Comédie en vers
Amphitryon
Personnages
- MERCURE
- LA NUIT
- JUPITER, sous le forme d'Amphitryon
- AMPHITRYON, général des Thébains
- ALCMÈNE, femme d'Amphitryon
- CLEANTHIS, suivante d'Alcmène et femme de Sosie
- SOSIE, valet d'Amphitryon
- ARGATIPHONDITAS, capitaine thébain
- NAUCRATES, capitaine thébain
- POLIDAS, capitaine thébain
- POSICLES, capitaine thébain
MONSEIGNEUR,
À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE.
N'en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires ; et VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME trouvera bon, s'il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces Messieurs-là ; et refuse de me servir de deux, ou trois misérables pensées, qui ont été tournées, et retournées tant de fois, qu'elles sont usées de tous les côtés. Le nom du Grand CONDÉ est un nom trop glorieux, pour le traiter comme on fait tous les autres noms. Il ne faut que l'appliquer, ce Nom Illustre, qu'à des emplois qui soient dignes de lui ; et pour dire de belles choses, je voudrais parler de la mettre à la tête d'une armée, plutôt qu'à la tête d'un livre : et je conçois bien mieux ce qu'il est capable de faire, en l'opposant aux forces des Ennemis de cet État, qu'en l'opposant à la critique des Ennemis d'une comédie.
Ce n'est pas, MONSEIGNEUR, que la glorieuse approbation de V.A.S. ne fut une puissante protection pour toutes ces sortes d'ouvrages, et qu'on ne soit persuadé des lumières de votre esprit, autant que de l'intrépidité de votre coeur, et de la grandeur de votre âme. On sait par toute la Terre, que l'éclat de votre mérite n'est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable, qui se fait des Adorateurs chez ceux mêmes qu'elle surmonte, qu'il s'étend ce mérite, jusques aux connaissances les plus fines et les plus relevées ; et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d'esprit, ne manquent point d'être suivies par le sentiment des plus délicats. Mais on sait aussi, MONSEIGNEUR, que toutes ces glorieuses approbations dont nous nous vantons au Public, ne coûtent rien à faire imprimer, et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On sait, dis-je, qu'une épître dédicatoire dit tout ce qu'il lui plaît, et qu'un auteur est en pourvoir d'aller saisir les personnes les plus Augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre ; qu'il a liberté de s'y donner autant qu'il veut l'honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n'ont jamais songé à l'être.
Je n'abuserai pas, MONSEIGNEUR, ni de votre nom, ni de vous bontés, pour combattre les censeurs de l'Amphitryon, et m'attribuer une gloire, que je n'ai pas peut-être méritée ; et je ne prends la liberté de vous offrir ma Comédie, que pour avoir lieu de vous dire, que je regarde incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang Auguste, dont vous tenez le jour, et que je suis, MONSEIGNEUR, avec tout le respect possible, et tout le zèle imaginable,
de VOTRE ALTESSE SERENISSIME,
Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur.
MOLIÈRE.
Sur la conquête de la Franche-Comté
AU ROI
Ce sont fait inouïs GRAND ROI que tes victoires ; L'avenir aura peine à les biens concevoir : Et de nos vieux héros, les pompeuses histoires, Ne nous ont point chanté ce que tu nous fais voir. Quoi presqu'au même instant qu'on te l'a vu résoudre, Voir toute une Province uni à tes États : Les rapides torrents, et les vents, et la Foudre, Vont-ils dans leurs effets, plus vite que ton bras ? N'attends pas ne retour d'un si fameux ouvrage, Des soins de notre muse, un éclatant hommage, Cet exploit en demande, il le faut avouer ; Mais nos chansons GRAND ROIne sont pas sitôt prêtes ; Et tu mets moins de temps à faire tes conquêtes, Qu'il n'en faut pour les bien louer.PROLOGUE
MERCURE sur un nuage, LA NUIT dans un char traîné par deux chevaux.
Mercure, sur un nuage ; La Nuit, dans un char traîné par deux chevaux.
MERCURE
Tout beau charmante Nuit ; daignez vous arrêter : Il est certain secours que de vous on désire : Et j'ai deux mots à vous dire, De la part de Jupiter.MERCURE
Ma foi, me trouvant las, pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m'engage, Je me suis doucement assis sur ce nuage, Pour vous attendre venir.LA NUIT
Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas, Sied-il bien à des Dieux de dire qu'ils sont las ?MERCURE
Les dieux sont-ils de fer ?LA NUIT
Non, mais il faut sans cesse Garder le décorum de la divinité ; Il est de certains mots, dont l'usage rabaisse Cette sublime qualité ; Et que, pour leur indignité Il est bon qu'aux hommes on laisse.MERCURE
À votre aise vous en parlez ; Et vous avez, la belle, une chaise roulante, Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante, Vous vous faites traîner partout où vous voulez, Mais de moi ce n'est pas de même ; Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal, Aux poètes assez de mal De leur impertinence extrême, D'avoir, par une injuste loi, Dont on veut maintenir l'usage, À chaque Dieu, dans son emploi, Donné quelqu'allure en partage, Et de me laisser à pied, moi, Comme un messager de village. Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les Cieux, Le fameux Messager du Souverain des Dieux ; Et qui, sans rien exagérer, Par tous les emplois qu'il me donne, Aurais besoin, plus que personne D'avoir de quoi me voiturer.LA NUIT
Que voulez-vous faire à cela ? Les poètes font à leur guise, Ce n'est pas la seule sottise, Qu'on voit faire à ces messieurs-là. Mais contr'eux toutefois votre âme à tort s'irrite, Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins.MERCURE
C'est Jupiter, comme je vous l'ai dit, Qui de votre manteau veut la faveur obscure Pour certaine douce aventure, Qu'un nouvel amour lui fournit. Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles. Bien souvent pour la terre il néglige les Cieux, Et vous n'ignorez pas que ce maître des Dieux Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles, Et sait cent tours ingénieux, Pour mettre à bout les plus cruelles. Des yeux d'Alcmène il a senti les coups ; Et tandis qu'au milieu des béotiques plaines, Amphitryon son époux, Commande aux troupes thébaines. Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous Un soulagement à ses peines, Dans la possession des plaisirs les plus doux, L'état des mariés à ses feux est propice : L'hymen ne les a joints que depuis quelques jours, Et la jeune chaleur de leurs tendres amours, A fait que Jupiter à ce bel artifice S'est avisé d'avoir recours. Son stratagème ici se trouve salutaire : Mais près de maint objet chéri, Pareil déguisement serait pour ne rien faire ; Et ce n'est pas partout un bon moyen de plaire Que la figure d'un mari.MERCURE
Il veut goûter par là toutes sortes d'États, Et c'est agir en Dieu qui n'est pas bête. Dans quelque rang qu'il soit des mortels regardé, Je le tiendrais fort misérable, S'il ne quittait jamais sa mine redoutable, Et qu'au faîte des Cieux il fût toujours guindé. Il n'est point à mon gré de plus sotte méthode, Que d'être emprisonné toujours dans sa grandeur ; Et surtout, aux transports de l'amoureuse ardeur, La grande qualité devient fort incommode Jupiter qui sans doute en plaisirs se connaît, Sait descendre du haut de sa gloire suprême ; Et pour entrer dans tout ce qu'il lui plaît, Il sort tout à fait de lui-même, Et ce n'est plus alors Jupiter qui paraît[.]LA NUIT
Passe encore de le voir de ce sublime étage Dans celui des hommes venir ; Prendre tous les transports que leur coeur peut fournir, Et se faire à leur badinage ; Si dans les changements où son humeur l'engage À la nature humaine, il s'en voulait tenir, Mais de voir Jupiter Taureau, Serpent, Cygne, ou quelque autre chose, Je ne trouve point cela beau, Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.MERCURE
Laissons dire tous les censeurs, Tels changements ont leurs douceurs, Qui passent leur intelligence ; Ce Dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs, Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense.LA NUIT
Revenons à l'objet dont il a les faveurs, Si par son stratagème il voit sa flamme heureuse, Que peut-il souhaiter ? Et qu'est-ce que je puis.MERCURE
Que vos chevaux par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux voeux de son âme amoureuse, D'une nuit si délicieuse Fassent la plus longue des nuits. Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace, Et retardiez la naissance du jour, Qui doit avancer le retour De celui dont il tient la place.LA NUIT
Voilà sans doute un bel emploi Que le grand Jupiter m'apprête ; Et l'on donne un nom fort honnête Au service qu'il veut de moi.MERCURE
Pour une jeune Déesse, Vous êtes bien du bon temps ! Un tel emploi n'est bassesse, Que chez les petites gens. Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paraître, Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon ; Et suivant ce qu'on peut être, Les choses changent de nom.LA NUIT
Sur de pareilles matières Vous en savez plus que moi : Et pour accepter l'emploi, J'en veux croire vos lumières.MERCURE
Hé, là, là, Madame la Nuit, Un peu doucement je vous prie, Vous avez dans le monde un bruit De n'être pas si renchérie. On vous fait confidente en cent climats divers, De beaucoup de bonnes affaires, Et je crois à parler à sentiments ouverts Que nous ne nous en devons guère.LA NUIT
Laissons ces contrariétés, Et demeurons ce que nous sommes, N'apprêtons point à rire aux hommes, En nous disant nos vérités.MERCURE
Adieu, je vais là-bas, dans ma commission Dépouiller promptement la forme de Mercure, Pour y vêtir la figure Du valet d'Amphitryon.MERCURE
Bonjour, la Nuit.LA NUIT
Adieu, Mercure.Mercure descend de son nuage en Terre, et la Nuit passe dans son char.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
SOSIE
Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas s'accroît. Messieurs, ami de tout le monde, Ah ! Quelle audace sans seconde, De marcher à l'heure qu'il est ! Que mon maître couvert de gloire, Me joue ici d'un vilain tour ? Quoi ? Si pour son prochain il avait quelque amour M'aurait-il fait partir par une nuit si noire, Et pour me renvoyer annoncer son retour, Et le détail de sa victoire, Ne pouvait-il pas bien attendre qu'il fût jour ? Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis ? Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits. Ils veulent que pour eux tout soit dans la Nature Obligé de s'immoler. Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, Dès qu'ils parlent, il faut voler. Vingt ans d'assidu service N'en obtiennent rien pour nous : Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux. Cependant notre âme insensée. S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux ; Et s'y veut contenter de la fausse pensée, Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle ; En vain notre dépit quelquefois y consent : Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant ; Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant ; Nous rengage de plus belle. Mais enfin dans l'obscurité, Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade. Il me faudrait, pour l'ambassade, Quelque discours prémédité. Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas : Mais comment diantre le faire, Si je ne m'y trouvai pas ? N'importe, parlons-en et d'estoc et de taille, Comme oculaire témoin. Combien de gens font-ils des récits de bataille, Dont ils se sont tenus loin ? Pour jouer mon rôle sans peine, Je le veux un peu repasser : Voici la chambre, o[ù] j'entre en courrier que l'on mène, Et cette lanterne est Alcmène, À qui je me dois adresser.Il pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.
Madame Amphitryon mon maître et votre époux... Bon ? Beau début ? L'esprit toujours plein de vos charmes M'a voulu choisir entre tous, Pour vous donner avis du succès de ses armes, Et du désir qu'il a de se voir près de vous. Ha ! Vraiment, mon pauvre Sosie, À te revoir j'ai de la joie au coeur. Madame ? Ce m'est trop d'honneur, Et mon destin doit faire envie. Bien répondu ! Comment se porte Amphitryon. Madame, en homme de Courage, Dans les occasions où la gloire l'engage. Fort bien ? Belle conception . Quand viendra-t-il, par son retour charmant, Rendre mon âme satisfaite ? Le plus tôt qu'il pourra, Madame, assurément ; Mais bien plus tard que son coeur ne souhaite, Ah ! Mais quel est l'état o[ù] la guerre l'a mis ? Que dit-il ? Que fait-il ? Contente un peu mon âme. Il dit moins qu'il ne fait, Madame Et fait trembler les ennemis. Peste ? Où prend mon esprit toutes ces gentillesses ? Que font les révoltés ? Dis-moi, quel est leur sort ? Ils n'ont pu résister, Madame à notre effort : Nous les avons taillés en pièces, Mis Ptérélas leur chef à mort ; Pris Télèbe d'assaut, et déjà dans le port Tout retentit de nos prouesses. Ah ! Quel succès ! Ô dieux ! Qui l'eût pu jamais croire ? Raconte-moi, Sosie, un tel événement. Je le veux bien, Madame ; et, sans m'enfler de gloire, Du détail de cette victoire Je puis parler très savamment. Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côtéIl marque les lieux sur sa main, ou à terre.
C'est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbes. La rivière est comme là. Ici nos gens se campèrent : Et l'espace que voilà, Nos ennemis l'occupèrent : Sur un haut, vers cet endroit, Était leur infanterie ; Et plus bas du côté droit Était la cavalerie. Après avoir aux Dieux adressé les prières Tous les ordres donnés on donne le signal. Les ennemis pensant nous tailler des croupières, Firent trois pelotons de leurs gens à cheval : Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, Et vous allez voir comme quoi. Voilà notre avant-garde, à bien faire animée ; Là les archers de Créon notre roi ; Et voici le corps d'armée, Qui d'abord... Attendez le corps d'armée a peur. J'entends quelque bruit, ce me semble.On fait un peu de bruit.
Vers 243, dans l'édition originale, on lit comparent.
SCÈNE II. Mercure, Sosie.
MERCURE, sous la forme de Sosie
Sous ce minois, qui lui ressemble, Chassons de ces lieux ce causeur ; Dont l'abord importun troublerait la douceur Que nos amants goûtent ensemble.SOSIE
Mon coeur tant soit peu se rassure ; Et je pense que ce n'est rien. Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l'entretien.SOSIE
Cette nuit, en longueur, me semble sans pareille : Il faut depuis le temps que je suis en chemin, Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin, Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille, Pour avoir trop pris de son vin.MERCURE
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud ? Mon bras saura bien tantôt Châtier cette insolence ; Et je vais m'égayer avec lui comme il faut, En lui volant son nom, avec sa ressemblance.SOSIE
Ah ! Par ma foi, j'avais raison ! C'est fait de moi, chétive créature. Je vois devant notre maison Certain homme dont l'encolure Ne me présage rien de bon. Pour faire semblant d'assurance Je veux chanter un peu ici.Il chante ; et lorsque Mercure parle, sa voix s'affaiblit peu à peu.
MERCURE
Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence, Que de chanter, et m'étourdir ainsi ? Veut-il qu'à l'étriller ma main un peu s'applique ?MERCURE
Depuis plus d'une semaine, Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os. La vertu de mon bras se perd dans le repos ; Et je cherche quelque dos, Pour me remettre en haleine.SOSIE
Quel diable d'homme est-ce ci ? De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte. Mais pourquoi trembler tant aussi ? Peut-être a-t-il dans l'âme autant que moi de crainte, Et que le drôle parle ainsi, Pour me cacher sa peur, sous une audace feinte. Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison, Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître, Faisons-nous du coeur par raison. Il est seul comme moi, je suis fort, j'ai bon maître, Et voilà notre maison.MERCURE
Qui va là ?SOSIE
Moi.MERCURE
Qui, moi.MERCURE
Quel est ton sort, dis-moi ?MERCURE
Es-tu maître ou valet ?MERCURE
Où s'adressent tes pas ?MERCURE
Ah ! Ceci me déplaît.SOSIE
J'en ai l'âme ravie.MERCURE
Résolument par force ou par amour, Je veux savoir de toi, traître. Ce que tu fais ; d'où tu viens avant jour ; Où tu vas, à qui tu peux être.MERCURE
Tu montres de l'esprit, et je te vois en train De trancher avec moi de l'homme d'importance. Il me prend un désir, pour faire connaissance, De te donner un soufflet de ma main.SOSIE
À moi-même ?SOSIE
Tudieu, l'ami, sans vous rien dire, Comme vous baillez des soufflets ?Bailler : Donner. Bailler des coups. [L]
MERCURE
Tout cela n'est encore rien, Pour y faire quelque pause : Nous verrons bien autre chose ; Poursuivons notre entretien.MERCURE
Où vas-tu ?SOSIE
Que t'importe ?MERCURE
Je veux savoir où tu vas[.]MERCURE
Comment, chez nous ?SOSIE
Oui, chez nous.SOSIE
Je suis son valet.MERCURE
Toi ?SOSIE
Moi.MERCURE
Son valet ?SOSIE
Sans doute.MERCURE
Valet d'Amphitryon ?MERCURE
Ton nom est... ?SOSIE
Sosie.MERCURE
Heu ? Comment ?SOSIE
Sosie.SOSIE
Fort bien je le soutiens, par la grande raison, Qu'ainsi l'a fait des dieux la puissance suprême : Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non, Et d'être un autre que moi-même.Mercure le bat.
MERCURE
C'est ainsi que mon bras...SOSIE
L'action ne vaut rien, Tu triomphes de l'avantage Que te donne sur moi mon manque de courage, Et ce n'est pas en user bien ; C'est pure fanfaronnerie De vouloir profiter de la poltronnerie, De ceux qu'attaque notre bras. Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme, Et le coeur est digne de blâme, Contre les gens qui n'en ont pas.SOSIE
Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose, Et tout le changement que je trouve à la chose, C'est d'être Sosie battu.SOSIE
Hélas ! Je suis ce que tu veux, Dispose de mon sort tout au gré de tes voeux, Ton bras t'en a fait le maître.SOSIE
Il est vrai, jusqu'ici j'ai cru la chose claire : Mais ton bâton, sur cette affaire, M'a fait voir que je m'abusais.MERCURE
C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue, Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.SOSIE
Toi, Sosie ?SOSIE
Ciel ! Me faut-il ainsi renoncer à moi-même ; Et par un imposteur me voir voler mon nom ! Que son bonheur est extrême, De ce que je suis poltron ! Sans cela, par la mort... !MERCURE
Parle.SOSIE
Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie, Que te reviendra-t-il de m'enlever mon nom ? Et peux-tu faire enfin quand tu serais démon, Que je ne sois pas moi ? Que je ne sois Sosie ?MERCURE
Comment tu peux...SOSIE
Pour des injures, Dis m'en tant que tu voudras, Ce sont légères blessures, Et je ne m'en fâche pas.MERCURE
Tu te dis Sosie ?SOSIE
N'importe, je ne puis m'anéantir pour toi, Et souffrir un discours si loin de l'apparence, Être ce que je suis, est-il en ta puissance ? Et puis-je cesser d'être moi ? S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille ? Et peut-on démentir cent indices pressants ? Rêvé-je ? Est-ce que je sommeille, Ai-je l'esprit troublé par des transports puissants ? Ne sens-je pas bien que je veille ? Ne suis-je pas dans mon bon sens ? Mon maître, Amphitryon, ne m'a-t-il pas commis, À venir en ces lieux, vers Alcmène sa femme ? Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme, Un récit de ses faits contre nos ennemis ? Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure ? Ne tiens-je pas une lanterne en main ? Ne te trouvé-je pas devant notre demeure ? Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain ? Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie, Pour m'empêcher d'entrer chez nous ? N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie ? Ne m'as-tu pas roué de coups ? Ah ! Tout cela n'est que trop véritable, Et, plût au ciel, le fût-il moins ! Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable, Et laisse à mon devoir s'acquitter de ses soins.MERCURE
Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire Un assommant éclat de mon juste courroux ; Tout ce que tu viens de dire, Est à moi, hormis les coups. C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, Et qui du port persique arrive de ce pas, Moi qui viens annoncer la valeur de son bras Qui nous fait remporter une victoire pleine, Et de nos ennemis a mis le chef à bas. C'est moi qui suis Sosie, enfin de certitude ; Fils de Dave honnête berger ; Frère d'Arpage, mort en pays étranger ; Mari de Cléanthis la prude, Dont l'humeur me fait enrager, Qui dans Thèbes ai reçu mille coups d'étrivière, Sans en avoir jamais dit rien : Et jadis en public fus marqué par derrière, Pour être trop homme de bien.Etrivière : Courroie de cuir, par laquelle les étriers sont suspendus. Donner les étrivières, c'est châtier des valets de livrée, les fouetter avec les étrivières. [F]
SOSIE
Il a raison. À moins d'être Sosie, On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit. Et dans l'étonnement dont mon âme est saisie, Je commence, à mon tour, à le croire un petit, En effet, maintenant que je le considère, Je vois qu'il a de moi, taille, mine, action ; Faisons-lui quelque question, Afin d'éclaircir ce mystère. Parmi tout le butin fait sur nos ennemis, Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage ?MERCURE
Cinq fort gros diamants, en noeud proprement mis ; Dont leur chef se parait comme d'un rare ouvrage.SOSIE
Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie, Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi, par la force, il est déjà Sosie : Il pourrait bien encore l'être par la raison. Pourtant, quand je me tâte, et que je me rappelle, Il me semble que je suis moi. Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle, Pour démêler ce que je vois ? Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne, À moins d'être moi-même, on ne le peut savoir. Par cette question, il faut que je l'étonne ; C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir. Lorsqu'on était aux mains, que fis-tu dans nos tentes, Où tu courus seul te fourrer ?MERCURE
D'un jambon...SOSIE
L'y voilà !MERCURE
Que j'allai déterrer, Je coupai bravement deux tranches succulentes, Dont je sus fort bien me bourrer Et joignant à cela d'un vin que l'on ménage, Et dont avant le goût, les yeux se contentaient, Je pris un peu de courage, Pour nos gens qui se battaient.SOSIE
Cette preuve sans pareille, En sa faveur conclut bien ; Et l'on n'y peut dire rien, S'il n'était dans la bouteille. Je ne saurais nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix, Mais si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois ; Car encore faut-il bien que je sois quelque chose.MERCURE
Quand je ne serai plus Sosie, Sois-le, j'en demeure d'accord, Mais tant que je le suis, je te garantis mort, Si tu prends cette fantaisie.SOSIE
Tout cet embarras met mon esprit sur les dents ; Et la raison à ce qu'on voit s'oppose. Mais il faut terminer enfin par quelque chose. Et le plus court pour moi c'est d'entrer là-dedans.SCÈNE III. Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Mercure.
JUPITER
Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d'approcher, Ils m'offrent des plaisirs, en m'offrant votre vue, Mais ils pourraient ici découvrir ma venue, Qu'il est à propos de cacher. Mon amour, que gênaient tous ces soins éclatants Où me tenait lié la gloire de nos armes, Au devoir de ma charge, a volé les instants, Qu'il vient de donner à vos charmes. Ce vol, qu'à vos beautés mon coeur a consacré, Pourrait être blâmé dans la bouche publique ; Et j'en veux, pour témoin unique, Celle qui peut m'en savoir gré.ALCMÈNE
Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire Que répandent sur vous vos illustres exploits ; Et l'éclat de votre victoire Sait toucher de mon coeur les sensibles endroits ; Mais quand je vois que cet honneur fatal Éloigne de moi ce que j'aime, Je ne puis m'empêcher dans ma tendresse extrême, De lui vouloir un peu de mal, Et d'opposer mes voeux à cet ordre suprême, Qui des Thébains vous fait le général. C'est une douce chose, après une victoire, Que la gloire, où l'on voit ce qu'on aime élevé ; Mais parmi les périls mêlés à cette gloire, Un triste coup, hélas ! Est bientôt arrivé : De combien de frayeurs a-t-on l'âme blessée, Au moindre choc dont on entend parler ? Voit-on, dans les horreurs d'une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée ? Et de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur ; Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême, Vaut-il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un coeur, Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime ?JUPITER
Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente, Tout y marque à mes yeux un coeur bien enflammé, Et c'est, je vous l'avoue, une chose charmante, De trouver tant d'amour dans un objet aimé ; Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne, Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; Et pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, Voudrait n'y voir entrer rien de votre devoir : Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous ; Et que la qualité que j'ai de votre époux, Ne fût point ce qui me les donne.ALCMÈNE
C'est de ce nom pourtant, que l'ardeur qui me brûle, Tient le droit de paraître au jour, Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule, Dont s'embarrasse votre amour.JUPITER
Ah ! Ce que j'ai pour vous d'ardeur, et de tendresse, Passe aussi celle d'un époux ; Et vous ne savez pas, dans des moments si doux, Quelle en est la délicatesse. Vous ne concevez point qu'un coeur bien amoureux, Sur cent petits égards s'attache avec étude ; Et se fait une inquiétude, De la manière d'être heureux. En moi, belle, et charmante Alcmène, Vous voyez un mari, vous voyez un amant ; Mais l'amant seul me touche, à parler franchement, Et je sens, près de vous, que le mari le gêne ; Cet amant, de vos voeux jaloux au dernier point, Souhaite qu'à lui seul votre coeur s'abandonne, Et sa passion ne veut point, De ce que le mari lui donne. Il veut de pure source, obtenir vos ardeurs, Et ne veut rien tenir des noeuds de l'hyménée : Rien d'un fâcheux devoir, qui fait agir les coeurs, Et par qui, tous les jours, des plus chères faveurs La douceur est empoisonnée. Dans le scrupule enfin, dont il est combattu, Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse ; Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que de votre coeur, de bonté revêtu, L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse.ALCMÈNE
Amphitryon, en vérité, Vous vous moquez de tenir ce langage : Et j'aurais peur qu'on ne vous crût pas sage, Si de quelqu'un vous étiez écouté.JUPITER
Ce discours est plus raisonnable, Alcmène, que vous ne pensez : Mais un plus long séjour me rendrait trop coupable, Et du retour au port, les moments sont pressés. Adieu, de mon devoir l'étrange barbarie, Pour un temps, m'arrache de vous, Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l'époux, Songez à l'amant je vous prie.SCÈNE IV. Cléanthis, Mercure.
MERCURE
Et comment donc ? Ne veux-tu pas, Que de mon devoir je m'acquitte ? Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas ?CLEANTHIS
Mais quoi ! Partir ainsi d'une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale ?MERCURE
Diantre, où veux-tu que mon esprit T'aille chercher des fariboles ? Quinze ans de mariage épuisent les paroles : Et depuis un long temps, nous nous sommes tout dit.CLEANTHIS
Regarde, traître, Amphitryon. Vois combien pour Alcmène, il étale de flamme, Et rougis là-dessus, du peu de passion Que tu témoignes pour ta femme.MERCURE
Hé, Mon_Dieu, Cléanthis, ils sont encore amants. Il est certain âge où tout passe, Et ce qui leur sied bien dans ces commencements, En nous, vieux mariés, aurait mauvaise grâce. Il nous ferait beau voir, attachés face à face, À pousser les beaux sentiments !MERCURE
Non, je n'ai garde de le dire ; Mais je suis trop barbon pour oser soupirer ; Et je ferais crever de rire.Barbon : Vieillard, avec une idée de dénigrement. [L]
MERCURE
Mon_Dieu ! Tu n'es que trop honnête, Ce grand honneur ne me vaut rien ; Ne sois point si femme de bien, Et me romps un peu moins la tête.MERCURE
La douceur d'une femme est tout ce qui me charme, Et ta vertu fait un vacarme, Qui ne cesse de m'assommer.CLEANTHIS
Il te faudrait des coeurs pleins de fausses tendresses, De ces femmes aux beaux et louables talents, Qui savent accabler leurs maris de caresses, Pour leur faire avaler l'usage des galants.MERCURE
Ma foi, veux-tu que je te dise ? Un mal d'opinion ne touche que les sots, Et je prendrais pour ma devise, Moins d'honneur, et plus de repos.CLEANTHIS
Comment ! Tu souffrirais, sans nulle répugnance, Que j'aimasse un galant avec toute licence ?ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Amphitryon, Sosie.
AMPHITRYON
Viens çà, bourreau, viens çà. Sais-tu, maître fripon, Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire ? Et que pour te traiter comme je le désire, Mon courroux n'attend qu'un bâton ?SOSIE
Si vous le prenez sur ce ton, Monsieur, je n'ai plus rien à dire ; Et vous aurez toujours raison.AMPHITRYON
Quoi ! Tu veux me donner pour des vérités, traître, Des contes que je vois d'extravagance outrés ?SOSIE
Non je suis le valet, et vous êtes le maître ; Il n'en sera, Monsieur, que ce que vous voudrez.AMPHITRYON
Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme, Et, tout du long, t'ouïr sur ta commission. Il faut, avant que voir ma femme, Que je débrouille ici cette confusion. Rappelle tous tes sens ; rentre bien dans ton âme, Et réponds, mot pour mot, à chaque question.SOSIE
Mais de peur d'incongruité, Dites-moi, de grâce, à l'avance, De quel air il vous plaît que ceci soit traité. Parlerai-je, Monsieur, selon ma conscience ; Ou comme auprès des grands on le voit usité ? Faut-il dire la vérité ; Ou bien user de complaisance ?SOSIE
Je suis parti, les Cieux, d'un noir crêpe voilés, Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre, Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.AMPHITRYON
Comment, coquin ?AMPHITRYON
Voilà comme un valet montre pour nous du zèle. Passons. Sur les chemins, que t'est-il arrivé ?AMPHITRYON
Poltron !SOSIE
En nous formant Nature a ses caprices, Divers penchants en nous elle fait observer, Les uns à s'exposer, trouvent mille délices : Moi, j'en trouve à me conserver.AMPHITRYON
Arrivant au logis... ?SOSIE
J'ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter un petit, Sur quel ton, et de quelle sorte, Je ferais du combat le glorieux récit.AMPHITRYON
Ensuite ?AMPHITRYON
Et qui ?SOSIE
Sosie, un moi, de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de nos secrets a connaissance pleine, Comme le moi qui parle à vous.AMPHITRYON
Quels contes !SOSIE
Non, monsieur, c'est la vérité pure. Ce moi, plutôt que moi, s'est au logis trouvé : Et j'étais venu, je vous jure, Avant que je fusse arrivé.AMPHITRYON
D'où peut procéder, je te prie, Ce galimatias maudit ? Est-ce songe ? Est-ce ivrognerie ? Aliénation d'esprit ? Ou méchante plaisanterie ?SOSIE
Non, c'est la chose comme elle est, Et point du tout conte frivole. Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole, Et vous m'en croirez, s'il vous plaît, Je vous dis que croyant n'être qu'un seul Sosie, Je me suis trouvé deux chez nous, Et que de ces deux moi piqués de jalousie, L'un est à la maison, et l'autre est avec vous. Que le moi que voici, chargé de lassitude, A trouvé l'autre moi, frais, gaillard et dispos, Et n'ayant d'autre inquiétude, Que de battre, et casser des os.AMPHITRYON
Il faut être, je le confesse, D'un esprit bien posé, bien tranquille, et bien doux, Pour souffrir qu'un valet, de chansons me repaisse.SOSIE
Si vous vous mettez en courroux, Plus de conférence entre nous ; Vous savez que d'abord tout cesse.AMPHITRYON
Non, sans emportement je te veux écouter. Je l'ai promis, mais dis, en bonne conscience, Au mystère nouveau que tu me viens conter ; Est-il quelque ombre d'apparence.SOSIE
Non ; vous avez raison, et la chose à chacun, Hors de créance doit paraître, C'est un fait à n'y rien connaître, Un conte extravagant, ridicule, importun, Cela choque le sens commun : Mais cela ne laisse pas d'être.SOSIE
Je ne l'ai pas cru moi, sans une peine extrême, Je me suis, d'être deux, senti l'esprit blessé. Et longtemps d'imposteur, j'ai traité ce moi-même, Mais à me reconnaître, enfin il m'a forcé : J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème, Des pieds jusqu'à la tête, il est comme moi fait ; Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ; Enfin deux gouttes de lait Ne sont pas plus ressemblantes ; Et n'était que ses mains sont un peu trop pesantes, J'en serais fort satisfait.AMPHITRYON
À quelle patience il faut que je m'exhorte ! Mais enfin, n'es-tu pas entré dans la maison ?SOSIE
Bon, entré ! Hé de quelle sorte ? Ai-je voulu jamais entendre de raison ? Et ne me suis-je pas interdit notre porte ?AMPHITRYON
Comment donc ?AMPHITRYON
On t'a battu ?SOSIE
Vraiment !AMPHITRYON
Et qui !SOSIE
Moi.AMPHITRYON
Toi te battre !AMPHITRYON
Te confonde le Ciel de me parler ainsi !SOSIE
Ce ne sont point des badinages ; Le moi que j'ai trouvé tantôt, Sur le moi qui vous parle, a de grands avantages : Il a le bras fort, le coeur haut ; J'en ai reçu des témoignages : Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut, C'est un drôle qui fait des rages.AMPHITRYON
Achevons, as-tu vu ma femme.SOSIE
Non.AMPHITRYON
Pourquoi ?SOSIE
Faut-il le répéter vingt fois de même sorte ! Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi ; Ce moi, qui s'est de force emparé de la porte. Ce moi, qui m'a fait filer doux : Ce moi, qui le seul moi veut être : Ce moi, de moi-même jaloux : Ce moi vaillant, dont le courroux, Au moi poltron s'est fait connaître : Enfin ce moi qui suis chez nous : Ce moi, qui s'est montré mon maître ; Ce moi qui m'a roué de coups.AMPHITRYON
Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés ! Et qu'un songe fâcheux, dans ses confus mystères, T'ait fait voir toutes les chimères Dont tu me fais des vérités.SOSIE
Tout aussi peu je n'ai point sommeillé Et n'en ai même aucune envie. Je vous parle bien éveillé ; J'étais bien éveillé ce matin sur ma vie. Et bien éveillé même était l'autre Sosie Quand il m'a si bien étrillé.AMPHITRYON
Suis-moi, je t'impose silence, C'est trop me fatiguer l'esprit. Et je suis un vrai fou, d'avoir la patience, D'écouter d'un valet, les sottises qu'il dit.SCÈNE II. Alcmène, Cléanthis, Amphitryon, Sosie.
ALCMÈNE
Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les Dieux. Nous acquitter de nos hommages, Et les remercier des succès glorieux, Dont Thèbes, par son bras, goûte les avantages. Ô dieux !AMPHITRYON
Fasse le ciel qu'Amphitryon vainqueur Avec plaisir soit revu de sa femme ; Et que ce jour favorable à ma flamme Vous redonne à mes yeux, avec le même coeur, Que j'y retrouve autant d'ardeur, Que vous en rapporte mon âme !ALCMÈNE
Quoi ! De retour si tôt ?AMPHITRYON
Certes, c'est en ce jour, Me donner de vos feux un mauvais témoignage, Et ce, Quoi sitôt de retour, En ces occasions n'est guère le langage D'un coeur bien enflammé d'amour. J'osais me flatter en moi-même, Que loin de vous j'aurais trop demeuré, L'attente d'un retour ardemment désiré, Donne à tous les instants une longueur extrême, Et l'absence de ce qu'on aime, Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré.ALCMÈNE
Je ne vois...AMPHITRYON
Non Alcmène à son impatience On mesure le temps en de pareils états, Et vous comptez les moments de l'absence, En personne qui n'aime pas. Lorsque l'on aime comme il faut, Le moindre éloignement nous tue, Et ce dont on chérit la vue, Ne revient jamais assez tôt. De votre accueil, je le confesse, Se plaint ici mon amoureuse ardeur ; Et j'attendais de votre coeur, D'autres transports de joie et de tendresse.ALCMÈNE
J'ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire ; Et si vous vous plaignez de moi, Je ne sais pas, de bonne foi Ce qu'il faut pour vous satisfaire. Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour, On me vit témoigner une joie assez tendre, Et rendre aux soins de votre amour Tout ce que de mon coeur vous aviez lieu d'attendre.AMPHITRYON
Comment ?ALCMÈNE
Ne fis-je pas éclater à vos yeux Les soudains mouvements d'une entière allégresse ? Et le transport d'un coeur peut-il s'expliquer mieux, Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse !AMPHITRYON
Que me dites-vous là ?ALCMÈNE
Que même votre amour Montra de mon accueil une joie incroyable : Et que m'ayant quittée à la pointe du jour, Je ne vois pas qu'à ce soudain retour Ma surprise soit si coupable.AMPHITRYON
Est-ce que du retour, que j'ai précipité, Un songe cette nuit, Alcmène, dans votre âme, A prévenu la vérité. Et que m'ayant peut-être en dormant bien traité, Votre coeur se croit vers ma flamme, Assez amplement acquitté.ALCMÈNE
Est-ce qu'une vapeur, par sa malignité, Amphitryon, a dans votre âme, Du retour d'hier au soir brouillé la vérité ! Et que du doux accueil duquel je m'acquittai, Votre coeur prétend à ma flamme, Ravir toute l'honnêteté !ALCMÈNE
À moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit, On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute.AMPHITRYON
Laissons un peu cette vapeur, Alcmène.AMPHITRYON
Est-ce donc que par là, vous voulez essayer, À réparer l'accueil dont je vous ai fait plainte !AMPHITRYON
Quoi ! Vous osez me soutenir en face, Que plus tôt qu'à cette heure on m'ait ici pu voir ?AMPHITRYON
Moi, je vins hier ?AMPHITRYON
Ciel ! Un pareil débat s'est-il pu voir encore ! Et qui, de tout ceci, ne serait étonné Sosie ?SOSIE
Elle a besoin de six grains d'ellébore, Monsieur, son esprit est tourné.Ellébore : Avoir besoin d'ellébore, avoir l'esprit troublé. [L]
AMPHITRYON
Alcmène au nom de tous les Dieux, Ce discours a d'étranges suites, Reprenez vos sens un peu mieux ; Et pensez à ce que vous dites.ALCMÈNE
J'y pense mûrement aussi, Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée. J'ignore quel motif vous fait agir ainsi : Mais si la chose avait besoin d'être prouvée ; S'il était vrai qu'on pût ne s'en souvenir pas ; De qui puis-je tenir, que de vous, la nouvelle, Du dernier de tous vos combats ? Et les cinq diamants que portait Ptérélas, Qu'a fait, dans la nuit éternelle Tomber l'effort de votre bras, En pourrait-on vouloir un plus sûr témoignage !AMPHITRYON
Quoi ! Je vous ai déjà donné Le noeud de diamants que j'eus pour mon partage, Et que je vous ai destiné.AMPHITRYON
Et comment ?ALCMÈNE
Le voici.AMPHITRYON
Sosie !AMPHITRYON
Le cachet est entier.AMPHITRYON
Ah ciel ! Ô juste ciel !ALCMÈNE
Allez Amphitryon, Vous vous moquez d'en user de la sorte ; Et vous en devriez avoir confusion.AMPHITRYON
Romps vite ce cachet.SOSIE
Ayant ouvert le coffret.
Ma foi la place est vide, Il faut que par magie on ait su le tirer : Ou bien que de lui-même, il soit venu sans guide, Vers celle qu'il a su qu'on en voulait parer.AMPHITRYON
ô Dieux, dont le pouvoir sur les choses préside, Quelle est cette aventure ! Et qu'en puis-je augurer, Dont mon amour ne s'intimide !AMPHITRYON
Tais-toi.AMPHITRYON
ô ciel ! Quel étrange embarras ! Je vois des incidents qui passent la nature, Et mon honneur redoute une aventure, Que mon esprit ne comprend pas.ALCMÈNE
Les soucis importants qui vous peuvent saisir Vous ont-ils fait si vite en perdre la mémoire ?ALCMÈNE
L'histoire n'est pas longue. À vous je m'avançai, Pleine d'une aimable surprise : Tendrement je vous embrassai ; Et témoignai ma joie à plus d'une reprise.AMPHITRYON, en soi-même
Ah ! D'un si doux accueil je me serais passé.ALCMÈNE
Vous me fîtes d'abord ce présent d'importance, Que du butin conquis vous m'aviez destiné, Votre coeur avec véhémence, M'étala de ses feux toute la violence, Et les soins importuns qui l'avaient enchaîné ; L'aise de me revoir, les tourments de l'absence, Tout le souci, que son impatience, Pour le retour s'était donné. Et jamais votre amour en pareille occurrence, Ne me parut si tendre, et si passionné.AMPHITRYON, en soi-même
Peut-on plus vivement se voir assassiné.ALCMÈNE
Tous ces transports, toute cette tendresse, Comme vous croyez bien ne me déplaisaient pas : Et s'il faut que je le confesse, Mon coeur, Amphitryon, y trouvait mille appas.AMPHITRYON
Ensuite, s'il vous plaît.ALCMÈNE
Nous nous entrecoupâmes De mille questions, qui pouvaient nous toucher On servit tête à tête, ensemble nous soupâmes ; Et le souper fini, nous nous fûmes coucher.AMPHITRYON
Ensemble ?AMPHITRYON
Ah ! C'est ici le coup le plus cruel de tous ! Et dont à s'assurer tremblait mon feu jaloux !ALCMÈNE
D'où vous vient à ce mot une rougeur si grande ? Ai-je fait quelque mal, de coucher avec vous ?AMPHITRYON
Non, ce n'était pas moi, pour ma douleur sensible. Et qui dit qu'hier ici mes pas se sont portés, Dit de toutes les faussetés, La fausseté la plus horrible.ALCMÈNE
Amphitryon !AMPHITRYON
Perfide !ALCMÈNE
Ah ! Quel emportement !AMPHITRYON
Non, non, plus de douceur, et plus de déférence, Ce revers vient à bout de toute ma constance, Et mon coeur ne respire en ce fatal moment, Et que fureur et que vengeance.AMPHITRYON
Je ne sais pas ; mais ce n'était pas moi ; Et c'est un désespoir qui de tout rend capable.ALCMÈNE
Allez indigne époux, le fait parle de soi ; Et l'imposture est effroyable ; C'est trop me pousser là-dessus ; Et d'infidélité me voir trop condamnée. Si vous cherchez dans ces transports confus, Un prétexte à briser les noeuds d'un hyménée, Qui me tient à vous enchaînée ; Tous ces détours sont superflus : Et me voilà déterminée, À souffrir qu'en ce jour nos liens soient rompus.AMPHITRYON
Après l'indigne affront que l'on me fait connaître, C'est bien à quoi sans doute il faut vous préparer. C'est le moins qu'on doit voir, et les choses peut-être, Pourront n'en pas là demeurer. Le déshonneur est sûr, mon malheur m'est visible, Et mon amour en vain voudrait me l'obscurcir, Mais le détail encore ne m'en est pas sensible ; Et mon juste courroux prétend s'en éclaircir. Votre frère déjà peut hautement répondre Que jusqu'à ce matin je ne l'ai point quitté. Je m'en vais le chercher, afin de vous confondre, Sur ce retour qui m'est faussement imputé. Après nous percerons jusqu'au fond d'un mystère, Jusques à présent inouï ; Et dans les mouvements d'une juste colère, Malheur à qui m'aura trahi.SOSIE
Monsieur...CLEANTHIS
Faut-il... ?SCÈNE III. Cléanthis, Sosie,
CLEANTHIS
Il faut que quelque chose ait brouillé sa cervelle : Mais le frère sur-le-champ, Finira cette querelle.SOSIE
C'est ici, pour mon maître, un coup assez touchant ; Et son aventure est cruelle. Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m'en veux tout doux, éclaircir avec elle.SOSIE
La chose quelquefois est fâcheuse à connaître, Et je tremble à la demander. Ne vaudrait-il point mieux, pour ne rien hasarder, Ignorer ce qu'il en peut être ? Allons, tout coup vaille, il faut voir, Et je ne m'en saurais défendre. La faiblesse humaine est d'avoir Des curiosités d'apprendre Ce qu'on ne voudrait pas savoir. Dieu te gard', Cléanthis !CLEANTHIS
Qu'appelles-tu sur rien, dis ?SOSIE
J'appelle sur rien Ce qui sur rien s'appelle en vers ainsi qu'en prose ; Et rien, comme tu le sais bien, Veut dire rien, ou peu de chose.CLEANTHIS
Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t'arrache les yeux ; Et ne t'apprenne où va le courroux d'une femme.SOSIE
Et quel ?SOSIE
Non, je sais fort bien le contraire, Mais je ne t'en fais pas le fin ; Nous avions bu de je ne sais quel vin, Qui m'a fait oublier tout ce que j'ai pu faire.SOSIE
Non, tout de bon ; tu m'en peux croire, J'étais dans un état, où je puis avoir fait Des choses, dont j'aurais regret, Et dont je n'ai nulle mémoire.CLEANTHIS
Tu ne te souviens point du tout de la manière, Dont tu m'as su traiter, étant venu du port ?SOSIE
Non plus que rien, tu peux m'en faire le rapport, Je suis équitable, et sincère ; Et me condamnerai moi-même, si j'ai tort.CLEANTHIS
Comment ? Amphitryon m'ayant su disposer, Jusqu'à ce que tu vins j'avais poussé ma veille ; Mais je ne vis jamais une froideur pareille ; De ta femme, il fallut moi-même t'aviser ; Et lorsque je fus te baiser, Tu détournas le nez, et me donnas l'oreille ?SOSIE
Bon !CLEANTHIS
Comment, bon ?SOSIE
Mon_Dieu tu ne sais pas pourquoi, Cléanthis je tiens ce langage. J'avais mangé de l'ail, et fis en homme sage, De détourner un peu mon haleine de toi.CLEANTHIS
Je te sus exprimer des tendresses de coeur. Mais à tous mes discours tu fus comme une souche, Et jamais un mot de douceur, Ne te put sortir de la bouche.SOSIE
Courage.CLEANTHIS
Enfin ma flamme eut beau s'émanciper, Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace, Et dans un tel retour je te vis la tromper, Jusqu'à faire refus de prendre au lit la place, Que les lois de l'hymen t'obligent d'occuper.CLEANTHIS
Non, lâche.SOSIE
Est-il possible ?CLEANTHIS
Traître, il n'est que trop assuré, C'est de tous les affronts, l'affront le plus sensible ; Et loin que ce matin ton coeur l'ait réparé, Tu t'es d'avec moi séparé, Par des discours chargés d'un mépris tout visible.SOSIE
Vivat, Sosie !SOSIE
Mon_Dieu, tout doucement, si je parais joyeux, Crois que j'en ai dans l'âme une raison très forte : Et que, sans y penser, je ne fis jamais mieux, Que d'en user tantôt avec toi de la sorte.CLEANTHIS
Traître te moques-tu de moi !SOSIE
Non, je te parle avec franchise : En l'état où j'étais, j'avais certain effroi, Dont, avec ton discours, mon âme s'est remise. Je m'appréhendais fort, et craignais qu'avec toi Je n'eusse fait quelque sottise.SOSIE
Les médecins disent quand on est ivre, Que de sa femme on se doit abstenir ; Et que dans cet état, il ne peut provenir Que des enfants pesants, et qui ne sauraient vivre. Vois, si mon coeur n'eût su de froideur se munir, Quels inconvénients auraient pu s'en ensuivre ?CLEANTHIS
Je me moque des médecins, Avec leurs raisonnements fades, Qu'ils règlent ceux qui sont malades, Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains. Ils se mêlent de trop d'affaires, De prétendre tenir nos chastes feux gênés ; Et sur les jours caniculaires, Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez.SOSIE
Tout doux !CLEANTHIS
Non, je soutiens, que cela conclut mal, Ces raisons sont raisons d'extravagantes têtes ; Il n'est ni vin, ni temps qui puisse être fatal, À remplir le devoir de l'amour conjugal, Et les médecins sont des bêtes.SOSIE
Contre eux je t'en supplie apaise ton courroux, Ce sont d'honnêtes gens, quoi que le monde en dise.CLEANTHIS
Tu n'es pas où tu crois ; en vain tu files doux, Ton excuse n'est point une excuse de mise : Et je me veux venger tôt ou tard, entre nous, De l'air dont chaque jour je vois qu'on me méprise, Des discours de tantôt, je garde tous les coups, Et tâcherai d'user, lâche, et perfide époux De cette liberté que ton coeur m'a permise.SOSIE
Quoi.SCÈNE IV. Jupiter, Cléanthis, Sosie.
JUPITER
Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, De bannir les chagrins, que son coeur veut garder, Et donner à mes feux, dans ce soin qui m'amène Le doux plaisir de se raccommoder. Alcmène est là-haut n'est-ce pas ?Rapaiser : Apaiser, calmer de nouveau. [L]
SCÈNE V. Cléanthis, Sosie.
CLEANTHIS
Que si toutes nous faisions bien, Nous donnerions, tous les hommes au diable, Et que le meilleur n'en vaut rien.SOSIE
Cela se dit dans le courroux ! Mais aux hommes, par trop, vous êtes accrochées ; Et vous seriez ma foi, toutes bien empêchées, Si le diable les prenait tous.CLEANTHIS
Vraiment...SCÈNE VI. Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Sosie.
JUPITER
De grâce...ALCMÈNE
Laissez-moi.JUPITER
Quoi...ALCMÈNE
Laissez-moi, vous dis-je.JUPITER
Où voulez-vous aller ?ALCMÈNE
Où vous ne serez pas.JUPITER
Ce vous est une attente vaine, Je tiens à vos beautés par un noeud trop serré, Pour pouvoir un moment en être séparé, Je vous suivrai partout Alcmène.ALCMÈNE
Plus qu'on ne peut dire à mes yeux. Oui, je vous vois, comme un monstre effroyable ; Un monstre cruel, furieux, Et dont l'approche est redoutable ; Comme un monstre à fuir en tous lieux. Mon coeur souffre à vous voir, une peine incroyable, C'est un supplice qui m'accable ; Et je ne vois rien sous les Cieux, D'affreux, d'horrible, d'odieux, Qui ne me fût plus que vous supportable.ALCMÈNE
J'en ai dans le coeur davantage ; Et pour s'exprimer tout, ce coeur a du dépit, De ne point trouver de langage.JUPITER
Avez-vous bien le coeur de me traiter ainsi ? Est-ce là cet amour si tendre, Qui devait tant durer quand je vins hier ici ?ALCMÈNE
Non, non, ce ne l'est pas ; et vos lâches injures En ont autrement ordonné. Il n'est plus, cet amour tendre, et passionné ; Vous l'avez dans mon coeur, par cent vives blessures Cruellement assassiné. C'est en sa place un courroux inflexible ; Un vif ressentiment, un dépit invincible ; Un désespoir d'un coeur justement animé ; Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible, Autant qu'il est d'accord de vous avoir aimé : Et c'est haïr autant qu'il est possible.JUPITER
Hélas ! Que votre amour n'avait guère de force, Si de si peu de chose on le peut voir mourir ! Ce qui n'était que jeu doit-il faire un divorce, Et d'une raillerie, a-t-on lieu de s'aigrir ?ALCMÈNE
Ah ! C'est cela dont je suis offensée ; Et que ne peut pardonner mon courroux. Des véritables traits d'un mouvement jaloux, Je me trouverais moins blessée ; La jalousie a des impressions, Dont bien souvent la force nous entraîne ; Et l'âme la plus sage en ces occasions, Sans doute, avec assez de peine Répond de ses émotions. L'emportement d'un coeur qui peut s'être abusé, À de quoi ramener une âme qu'il offense ; Et dans l'amour qui lui donne naissance, Il trouve au moins, malgré toute sa violence, Des raisons pour être excusé De semblables transports, contre un ressentiment, Pour défense toujours, ont ce qui les fait naître, Et l'on donne grâce aisément À ce dont on n'est pas le maître. Mais que, de gaîté de coeur On passe aux mouvements d'une fureur extrême, Que sans cause l'on vienne, avec tant de rigueur, Blesser la tendresse, et l'honneur D'un coeur qui chèrement nous aime ? Ah ! C'est un coup trop cruel en lui-même ; Et que jamais n'oubliera ma douleur.JUPITER
Oui, vous avez raison, Alcmène, il se faut rendre ; Cette action, sans doute, est un crime odieux, Je ne prétends plus le défendre ; Mais souffrez que mon coeur s'en défende à vos yeux, Et donne au vôtre à qui se prendre, De ce transport injurieux ; À vous en faire un aveu véritable, L'époux, Alcmène, a commis tout le mal. C'est l'époux, qu'il vous faut regarder en coupable, L'amant n'a point de part à ce transport brutal ; Et de vous offenser, son coeur n'est point capable, Il a pour vous, ce coeur, pour jamais y pense[r,] Trop de respect et de tendresse ; Et si de faire rien à vous pouvoir blesser, Il avait eu la coupable faiblesse, De cent coups à vos yeux il voudrait le percer. Mais l'époux est sorti de ce respect soumis, Où pour vous on doit toujours être, À son dur procédé l'époux s'est fait connaître, Et par le droit d'hymen, il s'est cru tout permis ; Oui, c'est lui, qui sans doute, est criminel vers vous ; Lui seul a maltraité votre aimable personne. Haïssez, détestez l'époux, J'y consens, et vous l'abandonne : Mais, Alcmène, sauvez l'amant de ce courroux. Qu'une telle offense vous donne, N'en jetez pas sur lui l'effet, Démêlez-le un peu du coupable ; Et pour être enfin équitable, Ne le punissez point de ce qu'il n'a pas fait.ALCMÈNE
Ah ! Toutes ces subtilités N'ont que des excuses frivoles ; Et pour les esprits irrités, Ce sont des contre-temps, que de telles paroles. Ce détour ridicule est en vain pris par vous, Je ne distingue rien en celui qui m'offense, Tout y devient l'objet de mon courroux, Et dans sa juste violence, Sont confondus, et l'amant et l'époux. Tous deux de même sorte occupent ma pensée, Et des mêmes couleurs, par mon âme blessée, Tous deux ils sont peints à mes yeux Tous deux sont criminels, tous deux m'ont offensée ; Et tous deux me sont odieux.JUPITER
Hé bien ! Puisque vous le voulez, Il faut donc me charger du crime ; Oui vous avez raison, lorsque vous m'immolez, À vos ressentiments, en coupable victime, Un trop juste dépit contre moi vous anime, Et tout ce grand courroux, qu'ici vous étalez Ne me fait endurer qu'un tourment légitime. C'est avec droit que mon abord vous chasse, Et que de me fuir en tous lieux, Votre colère me menace. Je dois vous être un objet odieux. Vous devez me vouloir un mal prodigieux, Il n'est aucune horreur, que mon forfait ne passe, D'avoir offensé vos beaux yeux. C'est un crime à blesser les hommes, et les Dieux ; Et je mérite enfin pour punir cette audace, Que contre moi votre haine ramasse Tous ses traits les plus furieux : Mais mon coeur vous demande grâce, Pour vous la demander je me jette à genoux ; Et la demande au nom de la plus vive flamme, Du plus tendre amour, dont une âme Puisse jamais brûler pour vous, Si votre coeur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j'ose recourir ; Il faut qu'une atteinte soudaine, M'arrache, en me faisant mourir, Aux dures rigueurs d'une peine, Que je ne saurais plus souffrir : Oui, cet état me désespère ; Alcmène, ne présumez pas Qu'aimant, comme je fais, vos célestes appas, Je puisse vivre un jour avec votre colère. Déjà, de ces moments, la barbare longueur, Fait, sous des atteintes mortelles, Succomber tout mon triste coeur, Et de mille vautours les blessures cruelles, N'ont rien de comparable à ma vive douleur. Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer, S'il n'est point de pardon que je doive espérer ; Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux, le coeur d'un misérable ; Ce coeur, ce traître coeur, trop digne d'expirer, Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable, Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène, Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour, Aucune impression de haine, Au souvenir de mon amour. C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine.ALCMÈNE
Ah ! Trop cruel époux !JUPITER
Dites, parlez, Alcmène.ALCMÈNE
Faut-il encore pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager, par tant d'indignités.JUPITER
Quelque ressentiment, qu'un outrage nous cause, Tient-il contre un remords d'un coeur bien enflammé ?ALCMÈNE
Un coeur bien plein de flamme, à mille morts s'expose, Plutôt que de vouloir fâcher l'objet aimé.JUPITER
Vous me haïssez donc ?ALCMÈNE
J'y fais tout mon effort ; Et j'ai dépit de voir que toute votre offense, Ne puisse de mon coeur, jusqu'à cette vengeance Faire encore aller le transport.JUPITER
Mais pourquoi cette violence, Puisque pour vous venger je vous offre ma mort ; Prononcez-en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure.JUPITER
Et moi je ne puis vivre, à moins que vous quittiez Cette colère qui m'accable, Et que vous m'accordiez le pardon favorable, Que je vous demande à vos pieds Résolvez ici l'un des deux : Ou de punir, ou bien d'absoudre.SCÈNE VII. Cléanthis, Sosie.
SOSIE
Hé bien, tu vois, Cléanthis, ce ménage. Veux-tu qu'à leur exemple ici, Nous fassions entre nous un peu de paix aussi ? Quelque petit rapatriage ?CLEANTHIS
Non.CLEANTHIS
La, la, reviens.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
AMPHITRYON, seul
Oui, sans doute le sort tout exprès me le cache ; Et des tours que je fais à la fin je suis las ; Il n'est point de destin plus cruel, que je sache, Je ne saurais trouver, portant partout mes pas, Celui qu'à chercher je m'attache. Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être, De nos faits, avec moi, sans beaucoup me connaître, Viennent se réjouir, pour me faire enrager. Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse, De leurs embrassements, et de leur allégresse, Sur mon inquiétude, ils viennent tous charger, En vain à passer je m'apprête, Pour fuir leurs persécutions. Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête ; Et tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions, Je réponds d'un geste de tête ; Je leur donne tout bas cent malédictions. Ah ! Qu'on est peu flatté de louange, d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur ! Et que l'on donnerait volontiers cette gloire, Pour avoir le repos du coeur ! Ma jalousie, à tout propos, Me promène sur ma disgrâce ; Et plus mon esprit y repasse, Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos. Le vol des diamants n'est pas ce qui m'étonne : On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas. Mais le don, qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne, Est ce qui fait ici mon cruel embarras. La nature parfois produit des ressemblances, Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser : Mais il est hors de sens, que sous ces apparences, Un homme, pour époux, se puisse supposer ; Et dans tous ces rapports, sont mille différences, Dont se peut une femme aisément aviser. Des charmes de la Thessalie, On vante de tout temps les merveilleux effets ; Mais les contes fameux, qui partout en sont faits, Dans mon esprit toujours, ont passé pour folie ; Et ce serait du sort une étrange rigueur, Qu'au sortir d'une ample victoire, Je fusse contraint de les croire, Aux dépens de mon propre honneur. Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère ; Et voir si ce n'est point une vaine chimère, Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit ; Ah ! Fasse le ciel équitable, Que ce penser soit véritable ; Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l'esprit.SCÈNE II. Mercure, Amphitryon.
MERCURE
Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir, Je m'en veux faire, au moins, qui soient d'autre nature, Et je vais égayer mon sérieux loisir, À mettre Amphitryon hors de toute mesure. Cela n'est pas d'un Dieu bien plein de charité ; Mais aussi n'est-ce pas ce dont je m'inquiète, Et je me sens par ma planète, À la malice un peu porté.AMPHITRYON
Moi.MERCURE
Qui, moi ?AMPHITRYON
Ah ! Ouvre.AMPHITRYON
Quoi ? Tu ne me connais pas ?AMPHITRYON
Me vois-tu bien ?MERCURE
Fort bien. Qui peut pousser ton bras À faire une rumeur si grande ! Et que demandes-tu là-bas ?AMPHITRYON
Moi, pendard, Ce que je demande ?AMPHITRYON
Attends, traître, avec un bâton Je vais là-haut me faire entendre ; Et de bonne façon t'apprendre À m'oser parler sur ce ton.MERCURE
Tout beau, si pour heurter, tu fais la moindre instance, Je t'enverrai d'ici des messagers fâcheux.AMPHITRYON
ô ciel ! Vit-on jamais une telle insolence ! La peut-on concevoir d'un serviteur, d'un gueux ?MERCURE
Hé bien ! Qu'est-ce ? M'as-tu tout parcouru par ordre ? M'as-tu de tes gros yeux assez considéré ? Comme il les écarquille, et paraît effaré ! Si des regards on pouvait mordre, Il m'aurait déjà déchiré.AMPHITRYON
Moi-même je frémis, de ce que tu t'apprêtes, Avec ces impudents propos, Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes ! Quels orages de coups vont fondre sur ton dos !AMPHITRYON
Ah ! Tu sauras, maraud, à ta confusion, Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître.MERCURE
Toi, mon maître ?AMPHITRYON
Oui coquin, m'oses-tu méconnaître !MERCURE
Amphitryon ?AMPHITRYON
Sans doute.MERCURE
Ah ! Quelle vision ! Dis-nous un peu. Quel est le cabaret honnête, Où tu t'es coiffé le cerveau ?Coiffer le cerveau : Familièrement, enivrer. [L]
AMPHITRYON
Comment ? Encore ?AMPHITRYON
Ciel !MERCURE
Était-il vieux, ou nouveau ?AMPHITRYON
Que de coups !MERCURE
Passe, mon cher ami, crois-moi, Que quelqu'un ici ne t'écoute. Je respecte le vin : va-t'en, retire-toi ; Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il goûte.AMPHITRYON
Comment Amphitryon est là dedans ?MERCURE
Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine, Est auprès de la belle Alcmène, À jouir des douceurs d'un aimable entretien, Après le démêlé d'un amoureux caprice, Ils goûtent le plaisir de s'être rajustés. Garde-toi de troubler leurs douces privautés, Si tu ne veux qu'il ne punisse L'excès de tes témérités.SCÈNE III.
AMPHITRYON, seul
Ah ! Quel étrange coup m'a-t-il porté dans l'âme ! En quel trouble cruel, jette-t-il mon esprit ? Et si les choses sont comme le traître dit, Où vois-je ici réduits, mon honneur et ma flamme ? À quel parti me doit résoudre ma raison ? Ai-je l'éclat, ou le secret à prendre ? Et dois-je en mon courroux renfermer ou reprendre Le déshonneur en ma maison ? Ah ! Faut-il consulter dans un affront si rude ? Je n'ai rien à prétendre, et rien à ménager, Et toute mon inquiétude Ne doit aller qu'à me venger.SCÈNE IV. Sosie, Naucrates, Polidas, Amphitryon.
SOSIE
Monsieur, avec mes soins tout ce que j'ai pu faire, C'est de vous amener ces messieurs que voici.AMPHITRYON
Ah ! Vous voilà ?SOSIE
Monsieur.AMPHITRYON
Insolent, téméraire ?SOSIE
Quoi ?AMPHITRYON
Je vous apprendrai de me traiter ainsi.AMPHITRYON
Ce que j'ai, misérable ?NAUCRATES
Ah ! De grâce arrêtez.AMPHITRYON
Comment, il vient d'avoir l'audace, De me fermer ma porte au nez ? Et de joindre encore la menace À mille propos effrénés ! Ah ! coquin.SOSIE
Je suis mort.NAUCRATES
Calmez cette colère.SOSIE
Messieurs.POLIDAS
Qu'est-ce ?SOSIE
M'a-t-il frappé ?SOSIE
Comment cela se peut-il faire, Si j'étais par votre ordre autre part occupé ? Ces messieurs sont ici, pour rendre témoignage, Qu'à dîner avec vous je les viens d'inviter.AMPHITRYON
Qui t'a donné cet ordre ?SOSIE
Vous.AMPHITRYON
Et quand ?SOSIE
Après votre paix faite, Au milieu des transports d'une âme satisfaite, D'avoir d'Alcmène apaisé le courroux.AMPHITRYON
Ô ciel ! Chaque instant, chaque pas, Ajoute quelque chose à mon cruel martyre ! Et dans ce fatal embarras, Je ne sais plus que croire, ni que dire.SCÈNE V. Jupiter, Amphitryon, Naucrates, Polidas, Sosie.
AMPHITRYON
Que vois-je justes Dieux !AMPHITRYON
Mon âme demeure transie. Hélas ! Je n'en puis plus ; l'aventure est à bout : Ma destinée est éclaircie, Et ce que je vois me dit tout.NAUCRATES
Plus mes regards sur eux s'attachent fortement, Plus je trouve qu'en tout, l'un à l'autre est semblable.SOSIE, passant du côté de Jupiter
Messieurs, voici le véritable ; L'autre est un imposteur digne de châtiment.AMPHITRYON
C'est trop être éludés par un fourbe exécrable, Il faut avec ce fer, rompre l'enchantement.NAUCRATES
Arrêtez.AMPHITRYON
Laissez-moi.NAUCRATES
Dieux ! Que voulez-vous faire ?JUPITER
Tout beau l'emportement est fort peu nécessaire ; Et lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.AMPHITRYON
Laissez-moi m'assouvir dans mon courroux extrême, Et laver mon affront au sang d'un scélérat.AMPHITRYON
Quoi ! Mon honneur, de vous, reçoit ce traitement ? Et mes amis, d'un fourbe, embrassant la défense ? Loin d'être les premiers à prendre ma vengeance, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment ?NAUCRATES
Que voulez-vous qu'à cette vue Fassent nos résolutions, Lorsque par deux Amphitryons, Toute notre chaleur demeure suspendue ! À vous faire éclater notre zèle aujourd'hui, Nous craignons de faillir et de vous méconnaître ; Nous voyons bien en vous Amphitryon paraître, Du salut des Thébains le glorieux appui : Mais nous le voyons tous aussi paraître en lui ; Et ne saurions juger dans lequel il peut être. Notre parti n'est point douteux, Et l'imposteur par nous doit mordre la poussière : Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux ; Et c'est un coup trop hasardeux, Pour l'entreprendre sans lumière : Avec douceur laissez-nous voir, De quel côté peut être l'imposture ; Et dès que nous aurons démêlé l'aventure, Il ne nous faudra point dire notre devoir.JUPITER
Oui, vous avez raison : et cette ressemblance, À douter de tous deux vous peut autoriser. Je ne m'offense point de vous voir en balance : Je suis plus raisonnable, et sais vous excuser. L'oeil ne peut entre nous faire de différence ; Et je vois qu'aisément on s'y peut abuser. Vous ne me voyez point témoigner de colère, Point mettre l'épée à la main. C'est un mauvais moyen d'éclaircir ce mystère ; Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain. L'un de nous est Amphitryon ; Et tous deux à vos yeux nous le pouvons paraître. C'est à moi de finir cette confusion ; Et je prétends me faire à tous si bien connaître, Qu'aux pressantes clartés de ce que je puis être, Lui-même soit d'accord du sang qui m'a fait naître, Il n'ait plus de rien dire aucune occasion. C'est aux yeux des Thébains que je veux avec vous, De la vérité pure ouvrir la connaissance ; Et la chose sans doute est assez d'importance, Pour affecter la circonstance, De l'éclaircir aux yeux de tous. Alcmène attend de moi ce public témoignage. Sa vertu, que l'éclat de ce désordre outrage, Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin. C'est à quoi mon amour envers elle m'engage ; Et des plus nobles chefs, je fais un assemblage, Pour l'éclaircissement dont sa gloire a besoin, Attendant avec vous ces témoins souhaités, Ayez, je vous prie, agréable De venir honorer la table Où vous a Sosie invités.SOSIE
Je ne me trompais pas. Messieurs, ce mot termine Toute l'irrésolution : Le véritable Amphitryon, Est l'Amphitryon où l'on dîne.AMPHITRYON
Ô ciel ! Puis-je plus bas me voir humilié ! Quoi ! Faut-il que j'entende ici, pour mon martyre, Tout ce que l'imposteur ; à mes yeux vient de dire ; Et que, dans la fureur, que ce discours m'inspire, On me tienne le bras lié !NAUCRATES
Vous vous plaignez à tort. Permettez-nous d'attendre, L'éclaircissement qui doit rendre Les ressentiments de saison. Je ne sais pas s'il impose : Mais il parle sur la chose, Comme s'il avait raison.AMPHITRYON
Allez, faibles amis, et flattez l'imposture. Thèbes en a pour moi de tout autres que vous : Et je vais en trouver, qui partageant l'injure, Sauront prêter la main à mon juste courroux.AMPHITRYON
Fourbe, tu crois par là peut-être t'évader : Mais rien ne te saurait sauver de ma vengeance,JUPITER
À ces injurieux propos Je ne daigne à présent répondre ; Et tantôt je saurai confondre Cette fureur, avec deux mots.AMPHITRYON
Le ciel même, le ciel ne t'y saurait soustraire : Et jusques aux enfers j'irai suivre tes pas.SCÈNE VI. Mercure, Sosie.
MERCURE
Arrête. Quoi ! Tu viens ici mettre ton nez, Impudent fleureur de cuisine ?Fleureur : Celui qui flaire. [L]
SOSIE
Hélas ! Brave, et généreux Moi, Modère-toi, je t'en supplie. Sosie, épargne un peu Sosie, Et ne te plais point tant à frapper dessus toi.MERCURE
Qui de t'appeler de ce nom, A pu te donner la licence ! Ne t'en ai-je pas fait une expresse défense, Sous peine d'essuyer mille coups de bâton ?SOSIE
C'est un nom que tous deux nous pouvons à la fois, Posséder sous un même maître. Pour Sosie en tous lieux, on sait me reconnaître : Je souffre bien que tu le sois ; Souffre aussi, que je le puisse être. Laissons aux deux Amphitryons, Faire éclater des jalousies ; Et parmi leurs contentions, Faisons en bonne paix, vivre les deux Sosies.MERCURE
Point du tout.SOSIE
Que d'un peu de pitié ton âme s'humanise, En cette qualité souffre-moi près de toi, Je te serai partout une ombre si soumise, Que tu seras content de moi.MERCURE
Point de quartier : immuable est la loi. Si d'entrer là dedans, tu prends, encore l'audace, Mille coups en seront le fruit.SOSIE
Non, ce n'est pas moi que j'entends ; Et je parle d'un vieux Sosie, Qui fut jadis de mes parents ; Qu'avec très grande barbarie, À l'heure du dîner, l'on chassa de céans.MERCURE
Que dis-tu ?SOSIE
Rien.SCÈNE VII. Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles, Sosie.
AMPHITRYON
Arrêtez là, Messieurs, suivez-nous d'un peu loin ; Et n'avancez tous, je vous prie, Que quand il en sera besoin.AMPHITRYON
Ah ! De tous les côtés, mortelle est ma douleur ! Et je souffre pour ma flamme, Autant que pour mon honneur.AMPHITRYON
Ah ! Sur le fait dont il s'agit, L'erreur simple devient un crime véritable, Et sans consentement, l'innocence y périt. De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne, Touchent des endroits délicats : Et la raison bien souvent les pardonne ; Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas.ARGATIPHONTIDAS
Je n'embarrasse point là dedans ma pensée : Mais je hais vos messieurs de leurs honteux délais ; Et c'est un procédé dont j'ai l'âme blessée ; Et que les gens de coeur n'approuveront jamais, Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée, Se jeter dans ses intérêts. Argatiphontidas ne va point aux accords. Écouter d'un ami raisonner l'adversaire, Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire : Il ne faut écouter que la vengeance alors. Le procès ne me saurait plaire ; Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports, Par bailler, sans autre mystère, De l'épée au travers du corps. Oui, vous verrez, quoi qu'il advienne, Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point ; Et de vous il faut que j'obtienne ? Que le pendard ne meure point ? D'une autre main ? que de la mienne.AMPHITRYON
Allons.SOSIE
Je viens, Monsieur, subir à vos genoux, Le juste châtiment d'une audace maudite. Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups . Tuez-moi dans votre courroux : Vous ferez bien je le mérite : Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous.AMPHITRYON
Lève-toi, que fait-on ?SOSIE
L'on m'a chassé tout net : Et croyant à manger, m'aller, comme eux ébattre ; Je ne songeais pas qu'en effet Je m'attendais là pour me battre. Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait Tout de nouveau, le Diable à quatre. La rigueur d'un pareil destin, Monsieur, aujourd'hui nous talonne, Et l'on me des-Sosie enfin, Comme on vous dés-Amphitryonne.AMPHITRYON
Suis-moi.SCÈNE VIII. Cléanthis, Naucratés, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles.
CLEANTHIS
Ô ciel !SCÈNE IX. Mercure, Cléanthis, Naucrates, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles.
MERCURE
Oui vous l'allez voir tous : et sachez, par avance Que c'est le grand maître des Dieux ; Que sous les traits chéris de cette ressemblance ; Alcmène a fait, du Ciel, descendre dans ces lieux. Et quant à moi, je suis Mercure, Qui, ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu, Celui, dont j'ai pris la figure : Mais de s'en consoler il a maintenant lieu, Et les coups de bâton d'un Dieu, Font honneur à qui les endure.SCÈNE X. Jupiter, Cléanthis, Naucrates, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles.
JUPITER, dans une nue
Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur ; Et sous tes propres traits vois Jupiter paraître, À ces marques tu peux aisément le connaître ; Et c'est assez, je crois, pour remettre ton coeur Dans l'état auquel il doit être, Et rétablir chez toi, la paix et la douceur. Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, Étouffe ici les bruits, qui pouvaient éclater. Un partage avec Jupiter, N'a rien du tout qui déshonore : Et sans doute il ne peut être que glorieux, De se voir le rival du souverain des Dieux, Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure ; Et c'est moi, dans cette aventure, Qui, tout Dieu que je suis, doit être le jaloux. Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie ; Et ce doit à tes feux être un objet bien doux, De voir que pour lui plaire il n'est point d'autre voie, Que de paraître son époux, Que Jupiter orné de sa gloire immortelle, Par lui-même, n'a pu triompher de sa foi ; Et que ce qu'il a reçu d'elle, N'a par son coeur ardent été donné qu'à toi.JUPITER
Sors donc des noirs chagrins, que ton coeur a soufferts ; Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle. Chez toi, doit naître un fils qui sous le nom d'Hercule, Remplira de ses faits, tout le vaste Univers. L'éclat d'une fortune, en mille biens féconde, Fera connaître à tous, que je suis ton support ; Et je mettrai tout le monde Au point d'envier ton sort, Tu peux hardiment te flatter De ces espérances données. C'est un crime que d'en douter, Les paroles de Jupiter, Sont des arrêts des destinées.Il se perd dans les nues.
SOSIE
Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment ? Ne vous embarquez nullement, Dans ces douceurs congratulantes C'est un mauvais embarquement : Et d'une et d'autre part pour un tel compliment, Les phrases sont embarrassantes, Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur ; Et sa bonté sans doute est pour nous sans seconde : Il nous promet l'infaillible bonheur, D'une fortune en mille biens féconde ; Et chez nous il doit naître un fils d'un très grand coeur, Tout cela va le mieux du monde. Mais enfin coupons aux discours ; Et que chacun chez soi doucement se retire, Sur telles affaires, toujours, Le meilleur est de ne rien dire.1 955 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica