Proverbe en prose· Dans les Jeux de la Petite Thalie
La Poupée.
Personnages
- MADEMOISELLE MINETTE, Enfant de cinq ans
- LA MÈRE
- LA BONNE
- MONSIEUR DE LA FAYETTE, ami de la Maison
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.
Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !
Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.
Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.
Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.
Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.
Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.
Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.
En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.
Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.
Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.
Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.
C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.
On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.
Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.
D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.
LA POUPÉE
SCÈNE PREMIÈRE.
LA JEUNE ENFANT seule, parlant à sa poupée
Impromptu.
Eh bien ! Mademoiselle, ferez-vous ce que je vous dis ? Voulez-vous bien vous tenir droite ? Songez que je suis votre bonne, et qu'une bonne a droit de vous faire obéir, de vous gronder quand elle veut, et de vous corriger quand vous n'obéirez pas... Eh bien !... À qui est-ce que je parle ? Voulez-vous... Eh bien !... Ah ! Vous avez de l'humeur... Eh bien ! Vous aurez une tape sur l'épaule, comme ma bonne m'en donne souvent plus mal-à-propos ; oui, je ne suis pas si méchante pour vous, que ma Bonne l'est pour moi, et vous n'en êtes pas plus obéissante ; mais je ferai tout comme elle, et vous aurez affaire à moi.
SCÈNE II. La Jeune Enfant, La Bonne.
LA BONNE, qui aura écouté tout le discours de l'enfant sans en être vue
Ah ! ah ! Mademoiselle, vous dites-là de jolies choses à votre poupée ; je vous frappe donc mal-à-propos ; je fuis donc méchante ; allons donnez-moi votre Poupée tout-à l'heure. Elle prend la poupée. Vous ne la reverrez de huit jours pour vous apprendre à lui tenir de pareils discours.
L'ENFANT
Mais, ma Bonne, je ne savais pas que vous étiez-là ; oh ! Rendez-moi ma Poupée.
LA BONNE
Non, Mademoiselle.
L'ENFANT
Vous ne voulez pas ?
LA BONNE
Non, vous dis-je, elle est avec vous en trop mauvaise compagnie ; vous lui dites des menteries, et cela n'est pas bien.
L'ENFANT. Impromptu
Eh bien ! Ma Bonne, c'est vrai, je lui ai dit que vous êtes méchante, et ce ne sont pas des menteries, comme vous voyez, puisque vous voulez m'ôter ma poupée ; aussi pourquoi écoutez vous ce que je lui dis ? Ça n'est pas bien d'écouter les personnes qui parlent ensemble, seriez-vous bien aise que je vous écoutasse moi, quand vous causez avec Dubois, le valet de chambre de mon Papa, et qui vous dit bien d'autres choses que tout ce que j'ai dit à ma Poupée ?
LA BONNE
Mademoiselle, quand je cause avec lui, nous ne disons du mal de personne.
L'ENFANT
Ah ! Vraiment, je le sais bien, vous ne vous dites que des choses sort gracieuses à l'une et à l'autre.
LA BONNE
Voilà qui est bien, il ne s'agit point de cela.
L'ENFANT
Eh bien ! Rendez-moi ma poupée.
LA BONNE
Non, vous ne l'aurez pas, sûrement.
L'ENFANT
Vous ne voulez donc pas me la rendre, une fois, deux fois, vous ne voulez pas ?
LA BONNE
Non.
L'ENFANT
Eh bien ! Emportez-la, je sais bien ce que je ferai.
LA BONNE
Eh ! Que ferez-vous s'il vous plaît ?
L'ENFANT. Impromptu
Allez, je me la ferai bien rendre. Ah ! Tenez, j'entends parler Monsieur de la Fayette, qui est mon bon ami et celui de Maman : je m'en vais lui dire qu'il me la fasse rendre.
LA BONNE
Ah ! Vous pouvez lui dire tout ce qu'il vous plaira, mais il ne me forcera pas de vous la rendre.
SCÈNE III. Monsieur de La Fayette, L'Enfant, La Bonne.
L'ENFANT
Mon bon ami, tenez, voilà ma Bonne qui vient de me prendre ma Poupée, parce que je causais avec elle, et qui veut me la garder pendant huit jours.
MONSIEUR DE LA FAYETTE
Et pourquoi cela ? Ah ! La Bonne, rendez la poupée à Mademoiselle Minette, à ma considération.
LA BONNE
Non, Monsieur, je vous considère beaucoup, mais j'ai des raisons de punir Mademoiselle des propos ridicules qu'elle tient à sa poupée, en lui ôtant les moyens de s'entretenir avec elle, comme elle fait, sur mon compte.
MONSIEUR DE LA FAYETTE
Eh ! Qu'est-ce qu'elle lui disait donc sur votre compte ?
L'ENFANT
Eh bien ! Je lui disais, que vous êtes méchante, ma Bonne ! Et cela est vrai, tant que vous ne voudrez pas me rendre ma poupée.
MONSIEUR DE LA FAYETTE
Allons, la Bonne, rendez-la lui, elle ne le dira plus.
LA BONNE
Non, Monsieur, vos prières sont inutiles, je ne la rendrai pas.
L'ENFANT
Voyez, mon bon ami, si j'ai tant menti que ma Bonne le dit ; mais demandez lui donc plus fort.
MONSIEUR DE LA FAYETTE
La Bonne. Je veux absolument, je veux absolument que vous rendiez à Minette sa poupée.
LA BONNE
Et moi, je ne veux pas la rendre.
L'ENFANT
Vous voyez, comme elle est obstinée ; eh bien ! Elle dira que c'est moi ; je sais bien quel qu'un qui me la fera rendre.
LA BONNE
Oui, nous verrons.
SCÈNE IV. La Bonne, L'Enfant, Monsieur de La Fayette, La Mère.
MONSIEUR DE LA FAYETTE, à la Mère
Madame, je vous donne le bonjour. Ah ! Madame, Mademoiselle Minette a bien du chagrin.
L'ENFANT
Ah ! Ma chère Maman, vous venez bien à propos ; baisez-moi donc, ma petite Maman.
LA MÈRE, la baise
Bonjour, Minette. Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a donc ? Quelque mécontentement que vous avez donné à votre Bonne, je gage, Mademoiselle ; vous savez que je n'aime pas cela.
L'ENFANT
Ni moi non plus, Maman, car c'est toujours moi qui en suis punie : mais, Maman, je ne saurais plus avoir recours qu'à vous, pour l'avoir ma poupée, que ma Bonne m'a ôtée.
LA MÈRE
Votre Bonne vous a ôté votre Poupée, apparemment parce que vous le méritez.
LA BONNE
Oui, Madame, Mademoiselle lui dit des choses qui ne sont pas bien ; elle lui fait entendre que je suis méchante, que je ne sais ce que je dis, ce que je fais.
LA MÈRE
Ah ! ah ! Mademoiselle, en ce cas votre Bonne a bien fait.
L'ENFANT
Eh bien ! Ma chère Maman, faites-moi la rendre, cela ne m'arrivera plus, je vous le promets.
MONSIEUR DE LA FAYETTE
Allons, Madame, cette promesse là doit vous désarmer ; Mademoiselle Minette n'a plus que vous pour ressource, car elle a prié sa Bonne inutilement ; mon crédit n'a rien fait non plus, ainsi...
LA MÈRE, à la bonne
Je veux bien que vous lui rendiez sa poupée, la Bonne, pour cette sois-ci.
À l'enfant.
Mais la première fois qu'il vous arrivera, Mademoiselle, de tenir avec votre Poupée des propos qui déplairont à votre Bonne, je ne veux pas qu'elle vous la rende de la vie.
L'ENFANT
Oui, Maman.
LA MÈRE
Je veux que vous ayez pour votre Bonne, autant de respect que pour moi.
L'ENFANT
Oui, Maman.
LA MÈRE
Que vous soyez assez raisonnable pour penser qu'elle tient ma place auprès de vous, parce que je ne puis pas y être toujours.
L'ENFANT
Oui, Maman.
LA MÈRE
Et qu'enfin, lui déplaire, c'est déplaire à moi-même.
L'ENFANT
Oui, Maman.
LA MÈRE, à la Bonne
Allons, la Bonne, rendez-lui sa poupée pour cette fois-ci.
À l'enfant.
Et vous , Mademoiselle, songez à ce que vous me promettez, et à me tenir parole.
L'ENFANT
Oui, Maman.
LA BONNE, en rendant la Poupée à l'enfant
Tenez, Mademoiselle, la voilà ; vous êtes bienheureuse que votre Maman...
L'ENFANT
Oui, ma Bonne...
En tenant la Poupée.
Ah ! La voilà. Je savais bien moi que je l'aurais, mais j'ai eu bien de la peine... Allez ma bonne, soyez tranquille, je ne lui parlerai plus jamais de vous du tout, du tout. Oh ! Je vois bien que sans Maman... Mais le Proverbe a raison qui dit que...
LES GOURMANDES
SCÈNE PREMIÈRE. Caroline, Joséphine.
CAROLINE
Ma soeur, Fanchette ne revient point pour nous donner à gouter, et il est six heures.
JOSÉPHINE
Dame, mon Papa l'a envoyée en commission bien loin, bien loin ; il est dans la boutique ; veux-tu que je lui demande à gouter ?
CAROLINE
Bon, il nous donnera du pain sec ; il y a dans le buffet un bon morceau de tourte de frangipane.
JOSÉPHINE
Et puis un reste de pot de confitures.
CAROLINE
Mon Papa est occupé dans la boutique avec des Marchands.
Elle ouvre le buffet.
Tiens, vois-tu, ma Soeur, mangeons-en un peu sans que cela paroisse.
JOSÉPHINE
Allons voyons, as-tu un couteau ?
CAROLINE
Oui, tiens, coupons d'abord de la tourte.
Elle coupe de la tourte.
Tiens, voilà pour toi, et puis voilà pour moi, vois ; il n'y paraît presque pas.
JOSÉPHINE, mange
Non, mais je n'en ai guère, prêtes-moi ton couteau.
Elle coupe.
Tiens, je m'en vais prendre encore ce petit coin-là.
CAROLINE
Et moi donc, donnes m'en par-là.
JOSÉPHINE
Oui, mais la tourte s'en va.
CAROLINE
Oh dame ! C'est si bon : donnes-moi encore ça, tiens, plus que ça : ah ! Voilà le morceau tout cassé, comment allons-nous faire ?
JOSÉPHINE
Eh bien ! Mangeons tout, nous laisserons le buffet ouvert, et nous dirons que c'est le chat qui l'a mangé.
CAROLINE
Tu as raison, cela vaudra mieux que de laisser ce petit morceau tout rompu, tiens.
Elles partagent le reste de la tourte.
JOSÉPHINE
Ah ! Que c'est bon de la tourte de frangipane ; quand je ferai grande et que j'aurai de l'argent, j'en veux manger à tous mes repas.
CAROLINE
La voilà partie tout-à-fait.
JOSÉPHINE
Et la mienne aussi : et des confitures, en veux-tu ?
CAROLINE
Oui, un peu, mais n'en faisons pas comme de la tourte ; ne mangeons pas tout : tiens, voilà une petite cuillère pour toi et une pour moi, prenons dans le pot chacune à notre tour.
JOSÉPHINE
Oui, prends. Caroline prend, et elles continuent ainsi chacune à leur tour. À moi, à toi, à moi, à toi, à moi : oh ! Voilà déjà le fond du pot que je vois.
CAROLINE
Ma soeur, voilà mon frère qui revient de l'école, caches donc vite tout cela, et fermons le buffet ; dépêche-toi donc, dépêche-toi donc. Joséphine ferme le buffet.
SCÈNE II. Caroline, Joséphine, le petit Dulac, leur Frère.
LE PETIT DULAC
Mes soeurs, où est donc Fanchette ? Avez-vous gouté ?
CAROLINE
Non, nous l'attendons, elle est allée en commission, elle va revenir.
LE PETIT DULAC
Oh ! Moi, j'ai faim, je m'en vais prendre à gouter dans le buffet.
CAROLINE
Mon frère, n'ouvrez pas le buffet, vous savez bien que mon Papa ne veut pas que nous prenions à gouter nous-mêmes.
LE PETIT DULAC
Mais moi, j'ai faim, et je ne veux prendre que du pain.
JOSÉPHINE, s'oppose à son frère
Oh ! Tu n'ouvriras pas le buffet ; Fanchette va revenir , attends un moment, nous attendons bien nous.
MONSIEUR DULAC, appelle de la boutique
Dulac, qu'est-ce que vous faites là dedans ?
LE PETIT DULAC
Rien, mon Papa.
Il sort et va dans la boutique.
SCÈNE III. Caroline, Joséphine.
JOSÉPHINE
Bon, le voilà occupé dans la boutique, achevons le pot de confitures, c'est à moi à prendre.
Elle s'ouvre le buffet.
CAROLINE
Non, c'est à moi.
JOSÉPHINE la pousse
Mademoiselle, c'est à moi. Elles prennent toutes les deux ensemble dans le pot.
CAROLINE
Voyez-vous ce que vous faites, Mademoiselle, il n'y a plus rien à présent ; c'est pourtant vous qui êtes si gourmande...
JOSÉPHINE
Ah ! C'est bien vous même : comment allons-nous faire maintenant ? Et quand on s'apercevra qu'il n'y a plus ni tourte, ni confitures...
CAROLINE
Sais-tu ce qu'il faut faire ? Voilà le chat qui dort, enfermons-le dans le buffet, cassons le pot de confitures avant, et on croira que c'est le chat qui a tout mangé et tout cassé.
Elle casse le pot de confitures.
JOSEPHINE, va prendre le chat
C'est bon, c'est bon, tiens le voilà, prends garde qu'il ne s'en aille.
CAROLINE
Ah que non ; donne, tiens.
Elle met le chat dans le buffet.
Voilà le buffet bien fermé, vas, nous sommes des bonnes.
SCÈNE IV. Caroline, Joséphine, Le Petit Dulac, Fanchette.
LE PETIT DULAC à Fanchette
Ma Mie, nous vous attendons, pour nous donner à gouter.
FANCHETTE
Vous ne pouviez pas en prendre ?
LE PETIT DULAC
Dame, mes soeurs n'ont pas voulu.
JOSÉPHINE
Non, mon Papa a défendu qu'on ouvre le buffet, quand vous n'y êtes pas, ma Mie.
FANCHETTE
Allons, je m'en vais vous en donner, attendez un moment. Elle entend le bruit du chat dans le buffet. Mais, qu'est-ce que j'entends donc là, dans ce buffet ?
CAROLINE
Dame, nous ne savons pas.
LE PETIT DULAC
C'est le chat qui est enfermé dans le buffet, je gage.
JOSÉPHINE
Peut-être bien : oh ! Cela serait drôle.
FANCHETTE ouvre le buffet , et le chat s'enfuit
Peste soit du chat, il m'a fait peur.
LE PETIT DULAC, regarde dans le buffet
Ma Mie, il a cassé le pot de confitures ; bon, il a mangé le reste de la tourte de diner.
CAROLINE
Ah ! Le vilain chat, il faut le battre ; attendez, je m'en vais tâcher de l' attraper.
FANCHETTE
Mais, comment se fait-il que ce chat s'est trouvé enfermé dans le buffet, Mesdemoiselles ?
JOSÉPHINE
Ma Bonne, ce n'est pas notre faute, c'est vous, peut être, avant de vous en aller...
CAROLINE
Vous étiez bien pressée, ma Bonne, et vous aurez enfermé ce maudit chat, sans y prendre garde : il se fourre partout.
FANCHETTE
Mesdemoiselles, il y a quelque chose là dessous ; regardez moi.
JOSÉPHINE, à Caroline
Eh bien ! Ma bonne, n'allez-vous pas croire que c'est nous à présent.
FANCHETTE
Oui, c'est quelque nouveau tour de votre façon, car vous êtes si gourmandes !
CAROLINE
Ah ! Ma Bonne, je vous assure... Demandez plutôt à mon frère.
FANCHETTE
Oui, demandez à mon camarade, qui est aussi malin que moi.
SCÈNE V. Caroline, Joséphine, Le Petit Dulac, Fanchette, Monsieur Dulac.
MONSIEUR DULAC
Mais, qu'est-ce donc que ce train là ?
LE PETIT DULAC
Ce n'est rien, mon Papa ; c'est le chat qui était enfermé dans le buffet, qui a mangé le reste de la tourte et des confitures, et qui a cassé le pot.
FANCHETTE
C'est ce que Monsieur et ces Demoiselles veulent me faire croire ; ils ont tout mangé apparemment, et ont tâché de tout mettre sur le compte du pauvre chat, qu'ils ont enfermé dans le buffet.
MONSIEUR DULAC
C'est-il vrai, Mesdemoiselles ?
CAROLINE
Non, je vous assure, mon Papa.
JOSÉPHINE
Oh ! Pour ça non, ce n'est pas nous.
MONSIEUR DULAC
Ce n'est pas vous.
Au petit Dulac.
Et vous, Monsieur, vous ne dites rien.
LE PETIT DULAC
Dame, mon Papa, si je ne dis rien, c'est que je n'en sais rien ; je sais seulement que je n'ai pas gouté, et que j'ai bien faim.
JOSÉPHINE
Et moi aussi.
CAROLINE
Et moi aussi...
FANCHETTE
Les vilains enfants ! On ne peut pas tourner le dos un moment.
MONSIEUR DULAC
Voilà qui est bien, Fanchette, une autre fois vous prendrez garde à fermer votre buffet.
FANCHETTE
Monsieur, je vous assure qu'il était fermé, et que le chat n'était pas dedans quand je suis sortie, car il dormait sur une chaise.
MONSIEUR DULAC
Allons, en voilà assez de dit : il est trop tard maintenant pour faire gourer des enfants, il n'y a qu'à tout de suite leur donner à souper.
FANCHETTE
Eh bien ! Leur souper est tout prêt, c'est un morceau de boeuf à la mode.
MONSIEUR DULAC
Soit, faites-les souper, puisqu'ils n'ont pas goûté.
LE PETIT DULAC
Oh ! Tant mieux. On cogne à la boutique,
Monsieur Dulac y va.
SCÈNE VI. Fanchette, Les trois enfants.
FANCHETTE, après avoir arrangé trois couverts
Allons, Monsieur et Mesdemoiselles, voilà votre souper, prenez vos serviettes.
Les trois enfants se mettent à table.
FANCHETTE
Tenez, voilà chacun un bon morceau sur votre assiette ; tâchez de manger proprement.
CAROLINE et JOSÉPHINE
Oui, ma Mie.
SCÈNE VII. Les acteurs précédents, Monsieur Dulac, pendant que ses trois enfants mangent, les observe sans affectation, en se promenant autour de la table.
JOSÉPHINE haut à sa Soeur
Ce coquin de chat ! Oh ! Si je le tenais, comme je le battrais !
MONSIEUR DULAC
Allons, Mesdemoiselles, mangez, puisque vous avez si faim.
CAROLINE et JOSÉPHINE
Aussi nous mangeons bien, mon Papa.
LE PETIT DULAC, bouche pleine
Pour moi, je n'ai jamais eu tant faim.
CAROLINE, bas à son frère
Mon frère, tu n'as plus rien, veux-tu mon morceau ?
LE PETIT DULAC
Oui, donne.
JOSÉPHINE
Oh ! Tiens, je t'en prie, prends le mien aussi, et mange le vite.
LE PETIT DULAC, la bouche toujours pleine
Donne, mais dame, je ne peux pas manger tout à la fois.
MONSIEUR DULAC
Ah ! Ah ! Mesdemoiselles, je vous y prends ; voilà donc l'appétit que vous avez ; vous faites manger tout votre souper à votre frère, et vous avez fait semblant d'avoir faim pour me tromper...
CAROLINE
Mais, mon Papa, c'est que...
MONSIEUR DULAC
Vous accusez le chat d'avoir mangé la frangipane et les confitures, et vous n'avez pas faim : allons, allons, je dais maintenant à quoi m'en tenir, et vous serez punies comme deux insignes gourmandes.
CAROLINE
Ah ! Mon Papa, je vous assure.
MONSIEUR DULAC
Chansons que tout cela, les chats peuvent manger de la frangipane, mais les chats ne mangent pas de confitures : vous n'avez pas pensé à cela, mais il faut vous l'apprendre : allons, montez toutes deux dans votre chambre, et je donne ordre à Fanchette, de vous corriger. Comme vous le méritez.
JOSÉPHINE
Ah ! Mon Papa, eh bien, c'est vrai ; nous vous demandons pardon, cela ne nous arrivera plus.
CAROLINE
Non, mon Papa, plus jamais.
MONSIEUR DULAC
Cela est inutile ; allons, partez, partez vite. Fanchette, vous m'entendez bien.
FANCHETTE
Oui, Monsieur, je vous réponds que je ne les épargnerai pas, car c'est tous les jours la même chose ; ce sont deux gourmandes fieffées.
Elle emmène Joséphine et Caroline.
CAROLINE, en s'en allant
Ah ! Ma mie.
JOSÉPHINE
Ma petite Bonne...
MONSIEUR DULAC, au petit Dulac
Et toi, mon ami, je te rends justice, tu n'es point leur complice, je le vois bien à ton appétit ; mais on peut bien dire, en fait de gourmandise et de malice, de tes soeurs, que les deux font la paire ; elles sont rusées, mais je leur apprendrai cette sois-ci que...
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica