Proverbe en prose· Les Jeux de la Petite Thalie
Les Liaisons Dangereuses
Personnages
- MONSIEUR FARNOZE L'AÎNÉ, frères âgés de vingt ans au moins, et à un an l'un de l'autre
- MONSIEUR FARNOZE LE CADET
- CONTOIS, Laquais de l'aîné
- DUBOIS, Laquais du cadet
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.
Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !
Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.
Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.
Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.
Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.
Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.
Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.
En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.
Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.
Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.
Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.
C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.
On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.
Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.
D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.
LES LIAISONS DANGEREUSES.
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Farnoze l'aîné, Monsieur Farnoze le cadet, Dubois, laquais du cadet.
LE CADET
Quoi, mon Frère, tu viens me reconduire jusques dans ma chambre, pendant que tu as tout Paris dans ton salon, ou le plus gros jeu commence ; à quoi penses-tu donc ?
L'AÎNÉ
Je pense, mon frère, que je voudrais dans certains moments être aussi sage que toi, et pouvoir me coucher tranquillement comme tu vas le faire.
LE CADET
Et qui t'empêche de m'imiter dans la vie simple et rangée que je mène ?
L'AÎNÉ
Qui m'en empêche ? Le train de vie que j'ai pris.
LE CADET
Apparemment que cette vie-là te plaît autant que je la déteste ; c'est une ivresse dont tu ne te tireras jamais que par quelques revers d'infortune suivie qui t'ôteront les moyens de continuer les dangereuses habitudes que tu te forme ; tu ne deviendras sage que par les leçons trop sévères du malheur, voilà ce qui me chagrine pour toi.
L'AÎNÉ
Mais comment veux-tu que je change de conduite maintenant, cela est-il possible ?
LE CADET
Oui, très possible, en changeant de liaisons, et en vivant comme je fais.
L'AÎNÉ
Oh ! Mon frère, tu m'avoueras que ta façon de vivre est d'une uniformité, d'une monotonie, d'une simplicité, d'une triste à faire périr d'ennui.
LE CADET
Dis plutôt que c'est la tienne qui est comme cela, à la simplicité près.
L'AÎNÉ
Quelle idée !...
LE CADET
As-tu un moment de conversation à me donner ? Je vais te le prouver.
L'AÎNÉ
Oui, le jeu est commencé, et je veux laisser la partie s'échauffer avant que d'y paraître.
LE CADET
Tu n'y paraîtras peut-être que trop tôt ; assis-toi.
À Dubois.
Allez, Dubois, je vous sonnerai quand je voudrai me coucher.
Dubois sort.
SCÈNE II. Les deux frères.
LE CADET
D'abord, mon cher ami , il faut que je te remette sous les yeux ta fortune et la mienne, la différence de nos liaisons, et je te prouverai aisément quel est celui de nous deux qui est le plus raisonnable et le plus heureux.
L'AÎNÉ
Allons, je t'écoute.
LE CADET
J'ai eu comme toi pour tout patrimoine environ mille écus de rente ; né sans ambition et sans passion, un emploi honnête qui m'occupe, me produit encore mille écus par an. Quand un jeune homme double son revenu en travaillant ce qu'il faut pour s'occuper, il doit être bien content, et je le suis. J'ai toujours eu une certaine somme d'argent comptant devant moi, qui n'est exposée à aucun revers de fortune. Je vis avec de bonnes gens, qui n'étant pas plus riches que moi, ne m'humilient point, et ne me font point devenir la grenouille de la Fable ; je les peux croire mes amis, parce que nous sommes de niveau en fortune, en désirs et en façon de penser. Des soupers honnêtes sans faste, libres fans débauche, et dont la table est plus entourée par l'âme et l'esprit des convives, que par leur quantité ; des promenades plus choisies pour conserver la santé, et admirer la Nature, que pour satisfaire l'orgueil et la convoitise, un jeu plus fait pour nous rendre gais, meilleurs amis et généreux, que sérieux, inquiets et avares ; voilà notre vie , Voilà la vie des honnêtes gens, et des gens heureux autant que l'homme peut l'être : voyons la tienne.
L'AÎNÉ
Oh ! À ce premier point de ton sermon, je devine aisément le second, et tu vas me faire un tableau dont j'aurai honte.
LE CADET
Tant mieux, ce sera une preuve que tu n'as pas perdu toute pudeur.
L'AÎNÉ
Allons, amuse-toi, voyons.
LE CADET
Tu as converti ton petit patrimoine en argent comptant ; en très peu de temps le jeu t'a favorisé au point que tu tiens une bonne maison ; équipages , valets, grande chère, tout va bien jusqu'à présent, mais tout ce bonheur n'est établi que sur le hasard qui peut avoir de cruels et de longs caprices : ton opulence extérieure t'a fait connaître la plus riche finance, les Militaires les plus distingués, et la plus haute Robe ; mais qu'est-ce que tous ces honnêtes gens-là font pour toi ? Des connaissances du jeu et de la fortune ; dans tout cela peux-tu compter un ami véritable ? Perds cette nuit tout ce que ni possèdes, et tu m'en diras des nouvelles demain.
L'AÎNÉ
Oh bien, par exemple, voilà pousser les choses à l'extrémité, et vous autres petits êtres rangés, vous croyez que dans le grand monde on ne se fait point des amis comme entre vous. Raisonne plus juste, mon frère, et pense au contraire qu'on s'en fait de plus utiles et de plus puissants que ne sont toutes vos bonnes gens qui ne peuvent rien, et dont la petite sphère est si bornée qu'ils n'ont aucune ressource poux eux-mêmes.
LE CADET
Je sais bien que tous ces hommes élevés ou par la fortune, ou par des places éminentes, se rendent des services mutuels, mais c'est autant qu'ils savent qu'on peut leur en rendre aussi ; or un petit particulier comme toi, qui avec de l'argent et du bonheur, a pris son vol jusqu'à eux, s'il ne s'y soutient pas et qu'il tombe, il est perdu, oublié, et si l'on s'en souvient, c'est souvent plus pour le mépriser, que s'il ne s'était jamais fait connaître ; je tremble pour toi, mon frère, que ce malheur-là ne t'arrive quelque jour. D'ailleurs, dans ton bonheur même, quelle vie mènes-tu ? Par exemple, aujourd'hui que tu as assemblé une trentaine de nos joueurs fameux à un souper splendide, que tu fais suivre d'un bal de deux cents personnes, pour que le jeu n'ait pas l'air d'être le motif d'une si grande dépense, tu t'es tourmenté tout le jour pour donner tes ordres, et tu vas passer toute la nuit à te brûler le sang par toutes les révolutions précipitées qu'un gros jeu fait essuyer ; appelles-tu cela vivre ? Et tu vis à peu près comme cela tous les jours. Cette vie n'est-elle pas d'autant plus monotone, malgré son air de turbulence, que l'âme est toujours affectée de même et emportée par les sens, ou tourmentée du désir de gagner au jeu ; vas, tu regarderais pareille vie comme un supplice, si en t'ôtant l'ivresse qui t'étourdit sur elle, on te forçait d'en avoir toutes les fatigues et toutes les inquiétudes.
L'AÎNÉ
Je sens que tu as raison, mais je suis dans ce train-là, et je me serais moquer de tout le monde, si je me réduisais à vivre comme toi.
LE CADET
Sois plus vrai, mon frère, et dis que ton orgueil et ton amour propre ne seraient pas satisfaits ; dis que pour vivre comme moi, il faudrait renoncer à tout ton faste, et que tu n'en as pas la force ; tu es dans le plus brillant de ton songe, mais prends garde qu'une infortune trop suivie ne te réveille malgré toi, que dis-je ? Une nuit malheureuse, une seule nuit peut tout renverser.
L'AÎNÉ
Va, mon frère, je joue, mais j'ai de la conduite dans ce que je hasarde, je sais me borner dans le gain, et la perte jamais ne m'enivre ; allons , je vais descendre là-bas, et t'en donner une preuve.
LE CADET
Voilà donc le fruit de mes sages réflexions ; oh ! Je m'y attendais ; va, mon enfant, ton mal est sans remède, je te souhaite tout le bonheur possible.
L'AÎNÉ
Et toi, dors pour nous deux, mon frère, je te souhaite une bonne nuit.
Il appelle.
Dubois, éclaire-moi.
SCÈNE III.
MONSIEUR FARNOZE CADET, seul. (Impromptu)
Mon pauvre frère ! Il va jouer un jeu d'enfer cette nuit, et je tremble pour lui ; j'ai un certain pressentiment qu'il sera une perte énorme ; et je n'en dormirai pas de la nuit, je le sens ; oh bien, puisque je ne pourrais pas dormir, je veux l'aller voir jouer ; je serais trop inquiet si je restais ici.
SCÈNE IV. Monsieur Farnose cadet, Dubois.
MONSIEUR FARNOZE
Dubois, m'a-t-on apporté mon domino neuf ?
DUBOIS
Oui, Monsieur.
MONSIEUR FARNOZE
Donne-moi tout ce qu'il faut pour me masquer.
Le Laquais l'habille en masque.
Je veux descendre dans le bal ; mon frère n'a-t-il point vu le domino en sortant ?
DUBOIS
Non, Monsieur, je l'avais enfermé dans l'armoire.
MONSIEUR FARNOZE
Reste ici à m'attendre, et surtout ne dis à personne que je suis descendu.
DUBOIS
Non, Monsieur.
MONSIEUR FARNOZE
Tu peux dormir sur ton lit, si tu veux, tout habillé.
DUBOIS
Monsieur, je verrai.
MONSIEUR FARNOZE, prêt à sortir
Ah ! J'oubliais ; Dubois, donne-moi ma cassette.
Dubois apporte la cassette.
Je veux prendre vingt-cinq Louis, et les risquer au trente et quarante ; je me connais, je n'en perdrai pas sûrement davantage, et si j'ai un moment de fortune, j'en profiterai ; mais je jouerai masqué, car si mon frère me voyait jouer, il se moquerait de moi.
Il referme la cassette. Et y oublie la clef.
Je m'en vais.
II sort.
SCÈNE V.
DUBOIS, seul
Oh, oh, il a laissé la clef à la cassette, il faut que je la lui porte ; oui, mais je le ferais peut-être reconnaître si on me voit lui donner cette clef : oh, ma foi, il l'a retrouvera comme il l'a laissée, il est sûr de ma fidélité, ainsi... Je suis bien sûr de moi aussi... Qu'est-ce que je vais faire ? Ma soi, dormons.
Il se place pour dormir.
Les Laquais vont jouer là-bas un jeu du diable, voilà ce que fait l'exemple des Maîtres...
Il se retourne.
Qu'est-ce que j'ai donc ? Je ne saurais dormir... Si j'allais risquer quelques Louis... La diablesse de cassette me tourmente... Allons, Dubois, dors mon ami, et songe que jusqu'à présent tu as toujours été un honnête garçon.
Il s'endort.
SCÈNE VI. Dubois, Contois.
CONTOIS entre doucement et appelle
Dubois, tu dors ? Dubois.
DUBOIS
Ah ! C'est toi, Contois, oui je dors, qu'est-ce que tu veux ?
CONTOIS
À quoi t'amuse-tu donc de dormir, pendant qu'il y a tant d'argent à gagner là-bas avec nos camarades ?
DUBOIS
Oh, tu sais bien que je ne suis pas joueur comme toi, vas y jouer si tu veux, et laisse moi tranquille ; mon Maître m'a dit de l'attendre ici, il faut que j'y reste.
CONTOIS
Eh bien , mettons deux Louis chacun, j'irai jouer pour toi et pour moi ; va, laisse moi faire, il y aura bien du malheur si je ne te gagne pas de l'argent.
DUBOIS
Tu me tentes, Contois, allons, tiens, voilà deux Louis, c'est tout ce que je possède, mais ne vas pas les perdre au moins.
CONTOIS
Non, sois sûr que je gagnerai, je sens cela.
DUBOIS
Oui, mais tu es un joueur insatiable, si tu double nos fonds, je veux que tu me rapporte ma part, entends-tu ?
CONTOIS
Laisse-moi faire.
Il sort.
SCÈNE VII.
DUBOIS, seul
Mettons la canette derrière ce fauteuil ; non, elle sera mieux dans le petit cabinet ; quand Contois remontera, il pourrait la voir, il n'aurait qu'à avoir perdu tout son argent... Il est joueur jusqu'à perdre... et avec les joueurs, il faut toujours se méfier... À présent, il faut prendre un livre, car ce n'est pas la peine de m'endormir.... Il va bientôt remonter, et pour si peu de temps , le sommeil me serait plus de mal que de bien... Voyons ce que je lirai.
Il cherche sur le Bureau.
Les Nuits d'Young. Cet homme-là a écrit des Nuits, apparemment que c'était quelqu'un qui attendait son Maître comme moi.
Il lit bas.
Bon, cela ne parle que de la Mort, de l'histoire de l'âme ; oh , cela m'endormirait, cherchons en un autre.
Edward Young (1681-1765) est une poète romantique anglais. LEs "buits" furent publiées en France de 1742 à 1746.
SCÈNE VIII. Dubois, Contois.
CONTOIS
Ma foi, mon enfant, j'en fuis bien fâché, mais nos fonds sont flambés.
DUBOIS
Vrai ?
CONTOIS
Oui, très vrai. Un diable d'homme sur la main de qui je me suis enfilé, a passé dix fois, et a jeté les cartes ; je viens voir si tu veux refaire de nouveaux fonds.
DUBOIS
Tu sais que je t'ai dit que je n'avais que ces deux Louis, ainsi...
CONTOIS
Allons, tu badines, un garçon rangé comme toi, a toujours un magot de côté qui est bien garni ; si tu ne veux pas que j'aille jouer au trente et quarante, faisons mieux, jouons ensemble au piquet ; tu s ais que tu es plus fort que moi, et cela te désennuiera en attendant ton Maître, qui, sûrement, passera la nuit à danser.
DUBOIS
Jouer au piquet ? Mais je n'ai pas de carré ici.
CONTOIS
Oh, qu'à ça ne tienne, en voilà un sixain que j'ai pris là-bas.
DUBOIS
Mais... Non, je ne me soucie pas de jouer.
À part.
Il joue mal, si pourtant je savais lui regagner mes deux Louis avec quelques-uns de ceux de la cassette.
Haut.
Tu veux donc jouer absolument ?
CONTOIS
Allons, ne te fais pas tant prier, tu en as autant d'envie que moi.
DUBOIS
Eh bien, arrange la table, je suis à toi.
Il va à la cassette qu'il ouvre.
SCÈNE IX. Les acteurs précédents, Monsieur Farnode Cadet.
MONSIEUR FARNOZE, en entrant, cache un gros sac d'or sous le chevet de son lit
Dubois, viens m'ôter mon domino ; qu'est-ce que tu faisais là ?
DUBOIS, qui a refermé la cassette, un peu troublé
Je faisais rien, Monsieur, je rangeais votre table de nuit... Monsieur , voilà la clef de votre cassette que vous aviez oubliée.
À part.
Il était temps qu'il arrivât, où en étais-je ?...
MONSIEUR FARNOZE
Ah, te voilà Contois , va, ton Maître vient de faire une belle lessive, il a perdu des sommes.
CONTOIS
Ah ! Mon_Dieu, je m'en vais descendre bien vite.
Il sort.
SCÈNE X. Monsieur Farnoze cadet, Dubois.
MONSIEUR FARNOZE, à Dubois
Mets mon domino et mon masque sur mon lit, et passe moi vite ma robe de chambre.
Dubois l'habille de nuit.
Mon frère va monter, garde-toi bien de lui dire que je suis descendu.
DUBOIS
Non, Monsieur.
SCÈNE XI. Monsieur Farnoze l'Aîné, Le cadet, assis dans un fauteuil, Dubois
MONSIEUR FARNOSE L'AÎNÉ vient doucement
À Dubois.
Dubois, ton Maître dort il ?
DUBOIS
Non, Monsieur, le voilà dans son fauteuil.
L'AÎNÉ
Pourquoi n'êtes-vous donc pas couché, mon frère ?
LE CADET, à Dubois
Dubois , laissez-nous.
Dubois sort.
SCÈNE XII. Les deux frères assis.
LE CADET
Mon cher ami, je viens de me lever, parce que j'ai été si inquiet toute la nuit de ce qui vous arriverait au jeu, que je n'ai pas pu fermer l'oeil.
L'AÎSNÉ
Ah ! Mon frère, votre inquiétude était bien placée. Mon cher frère, je fuis... Je suis ruiné.
LE CADET
Comment ruiné !...
L'AÎSNÉ
Oui, j'ai perdu tout mon argent comptant... Ivre de mon infortune, et me flattant qu'elle cesserait à la fin, j'ai perdu trois milles Louis sur ma parole.
LE CADET
Trois milles Louis !
L'AÎSNÉ
Oui, un maudit Masque que personne ne connaît, a passé dix-sept fois, je me fuis entêté sur la main, et enfin je m'y suis écrasé sans ressource... Je suis au désespoir. . .
LE CADET
Et ce Masque, qu'est- il devenu ?
L'AÎSNÉ
Il m'a dit qu'il était de vos amis, et qu'il viendrait ici pour prendre avec vous et avec moi des arrangements sur ce que je lui dois.
LE CADET
Et quels arrangements pouvez-vous prendre, mon frère, sans biens fonds, sans terres, vis-à-vis de trois milles Louis ?
L'AÎSNÉ
Ah ! Mon frère, je suis un homme perdu, je le sais bien , mais enfin il faut que je l'attende ici, et que nous lui parlions.
LE CADET
Lui parler ? Je ne vois qu'une ressource, qu'une façon de lui parler , c'est de nous jeter à ses genoux tous deux, et de le prier de vous faire grâce, et de ne vous point déshonorer.
L'AÎSNÉ
Ah ! Mon frère, s'il n'était question que de moi, je mérite bien cette humiliation ; mais vous y exposer, vous mon frère ! Je vendrai tout, je n'aurai plus rien au monde, mais je payerai.
LE CADET
Vous dites qu'il est mon ami ; s'il était assez généreux pour vous remettre la forte somme que vous lui devez, et peut-être tout ce que vous avez perdu comptant, à condition que vous lui feriez serment de ne jouer jamais, le feriez-vous et lui tiendriez-vous parole ?
L'AÎSNÉ
Ah ! Mon frère, de quoi me flattez-vous là ? Est-il un homme sur la terre capable d'une pareille grandeur d'âme ?
LE CADET
Peut-être que oui, mon frère ; mais faisons la supposition pour un moment, enfin promettriez-vous sur votre honneur de ne plus jouer de votre vie ? Si je lui promettrais ! Ah Ciel !...
LE CADET
Eh bien, mon frère, jurez-moi le donc ; car c'est moi qui suis le Masque qui vous a tout gagné.
Il va chercher le sac d'or.
Voilà votre or, je vous remets la parole des trois milles Louis.
Il lui montre son domino.
Tenez, voyez si ce n'est pas là le maudit Domino et le cruel Masque qui vous a dévalisé.
L'AÎSNÉ
Ah ! Mon frère, je reconnais... Est-il possible ? Ah ! Mon cher frère, que je vous embrasse.
LE CADET
Je ne reçois cette embrassade, qu'à condition que vous tiendrez votre serment.
L'AÎSNÉ. (impromptu)
Oui, mon frère, je vous le jure, tous vos sages avis se retracent dans mon ame avec des caractères de seu qui l'éclairent en la changeant. Je vais vous devoir mon existence et mon repos.
LE CADET
Et moi, mon cher frère, je vous dois le plaisir le plus pur que j'aie senti et que je sentirai de ma vie ; c'est d'avoir pu guérir mon frère d'une passion qui me faisant tous les jours trembler pour lui, empoisonnait le bonheur de ma vie. Je suis charmé que vous ayez eu dans tout ceci...
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica