Proverbe en prose· Ou Nouveaux Petits Drames Dialogués sur des Proverbes
Le Quiproquo les Jeux de la Petite Thalie.
Personnages
- MONSIEUR DORANCÉ, Capitaine d'infanterie
- MADAME DORANCÉ, son épouse
- GUILLOT, frère de Pierrot, fils de vigneron, âgé de quatorze ans
- PIERROT, frère de Guillot, quinze ans, Fils de Vigneron
- SAINT-JEAN, Laquais de la Maison de Monsieur Dorancé
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.
Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !
Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.
Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.
Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.
Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.
Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.
Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.
En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.
Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.
Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.
Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.
C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.
On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.
Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.
D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.
LE QUIPROQUO
SCÈNE PREMIÈRE. Guillot entre dans l'antichambre, d'un air embarrassé, un Laquais brode assis.
LE LAQUAIS, sans se lever
Que voulez-vous, mon ami ?
GUILLOT
On m'a dit que Monsieur_le_Marquis cherche à faire des hommes pour sa Compagnie, et je viens pour m'engager à lui.
LE LAQUAIS
Il est sorti, et Madame fait sa méridienne dans le salon ; quand elle sera réveillée, je vous lui ferai parler, elle vous engagera tout aussi bien que Monsieur ; attendez un moment, asseyez-vous.
Guillot s'assìed.
Méridiennne : sommeil auquel les habitants des pays chauds se livrent ordinairement vers l'heure de midi. [L]
SCÈNE II. Les Acteurs Précédents, Pierrot.
LE LAQUAIS, toujours brodant, à Pierrot
Que demandez-vous ?
PIERROT, au Laquais
J'ai appris que Madame cherchait un jeune laquais pour entrer au service ; elle veut, à ce qu'on m'a dit, qu'il n'ait pas encore servi pour se former elle-même, et je viens m'offrir, je suis tout neuf.
LE LAQUAIS
Vous êtes de ce village-ci ?
PIERROT
Oui, je suis 1e fils de Gros-Pierre, Vigneron ; et tenez, vla mon frère.
GUILLOT
Ah ! Te vla toi, qu'est-ce que tu cherches donc ici ?
PIERROT
Ce que je cherche ? Dame, je viens me mettre au service.
LE LAQUAIS
Attendez tous deux, je vais voir quand Madame pourra venir vous parler.
Il sort.
SCÈNE III. Guillot, Pierrot.
GUILLOT
Comment donc ! Pierrot, tu viens pour te mettre au service, et moi aussi ; oh ! pardi, vla qui est drôle, tu ne m'en as rien dit.
PIERROT
Et mais ni toi non plus ; t'es bien caché.
GUILLOT
Et dame autant que toi ; je suis las de labourer la terre, depuis soleil levé jusqu'à ce qu'il se couche, de ne manger presque toujours que du pain, et de ne boire que de l'iau.
PIERROT
Ma fi, moi, c'est que je veux tenter fortune ; on ne sait pas queuquefois ce qui peut arriver ; je sais lire et écrire, quand on en est veau là, on n'aime plus le métier de Paysan et quand j'aurai servi queuque temps Laquais... on a de la protection, et votre maître vous fait Valet-de-chambre avec l'épée, et puis... on a un emploi, et puis... Vois notre cousìn Delorme, le chemin qu'il a fait ; eh bien ! il n'était pas plus avancé que nous à notre âge, et le vla dans l'or et l'argent jusqu'au cou.
GUILLOT
Comment ! C'est pour te faire Laquais, que tu viens ici ?
PIERROT
Oui voirement, et toi, est-ce que ce n'est pas pour en faire tout de méme ?
GUILLOT. (Impromptu)
Nani morgué, c'est pour m'engager au service du Roi, dans la Compagnie de Monsieur Dorancé. Laquais ! Fi donc. Soldat morbleu, Soldat. Il y a de l'honneur à servir le Roi. Prends plutôt ce parti-là, mon Frère, cela nous dera plus d'honneur dans le Village. Si on nous reproche de laisser là note père et note mère, nous pourrons dire au moins que c'est pour servir l'État, et le Roi qui est notre père à tous.
PIERROT
Oh ! Fais comme tu voudras pour toi, moi, je n'aime pas la guerre ; des canons, des fusils, des épées, tout cela vous coupe, vous casse, vous brise les bras et les jambes. Je ne vivons qu'une fois, j'aime mieux vivre plus tranquille ; et puis ce diable d'exercice vous désole, et puis on se dégoute, et puis on ne peut pas changer de maître quand on veut. Oh ! J'aime mieux être laquais, si je ne suis pas content du Maître que je servirai, pardi, je peux lui donner son congé comme il peut me donner le mien, c'est plus égal.
GUILLOT
Mais tu raisonnes-là comme un poltron ; si tu pensais seulement...
SCÈNE IV. Guillot, Pierrot, Le Laquais.
LE LAQUAIS
Tout-à-l'heure, on va venir vous parler.
GUILLOT
J'allons attendre dans la cour, pour achever de nous dire queuque chose que... Vous voudrez bien nous avertir.
LE LAQUAIS
Allez, oui, je vous appellerai.
SCÈNE V.
LE LAQUAIS seul, les regardant aller
Voila deux jeunes gas assez bien tournés, Monsieur Guillot et Monsieur Pierrot seront un joli Laquais et un joli Soldat. Bon, à présent je les confonds, et je ne sais plus lequel des deux.
SCÈNE VI. Monsieur Dorancê, Le Laquais.
LE LAQUAIS
Monsieur, il y a là un garçon qui veut s'engager.
MONSIEUR DORANCÉ
Où est-il ?
LE LAQUAIS
Il est dans la cour avec son frère, qui attend.
MONSIEUR DORANCÉ
Fais-le venir tout seul, que je lui parle à mon aise.
LE LAQUAIS, va à la porte du vestibule pour appeler
Lequel appellerai-je ? Ma foi, à tout hasard.
Il appelle.
Pierrot.
Il sort.
SCÈNE VII. Monsieur Dorancé, Pierrot.
MONSIEUR DORANCÉ
C'est donc toi, mon ami, qui veut entrer au service ?
PIERROT, en tournant son chapeau
Oui, Monsieur, sauf votre grâce, et j'y ferai bien mon devoir, car j'ai envie de faire queuque chose.
MONSIEUR DORANCÉ
Quel âge as-tu ?
PIERROT
Quinze ans, vienne la Saint-Martin.
La Saint-Martin est le 11 novembre.
MONSIEUR DORANCÉ
Tu n'es pas encore bien grand, mais tu grandiras, je le vois ; sais-tu lire et écrire ?
PIERROT
Oui, Monsieur ; c'est moi qui écrit tous les Registres de la Fabrique de note Paroisse, et je chante au lutrin tout courant.
MONSIEUR DORANCÉ
Allons, tiens, voilà qui est conclu, je t'arrête.
Il lui donne six livres.
Prends cela pour boire à ma santé ; je vais te faire faire l'habit, et dès ce moment tu entres au service ; ton nom de Villageois va mal au Métier que tu prends, appelles-toi La Terreur.
PIERROT
Oui, Monsieur.
À part.
Voilà un nom bien méchant pour un laquais.
SCÈNE VIII. Les Acteurs précédents, Madame Dorancé, Le Laquais
MADAME DORANCÉ, appelle le Laquais
Saint-Jean.
LE LAQUAIS
Madame.
MADAME DORANCÉ
Où est ce garçon qui veut entrer au service ?
PIERROT
C'est mon frère, Madame, il est dans la cour.
MADAME DORANCÉ
Faites-le entrer, Saint-Jean.
LE LAQUAIS, appelle
Guillot.
SCÈNE IX. Les Acteurs précédents, Guillot.
MADAME DORANCÉ, à Guillot
C'est donc toi, mon enfant, qui veut servir ?
GUILLOT
Oui, Madame, si c'est votre bon plaisir de me faire recevoir pour cela.
MADAME DORANCÉ, à son mari
Il est vraiment d'une jolie figure, et quand il sera arrangé...
À Guillot.
Tu n'as pas encore servi, n'est-ce pas ?
GUILLOT
Oh mon_Dieu ! Non, Madame, c'est bien aisé à voir, je suis si jeune.
MADAME DORANCÉ
Tant mieux, tu en seras plus sage, j'espère.
GUILLOT
J'ai bonne envie, bon coeur, et j'apprendrai bientôt tout ce qu'il faut savoir.
MADAME DORANCÉ
Vous êtes tous deux les enfants de Gros-Pierre, à ce qu'on m'a dit, un vigneron de ce village ?
GUILLOT
On vous a dit vrai, Madame.
MADAME DORANCÉ, à Guillot
Allons, voilà qui est arrêté, dès demain je te fais donner l'habit, il y en a un qui ira précisément à ta taille ; il faut que je te donne un joli nom ; je veux qu'on t'appelle Zelmis.
GUILLOT
Comme on voudra, Madame.
À part.
Voilà un nom bien doucereux pour un soldat.
MADAME DORANCÉ, à son mari
Monsieur, n'aurai-je pas là un joli Laquais ?
MONSIEUR DORANCÉ
Et moi, mon soldat, comment le trouvez-vous ?
GUILLOT
Quand faudra-t-il rejoindre, Madame ?
MADAME DORANCÉ
Qu'appelles-tu, rejoindre ?
PIERROT
Monsieur, servirai-je à table, et porterai-je la queue en ville ?
MONSIEUR DORANCÉ
Que veux-tu dire, si tu serviras à table, si tu porteras la queue en ville ? Est-ce là le métiers d'un soldat ?
MADAME DORANCÉ, à Guillot
Et toi qui demande quand il faudra rejoindre, qu'est-ce que cela veut dire pour un laquais ?
GUILLOT
Mais, je ne veux pas être Laquais.
PIERROT
Mais, je ne veux pas être soldat.
MONSIEUR DORANCÉ
Ah ! Voilà un bon quiproquo ; Madame, c'est votre laquais qui veut être soldat, et c'est mon soldat qui veut être laquais ; mais, ma foi, qu'ils se fassent soldats tous les deux, cela vaudra mieux, ils sont aussi grands l'un que l'autre ; allons, Monsieur Pierrot, vous avez reçu la pièce, vous m'avez donné votre parole, et pour un honnête garçon, c'est un engagement.
PIERROT
Oh ! Nani, Monsieur, vous êtes vous-même trop honnête homme pour vouloir surprendre ma volonté ; j'ai crû que tout ce que vous me disiez était pour me recevoir laquais... Ma bonne Dame, priez Monsieur pour moi ; c'est à votre service que je veux entrer, et il y aurait conscience.
MADAME DORANCÉ, à son mari
Sans doute, Monsieur, je vous prie de ne plus penser à Pierrot, puisqu'il veut être à moi ; il me vient même l'idée de les prendre à mon service tous les deux.
À Guillot.
Quoi ! Mon cher garçon, tu veux être Soldat, mais y penses tu ? Tu auras de la peine comme un malheureux dans cet état, au lieu qu'en entrant à mon service, tu mèneras une vie douce et tranquille, et on pourra faire quelque chose de toi, si tu veut être bon sujet... Je suis déja faite à sa figure, elle me revient beaucoup.
MONSIEUR DORANCÉ
Oh ça ! Madame, s'il vous plaît, ne travaillez pas à me débaucher mes hommes.
À Guillot.
Tu t'appelles Guillot, je crois, toi ?
GUILLOT
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DORANCÉ
Tu veux être soldat.
GUILLOT
Oui, Monsieur, absolument. Madame, je suis bien fâché.
MONSIEUR DORANCÉ
Eh bien ! Passe ici, et sois la Terreur.
À Pierrot.
Et toi, y penses-tu de vouloir être laquais ? Imite l'exemple de ton frère. L'état de soldat fait honneur, et vaut mieux que celui d'un paresseux, vrai pilier d'antichambre, qui passe sa vie dans une inaction méprisable et indigne d'un homme de coeur.
PIERROT. (Impromptu )
Monsieur, je suis bien fâché de ne pas sentir toutes vos bonnes raisons, mais je n'ai pas de goût pour le métier de soldat, et madame est une bonne dame ; j'aime mieux faire son service que tout le tapage de la Guerre ; on y a trop de mal, et jamais de profit ; on a beau bien faire, on n'a que la paye, et on ne quitte pas quand on veut. Oh ! J'aime mieux être à Madame.
MADAME DORANCÉ
Tu as raison, mon garçon, viens aussi toi de mon côté ; bon.
À son mari.
Vous ne voulez pas que je vous enlève vos hommes, voilà pourtant un déserteur que je vous fais, pour me venger de Monsieur la Terreur ; ils se ressemblent, et je m'accommoderai de celui-ci tout seul, puisque j'y suis réduite : allons, Zelmis, sois fidèle à ton service, et tu seras content de moi.
PIERROT
Oh ! C'est bien mon envie, Madame, et je n'ai que cela dans l'âme.
MONSIEUR DORANCÉ
Et toi, la Terreur, fais connaître ton nom aux ennemis, et mérites de le porter toute ta vie, tu verras que tu feras ton chemin, je te protégerai.
GUILLOT
Mon Capitaine, je mourrai à la peine, ou vous verrez que j'ai l'âme qu'il faut avoir pour le métier que je prends.
À son frère.
Comment peut-on être Laquais !
PIERROT, à Guillot
Comment peut-on se faire Soldat ?
MONSIEUR DORANCÉ
Allons la Terreur, à demain.
MADAME DORANCÉ
À demain, Zelmis.
Guillot et Pierrot sortent.
SCÈNE X. Monsieur Dorancé, Son épouse.
MONSIEUR DORANCÉ
Nous avons prétendu chacun décider les inclinations de ces deux bonnes gens-là selon nos idées, mais ils ont, comme vous voyez résisté à nos raisons : cela prouve bien que...
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica