Pour me moquer de lui, vous allez voir comme je vais prendre ma médecine moi ; donnez.
MADEMOISELLE DUBOIS
Tenez, allons, voyons. La petite Dusault avale la médecine. Voilà qui est fait.
MADEMOISELLE DUBOIS
Fort bien. Tenez, la fleur d'oranges. Ah ! Votre frère sera bien attrapé.
LA PETITE DUSAULT. ( Impromptu )
Mais, ça n'est pas si mauvais que je le pensais... Mon frère est un nigaud ; oh ! Comme je m'en vais me moquer de lui ! Il n'aura pas de Noeud-d'Épée, et moi j'aurai un bel éventail, n'est-ce pas, ma Bonne ?
LE PETIT DUSAULT, ouvre ses rideaux
Qu'est-ce que tu dis donc, ma Soeur ?
LA PETITE DUSAULT. ( Impromptu )
Je dis, mon Frère, que tu fais bien le brave le soir d'une médecine, et que tu es pis qu'un enfant de quatre jours quand il faut la prendre ; car je sais de tes nouvelles : mais demande à ma bonne comme j'ai pris la mienne ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Oh ! Il est sûr qu'il y a bien de la différence.
LE PETIT DUSAULT
Quoi ! Ma Soeur, tu n'as pas fait de façons du tout, du tout ?
LA PETITE DUSAULT
N'est-il pas vrai, ma Bonne, que je l'ai prise tout de fuite, et que j'aurai l'éventail ?
LE PETIT DUSAULT. (Impromptu)
J'en suis charmé, ma Soeur ; cependant je ne dormais pas, quand ma bonne t'a apporté ta médecine, et j'ai entendu... ma Soeur... J'aì entendu bien des choses... Enfin, si tu as l'éventail, j'espère aussi avoir mon Noeud-d'Épée, n'est-ce pas, ma Bonne ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Allez, allez, tranquillisez -vous tous deux, on arrangera cela pour le mieux.
SCÈNE IV. Madame Dusault, Le Petit, La Petite Dusault, Mademoiselle Dubois.
MADAME DUSAULT, à Mademoiselle Dubois
Eh bien ! Ces deux médecines sont-elles prises, Mademoiselle, et m'en coûtera- t-il un Noeud-d'épée et un éventail ?
LA PETITE DUSAULT
Oh ! Maman, il vous en coûtera un éventail. Pour le Noeud-d'Épée, ce ne sont pas mes affaires, demandez à ma bonne ; mon frère est bien courageux la veille d'une médecine, mais...
MADEMOISELLE DUBOIS
Mais... Mademoiselle, ne tirez pas sur Monsieur votre frère, comme vous faites, ça n'est pas bien, et pour vous en corriger, je suis obligée de dire à Madame la vérité, que sans votre frère, votre médecine ne serait peut-être pas encore prise.
MADAME DUSAULT
Comment cela ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Oui, Madame, Monsieur votre Fils l'a prise sans sourciller et très gaiment ; après cela, il m'a donné l'idée de faire croire à Mademoiselle, qu'il avait fait bien des façons, afin de la piquer d'honneur ; cela a réussi on ne peut pas mieux : Mademoiselle d'elle-même n'était pas trop disposée à prendre sa Médecine en personne raisonnable ; mais poussée par une belle émulation et pour l'emporter sur son frère, elle l'a avalée le plus courageusement du monde. Voilà le vrai, Madame. Malgré cela, je crois que vous ne pouvez pas vous dispenser de donner l'éventail, pour faire passer la médecine : à l'égard du Noeud-d'épée, il ne saurait être trop beau.
LA PETITE DUSAULT. (Impromptu)
Ah ! Ah ! Mon Frère, tu m'as joué là d'un bon tour, mais je t'en remercie. Ma Bonne, vous êtes bien maligne, mais je ne vous en veux point, car vous m'avez fait trouver la médecine fort bonne.
MADAME DUSAULT, à la petite
Eh bien ! Mademoiselle, vous voyez que quand on veut, on est maîtresse de vaincre cette répugnance qu'on a pour une médecine : venez à présent faire l'enfant, quand il faudra que vous en preniez.
LA PETITE DUSAULT
Oh ! Non, Maman, je ne serai plus de façon, et j'en prendrai tant que vous voudrez.
MADAME DUSAULT, à son Fils
Mon petit ami, tu auras un beau Noeud-d'Épée, parce que tu le mérites.
À sa fille.
Et vous, Mademoiselle, je vous donnerai aussi l'éventail, quoique, selon l'histoire, vous ne la méritiez guère ; mais la promesse que vous venez de me faire que cela ne vous arrivera plus, me radoucit. Vous pouvez bien dire que vous l'avez échappé belle, et c'est ce qu'on appelle...
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica