Proverbe en prose· Les Jeux de la Petite Thalie
Le Petit Paysan Hardi.
Personnages
- LUCAS, Paysan, âgé de douze ans
- MONSIEUR D'AUDICOUR, fils du Seigneur du Village, qui vient en prendre possession pour la première fois
- MADEMOISELLE D'AUDICOUR, sa soeur, âgée de quatorze ans
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.
Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !
Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.
Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.
Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.
Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.
Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.
Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.
En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.
Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.
Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.
Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.
C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.
On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.
Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.
D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.
LE PETIT PAYSAN HARDI.
SCÈNE PREMIÈRE.
LUCAS, seul, entre sur le Théâtre. (Impromptu)
Oui, morgué, vive la hardiesse ! J'étais embarrassé par où entrer, m'est avis que j'ai trouvé la bonne porte.
Il s'assied dans le fauteuil.
Me voilà ici bien à mon aise ; c'est ce qu'ils appelions le Thiâtre : me voilà voirement fort à mon aise, mais ce n'est que jusqu'à ce qu'on me chasse, car ils vont venir pour représenter leurs fariboles de Comédie, et le premier de ces Monsieus qui me verra, va me mettre à la porte ; ça m'est aussi sûr que des malédictions à un collecteus : t'as biau être du Village, mon pauvre Lucas, ils te chasseront, je t'en avartis ; tiens, mon enfant, crois-moi, allons nous en.
SCÈNE II. Monsieur d'Audicour, Lucas.
MONSIEUR D'AUDICOUR
Ah ! Bonjour, mon ami, que faites-vous donc ici tout seul ?
LUCAS
Moi, Monsieu, rien. Je me disais tant-seulement de m'en aller, pour vous éviter la peine de me mettre à la porte.
MONSIEUR D'AUDICOUR
Vous mettre à la porte ! N'êtes-vous pas de ce pays-ci ?
LUCAS
Oui, je suis de Saint-Just né natif ; mon père et ma mère en font ; leurs père et mère en étions, et mes enfants en seront, s'il plaît à Dieu de m'en donner queuque jour.
MONSIEUR D'AUDICOUR
Eh bien ! Mon ami, dès que vous êtes de ce pays-ci, vous n'avez rien à craindre ; maintenant je suis aussi du pays moi, et j'espère, en cette qualité, qu'on aura ici des attentions pour nous.
LUCAS
Comment ! Des attentions pour nous ; n'êtes-vous pas de la Compagnie du Châtiau ?
MONSIEUR D'AUDICOUR
Un peu, oui, mais je n'en suis pas moins du pays.
LUCAS
J'ons biau vous envisager, m'est avis que je ne vous connois pas plus que si je ne vous avais jamais vu.
MONSIEUR D'AUDICOUR
Cela peut être ; mon père n'en est pourtant pas moins le premier laboureur du Canton.
LUCAS
Et le mien, morgué, est le plus ancien ; mais vous vous gobargez de nous avec votre père que vous dites laboureur.
MONSIEUR D'AUDICOUR (Impromptu)
Je m'en vais vous mettre au fait. Oui „ par l'acquifition que mon pere vient de faire de cette Terre, il se fait gloire du titre de premier La boureur du Pays. Cette qualité à ses yeux com me aux miens ', est la plus belle du monde, la plus importante à l'humanité, exercée par les plus honnêtes gens ; et comme de fils de La boureur à fils de Laboureur il n'y a que la main, touchez - là, mbn cher Lucas, soyons bons amis ; le hafard vous a fait monter jusques ici, j'en fuis charmé ; devenez dans cet heureux moment lç Député de tout votre Pays, et rece vez en son nom toutes les marques d'attention et d'attachement que nous venons lui donner. Oui, mon cher Lucas, pour que mon discours ne soit point équivoque, je veux vous embras ser de tout m#n cceur, comme l'Ambassadeur du Canton.
LUCAS. (Impromptu)
Eh bien ! Tenez, voilà des manières qui me ravissent l'âme, et si vous êtes tretous bons, comme vous le dites, je vous réponds que j'naurons pas besoin qu'on vous recommande au prône, pour que je prions Dieu pour vous de tout not' coeur. Tout le Village va vous être d'une affection, va vous servir avec Un zèle. . . Vous verrez... Vous verrez... Je n'ai qu'un chagrin qui me prend tout subitement.
MONSIEUR D'AUDICOUR
Quel est-il ?
LUCAS
C'est que j'voudrions... si c'était vote bon plaisir. . .. puisque. ... mais...
SCÈNE III. Les acteurs précédents, Mademoiselle d'Audicour.
LUCAS
Vla une Demoiselle qui m'impose silence... Elle a le regard si honnête et l'abord si avenant, que le plaisir de la voir me coupe la parole...
MADEMOISELLE D'AUDICOUR
À quoi t'amuses-tu donc, mon Frère ? On n'attend plus que toi pour commencer, joues-tu la Comédie avec Monsieur ?
MONSIEUR D'AUDICOUR
Non : je lui disais la vérité, en lui apprenant que notre intention est de nous faire aimer de tous les habitants du pays. ....
LUCAS
Oh ! Pour cela, vous vous y prenez, morgué, on ne peut pas mieux. Mais quelle est donc cette gentille demoiselle-là ?
MONSIEUR D'AUDICOUR
C'est la première bergère de nos hameaux ; c'est ma soeur.
LUCAS
Plus vous dites, et plus je me confonds. Votre soeur, la première bergère du Hamiau ! En ce cas, je suis donc moi le premier de ses moutons. Oh ! Les bons maîtres que j'avons-là ! Mademoiselle, pardonnez notre importunance, c'est monsieur votre Frère qui en est cause ; il me donne tant de bien à penser de tous tant que vous êtes, que je ne sais auquel entendre ; allais comme j'aurons le temps de développer tout cela, permettez que j'vous salue à bon compte, et que je félicite toutes nos bergères d'avoir une gentille compagne comme vous.
MADEMOISELLE D'AUDICOUR
Je vous fuis obligée du compliment, ça me flatte d'autant plus qu'il est naturel ; c'est comme je les aime.
MONSIEUR D'AUDICOUR
Ah ! Ma Soeur, tu ne connais pas encore les plaisirs champêtres, mais tu vas les connaître, en les partageant avec tous les bons et honnêtes habitants de ce pays, la chasse, la pêche, les danses sous l'ormeau mesurées tantôt au son du hautbois, tantôt aux couplets d'une ronde naïve chantée gaiement, et répétée de même : tu verras que ces plaisirs valent bien ceux que la ville offre avec plus d'art et de magnificence, mais avec moins de vérité et de candeur.
MADEMOISELLE D'AUDICOUR
J'en ai comme toi, mon Frère, la plus agréable idée.
LUCAS
Quoi ! Vous danseriez aussi avec nous sous l'ormeau ?
MADEMOISELLE D'AUDICOUR
Et de tout mon coeur.
LUCAS
Quoi ! Vous... Eh bien ! Morgué ; le chagrin que j'avais me quitte ; puisque vous êtes si bons, je m'enrôle dans votre troupiau, et je veux jouer itou la comédie avec vous ; m'est avis que le désir de vous plaire me baillera de l'esprit... Toutes ces paroles qui me semblont arrangées dans un livre comme des plants de laitues, je les dégoiserons tout comme un autre ; alles sont toutes mâchées pour ceux qui savons lire, la mémoire n'a plus qu'à les avaler, et comme je lis tout courant, laissez-moi faire...
MADEMOISELLE D'AUDICOUR
Voilà toute la besogne.
LUCAS. (Impromptu)
Voilà toute la besogne... Mais il faut de la gesticulation, oui, une certaine manigance dans les bras et dans les mains ; or comme c'est la première fois que je me serai attelé à cette charrue-là, et que vous êtas au fait, vous me baillerez bien queuqu'avis ?
MADEMOISELLE D'AUDICOUR
Mon cher Lucas, nous n'en savons pas plus que vous, car c'est la première sois aussi que nous nous en mêlons, mais nous comptons sur l'indulgence de nos spectateurs ; j'ai plus besoin que personne de cette indulgence, aussi je la leur demande plus positivement.
LUCAS. (Impromptu)
Allez, Mademoiselle, soyez tranquille ; pour ce qui est en cas de ça, si vous jouez mal, tous les coeurs joueront pour vous, mais nous autres hommes ce n'est pas de même ; au reste, ne nous baillons pas martel en tête ; on sait bien que ce n'est ni vote métier ni le mien ainsi tout coup vaille.
MONSIEUR D'AUDICOUR
C'est bien dit, Lucas ; ceux qui ne seront pas contents, n'auront qu'à reprendre leur argent à la porte. Toi, prends courage et n'aie pas peur ; car en cela comme en tout...
LE GOÛTÉ
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur et Madame Blandineau.
MONSIEUR BLANDINEAU
Enfin, Madame, nous voilà donc à notre maison de campagne en pleines vacances pour deux mois , vous trouverez bon, j'espère, que je fasse mon amusement d'instruire ici mon fils et ma fille à ma manière, et de détruire ou du moins de diminuer en eux tous les défauts que la façon dont vous les élevez à Paris, leur inspire.
MADAME BLANDINEAU
Et quels défauts, s'il vous plaît, trouvez-vous à détruire en eux ? Voyons, Monsieur, voyons.
MONSIEUR BLANDINEAU
D'abord en général, vous leur inspirez trop d'orgueil, trop de goût pour le faste des habits et de la parure, trop de penchant pour tous les talents frivoles et même dangereux, comme la Musique, la Danse, etc. Convient-il qu'une fille de procureur soit mise comme une fille de Duchesse, qu'elle exécute toutes sortes de danses, et surtout l'Allemande, comme une fille d'Opéra, et sache mettre en oeuvre tous les moyens de coquetterie comme une fille de joie ?
MADAME BLANDINEAU
Oh ! Monsieur, vous voyez tout d'un coup d'oeil si bourgeois, qu'on vous croirait de l'autre siècle ; mais moi, je me conforme dans l'éducation de mes enfants aux usages de celui où je vis.
MONSIEUR BLANDINEAU
Et c'est en quoi, Madame, vous faites fort mal. Au reste, je veux bien vous laisser un peu maîtresse de former votre fille à votre fantaisie ; les mères malheureusement semblent avoir plus de droits sur l'éducation de leurs enfants semelles que ses pères ; mais pour mon fils, Vous trouverez bon que je n'aie pas la même complaisance, et que je le corrige, si je puis ici, pendant que j'en ai le temps, de tous les défauts qu'il tient de vos mauvais principes.
MADAME BLANDINEAU
Et de quoi le corrigerez-vous ?
MONSIEUR BLANDINEAU
D'abord de se donner des airs de petit Marquis, de prendre un ton méprisant avec ceux qu'il croit au-dessous de lui.
MADAME BLANDINEAU
Bon ! Ne voulez-vous pas l'élever comme la fils d'un Vigneron, d'un Paysan, enfin comme le petit Jannot votre illustre filleul ?
MONSIEUR BLANDINEAU
Eh ! Madame, ne pensez pas plaisanter ; oui, je voudrais que mon dils eût tout le caractère, toute la douceur et toute l'honnêteté qui paraît dans ce pauvre enfant-là, il n'en vaudrait que mieux ; d'ailleurs vous méprisez ce petit bonhomme, parce qu'il est le fils d'un vigneron ; mais après tout, mon fils n'est que le fils d'un procureur, et moi qui n'ai point de vanités, vous savez bien que je ne suis que le fils d'un... Là, ne m'en faites pas dire davantage ; ayez de la hauteur tant que vous voudrez, parce que votre père était marchand ; mais je ne veux pas que non fils en ait, et je prétends, pour mettre sa modestie en exercice, que tant que nous serons ici, il traite avec amitié mon petit filleul, quand il viendra jouer avec lui ; ce n'est que le fils d'un vigneron pauvre, mais c'est le fils d'un honnête homme, utile aux autres hommes, et à bien des hommes qui ne le valent pas.
MADAME BLANDINEAU
Ah ! Monsieur Blandineau, voilà de la philosophie, elle se fourre partout.
MONSIEUR BLANDINEAU
Non, Madame, ce n'est que du bon sens.
MADAME BLANDINEAU
Enfin, vous avez votre petit Jannot en tête ; vous n'en démordrez point, je vous connais ; mais si je vous disais que ce fils de paysan est plein de défauts qu'il peut inspirer à mon fils, qu'il est polisson, gourmand, paresseux, menteur, méchant même ; que c'est lui qui vole les fruits de notre petit jardin, auriez-vous encore la fureur de vouloir ?...
MONSIEUR BLANDINEAU
Ah ! Si vous me prouvez tout cela à n'en pouvoir douter, je lui défendrai de jamais entrer ici.
MADAME BLANDINEAU
Si je vous le prouve ? Rien de si aisé. Tenez, je m'en vais faire venir gouter mon fils et ma fille dans ce salon ; c'est toujours dans ce moment, que votre vilain Jannot vient pour attraper quelque chose de leur gouté ; nous nous cacherons tous les deux derrière cette porte ; vous entendrez vous-même les propos de ces enfants, et vous jugerez si je vous en impose.
MONSIEUR BLANDINEAU
Soit, vous avez raison, voyons.
MADAME BLANDINEAU, appelle
Lapierre.
Un Laquais paraît.
Apportez ici le Gouté de Mademoiselle et de mon fils, et dites-leur de descendre.
Le Laquais sort.
MONSIEUR BLANDINEAU
Oh ça ! Si Jannot a tort dans la conduite qu'il va tenir avec nos enfants, je vous promets de vous en faire justice ; mais si ce sont nos enfants qui se comportent mal avec lui, promettez moi aussi de les en corriger.
MADAME BLANDINEAU
Oui, Monsieur, je vous le promets, mais c'est bien une promesse inutile.
MONSIEUR BLANDINEAU
Nous allons voir.
SCÈNE II. Les acteurs précédents, le petit et la petite Blandineau, Le Laquais apporte sur une table le Gouté composé de trois Poires, de trois tartines de confitures et de trois morceaux de pain.
Il sort.
MADAME BEANDINEAU, aux deux enfants
Allons, mes enfants, mettez-vous là et goutez ; le petit Jannot va venir, faites-le gouter avec vous, mais ayez attention qu'il ne vous mange pas tout.
LE PETIT BLANDINEAU
Oh ! Que oui, Maman, car il est bien gourmand. Tenez, il est dans la basse cour qui polissonne avec du fumier.
SCÈNE III. LES ACTEURS PRÉCÉDENS, JANNOT.
MONSIEUR BLANDINEAU
Le voici. Approche Jannot.
MADAME BLANDINEAU
Comme le voila fait !
MONSIEUR BLANDINEAU
Est-il vrai, Jannot, que tu polissonnais dans la basse-cour ?
Polissonner : Faire le polisson, vagabonder, jouer dans les rues, la campagne, en parlant d'enfants. [L]
JANNOT. ( Impromptu )
Ah ! Mon_Dieu, non, mon Parein, demandez plutôt au Jardinier, je lui aidais à porter du terreau avec une pelle dans le potager ; mais je m'en vais me laver les mains.
Il se lave les mains sur une assiette.
MONSIEUR BLANDINEAU
Tu travaillais, mon enfant, cela est bien fait.
Au petit Blandineau.
Mon fils, pourquoi disiez-vous qu'il polissonnait ?
LE PETIT BLANDINEAU
Dame, mon Papa je l'ai cru.
LA PETITE BLANDINEAU
Qu'il n'approche pas de nous toujours, car il nous gâterait tout, mon fourreau de demie-Perse, et l'habit d'été de mon frère.
MONSIEUR BLANDINEAU
Allons, pas tant de mépris, Mademoiselle, goutez ensemble, et surtout ayez la paix entre vous trois ; nous allons faire un tour de promenade hors de la maison, votre frère et moi.
Ils font semblant de sortir, et se cachent derrière la porte à moitié fermée.
SCÈNE IV. Le petit et la petite Blandineau, Jannot, qui craint de les approcher, et toujours debout.
LE PETIT BLANDINEAU
Allons, ma soeur, mets-toi là, et moi ici :
Ils s 'asseyent.
Et vous, Monsieur Jannot, vous n'avez qu'à vous tenir debout, et ne point vous donner les airs de nous approcher.
JANNOT
Oh ! Comme vous voudrez, je ne suis point las du tout.
LA PETITE BLANDINEAU
Eh bien ! Tant mieux pour toi. Tiens, mon frère, voilà une tartine de confitures pour toi, une pour moi, et puis chacun la moitié d'une.
LE PETIT BLANDINEAU
Tiens, ma Soeur, voilà une poire pour toi, une pour moi, et puis aussi chacun la moitié d'une ; pour Monsieur Jannot, voilà un petit morceau de pain qu'il trouvera bon, car c'est du pain blanc dont il ne mange qu'ici.
JANNOT
Je vous remercie, mais ne vous en privez pas pour l'amour de moi, peut-être n'en aurez-vous pas trop ; tenez, je n'ai pas beaucoup faim.
LE PETIT BLANDINEAU
Oh ! Tu en mangerais bien avec des poires et des confitures, mais c'est pour nous.
JANNOT
Non, je n'ai point coutume de manger de cela à mon gouté, et je n'en mangerais pas quand vous m'en donneriez.
LA PETITE BLANDINEAU
Tu es bien fier, tant mieux, car tu n'en auras pas ; attends, je m'en vais éplucher ma poire avec ma belle lame d'argent, et je t'en donnerai la pelure.
LE PETIT BLANDINEAU
Ma Soeur, qu'il nous aille prendre des poires dans le jardin, et il en aura une pour lui... Veux-tu Jannot ?
JANNOT
Oh ! Non. Voilà deux fois que vous m'avez forcé d'y aller ; je l'ai fait par bonne amitié pour vous ; je n'en ai pas voulu manger seulement la queue d'une ; et puis vous dites à votre Maman, que je les vole par gourmandise ; je ne veux plus en aller prendre.
LE PETIT BLANDINEAU
Parles-donc, eh ! Petit manant, ne serais-tu pas trop heureux d'avoir le fouet pour nous ?
JANNOT
Oui, mais cela n'est pas bien de prendre ce qu'on ne nous donne pas.
LE PETIT BLANDINEAU
Veux tu bien y aller tout-à-l'heure ?
LA PETITE BLANDINEAU, le menace
Veux-tu y aller ?...
JANNOT
Non, je n'irai pas, et je n'irai plus jamais.
LE PETIT BLANDINEAU
Nous t'allons battre...
JANNOT
Eh bien ! J'aime mieux être battu, que de faire une chose qui n'est pas bien.
LE PETIT BLANDINEAU
Ah ! Tu ne veux pas nous obéir ? Ma Soeur, aide-moi ; tiens, prends cette canne, et moi l'autre...
Le petit Blandineau et sa soeur battent Jannot, qui se laisse battre.
JANNOT
Eh bien ! Vous n'en serez pas plus avancés...
Ils le battent encore, et Jannot s'enfuit dans un coin de la Chambre.
LE PETIT BLANDINEAU
Ah ça, si tu dis que nous t'avons battu, si tu le dis, nous dirons, comme l'autre fois, que tu as encore volé des fruits dans le jardin.
JANNOT
Allez, n'ayez point peur ; vous m'avez déjà battu plus d'une fois, et je n'en ai rien dit.
LE PETIT BLANDINEAU
Allons, rends-nous ton pain, puisque tu ne veux pas nous aller prendre des poires, tu ne l'auras pas.
JANNOT
Oh ! Tenez, le voilà, gardez-le ; je suis bien-aise à présent de n'en pas avoir mangé du tout ; j'aime encore mieux notre pain-bis, on ne me le reproche pas.
SCÈNE V. Les acteurs précédents, Monsieur et Madame Blandineau, qui sorte de leur cachette.
MONSIEUR BLANDINEAU, à sa femme
Eh bien ! Madame, est-ce là ce que vous m'aviez promis ?
MADAME BLANDINEAU, à son fils et à sa fille
Ah ! ah ! Vous êtes de jolis enfants, j'ai tout entendu. Voilà donc comme vous m'avez menti tous deux fur le compte de ce pauvre Jannot. Il est gourmand, il vole les fruits, il est méchant, il est menteur, tandis que c'est vous qui avez tous ces vices-là. Oh ! Je suis bien-aise de vous connaître.
JANNOT
Ne vous fâchez pas, Madame, par rapport à moi ; tout cela n'était que pour rire, je vous assure, et je ne suis pas fâché du tout ; je vous promets qu'ils ne m'ont point fait de mal, nous jouions ensemble, voilà tout.
MADAME BLANDINEAU
Vas, mon pauvre Jannot, je te rends justice, et je les punirai tous deux comme ils le méritent.
Elle les renvoyé.
Allons vite, allez-vous en tous deux dans votre chambre, auprès de votre Gouvernante, jusqu'à ce que je vous fasse essuyer la punition que vous méritez.
MONSIEUR BLANDINEAU
Chargez-vous, Madame, de celle de votre Fille, je ne veux point m'en mêler ; ce que je vous conseillerais seulement, serait de lui ôter jusqu'à nouvel ordre, tous ses Maîtres de Musique, de Danse et de Dessein, et de travailler seulement à lui apprendre à bien coudre, à broder, à filer, et à lui former le coeur et l'esprit. Pour mon fils, la punition qu'il mérite, est que Jannot prenne ici sa place, ses habits, enfin qu'il devienne mon fils, et que ce beau Monsieur-là soit traité comme le fils d'un paysan, je dis plus, comme le plus mauvais sujet de la Nature. Au reste, Madame, serez-vous encore prévenue contre ce qui résulte de la pauvreté de certains états ?
MADAME BLANDINEAU
Non, Monsieur : malgré la peine que cela me fait, je suis obligée de convenir que cette fois-ci vous avez raison, et que...
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica