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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Proverbe en prose· Dans les Jeux de la Petite Thalie

Les Gourmandes

Alexandre-Guillaume de Moissy· imprimée en 1769· 5 personnages

Personnages

  • LA PETITE CAROLINE, enfant de sept à huit ans, enfant du marchant bijoutier
  • LA PETITE JOSÉPHINE, enfant de sept à huit ans, enfant du marchant bijoutier
  • LE PETIT DULAC, enfant de sept à huit ans, enfant du marchant bijoutier
  • MONSIEUR DULAC, bijoutier, père des trois enfants, homme veuf
  • FANCHETTE, servante de la maison
DISCOURS PRÉLIMINAIRE

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.

LES GOURMANDES

SCÈNE PREMIÈRE. Caroline, Joséphine.

CAROLINE

Ma soeur, Fanchette ne revient point pour nous donner à gouter, et il est six heures.

JOSÉPHINE

Dame, mon Papa l'a envoyée en commission bien loin, bien loin ; il est dans la boutique ; veux-tu que je lui demande à gouter ?

CAROLINE

Bon, il nous donnera du pain sec ; il y a dans le buffet un bon morceau de tourte de frangipane.

JOSÉPHINE

Et puis un reste de pot de confitures.

CAROLINE

Mon Papa est occupé dans la boutique avec des Marchands.

Elle ouvre le buffet.

Tiens, vois-tu, ma Soeur, mangeons-en un peu sans que cela paroisse.

JOSÉPHINE

Allons voyons, as-tu un couteau ?

CAROLINE

Oui, tiens, coupons d'abord de la tourte.

Elle coupe de la tourte.

Tiens, voilà pour toi, et puis voilà pour moi, vois ; il n'y paraît presque pas.

JOSÉPHINE, mange

Non, mais je n'en ai guère, prêtes-moi ton couteau.

Elle coupe.

Tiens, je m'en vais prendre encore ce petit coin-là.

CAROLINE

Et moi donc, donnes m'en par-là.

JOSÉPHINE

Oui, mais la tourte s'en va.

CAROLINE

Oh dame ! C'est si bon : donnes-moi encore ça, tiens, plus que ça : ah ! Voilà le morceau tout cassé, comment allons-nous faire ?

JOSÉPHINE

Eh bien ! Mangeons tout, nous laisserons le buffet ouvert, et nous dirons que c'est le chat qui l'a mangé.

CAROLINE

Tu as raison, cela vaudra mieux que de laisser ce petit morceau tout rompu, tiens.

Elles partagent le reste de la tourte.

JOSÉPHINE

Ah ! Que c'est bon de la tourte de frangipane ; quand je ferai grande et que j'aurai de l'argent, j'en veux manger à tous mes repas.

CAROLINE

La voilà partie tout-à-fait.

JOSÉPHINE

Et la mienne aussi : et des confitures, en veux-tu ?

CAROLINE

Oui, un peu, mais n'en faisons pas comme de la tourte ; ne mangeons pas tout : tiens, voilà une petite cuillère pour toi et une pour moi, prenons dans le pot chacune à notre tour.

JOSÉPHINE

Oui, prends. Caroline prend, et elles continuent ainsi chacune à leur tour. À moi, à toi, à moi, à toi, à moi : oh ! Voilà déjà le fond du pot que je vois.

CAROLINE

Ma soeur, voilà mon frère qui revient de l'école, caches donc vite tout cela, et fermons le buffet ; dépêche-toi donc, dépêche-toi donc. Joséphine ferme le buffet.

SCÈNE II. Caroline, Joséphine, le petit Dulac, leur Frère.

LE PETIT DULAC

Mes soeurs, où est donc Fanchette ? Avez-vous gouté ?

CAROLINE

Non, nous l'attendons, elle est allée en commission, elle va revenir.

LE PETIT DULAC

Oh ! Moi, j'ai faim, je m'en vais prendre à gouter dans le buffet.

CAROLINE

Mon frère, n'ouvrez pas le buffet, vous savez bien que mon Papa ne veut pas que nous prenions à goûter nous-mêmes.

LE PETIT DULAC

Mais moi, j'ai faim, et je ne veux prendre que du pain.

JOSÉPHINE, s'oppose à son frère

Oh ! Tu n'ouvriras pas le buffet ; Fanchette va revenir , attends un moment, nous attendons bien nous.

MONSIEUR DULAC, appelle de la boutique

Dulac, qu'est-ce que vous faites là dedans ?

LE PETIT DULAC

Rien, mon Papa.

Il sort et va dans la boutique.

SCÈNE III. Caroline, Joséphine.

JOSÉPHINE

Bon, le voilà occupé dans la boutique, achevons le pot de confitures, c'est à moi à prendre.

Elle s'ouvre le buffet.

CAROLINE

Non, c'est à moi.

JOSÉPHINE la pousse

Mademoiselle, c'est à moi. Elles prennent toutes les deux ensemble dans le pot.

CAROLINE

Voyez-vous ce que vous faites, Mademoiselle, il n'y a plus rien à présent ; c'est pourtant vous qui êtes si gourmande...

JOSÉPHINE

Ah ! C'est bien vous même : comment allons-nous faire maintenant ? Et quand on s'apercevra qu'il n'y a plus ni tourte, ni confitures...

CAROLINE

Sais-tu ce qu'il faut faire ? Voilà le chat qui dort, enfermons-le dans le buffet, cassons le pot de confitures avant, et on croira que c'est le chat qui a tout mangé et tout cassé.

Elle casse le pot de confitures.

JOSEPHINE, va prendre le chat

C'est bon, c'est bon, tiens le voilà, prends garde qu'il ne s'en aille.

CAROLINE

Ah que non ; donne, tiens.

Elle met le chat dans le buffet.

Voilà le buffet bien fermé, vas, nous sommes des bonnes.

SCÈNE IV. Caroline, Joséphine, Le Petit Dulac, Fanchette.

LE PETIT DULAC à Fanchette

Ma Mie, nous vous attendons, pour nous donner à gouter.

FANCHETTE

Vous ne pouviez pas en prendre ?

LE PETIT DULAC

Dame, mes soeurs n'ont pas voulu.

JOSÉPHINE

Non, mon Papa a défendu qu'on ouvre le buffet, quand vous n'y êtes pas, ma Mie.

FANCHETTE

Allons, je m'en vais vous en donner, attendez un moment. Elle entend le bruit du chat dans le buffet. Mais, qu'est-ce que j'entends donc là, dans ce buffet ?

CAROLINE

Dame, nous ne savons pas.

LE PETIT DULAC

C'est le chat qui est enfermé dans le buffet, je gage.

JOSÉPHINE

Peut-être bien : oh ! Cela serait drôle.

FANCHETTE ouvre le buffet , et le chat s'enfuit

Peste soit du chat, il m'a fait peur.

LE PETIT DULAC, regarde dans le buffet

Ma Mie, il a cassé le pot de confitures ; bon, il a mangé le reste de la tourte de diner.

CAROLINE

Ah ! Le vilain chat, il faut le battre ; attendez, je m'en vais tâcher de l' attraper.

FANCHETTE

Mais, comment se fait-il que ce chat s'est trouvé enfermé dans le buffet, Mesdemoiselles ?

JOSÉPHINE

Ma Bonne, ce n'est pas notre faute, c'est vous, peut être, avant de vous en aller...

CAROLINE

Vous étiez bien pressée, ma Bonne, et vous aurez enfermé ce maudit chat, sans y prendre garde : il se fourre partout.

FANCHETTE

Mesdemoiselles, il y a quelque chose là dessous ; regardez moi.

JOSÉPHINE, à Caroline

Eh bien ! Ma bonne, n'allez-vous pas croire que c'est nous à présent.

FANCHETTE

Oui, c'est quelque nouveau tour de votre façon, car vous êtes si gourmandes !

CAROLINE

Ah ! Ma Bonne, je vous assure... Demandez plutôt à mon frère.

FANCHETTE

Oui, demandez à mon camarade, qui est aussi malin que moi.

SCÈNE V. Caroline, Joséphine, Le Petit Dulac, Fanchette, Monsieur Dulac.

MONSIEUR DULAC

Mais, qu'est-ce donc que ce train là ?

LE PETIT DULAC

Ce n'est rien, mon Papa ; c'est le chat qui était enfermé dans le buffet, qui a mangé le reste de la tourte et des confitures, et qui a cassé le pot.

FANCHETTE

C'est ce que Monsieur et ces Demoiselles veulent me faire croire ; ils ont tout mangé apparemment, et ont tâché de tout mettre sur le compte du pauvre chat, qu'ils ont enfermé dans le buffet.

MONSIEUR DULAC

C'est-il vrai, Mesdemoiselles ?

CAROLINE

Non, je vous assure, mon Papa.

JOSÉPHINE

Oh ! Pour ça non, ce n'est pas nous.

MONSIEUR DULAC

Ce n'est pas vous.

Au petit Dulac.

Et vous, Monsieur, vous ne dites rien.

LE PETIT DULAC

Dame, mon Papa, si je ne dis rien, c'est que je n'en sais rien ; je sais seulement que je n'ai pas gouté, et que j'ai bien faim.

JOSÉPHINE

Et moi aussi.

CAROLINE

Et moi aussi...

FANCHETTE

Les vilains enfants ! On ne peut pas tourner le dos un moment.

MONSIEUR DULAC

Voilà qui est bien, Fanchette, une autre fois vous prendrez garde à fermer votre buffet.

FANCHETTE

Monsieur, je vous assure qu'il était fermé, et que le chat n'était pas dedans quand je suis sortie, car il dormait sur une chaise.

MONSIEUR DULAC

Allons, en voilà assez de dit : il est trop tard maintenant pour faire gourer des enfants, il n'y a qu'à tout de suite leur donner à souper.

FANCHETTE

Eh bien ! Leur souper est tout prêt, c'est un morceau de boeuf à la mode.

MONSIEUR DULAC

Soit, faites-les souper, puisqu'ils n'ont pas goûté.

LE PETIT DULAC

Oh ! Tant mieux. On cogne à la boutique,

Monsieur Dulac y va.

SCÈNE VI. Fanchette, Les trois enfants.

FANCHETTE, après avoir arrangé trois couverts

Allons, Monsieur et Mesdemoiselles, voilà votre souper, prenez vos serviettes.

Les trois enfants se mettent à table.

FANCHETTE

Tenez, voilà chacun un bon morceau sur votre assiette ; tâchez de manger proprement.

CAROLINE et JOSÉPHINE

Oui, ma Mie.

SCÈNE VII. Les acteurs précédents, Monsieur Dulac, pendant que ses trois enfants mangent, les observe sans affectation, en se promenant autour de la table.

JOSÉPHINE haut à sa Soeur

Ce coquin de chat ! Oh ! Si je le tenais, comme je le battrais !

MONSIEUR DULAC

Allons, Mesdemoiselles, mangez, puisque vous avez si faim.

CAROLINE et JOSÉPHINE

Aussi nous mangeons bien, mon Papa.

LE PETIT DULAC, bouche pleine

Pour moi, je n'ai jamais eu tant faim.

CAROLINE, bas à son frère

Mon frère, tu n'as plus rien, veux-tu mon morceau ?

LE PETIT DULAC

Oui, donne.

JOSÉPHINE

Oh ! Tiens, je t'en prie, prends le mien aussi, et mange le vite.

LE PETIT DULAC, la bouche toujours pleine

Donne, mais dame, je ne peux pas manger tout à la fois.

MONSIEUR DULAC

Ah ! Ah ! Mesdemoiselles, je vous y prends ; voilà donc l'appétit que vous avez ; vous faites manger tout votre souper à votre frère, et vous avez fait semblant d'avoir faim pour me tromper...

CAROLINE

Mais, mon Papa, c'est que...

MONSIEUR DULAC

Vous accusez le chat d'avoir mangé la frangipane et les confitures, et vous n'avez pas faim : allons, allons, je dais maintenant à quoi m'en tenir, et vous serez punies comme deux insignes gourmandes.

CAROLINE

Ah ! Mon Papa, je vous assure.

MONSIEUR DULAC

Chansons que tout cela, les chats peuvent manger de la frangipane, mais les chats ne mangent pas de confitures : vous n'avez pas pensé à cela, mais il faut vous l'apprendre : allons, montez toutes deux dans votre chambre, et je donne ordre à Fanchette, de vous corriger. Comme vous le méritez.

JOSÉPHINE

Ah ! Mon Papa, eh bien, c'est vrai ; nous vous demandons pardon, cela ne nous arrivera plus.

CAROLINE

Non, mon Papa, plus jamais.

MONSIEUR DULAC

Cela est inutile ; allons, partez, partez vite. Fanchette, vous m'entendez bien.

FANCHETTE

Oui, Monsieur, je vous réponds que je ne les épargnerai pas, car c'est tous les jours la même chose ; ce sont deux gourmandes fieffées.

Elle emmène Joséphine et Caroline.

CAROLINE, en s'en allant

Ah ! Ma mie.

JOSÉPHINE

Ma petite Bonne...

MONSIEUR DULAC, au petit Dulac

Et toi, mon ami, je te rends justice, tu n'es point leur complice, je le vois bien à ton appétit ; mais on peut bien dire, en fait de gourmandise et de malice, de tes soeurs, que les deux font la paire ; elles sont rusées, mais je leur apprendrai cette sois-ci que...

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica