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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Amphitryon

Molière· imprimée en 1668· 4 actes· 1 955 vers· 11 personnages

Personnages

  • MERCURE
  • LA NUIT
  • JUPITER, sous le forme d'Amphitryon
  • AMPHITRYON, général des Thébains
  • ALCMÈNE, femme d'Amphitryon
  • CLEANTHIS, suivante d'Alcmène et femme de Sosie
  • SOSIE, valet d'Amphitryon
  • ARGATIPHONDITAS, capitaine thébain
  • NAUCRATES, capitaine thébain
  • POLIDAS, capitaine thébain
  • POSICLES, capitaine thébain
MONSEIGNEUR,

À SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE.

N'en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires ; et VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME trouvera bon, s'il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces Messieurs-là ; et refuse de me servir de deux, ou trois misérables pensées, qui ont été tournées, et retournées tant de fois, qu'elles sont usées de tous les côtés. Le nom du Grand CONDÉ est un nom trop glorieux, pour le traiter comme on fait tous les autres noms. Il ne faut que l'appliquer, ce Nom Illustre, qu'à des emplois qui soient dignes de lui ; et pour dire de belles choses, je voudrais parler de la mettre à la tête d'une armée, plutôt qu'à la tête d'un livre : et je conçois bien mieux ce qu'il est capable de faire, en l'opposant aux forces des Ennemis de cet État, qu'en l'opposant à la critique des Ennemis d'une comédie.

Ce n'est pas, MONSEIGNEUR, que la glorieuse approbation de V.A.S. ne fut une puissante protection pour toutes ces sortes d'ouvrages, et qu'on ne soit persuadé des lumières de votre esprit, autant que de l'intrépidité de votre coeur, et de la grandeur de votre âme. On sait par toute la Terre, que l'éclat de votre mérite n'est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable, qui se fait des Adorateurs chez ceux mêmes qu'elle surmonte, qu'il s'étend ce mérite, jusques aux connaissances les plus fines et les plus relevées ; et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d'esprit, ne manquent point d'être suivies par le sentiment des plus délicats. Mais on sait aussi, MONSEIGNEUR, que toutes ces glorieuses approbations dont nous nous vantons au Public, ne coûtent rien à faire imprimer, et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On sait, dis-je, qu'une épître dédicatoire dit tout ce qu'il lui plaît, et qu'un auteur est en pourvoir d'aller saisir les personnes les plus Augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre ; qu'il a liberté de s'y donner autant qu'il veut l'honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n'ont jamais songé à l'être.

Je n'abuserai pas, MONSEIGNEUR, ni de votre nom, ni de vous bontés, pour combattre les censeurs de l'Amphitryon, et m'attribuer une gloire, que je n'ai pas peut-être méritée ; et je ne prends la liberté de vous offrir ma Comédie, que pour avoir lieu de vous dire, que je regarde incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang Auguste, dont vous tenez le jour, et que je suis, MONSEIGNEUR, avec tout le respect possible, et tout le zèle imaginable,

de VOTRE ALTESSE SERENISSIME,

Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur.

MOLIÈRE.

Sur la conquête de la Franche-Comté

AU ROI

Ce sont fait inouïs GRAND ROI que tes victoires ; L'avenir aura peine à les biens concevoir : Et de nos vieux héros, les pompeuses histoires, Ne nous ont point chanté ce que tu nous fais voir. Quoi presqu'au même instant qu'on te l'a vu résoudre, Voir toute une Province uni à tes États : Les rapides torrents, et les vents, et la Foudre, Vont-ils dans leurs effets, plus vite que ton bras ? N'attends pas ne retour d'un si fameux ouvrage, Des soins de notre muse, un éclatant hommage, Cet exploit en demande, il le faut avouer ; Mais nos chansons GRAND ROIne sont pas sitôt prêtes ; Et tu mets moins de temps à faire tes conquêtes, Qu'il n'en faut pour les bien louer.

PROLOGUE

MERCURE sur un nuage, LA NUIT dans un char traîné par deux chevaux.

Mercure, sur un nuage ; La Nuit, dans un char traîné par deux chevaux.

Mercure descend de son nuage en Terre, et la Nuit passe dans son char.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SOSIE

Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas s'accroît. Messieurs, ami de tout le monde, Ah ! Quelle audace sans seconde, De marcher à l'heure qu'il est ! Que mon maître couvert de gloire, Me joue ici d'un vilain tour ? Quoi ? Si pour son prochain il avait quelque amour M'aurait-il fait partir par une nuit si noire, Et pour me renvoyer annoncer son retour, Et le détail de sa victoire, Ne pouvait-il pas bien attendre qu'il fût jour ? Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis ? Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits. Ils veulent que pour eux tout soit dans la Nature Obligé de s'immoler. Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, Dès qu'ils parlent, il faut voler. Vingt ans d'assidu service N'en obtiennent rien pour nous : Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux. Cependant notre âme insensée. S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux ; Et s'y veut contenter de la fausse pensée, Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle ; En vain notre dépit quelquefois y consent : Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant ; Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant ; Nous rengage de plus belle. Mais enfin dans l'obscurité, Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade. Il me faudrait, pour l'ambassade, Quelque discours prémédité. Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas : Mais comment diantre le faire, Si je ne m'y trouvai pas ? N'importe, parlons-en et d'estoc et de taille, Comme oculaire témoin. Combien de gens font-ils des récits de bataille, Dont ils se sont tenus loin ? Pour jouer mon rôle sans peine, Je le veux un peu repasser : Voici la chambre, o[ù] j'entre en courrier que l'on mène, Et cette lanterne est Alcmène, À qui je me dois adresser.

Il pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.

Madame Amphitryon mon maître et votre époux... Bon ? Beau début ? L'esprit toujours plein de vos charmes M'a voulu choisir entre tous, Pour vous donner avis du succès de ses armes, Et du désir qu'il a de se voir près de vous. Ha ! Vraiment, mon pauvre Sosie, À te revoir j'ai de la joie au coeur. Madame ? Ce m'est trop d'honneur, Et mon destin doit faire envie. Bien répondu ! Comment se porte Amphitryon. Madame, en homme de Courage, Dans les occasions où la gloire l'engage. Fort bien ? Belle conception . Quand viendra-t-il, par son retour charmant, Rendre mon âme satisfaite ? Le plus tôt qu'il pourra, Madame, assurément ; Mais bien plus tard que son coeur ne souhaite, Ah ! Mais quel est l'état o[ù] la guerre l'a mis ? Que dit-il ? Que fait-il ? Contente un peu mon âme. Il dit moins qu'il ne fait, Madame Et fait trembler les ennemis. Peste ? Où prend mon esprit toutes ces gentillesses ? Que font les révoltés ? Dis-moi, quel est leur sort ? Ils n'ont pu résister, Madame à notre effort : Nous les avons taillés en pièces, Mis Ptérélas leur chef à mort ; Pris Télèbe d'assaut, et déjà dans le port Tout retentit de nos prouesses. Ah ! Quel succès ! Ô dieux ! Qui l'eût pu jamais croire ? Raconte-moi, Sosie, un tel événement. Je le veux bien, Madame ; et, sans m'enfler de gloire, Du détail de cette victoire Je puis parler très savamment. Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté

Il marque les lieux sur sa main, ou à terre.

C'est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbes. La rivière est comme là. Ici nos gens se campèrent : Et l'espace que voilà, Nos ennemis l'occupèrent : Sur un haut, vers cet endroit, Était leur infanterie ; Et plus bas du côté droit Était la cavalerie. Après avoir aux Dieux adressé les prières Tous les ordres donnés on donne le signal. Les ennemis pensant nous tailler des croupières, Firent trois pelotons de leurs gens à cheval : Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, Et vous allez voir comme quoi. Voilà notre avant-garde, à bien faire animée ; Là les archers de Créon notre roi ; Et voici le corps d'armée, Qui d'abord... Attendez le corps d'armée a peur. J'entends quelque bruit, ce me semble.

On fait un peu de bruit.

Vers 243, dans l'édition originale, on lit comparent.

SCÈNE II. Mercure, Sosie.

SOSIE

Moi.

MERCURE

Qui, moi.

MERCURE

À toi-même : et t'en voilà certain.

Il lui donne un soufflet.

SOSIE

Tudieu, l'ami, sans vous rien dire, Comme vous baillez des soufflets ?

Bailler : Donner. Bailler des coups. [L]

SOSIE

Il veut s'en aller.

Je quitte la partie.

MERCURE

Toi ?

SOSIE

Moi.

SOSIE

Sosie.

SOSIE

Sosie.

MERCURE

Parle.

SCÈNE III. Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Mercure.

SCÈNE IV. Cléanthis, Mercure.

CLEANTHIS

Mercure veut s'en aller.

Quoi ? C'est ainsi que l'on me quitte ?

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Amphitryon, Sosie.

AMPHITRYON

Poltron !

AMPHITRYON

Ensuite ?

AMPHITRYON

Et qui ?

AMPHITRYON

Quels contes !

AMPHITRYON

Comment donc ?

AMPHITRYON

On t'a battu ?

AMPHITRYON

Et qui !

SOSIE

Moi.

SOSIE

Non.

AMPHITRYON

Pourquoi ?

SCÈNE II. Alcmène, Cléanthis, Amphitryon, Sosie.

ALCMÈNE

Je ne vois...

AMPHITRYON

Comment ?

SOSIE

Elle a besoin de six grains d'ellébore, Monsieur, son esprit est tourné.

Ellébore : Avoir besoin d'ellébore, avoir l'esprit troublé. [L]

AMPHITRYON

Et comment ?

ALCMÈNE

Le voici.

AMPHITRYON

Sosie !

AMPHITRYON

Tais-toi.

AMPHITRYON

Ensemble ?

AMPHITRYON

Perfide !

CLEANTHIS

Faut-il... ?

SCÈNE III. Cléanthis, Sosie,

SOSIE

Bon !

SOSIE

Courage.

CLEANTHIS

Non, lâche.

SOSIE

Quoi.

SCÈNE IV. Jupiter, Cléanthis, Sosie.

SCÈNE V. Cléanthis, Sosie.

CLEANTHIS

Vraiment...

SCÈNE VI. Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Sosie.

JUPITER

De grâce...

ALCMÈNE

Laissez-moi.

JUPITER

Quoi...

JUPITER

Hé bien ! Puisque vous le voulez, Il faut donc me charger du crime ; Oui vous avez raison, lorsque vous m'immolez, À vos ressentiments, en coupable victime, Un trop juste dépit contre moi vous anime, Et tout ce grand courroux, qu'ici vous étalez Ne me fait endurer qu'un tourment légitime. C'est avec droit que mon abord vous chasse, Et que de me fuir en tous lieux, Votre colère me menace. Je dois vous être un objet odieux. Vous devez me vouloir un mal prodigieux, Il n'est aucune horreur, que mon forfait ne passe, D'avoir offensé vos beaux yeux. C'est un crime à blesser les hommes, et les Dieux ; Et je mérite enfin pour punir cette audace, Que contre moi votre haine ramasse Tous ses traits les plus furieux : Mais mon coeur vous demande grâce, Pour vous la demander je me jette à genoux ; Et la demande au nom de la plus vive flamme, Du plus tendre amour, dont une âme Puisse jamais brûler pour vous, Si votre coeur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j'ose recourir ; Il faut qu'une atteinte soudaine, M'arrache, en me faisant mourir, Aux dures rigueurs d'une peine, Que je ne saurais plus souffrir : Oui, cet état me désespère ; Alcmène, ne présumez pas Qu'aimant, comme je fais, vos célestes appas, Je puisse vivre un jour avec votre colère. Déjà, de ces moments, la barbare longueur, Fait, sous des atteintes mortelles, Succomber tout mon triste coeur, Et de mille vautours les blessures cruelles, N'ont rien de comparable à ma vive douleur. Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer, S'il n'est point de pardon que je doive espérer ; Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux, le coeur d'un misérable ; Ce coeur, ce traître coeur, trop digne d'expirer, Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable, Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène, Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour, Aucune impression de haine, Au souvenir de mon amour. C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine.

SCÈNE VII. Cléanthis, Sosie.

CLEANTHIS

Non.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

AMPHITRYON, seul

Oui, sans doute le sort tout exprès me le cache ; Et des tours que je fais à la fin je suis las ; Il n'est point de destin plus cruel, que je sache, Je ne saurais trouver, portant partout mes pas, Celui qu'à chercher je m'attache. Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être, De nos faits, avec moi, sans beaucoup me connaître, Viennent se réjouir, pour me faire enrager. Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse, De leurs embrassements, et de leur allégresse, Sur mon inquiétude, ils viennent tous charger, En vain à passer je m'apprête, Pour fuir leurs persécutions. Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête ; Et tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions, Je réponds d'un geste de tête ; Je leur donne tout bas cent malédictions. Ah ! Qu'on est peu flatté de louange, d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur ! Et que l'on donnerait volontiers cette gloire, Pour avoir le repos du coeur ! Ma jalousie, à tout propos, Me promène sur ma disgrâce ; Et plus mon esprit y repasse, Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos. Le vol des diamants n'est pas ce qui m'étonne : On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas. Mais le don, qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne, Est ce qui fait ici mon cruel embarras. La nature parfois produit des ressemblances, Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser : Mais il est hors de sens, que sous ces apparences, Un homme, pour époux, se puisse supposer ; Et dans tous ces rapports, sont mille différences, Dont se peut une femme aisément aviser. Des charmes de la Thessalie, On vante de tout temps les merveilleux effets ; Mais les contes fameux, qui partout en sont faits, Dans mon esprit toujours, ont passé pour folie ; Et ce serait du sort une étrange rigueur, Qu'au sortir d'une ample victoire, Je fusse contraint de les croire, Aux dépens de mon propre honneur. Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère ; Et voir si ce n'est point une vaine chimère, Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit ; Ah ! Fasse le ciel équitable, Que ce penser soit véritable ; Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l'esprit.

SCÈNE II. Mercure, Amphitryon.

AMPHITRYON

Moi.

MERCURE

Qui, moi ?

AMPHITRYON

Ah ! Ouvre.

AMPHITRYON

Sans doute.

AMPHITRYON

Ciel !

AMPHITRYON

Que de coups !

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Sosie, Naucrates, Polidas, Amphitryon.

SOSIE

Monsieur.

SOSIE

Quoi ?

SOSIE

Vous.

AMPHITRYON

Et quand ?

SCÈNE V. Jupiter, Amphitryon, Naucrates, Polidas, Sosie.

NAUCRATES

Arrêtez.

AMPHITRYON

Laissez-moi.

SCÈNE VI. Mercure, Sosie.

SOSIE

Rien.

SCÈNE VII. Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles, Sosie.

AMPHITRYON

Allons.

AMPHITRYON

Suis-moi.

SCÈNE VIII. Cléanthis, Naucratés, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles.

CLEANTHIS

Ô ciel !

SCÈNE IX. Mercure, Cléanthis, Naucrates, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles.

SCÈNE X. Jupiter, Cléanthis, Naucrates, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posicles.

Il se perd dans les nues.

1 955 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica