Comédie en vers
Le Dépit Amoureux
Représenté pour la première fois le 14 septembre 1659, au Théâtre du Petit-Bourbon.
Personnages
- ÉRASTE, amant de Lucile
- ALBERT, père de Lucile
- GROS-RENÉ, valet d'Eraste
- VALÈRE, fils de Polydore
- LUCILE, fille d'Albert
- MARINETTE, suivante de Lucile
- POLYDORE, père de Valère
- FROSINE, confidente d'Ascagne
- ASCAGNE, fille sous l'habit d'homme
- MASCARILLE, valet de Valère
- MÉTAPHRASTE, pédant
- LA RAPIÈRE, bretteur
MONSIEUR,
À MONSIEUR MONSIEUR HOURLIER, écuyer Sieur de Méricourt, Conseiller du Roi, Lieutenant Général civil et criminel au Baillage au Palais à Paris.
Si cette pièce, n'avait reçu les applaudissement de toute le France, si elle n'avait été le charme de Paris, et si elle n'avait été le charme de Paris,et si elle n'avait été le divertissement du plus grand Monarque de la Terre, je ne prendrais pas la liberté de vous l'offrir. Il y a longtemps que j'avais résolu de vous présenter quelque chose qui vous manquât mes respects ; mais ne trouvant rien qui fut digne de vous être offert, et qui fut proportionné à vos mérites, j'vais toujours différée le juste et respectueux hommage que je m'étais proposé de vous rendre ; et j'eusse peut-être encore tardé longtemps à le faire, sir le DÉPIT AMOUREUX de l'auteur le plus approuve de ce siècle ne me fut tombé entre les mains. J'ai cru, Monsieur, que je ne devais pas laisser échapper cette occasion de satisfaire aux lois que que je m'étais imposées, et que tous les gens d'esprit demandant tous les jours cette pièce, pour avoir le plaisir de la lecture, comme ils ont eu celui de la représentation, ils seraient bien aises de rencontrer votre nom à la tête. Pour moi, Monsieur, ma joie sera tout à fait grande de la voir passer, non seulement dans plusieurs mains, mais encore dans la bouche des plus charmantes personnes du monde ; c'est alors que chacun se souviendra de toutes les belles et avantageuses qualités que vous possédez, que les uns loueront votre prudence, les autres votre esprit, les autres votre justice,les autres la douceur qui est inséparable de tout ce que vous faites, et qui est si vivement dépeinte sur votre visage, qu'il n'est personne qui puisse douter que vos actions n'en soient remplies. Jugez, Monsieur, quelle satisfaction j'aurai de savoir que l'on rendra à votre mérite ce qui lui est dû, que l'on vous donnera des louanges que vous avez si légitimement méritées, que l'on m'estimera d'avoir fait un si juste choix, et si glorieux pour moi, et que l'on louera le zèle et le respect avec lequel je suis,
MONSIEUR,
Votre très humble, et très obéissant serviteur, G. QUINET.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉRASTE
Veux-tu que je te dise ? Une atteinte secrète Ne laisse point mon âme en une bonne assiette : Oui, quoi qu'à mon amour tu puisse[s] repartir, Il craint d'être la dupe ; à ne te point mentir : Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, Ou du moins, qu'avec moi, toi-même on ne te trompe.GROS-RENÉ
Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, Je dirai, n'en déplaise à monsieur votre amour, Que c'est injustement blesser ma prudhommie Et se connaître mal en physionomie. Les gens de mon minois ne sont point accusés D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés : Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guère, Et suis homme fort rond de toutes les manières. Pour que l'on me trompât, cela se pourrait bien, Le doute est mieux fondé ; pourtant je n'en crois rien. Je ne vois point encore, ou je suis une bête, Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête. Lucile, à mon avis vous montre assez d'amour, Elle vous voit, vous parle, à toute heure du jour, Et Valère après tout qui cause votre crainte Semble n'être à présent souffert que par contrainte.ÉRASTE
Souvent d'un faux espoir un amant est nourri, Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ; Et tout ce que d'ardeur font paraître les femmes Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. Valère enfin, pour être un amant rebuté, Montre depuis un temps trop de tranquillité ; Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, Il témoigne de joie ou bien d'indifférence M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas, Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas ; Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile Une entière croyance aux propos de Lucile. Je voudrais, pour trouver un tel destin plus doux, Y voir entrer un peu de son transport jaloux, Et sur ses déplaisirs et son impatience Mon âme prendrait lors une pleine assurance. Toi-même, penses-tu, qu'on puisse, comme il fait, Voir chérir un rival d'un esprit satisfait ? Et si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure, Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure.ÉRASTE
Lorsque par les rebuts une âme est détachée, Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat, Qu'elle puisse rester en un paisible état : De ce qu'on a chéri la fatale présence Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence ; Et si de cette vue on n'accroît son dédain, Notre amour est bien près de nous rentrer au sein. Enfin, crois-moi, si bien qu'on éteigne une flamme, Un peu de jalousie occupe encore une âme, Et l'on ne saurait voir, sans en être piqué, Posséder par un autre un coeur qu'on a manqué.GROS-RENÉ
Pour moi, je ne sais point tant de philosophie ; Ce que voient mes yeux, franchement je m'y fie, Et ne suis point de moi si mortel ennemi, Que je m'aille affliger sans sujet ni demi, Pourquoi subtiliser et faire le capable À chercher des raisons pour être misérable ? Sur des soupçons en l'air je m'irais alarmer ? Laissons venir la fête avant que la chômer. Le chagrin me paraît une incommode chose ; Je n'en prends point pour moi, sans bonne et juste cause ? Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir S'offrent le plus souvent que je ne veux pas voir. Avec vous en amour je cours même fortune ; Celle que vous aurez me doit être commune ; La maîtresse ne peut abuser votre foi, À moins que la suivante en fasse autant pour moi : Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême. Je veux croire les gens quand on me dit Je t'aime ; Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux, Si Mascarille ou non, s'arrache les cheveux. Que tantôt Marinette endure qu'à son aise Jodelet par plaisir la caresse et la baise, Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, À son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl ; Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce.ÉRASTE
Voilà de tes discours.GROS-RENÉ
Mais je la vois qui passe.SCÈNE II. Marinette, Éraste, Gros-René.
GROS-RENÉ
St, Marinette.MARINETTE
Oh, oh. Que fais-tu là ?MARINETTE
Vous êtes aussi là ! Monsieur, depuis une heure Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure !ÉRASTE
Comment !ÉRASTE
Quoi ?GROS-RENÉ
Il fallait en jurer.ÉRASTE
Ah ! Chère Marinette, Ton discours de son coeur est-il bien l'interprète ? Ne me déguise point un mystère fatal, Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal : Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse N'abuse point mes voeux d'une fausse tendresse.MARINETTE
Hé, hé, d'où vous vient donc ce plaisant mouvement ? Elle ne fait pas voir assez son sentiment ? Quel garant est-ce encore que votre amour demande ? Que lui faut-il ?MARINETTE
Comment !MARINETTE
De Valère ? Ah ! Vraiment la pensée est bien belle ! Elle peut seulement naître en votre cervelle ! Je vous croyais du sens, et jusqu'à ce moment ; J'avais de votre esprit quelque bon sentiment, Mais, à ce que je vois, je m'étais fort trompée. Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée ?GROS-RENÉ
Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin ; Outre que de ton coeur ta foi me cautionne, L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne Pour croire auprès de moi que quelqu'autre te plût, Où diantre pourrais-tu trouver qui me valût ?MARINETTE
En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être, Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paraître ; Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal, Et d'avancer par là les desseins d'un rival : Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse, Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse, Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux Aux soins trop inquiets de son rival jaloux. Enfin quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage C'est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre après tout misérable à crédit : Cela, Seigneur Éraste, en passant vous soit dit.MARINETTE
Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre : Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché, Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute. Lisez-le donc tout haut ; personne ici n'écoute.ÉRASTE, lit
GROS-RENÉ
Je vous le disais bien contre votre croyance, Je ne me trompe guère aux choses que je pense.ÉRASTE, lit
ÉRASTE
Ah ! Cache-lui de grâce, une peur passagère Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière ; Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort Est prête d'expier l'erreur de ce transport ; Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, Sacrifier ma vie à sa juste colère.ÉRASTE
Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends Reconnaître dans peu, de la bonne manière Les soins d'une si noble et si belle courrière.Courrière : féminin de courrier. Mot qui n'appartient guère qu'à la poésie. [L]
ÉRASTE
Hé bien ?ÉRASTE
Où donc ?MARINETTE
Là, dans cette boutique Où dès le mois passé votre coeur magnifique Me promit, de sa grâce, une bague.ÉRASTE
Ha ! J'entends.GROS-RENÉ
La matoise !GROS-RENÉ
Ho ! Que non !GROS-RENÉ
Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre. Refuser ce qu'on donne, est bon à faire aux fous[.]MARINETTE
Alors comme alors, Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts, D'une façon ou d'autre il faut qu'elle soit vôtre ; Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.GROS-RENÉ
Un hymen qu'on souhaite Entre gens comme nous est chose bientôt faite. Je te veux. Me veux-tu de même ?MARINETTE
Avec plaisir.GROS-RENÉ
Touche, il suffit.MARINETTE
Adieu, Gros-René, mon désir.GROS-RENÉ
Adieu, mon astre.MARINETTE
Adieu, beau tison de ma flamme.GROS-RENÉ
Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme. Le bon Dieu soit loué, nos affaires vont bien, Albert n'est pas un homme à vous refuser rien.ÉRASTE
Valère vient à nous.GROS-RENÉ
Je plains le pauvre hère, Sachant ce qui se passe.Hère : Terme de mépris. Homme sans considération, sans fortune. [L]
SCÈNE III. Éraste, Valère, Gros-René.
ÉRASTE
En quel état l'amour ?VALÈRE
En quel état vos feux ?VALÈRE
Et mon amour plus fort.ÉRASTE
Pour Lucile ?VALÈRE
Pour elle.ÉRASTE
Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère, Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire. Et je ne forme point d'assez beaux sentiments, Pour souffrir constamment les mauvais traitements Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.VALÈRE
Il est très naturel, et j'en suis bien de même : Le plus parfait objet dont je serais charmé N'aurait pas mes tributs, n'en étant point aimé.ÉRASTE
Lucile cependant...ÉRASTE
Si j'osais vous montrer une preuve assurée Que son coeur... Non ; votre âme en serait altérée.ÉRASTE
Vraiment, vous me poussez ; et contre mon envie Votre présomption veut que je l'humilie. Lisez.VALÈRE
Ces mots sont doux.VALÈRE
Oui, de Lucile.VALÈRE, riant
Adieu, Seigneur Éraste.GROS-RENÉ
Son valet vient, je pense.SCÈNE IV. Mascarille, Éraste, Gros-René.
MASCARILLE
Non, je ne trouve point d'état plus malheureux, Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux.GROS-RENÉ
Bonjour.MASCARILLE
Bonjour.MASCARILLE
Non, je ne reviens pas ; car je n'ai pas été : Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté : Et ne demeure point ; car tout de ce pas même, Je prétends m'en aller.MASCARILLE
Ha ! Monsieur, serviteur.ÉRASTE
Touche : nous n'avons plus sujet de jalousie ; Nous devenons amis, et mes feux que j'éteins Laissent la place libre à vos heureux desseins.MASCARILLE
Plût à Dieu !MASCARILLE
Passons sur ce point-là ; notre rivalité N'est pas pour en venir à grande extrémité : Mais, est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie Soit désenamourée, ou si c'est raillerie ?ÉRASTE
J'ai su qu'en ses amours ton maître était trop bien ; Et je serais un fou de prétendre plus rien Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle.MASCARILLE
Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle ; Outre qu'en nos projets je vous craignais un peu, Vous tirez sagement votre épingle du jeu. Oui, vous avez bien fait de quitter une place, Où l'on vous caressait pour la seule grimace ; Et mille fois, sachant tout ce qui se passait, J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissait. On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. Mais, d'où, diantre, après tout, avez-vous su la ruse : Car cet engagement mutuel de leur foi N'eut pour témoins, la nuit, que deux autres et moi ; Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.ÉRASTE
Hé ! Que dis-tu ?MASCARILLE
Je dis que je suis interdit : Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit, Que, sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde, En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde D'un secret mariage a serré le lien.ÉRASTE
Vous en avez menti.MASCARILLE
Monsieur, je le veux bien.ÉRASTE
Vous êtes un coquin.MASCARILLE
D'acco[rd].MASCARILLE
Vous avez tout pouvoir.ÉRASTE
Ha ! Gros-René.GROS-RENÉ
Monsieur.MASCARILLE
Nenni.MASCARILLE
Non, Monsieur, je raillais.MASCARILLE
Non, je ne raillais point.ÉRASTE
Il est donc vrai ?ÉRASTE
Que dis-tu donc ?MASCARILLE
Elle ira faire encore quelque sotte harangue. Hé, de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon, Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.ÉRASTE
Parle : mais prends bien garde à ce que tu vas faire ; À ma juste fureur rien ne te peut soustraire, Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.MASCARILLE
J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras ; Faites-moi pis encor, tuez-moi si j'impose En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose.ÉRASTE
Ce mariage est vrai ?MASCARILLE
Ma langue, en cet endroit, A fait un pas de clerc dont elle s'aperçoit : Mais enfin, cette affaire est comme vous la dites ; Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu, Que depuis avant-hier ils sont joints de ce noeu[d] ; Et Lucile depuis fait encore moins paraître La violente amour qu'elle porte à mon maître, Et veut absolument que tout ce qu'il verra, Et qu'en votre faveur son coeur témoignera, Il l'impute à l'effet d'une haute prudence, Qui veut de leurs secrets ôter la connaissance. Si, malgré mes serments, vous doutez de ma foi, Gros-René peut venir une nuit avec moi ; Et je lui ferai voir étant en sentinelle Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle.ÉRASTE
Hé bien !SCÈNE V. Marinette, Gros-René, Éraste.
MARINETTE
Je viens vous avertir que tantôt sur le soir Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.ÉRASTE
Oses-tu me parler, âme double, et traîtresse ? Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse ; Qu'avec ses écrits elle me laisse en paix, Et que voilà l'état, infâme, que j'en fais.GROS-RENÉ
M'oses-tu bien encore parler ? Femelle inique ? Crocodile trompeur, de qui le coeur félon Est pire qu'un Satrape ou bien qu'un Lestrygon ? Va, va, rendre réponse à ta bonne maîtresse, Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse, Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi, Et désormais qu'elle aille au diable avec toi.Lestrygon : Nom d'un peuple de la Sicile. Fig. une personne barbare. [L]
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Ascagne, Frosine.
ASCAGNE
Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici ? Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.FROSINE
Nous serions au logis beaucoup moins sûrement : Ici de tous côtés on découvre aisément, Et nous pouvons parler avec toute assurance.ASCAGNE
Trop, puisque je le fie à vous-même à regret, Et que si je pouvais le cacher davantage, Vous ne le sauriez point.FROSINE
Ha ! C'est me faire outrage Feindre à s'ouvrir à moi ! Dont vous avez connu Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu. Moi nourrie avec vous ! Et qui tiens sous silence Des choses qui vous sont de si grande importance ! Qui sais...ASCAGNE
Oui, vous savez la secrète raison Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison ; Vous savez que dans celle où passa mon bas âge Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage Que relâchait ailleurs le jeune Ascagne mort, Dont mon déguisement fait revivre le sort, Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense À vous ouvrir mon coeur avec plus d'assurance. Mais, avant que passer, Frosine à ce discours, Éclaircissez un doute où je tombe toujours. Se pourrait-il qu'Albert ne sût rien du mystère Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père ?FROSINE
En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez, Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez : Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close ; Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. Quand il mourut ce fils l'objet de tant d'amour, Au destin de qui même, avant qu'il vînt au jour, Le testament d'un oncle abondant en richesses, D'un soin particulier avait fait des largesses, Et que sa mère fit un secret de sa mort, De son époux absent redoutant le transport, S'il voyait chez un autre aller tout l'héritage Dont sa maison tirait un si grand avantage, Quand dis-je pour cacher un tel événement, La supposition fut de son sentiment, Et qu'on vous prit chez nous où vous étiez nourrie, Votre mère d'accord de cette tromperie Qui remplaçait ce fils à sa garde commis, En faveur des présents le secret fut promis. Albert ne l'a point su de nous ; et pour sa femme, L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme, Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, Son trépas imprévu ne put rien découvrir. Mais cependant, je vois qu'il garde intelligence Avec celle de qui vous tenez la naissance. J'ai su, qu'en secret même, il lui faisait du bien ; Et peut-être cela ne se fait pas pour rien. D'autre part il vous veut porter au mariage ; Et, comme il le prétend, c'est un mauvais langage : Je ne sais s'il saurait la supposition Sans le déguisement ; mais la digression Tout insensiblement pourrait trop loin s'étendre : Revenons au secret que je brûle d'apprendre.ASCAGNE
Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser ; Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, Ont su trouver le coeur d'une fille peu forte : J'aime enfin.FROSINE
Vous aimez ?ASCAGNE
Frosine, doucement ; N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement : Il n'est pas temps encore : et ce coeur qui soupire A bien pour vous surprendre autre chose à vous dire.FROSINE
Et quoi ?ASCAGNE
J'aime Valère.FROSINE
Ha ! Vous aviez raison. L'objet de votre amour, lui dont à la maison Votre imposture enlève un puissant héritage, Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage, Verrait incontinent ce bien lui retourner, C'est encore un plus grand sujet de s'étonner.FROSINE
Ô dieux ! Sa femme !ASCAGNE
Oui, sa femme.ASCAGNE
Ce n'est pas encore tout.FROSINE
Encore !FROSINE
Ho ! Poussez ; je le quitte, et ne raisonne plus, Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus. À ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.ASCAGNE
Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. Valère, dans les fers de ma soeur arrêté, Me semblait un amant digne d'être écouté, Et je ne pouvais voir qu'on rebutât sa flamme, Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme. Je voulais que Lucile aimât son entretien, Je blâmais ses rigueurs, et les blâmai si bien, Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre. Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvait prendre. C'était en lui parlant moi qu'il persuadait, Je me laissais gagner aux soupirs qu'il perdait, Et ses voeux rejetés de l'objet qui l'enflamme, Étaient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop faible, hélas ! Se rendit à des soins qu'on ne lui rendait pas, Par un coup réfléchi reçut une blessure, Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. Enfin, ma chère, enfin l'amour que j'eus pour lui Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui : Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses voeux favorable, Et je sus ménager si bien cet entretien, Que du déguisement il ne reconnut rien. Sous ce voile trompeur qui flattait sa pensée, Je lui dis que pour lui mon âme était blessée ; Mais que voyant mon père en d'autres sentiments, Je devais une feinte à ses commandements ; Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère, Dont la nuit seulement serait dépositaire, Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gâter, Tout entretien secret se devait éviter ; Qu'il me verrait alors la même indifférence, Qu'avant que nous eussions aucune intelligence, Et que de son côté, de même que du mien, Geste, parole, écrit, ne m'en dît jamais rien. Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie. J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, Et me suis assuré l'époux que je vous dis.SCÈNE II. Valère, Ascagne, Frosine.
VALÈRE
Si vous êtes tous deux en quelque conférence, Où je vous fasse tort de mêler ma présence, Je me retirerai.VALÈRE
Moi ?ASCAGNE
Vous-même.VALÈRE
Et comment ?ASCAGNE
Je disais que Valère Aurait, si j'étais fille, un peu trop su me plaire ; Et que si je faisais tous les voeux de son coeur, Je ne tarderais guère à faire son bonheur.VALÈRE
Ces protestations ne coûtent pas grand chose, Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose : Mais vous seriez bien pris, si quelque événement Allait mettre à l'épreuve un si doux compliment.ASCAGNE
Point du tout ; je vous dis que régnant dans votre âme Je voudrais de bon coeur couronner votre flamme.VALÈRE
Et si c'était quelqu'une où par votre secours Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours.ASCAGNE
Hé ! Quoi ! Vous voudriez, Valère, injustement, Qu'étant fille, et mon coeur vous aimant tendrement, Je m'allasse engager avec une promesse De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse. Un si pénible effort pour moi m'est interdit[.]VALÈRE
Mais cela n'étant pas ?VALÈRE
Ainsi donc il ne faut rien prétendre, Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous, À moins que le ciel fasse un grand miracle en vous. Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse ; Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse.ASCAGNE
J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser Quand il s'agit d'aimer ; enfin je suis sincère ; Je ne m'engage point à vous servir, Valère, Si vous ne m'assurez au moins absolument, Que vous gardez pour moi le même sentiment ; Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, Et que si j'étais fille, une flamme plus forte N'outragerait point celle où je vivrais pour vous.VALÈRE
Je n'avais jamais vu ce scrupule jaloux ; Mais tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.ASCAGNE
Mais sans fard ?VALÈRE
Oui sans fard.ASCAGNE
C'est que j'ai de l'amour qui n'oserait paraître, Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes voeux Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.VALÈRE
Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.VALÈRE
Et pourquoi ?ASCAGNE
Ayez-le donc ; et lors nous expliquant nos voeux, Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.ASCAGNE
Et moi content, Valère.SCÈNE III. Frosine, Ascagne, Marinette, Lucile.
LUCILE
C'en est fait ; c'est ainsi que je me puis venger : Et, si cette action a de quoi l'affliger, C'est toute la douceur que mon coeur s'y propose. Mon frère, vous voyez une métamorphose. Je veux chérir Valère après tant de fierté, Et mes voeux maintenant tournent de son côté.ASCAGNE
Que dites-vous ? Ma soeur ; comment ! Courir au change ! Cette inégalité me semble trop étrange.LUCILE
La vôtre me surprend avec plus de sujet, De vos soins autrefois Valère était l'objet ; Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice : Et, quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, Et je vous vois parler contre son intérêt.ASCAGNE
Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vôtre : Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre, Et ce serait un trait honteux à vos appas, Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas.LUCILE
Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire ; Et je sais pour son coeur tout ce que j'en dois croire : Il s'explique à mes yeux intelligiblement. Ainsi, découvrez-lui sans peur, mon sentiment : Ou, si vous refusez de le faire, ma bouche Lui va faire savoir que son ardeur me touche. Quoi ! Mon frère, à ces mots vous restez interdit !ASCAGNE
Ha ! Ma soeur, si sur vous je puis avoir crédit ; Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère Aux voeux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, Et qui sur ma parole, a droit de vous toucher. La pauvre infortunée aime avec violence ; À moi seul de ses feux elle fait confidence, Et je vois dans son coeur de tendres mouvements À dompter la fierté des plus durs sentiments. Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, Connaissant de quel coup vous menacez sa flamme, Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura, Que je suis assuré, ma soeur, qu'elle en mourra. Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. Éraste est un parti qui doit vous satisfaire ; Et des feux mutuels...SCÈNE IV. Marinette, Lucile.
LUCILE
Un coeur ne pèse rien alors que l'on l'affronte ; Il court à sa vengeance, et saisit promptement Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. Le traître ! Faire voir cette insolence extrême ?MARINETTE
Vous m'en voyez encore toute hors de moi-même ; Et quoique là-dessus je rumine sans fin, L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle, Jamais coeur ne s'ouvrit d'une façon plus belle : De l'écrit obligeant le sien tout transporté Ne me donnait pas moins que de la déité ; Et cependant jamais, à cet autre message, Fille ne fut traitée avec tant d'outrage. Je ne sais pour causer de si grands changements, Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments.LUCILE
Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. Quoi ! Tu voudrais chercher hors de sa lâcheté La secrète raison de cette indignité ! Cet écrit malheureux dont mon âme s'accuse, Peut-il à son transport souffrir la moindre excuse ?MARINETTE
En effet, je comprends que vous avez raison, Et que cette querelle est pure trahison. Nous en tenons, Madame ; et puis prêtons l'oreille Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur ; Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur, Rendons-nous à leurs voeux, trop faibles que nous sommes. Foin de notre sottise, et peste soit des hommes.LUCILE
Hé bien, bien qu'il s'en vante, et rie à nos dépens ; Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps ; Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette.MARINETTE
Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux, Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous. Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire, De ne permettre rien un soir qu'on voulait rire. Quelque autre, sous espoir de matrimonion, Aurait ouvert l'oreille à la tentation ; Mais moi, nescio vos.Matrimonion : Terme de plaisanterie, qui est le latin matrimonium, écrit à la française, et signifie mariage. [L]
LUCILE
Que tu dis de folies ! Et choisis mal ton temps pour de telles saillies ! Enfin je suis touchée au coeur sensiblement, Et si jamais celui de ce perfide amant Par un coup de bonheur, dont j'aurais tort, je pense, De vouloir à présent concevoir l'espérance, (Car le ciel a trop pris plaisir à m'affliger, Pour me donner celui de me pouvoir venger) Quand dis-je par un sort à mes désirs propice, Il reviendrait m'offrir sa vie en sacrifice, Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui, Je te défends surtout de me parler pour lui. Au contraire je veux que ton zèle s'exprime À me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime. Et même, si mon coeur était pour lui tenté De descendre jamais à quelque lâcheté, Que ton affection me soit alors sévère, Et tienne comme il faut la main à ma colère.SCÈNE V. Marinette, Lucile, Albert.
ALBERT
Rentrez, Lucile, et me faites venir Le précepteur, je veux un peu l'entretenir, Et m'informer de lui qui me gouverne Ascagne, S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.Il continue seul.
En quel gouffre de soins et de perplexité Nous jette une action faite sans équité ! D'un enfant supposé par mon trop d'avarice Mon coeur depuis longtemps souffre bien le supplice, Et, quand je vois les maux où je me suis plongé, Je voudrais à ce bien n'avoir jamais songé. Tantôt je crains de voir, par la fourbe éventée, Ma famille en opprobre et misère jetée ; Tantôt, pour ce fils-là, qu'il me faut conserver, Je crains cent accidents qui peuvent arriver. S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, J'appréhende au retour cette triste nouvelle, las ! Vous ne savez pas ? Vous l'a-t-on annoncé ? Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé : Enfin, à tous moments, sur quoi que je m'arrête, Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. Ha !SCÈNE VI. Albert, Métaphraste.
ALBERT
Maître, j'ai voulu...MÉTAPHRASTE
Poursuivez.ALBERT
Je veux poursuivre aussi ; Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. Donc, encore une fois, Maître, c'est la troisième, Mon fils me rend chagrin, vous savez que je l'aime, Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.MÉTAPHRASTE
Il est vrai : filio non potest praeferri Nisi filius.Terme juridique latin : On ne peut préférer qu'un fils à un fils.
ALBERT
Maître, en discourant ensemble, Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble, Je vous crois grand latin, et grand docteur juré : Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré : Mais, dans un entretien qu'avec vous je destine, N'allez point déployer toute votre doctrine, Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleure[s], Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui, depuis cinquante ans dites journellement Ne sont encore pour moi que du haut allemand. Laissez donc en repos votre science auguste, Et que votre langage à mon faible s'ajuste.MÉTAPHRASTE
Soit.ALBERT
À mon fils, l'hymen semble lui faire peur, Et, sur quelque parti que je sonde son coeur, Pour un pareil lien il est froid, et recule.MÉTAPHRASTE
Peut-être a-t-il l'humeur du frère de Marc-Tulle, Dont avec Atticus le même fait sermon ; Et comme aussi les Grecs disent Atanaton.Marc-Tulle Ciceron (-106, -43) : philosophe et auteur latin.
Titus Pomponius Atticus (-110, -32) : ami de Cicéron.
ALBERT
Mon_Dieu, Maître éternel, laissez là, je vous prie, Les Grecs, les Albanais, avec l'Esclavonie, Et tous ces autres gens dont vous venez parler ; Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler.MÉTAPHRASTE
Hé bien donc, votre fils ?ALBERT
Je ne sais si dans l'âme Il ne sentirait point une secrète flamme. Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu, Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, Dans un recoin du bois où nul ne se retire.MÉTAPHRASTE
Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire, Un endroit écarté, Latine secessus ; Virgile l'a dit, est in secessu locus...ALBERT
Comment aurait-il pu l'avoir dit, ce Virgile ? Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille Âme du monde enfin n'était lors que nous deux.MÉTAPHRASTE
Virgile est nommé là comme un auteur fameux D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes.ALBERT
Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin De terme plus choisi, d'auteur ni de témoin Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage.MÉTAPHRASTE
Il faut choisir pourtant les mots mis en usage Par les meilleurs auteurs ; tu, vivendo, bonos, Comme on dit, scribendo sequare peritos.MÉTAPHRASTE
Quintilien en fait le précepte.ALBERT
Je serai le diable qui t'emporte, Chien d'homme. Ô ! Que je suis tenté d'étrange sorte De faire sur ce mufle une application !ALBERT
Vous ferez sagement.ALBERT
Tant mieux.MÉTAPHRASTE
Vous n'accuserez point mon caquet désormais.Caquet : Fig. Babil haut et bruyant, et aussi babil de jactance. [L]
ALBERT
Ainsi soit-il.MÉTAPHRASTE
Parlez quand vous voudrez.ALBERT
J'y vais.MÉTAPHRASTE
Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre.ALBERT
C'est assez dit.MÉTAPHRASTE
Je suis exact plus qu'aucun autre.ALBERT
Je le crois.MÉTAPHRASTE
J'ai promis que je ne dirais rien.ALBERT
Suffit.MÉTAPHRASTE
Dès à présent je suis muet.ALBERT
Fort bien.MÉTAPHRASTE
Parlez : courage ; au moins, je vous donne audience ; Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence, Je ne desserre pas la bouche seulement.ALBERT
Le traître !MÉTAPHRASTE
Mais, de grâce, achevez vitement ; Depuis longtemps j'écoute, il est bien raisonnable Que je parle à mon tour.MÉTAPHRASTE
Hé ! Bon Dieu ! Voulez-vous que j'écoute à jamais ? Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.ALBERT
Ma patience est bien...MÉTAPHRASTE
Quoi ! Voulez-vous poursuivre ? Ce n'est pas encore fait, Per Jovem, je suis ivre.Per Jovem : Latin, par Jupiter.
ALBERT
Je n'ai pas dit...ALBERT
J'enrage.MÉTAPHRASTE
Derechef ? Ô ! L'étrange torture ! Hé ! Laissez-moi parler un peu, je vous conjure : Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas D'un savant qui se tait.ALBERT, s'en allant
Parbleu, tu te tairas !MÉTAPHRASTE
D'où vient fort à propos cette sentence expresse D'un philosophe, parle, afin qu'on te connaisse. Donc, si de parler le pouvoir m'est ôté, Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, Et changer mon essence en celle d'une bête. Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. Ô ! Que les grands parleurs sont par moi détestés ! Mais quoi ? Si les savants ne sont point écoutés, Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close, Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose ; Que les poules dans peu dévorent les renards ; Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards ; Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent ; Qu'un fou fasse les lois ; que les femmes combattent ; Que par les criminels les juges soient jugés : Et par les écoliers les maîtres fustigés ; Que le malade au sain présente le remède ; Que le lièvre craintif... Miséricorde, à l'aide.Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche qui le fait fuir.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
MASCARILLE
Le ciel parfois seconde un dessein téméraire, Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, Le remède plus prompt où j'ai su recourir, C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence À notre vieux patron toute la manigance. Son fils qui m'embarrasse est un évaporé : L'autre, diable, Disant ce que j'ai déclaré, Gare une irruption sur notre friperie : Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, Quelque chose de bon nous pourra succéder, Et les vieillards entre eux se pourront accorder. C'est ce qu'on va tenter ; et de la part du nôtre, Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.SCÈNE II. Macarille, Albert.
ALBERT
Qui frappe ?MASCARILLE
Amis.ALBERT
Encor ?MASCARILLE
Oui.MASCARILLE
Oui.MASCARILLE
Cet homme est ennemi de la cérémonie. Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment : Il voudrait vous prier d'une chose instamment.SCÈNE III.
ALBERT
Ô ! Juste ciel, je tremble ! Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. Quelque tempête va renverser mes desseins, Et ce secret sans doute est celui que je crains. L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle, Et voilà sur ma vie une tache éternelle ; Ma fourbe est découverte. Ô ! Que la vérité Se peut cacher longtemps avec difficulté ! Et qu'il eût mieux valu, pour moi, pour mon estime, Suivre les mouvements d'une peur légitime, Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois, De rendre à Polydore un bien que je lui dois, De prévenir l'éclat où ce coup-ci m'expose, Et faire qu'en douceur passât toute la chose. Mais, hélas ! C'en est fait, il n'est plus de saison, Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison N'en sera point tiré, que dans cette sortie Il n'entraîne du mien la meilleure partie.SCÈNE IV. Albert, Polidore.
POLYDORE
S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien ! Puisse cette action se terminer à bien : Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père Et la grande richesse et la juste colère. Mais je l'aperçois seul.ALBERT
Dieu, Polydore vient !POLYDORE
Je tremble à l'aborder.ALBERT
La crainte me retient.POLYDORE
Par où lui débuter ?ALBERT
Quel sera mon langage ?POLYDORE
Son âme est toute émue.ALBERT
Il change de visage.POLYDORE
Je vois, Seigneur Albert, au trouble de vos yeux Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux.ALBERT
Hélas ! Oui.POLYDORE
La nouvelle a droit de vous surprendre, Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre...ALBERT
Il faut être chrétien.POLYDORE
Il est très assuré.ALBERT
Pardon, encore un coup.POLYDORE
Hélas ! Pardon, vous-même.ALBERT
Conservons mon honneur.POLYDORE
Hé ! Oui, je m'y dispose.POLYDORE
Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez : De tous ces intérêts je vous ferai le maître, Et je suis trop content si vous le pouvez être.POLYDORE
Le bon Dieu vous maintienne.POLYDORE
Il ne vous faut rien feindre, Votre ressentiment me donnait lieu de craindre ; Et Lucile tombée en faute avec mon fils, Comme on vous voit puissant, et de biens, et d'amis...POLYDORE
Soit, ne commençons point un discours inutile. Je veux bien que mon fils y trempe grandement. Même, si cela fait à votre allégement, J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute ; Que votre fille avait une vertu trop haute, Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, Sans l'incitation d'un méchant suborneur ; Que le traître a séduit sa pudeur innocente, Et de votre conduite ainsi détruit l'attente ; Puisque la chose est faite, et que selon mes voeux, Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, Ne ramentevons rien, et réparons l'offense Par la solennité d'une heureuse alliance.Vers 879, on lit Et en tête du vers.
Ramentevoir : Terme vieilli. Remettre en l'esprit, rappeler. [L]
SCÈNE V.
POLYDORE
Je lis dedans son âme et vois ce qui le presse. À quoi que sa raison l'eût déjà disposé, Son déplaisir n'est pas encore tout apaisé. L'image de l'affront lui revient, et sa fuite Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. Il faut qu'un peu de temps remette son esprit : La douleur trop contrainte aisément se redouble. Voici mon jeune fou d'où nous vient tout ce trouble.SCÈNE VI. Polidore, Valère.
POLYDORE
Enfin, le beau mignon, vos bons déportements Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments. Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles ; Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.POLYDORE
Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, D'accuser un enfant si sage et si paisible. Las ! Il vit comme un saint, et dedans la maison Du matin jusqu'au soir il est en oraison. Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, Et fait du jour la nuit, ô ! La grande imposture ! Qu'il n'a considéré père, ni parenté En vingt occasions, horrible fausseté ! Que, de fraîche mémoire un furtif hyménée À la fille d'Albert a joint sa destinée, Sans craindre de la suite un désordre puissant, On le prend pour un autre, et le pauvre innocent Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire ! Ha ! Chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, Te croiras-tu toujours et ne pourrai-je pas, Te voir être une fois sage avant mon trépas.SCÈNE VII. Mascarille, Valère.
MASCARILLE
Il la sait ?VALÈRE
Oui.MASCARILLE
D'où diantre a-t-il pu la savoir ?VALÈRE
Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ; Mais enfin d'un succès cette affaire est suivie Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux ; Il excuse ma faute, il approuve mes feux, Et je voudrais savoir qui peut être capable D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable, Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçois.MASCARILLE
Et que me diriez-vous, Monsieur, si c'était moi ? Qui vous eût procuré cette heureuse fortune ?MASCARILLE
C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet.VALÈRE
C'est la fidélité que tu m'avais promise ? Sans ma feinte jamais tu n'eusses avoué Le trait que j'ai bien cru que tu m'avais joué. Traître, de qui la langue à causer trop habile D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir Que tu meures.MASCARILLE
Tout beau ; mon âme, pour mourir, N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure. Attendre le succès qu'aura cette aventure. J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler Un hymen que vous-même aviez peine à celer ; C'était un coup d'État, et vous verrez l'issue Condamner la fureur que vous avez conçue. De quoi vous fâchez-vous ? Pourvu que vos souhaits Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, Et voient mettre à fin la contrainte où vous êtes ?MASCARILLE
Toujours serez-vous lors à temps pour me tuer, Mais enfin mes projets pourront s'effectuer. Dieu fera pour les siens, et content dans la suite Vous me remercierez de ma rare conduite.MASCARILLE
Halte son père sort.SCÈNE VIII. Valère, Albert, Mascarille.
ALBERT
Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, Plus je me sens piqué de ce discours étrange, Sur qui ma peur prenait un si dangereux change ; Car Lucile soutient que c'est une chanson, Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. Ha ! Monsieur, est-ce vous, de qui l'audace insigne Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ?MASCARILLE
Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, Et contre votre gendre ayez moins de courroux.ALBERT
Comment gendre, coquin, tu portes bien la mine De pousser les ressorts d'une telle machine, Et d'en avoir été le premier inventeur.ALBERT
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille ? Et faire un tel scandale à toute une famille ?ALBERT
Que voudrais-je, sinon qu'il dît des vérités ? Si quelque intention le pressait pour Lucile, La recherche en pouvait être honnête et civile, Il fallait l'attaquer du côté du devoir, Il fallait de son père implorer le pouvoir, Et non pas recourir à cette lâche feinte, Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.MASCARILLE
Tout doux : et s'il est vrai que ce soit chose faite, Voulez-vous l'approuver cette chaîne secrète ?ALBERT
Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, Veux-tu te voir casser les jambes et les bras ?MASCARILLE
Mais venons à la preuve, et sans nous quereller, Faites sortir Lucile et la laissez parler.MASCARILLE
Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste. Promettez à leurs voeux votre consentement, Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, Si de sa propre bouche elle ne vous confesse, Et la foi qui l'engage et l'ardeur qui la presse.MASCARILLE
Allez ; tout ira bien.ALBERT
Holà, Lucile, un mot.VALÈRE
Je crains...MASCARILLE
Ne craignez rien.SCÈNE IX. Valère, Albert, Mascarille, Lucile.
MASCARILLE
Seigneur Albert, au moins, silence. Enfin, madame, Toute chose conspire au bonheur de votre âme, Et monsieur votre père averti de vos feux Vous laisse votre époux, et confirme vos voeux ; Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles, Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.LUCILE
Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie.LUCILE
Notre hymen ?VALÈRE
C'est un bien qui me doit faire mille jaloux ; Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme À l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. Je sais que vous avez sujet de vous fâcher ; Que c'était un secret que vous vouliez cacher, Et j'ai de mes transports forcé la violence, À ne point violer votre expresse défense ; Mais...LUCILE
Est-il une imposture égale à celle-là ? Vous l'osez soutenir en ma présence même Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème. Ô ! Le plaisant amant ! Dont la galante ardeur Veut blesser mon honneur au défaut de mon coeur, Et que mon père, ému de l'éclat d'un sot conte, Paye avec mon hymen qui me couvre de honte. Quand tout contribuerait à votre passion, Mon père, les destins, mon inclination, On me verrait combattre en ma juste colère Mon inclination, les destins, et mon père ; Perdre même le jour avant que de m'unir À qui par ce moyen aurait cru m'obtenir. Allez ; et si mon sexe, avec bienséance, Se pouvait emporter à quelque violence, Je vous apprendrais bien à me traiter ainsi.Inclination : Se dit figurément en choses spirituelles des affections de l'âme ; de l'humeur de la pente, de la disposition naturelle à faire quelque chose. [F]
MASCARILLE
Laissez-moi lui parler. Hé ! Madame, de grâce, À quoi bon maintenant toute cette grimace ? Quelle est votre pensée ; Et quel bourru transport Contre vos propres voeux vous fait raidir si fort ? Si monsieur votre père était homme farouche, Passe ; mais il permet que la raison le touche, Et lui-même m'a dit qu'une confession Vous va tout obtenir de son affection. Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte À faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte. Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté, Par un bon mariage on voit tout rajusté ; Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme, Le mal n'est pas si grand, que de tuer un homme. On sait que la chair est fragile quelquefois, Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois. Vous n'avez pas été sans doute la première, Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière.LUCILE
Et quoi donc confesser ?SCÈNE X. Valère, Mascarille, Albert.
MASCARILLE
Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant M'emporte, si j'ai dit rien que de très constant.MASCARILLE
Ô ! L'obstiné vieillard !SCÈNE XI. Valère, Mascarille.
MASCARILLE
J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire ; Tout s'arme contre moi ; pour moi de tous côtés Je vois coups de bâton, et gibets apprêtés : Aussi pour être en paix dans ce désordre extrême, Je me vais d'un rocher précipiter moi-même, Si dans le désespoir dont mon coeur est outré, Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. Adieu, Monsieur.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Ascagne, Frosine.
FROSINE
L'aventure est fâcheuse.ASCAGNE
Ha ! Ma chère Frosine, Le sort absolument a conclu la ruine : Cette affaire venue au point où la voilà N'est pas assurément pour en demeurer là ; Il faut qu'elle passe outre ; et Lucile, et Valère, Surpris des nouveautés d'un semblable mystère Voudront chercher un jour dans ces obscurités, Par qui tous mes projets se verront avortés. Car, enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même ; S'il arrive une fois que mon sort éclairci Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence : Son intérêt détruit me laisse à ma naissance ; C'est fait de sa tendresse, et, quelque sentiment Où pour ma fourbe alors pût être mon amant, Voudra-t-il avouer pour épouse une fille Qu'il verra sans appui de biens et de famille ?FROSINE
Je trouve que c'est là raisonné comme il faut ; Mais ces réflexions devaient venir plutôt. Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière ? Il ne fallait pas être une grande sorcière, Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui. L'action le disait ; et dès que je l'ai sue, Je n'en ai prévu guère une meilleure issue.ASCAGNE
Que dois-je faire enfin ? Mon trouble est sans pareil : Mettez-vous en ma place, et me donnez conseil.FROSINE
Ce doit être à vous[-même], en prenant votre place, À me donner conseil dessus cette disgrâce : Car, je suis maintenant vous, et vous êtes moi ; Conseillez-moi, Frosine, au point où je me vois. Quel remède trouver ? Dites, je vous en prie.ASCAGNE
Hélas ! Ne traitez point ceci de raillerie ; C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis, Que de rire, et de voir les termes où j'en suis.FROSINE
Non vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible, Et pour vous en tirer je ferais mon possible. Mais que puis-je après tout ? Je vois fort peu de jour À tourner cette affaire au gré de votre amour.FROSINE
Ha ! Pour cela toujours il est assez bonne heure ; La mort est un remède à trouver quand on veut, Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.SCÈNE II. Éraste, Gros-René
ÉRASTE
Encore rebuté ?GROS-RENÉ
Jamais ambassadeur ne fut moins écouté : À peine ai-je voulu lui porter la nouvelle Du moment d'entretien que vous souhaitiez d'elle, Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi, Va, va ; je fais état de lui, comme de toi : Dis-lui qu'il se promène ; et sur ce beau langage, Pour suivre son chemin m'a tourné le visage ; Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau, Lâchant un, laisse-nous, beau valet de carreau, M'a planté là comme elle, et mon sort et le vôtre N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre.ÉRASTE
L'ingrate ! Recevoir avec tant de fierté Le prompt retour d'un coeur justement emporté ! Quoi ! Le premier transport d'un amour qu'on abuse Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse ? Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal Devait être insensible au bonheur d'un rival ; Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place, Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace ? De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard ; Je n'ai point attendu de serments de sa part ; Et, lorsque tout le monde encore ne sait qu'en croire, Ce coeur impatient lui rend toute sa gloire, Il cherche à s'excuser, et le sien voit si peu Dans ce profond respect la grandeur de mon feu : Loin d'assurer une âme, et lui fournir des armes, Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport, Et rejette de moi, message, écrit, abord. Ha ! Sans doute un amour a peu de violence, [Qu'est capable d'éteindre une si faible offense ;] Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur Découvre assez pour moi tout le fond de son coeur, Et de quel prix doit être à présent à mon âme Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. Non, je ne prétends plus demeurer engagé Pour un coeur, où je vois le peu de part que j'ai ; Et, puisque l'on témoigne une froideur extrême À conserver les gens, je veux faire de même.Le vers 1218, n'est pas dans l'édition 1663 de l'imprimeur-libraire Quinet.
GROS-RENÉ
Et moi de même aussi : soyons tous deux fâchés, Et mettons notre amour au rang des vieux péchés : Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage, Et lui faire sentir que l'on a du courage. Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir. Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, Les femmes n'auraient pas la parole si haute. Ô ! Qu'elles nous sont bien fières par notre faute ! Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs, dont la plupart des hommes Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.ÉRASTE
Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend ; Et, pour punir le sien par un autre aussi grand, Je veux mettre en mon coeur une nouvelle flamme.GROS-RENÉ
Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme ; À toutes je renonce, et crois, en bonne foi, Que vous feriez fort bien de faire comme moi. Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître, Un certain animal difficile à connaître, Et de qui la nature est fort encline au mal : Et comme un animal est toujours animal, Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie Durerait cent mille ans ; aussi, sans repartie, La femme est toujours femme, et jamais ne sera Que femme, tant qu'entier le monde durera. D'où vient qu'un certain Grec dit, que sa tête passe Pour un sable mouvant : car, goûtez bien, de grâce, Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts : Ainsi que la tête est comme le chef du corps, Et que le corps sans chef est pire qu'une bête ; Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête, Que tout ne soit pas bien réglé par le compas, Nous voyons arriver de certains embarras ; La partie brutale alors veut prendre empire Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire À dia, l'autre à hurhaut ; l'un demande du mou, L'autre du dur ; enfin tout va sans savoir où : Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprète, La tête d'une femme est comme la girouette Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent. C'est pourquoi le cousin Aristote souvent La compare à la mer ; d'où vient qu'on dit qu'au monde On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. Or, par comparaison ; car la comparaison Nous fait distinctement comprendre une raison ; Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude, Une comparaison qu'une similitude. Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît, Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît, Vient à se courroucer, le vent souffle, et ravage, Les flots contre les flots font un remue-ménage Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier, Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier ; Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, On voit une tempête en forme de bourrasque, Qui veut compétiter par de certains... propos ; Et lors un... certain vent, qui par... de certains flots De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable... Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.Proverbe ; L'un tire à hue et l'autre à dia. Le charretier dit à Dia pour aller à gauche, hue pour faire avancer.
Nautonier : Celui, celle qui conduit un navire. [L]
Compétiter : (Rare) Être en compétition. [Wikitionary]
GROS-RENÉ
Assez bien, Dieu merci : Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici. Tenez-vous ferme au moins.ÉRASTE
Ne te mets pas en peine.SCÈNE III. Éraste, Lucile, Marinette, Gros-René.
MARINETTE
Il vient à nous.ÉRASTE
Non, non ; ne croyez pas, Madame, Que je revienne encore vous parler de ma flamme ; C'en est fait ; je me veux guérir, et connais bien Ce que de votre coeur a possédé le mien. Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense M'a trop bien éclairé de votre indifférence, Et je dois vous montrer que les traits du mépris Sont sensibles surtout aux généreux esprits. Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres, Et le ravissement où j'étais de mes fers Les aurait préférés à des sceptres offerts : Oui, mon amour pour vous sans doute était extrême, Je vivais tout en vous ; et, je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé : Possible, que malgré la cure qu'elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie, Et qu'affranchi d'un joug qui faisait tout mon bien, Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien. Mais, enfin, il n'importe ; et puisque votre haine Chasse un coeur tant de fois que l'amour vous ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes voeux rebutés.LUCILE
Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière, Monsieur, et m'épargner encore cette dernière.ÉRASTE
Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits : Je romps avec vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez ; que je perde la vie Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie !ÉRASTE
Non, non ; n'ayez pas peur, Que je fausse parole, eussé-je un faible coeur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage De me voir revenir.LUCILE
Ce serait bien en vain.ÉRASTE
Moi-même, de cent coups je percerais mon sein, Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne, De vous revoir, après ce traitement indigne.ÉRASTE
Oui, oui ; n'en parlons plus : Et, pour trancher ici tous propos superflus, Et vous donner, ingrate, une preuve certaine Que je veux sans retour sortir de votre chaîne, Je ne veux rien garder, qui puisse retracer Ce que de mon esprit il me faut effacer. Voici votre portrait, il présente à la vue Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue ; Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, Et c'est un imposteur enfin que je vous rends.GROS-RENÉ
Bon.LUCILE
Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre.MARINETTE
Fort bien.ÉRASTE, lit
Lucile.
Éraste, continue.
Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ? C'est une fausseté digne de ce supplice.LUCILE, lit
Éraste.
Elle continue.
Voilà qui m'assurait à jamais de vos feux ? Et la main et la lettre, ont menti toutes deux.GROS-RENÉ
Poussez.MARINETTE
Ferme.GROS-RENÉ
N'ayez pas le dernier.MARINETTE
Tenez bon jusqu'au bout.LUCILE
Enfin, voilà le reste.ÉRASTE
Adieu donc.LUCILE
Adieu donc.MARINETTE
Voilà qui va des mieux.GROS-RENÉ
Vous triomphez.MARINETTE
Allons, ôtez-vous de ses yeux.MARINETTE
Qu'attendez-vous encore ?GROS-RENÉ
Que faut-il davantage ?LUCILE
Éraste, Éraste, un coeur fait comme est fait le vôtre Se peut facilement réparer par un autre.ÉRASTE
Non, non : cherchez partout, vous n'en aurez jamais De si passionné pour vous, je vous promets. Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie ; J'aurais tort d'en former encore quelque envie. Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger, Vous avez voulu rompre ; il n'y faut plus songer : Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, N'aura jamais pour vous de passion si tendre.LUCILE
Quand on aime les gens, on les traite autrement ; On fait de leur personne un meilleur jugement.ÉRASTE
Quand on aime les gens, on peut de jalousie, Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie : Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet Se résoudre à les perdre, et vous, vous l'avez fait.LUCILE
Eh ! Je crois que cela faiblement vous soucie : Peut-être en serait-il beaucoup mieux pour ma vie, Si je... Mais laissons là ces discours superflus : Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.ÉRASTE
Pourquoi ?ÉRASTE
Nous rompons ?LUCILE
Comme vous.ÉRASTE
Comme moi ?LUCILE
Non, non, n'en faites rien ma faiblesse est trop grande, J'aurais peur d'accorder trop tôt votre demande.ÉRASTE
Ha ! Vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, Ni moi sur cette peur trop tôt le demander ; Consentez-y Madame, une flamme si belle ; Doit pour votre intérêt demeurer immortelle. Je le demande enfin : me l'accorderez-vous Ce pardon obligeant ?LUCILE
Remenez-moi chez nous.SCÈNE IV. Marinette, Gros-René.
MARINETTE
Ô ! La lâche personne !GROS-RENÉ
Ha ! Le faible courage !MARINETTE
J'en rougis de dépit.MARINETTE
Tu nous prends pour un autre, et tu n'as pas affaire À ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau, Pour nous donner envie encore de sa peau : Moi, j'aurais de l'amour pour ta chienne de face ! Moi, je te chercherais ! Ma foi, l'on t'en fricasse Des filles comme nous !Arder : Brûler. [L]
GROS-RENÉ
Oui ? Tu le prends par là ? Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà Ton beau galant de neige, avec ta nompareille : Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille.MARINETTE
Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris : Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris, Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.GROS-RENÉ
Tiens encore ton couteau ; la pièce est riche et rare : Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don.GROS-RENÉ
J'oubliais d'avant-hier ton morceau de fromage ; Tiens : je voudrais pouvoir rejeter le potage Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi.MARINETTE
Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi ; Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière.GROS-RENÉ
Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille : une paille rompue Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue, Ne fais point les doux yeux ; je veux être fâché.MARINETTE
Oui, car tu me fais rire.GROS-RENÉ
La peste soit ton ris ; voilà tout mon courroux Déjà dulcifié : qu'en dis-tu ? Romprons-nous ? Ou ne romprons-nous pas ?Dulcifier : Terme de pharmacie. Rendre doux, tempérer l'âcreté, l'acidité, la force d'un liquide en le mêlant avec un autre liquide plus doux. Fig. et dans le style plaisant. [L]
MARINETTE
Vois.GROS-RENÉ
Vois toi.MARINETTE
Vois toi-même.MARINETTE
Moi ? Ce que tu voudras.MARINETTE
Je ne dirai rien.GROS-RENÉ
Ni moi non plus.MARINETTE
Ni moi.MARINETTE
Et moi, je te fais grâce.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE.
MASCARILLE
Dès que l'obscurité régnera dans la ville, Je me veux introduire au logis de Lucile : Va vite de ce pas préparer pour tantôt, Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut. Quand il m[']a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre : Va vitement chercher un licou pour te pendre. Venez çà, mon patron ; car dans l'étonnement Où m'a jeté d'abord un tel commandement, Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre ; Mais je vous veux ici parler, et vous confondre : Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit. Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit Lucile ? Oui, Mascarille. Et que pensez-vous faire ? "Une action d'amant qui se veut satisfaire, Une action d'un homme à fort petit cerveau, Que d'aller san[s] besoin risquer ainsi sa peau. Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle : Lucile est irritée. Eh bien, tant pis pour elle, Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit. Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit : Nous garantira-t-il cet amour, je vous prie, D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie ? Penses-tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal ? Oui vraiment, je le pense ; et surtout, ce rival. Mascarille, en tout cas, l'espoir où je me fonde, Nous irons bien armés, et si quelqu'un nous gronde, Nous nous chamaillerons. Oui, voilà justement Ce que votre valet ne prétend nullement : Moi chamailler ! Bon Dieu ! Suis-je un Roland ? Mon maître, Ou quelque Ferragu ? C'est fort mal me connaître, Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, Je suis scandalisé d'une étrange manière. Mais tu seras armé de pied en cap. Tant pis ; J'en serai moins léger à gagner le taillis : Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe, Où ne puisse glisser une vilaine pointe. Oh ! Tu seras ainsi tenu pour un poltron. Soit ; pourvu que toujours je branle le menton : À table comptez-moi, si vous voulez pour quatre ; Mais comptez-moi pour rien, s'il s'agit de se battre : Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux : Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.Ferragus : Géant dans un roman de chevalerie, rival Sarrasin de Roland qui le tua.
Cap : Tête. Usité seulement dans les locutions suivantes : De pied en cap, de la tête aux pieds. [L]
SCÈNE II. Valère, Mascarille.
VALÈRE
Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux : Le soleil semble s'être oublié dans les Cieux, Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière, Je vois rester encore une telle carrière, Que je crois que jamais il ne l'achèvera, Et que de sa lenteur mon âme enragera.MASCARILLE
Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre, Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre... Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts...Encombre : Accident fâcheux qui empêche, qui fait échouer. [L]
VALÈRE
Ne me fais point ici de contes superflus. Quand j'y devrais trouver cent embûches mortelles, Je sens de son courroux des gênes trop cruelles ; Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort. C'est un point résolu.MASCARILLE
J'approuve ce transport ; Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire En cachette.VALÈRE
Fort bien.MASCARILLE
Et j'ai peur de vous nuire.VALÈRE
Et comment ?SCÈNE III. Valère, La Rapière, Mascarille.
LA RAPIÈRE
Monsieur, de bonne part je viens d'être informé Qu'Éraste est contre vous fortement animé ; Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille Rouer jambes et bras à votre Mascarille.MASCARILLE
Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. Qu'ai-je fait ? Pour me voir rouer jambes et bras ? Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville ? Sur la tentation ai-je quelque crédit ? Et puis-je mais, chétif, si le coeur leur en dit.VALÈRE
Ô ! Qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent ! Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, Éraste n'aura pas si bon marché de nous.LA RAPIÈRE
S'il vous faisait besoin, mon bras est tout à vous. Vous savez de tout temps que je suis un bon frère.LA RAPIÈRE
J'ai deux amis aussi que je vous puis donner, Qui contre tous venants sont gens à dégainer, Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.MASCARILLE
Acceptez-les, Monsieur.LA RAPIÈRE
Le petit Gille encore eût pu nous assister, Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. Monsieur, le grand dommage ! Et l'homme de service Vous avez su le tour que lui fit la justice ? Il mourut en César, et lui cassant les os Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots.VALÈRE
Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte Doit être regretté ; mais, quant à votre escorte, Je vous rends grâce.VALÈRE
Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende : Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande : Et par toute la ville aller présentement, Sans être accompagné que de lui seulement.MASCARILLE
Quoi ! Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? Quelle audace ! Las ! Vous voyez tous deux comme l'on nous menace, Combien de tous côtés...VALÈRE
Que regardes-tu là ?MASCARILLE
C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, Ne nous obstinons point à rester dans la rue : Allons nous renfermer.VALÈRE
Nous renfermer ! Faquin ; Tu m'oses proposer un acte de coquin ! Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre.MASCARILLE
Eh ! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre ! On ne meurt qu'une fois, ;et c'est pour si longtemps !VALÈRE
Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. Ascagne vient ici ; laissons-le ; il faut attendre Quel parti de lui-même il résoudra de prendre. Cependant avec moi viens prendre à la maison Pour nous frotter.MASCARILLE
Je n'ai nulle démangeaison. Que maudit soit l'amour, et les filles maudites, Qui veulent en tâter, puis font les chattemites !Chattemite : Personne affectant des manières humbles et flatteuses. [L]
SCÈNE IV. Ascagne, Frosine.
ASCAGNE
Est-il bien vrai, Frosine ? Et ne rêvé-je point ? De grâce, contez-moi bien tout de point en point.FROSINE
Vous en saurez assez le détail ; laissez faire : Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire Que redits trop de fois de moment en moment. Suffit que vous sachiez, qu'après ce testament Qui voulait un garçon pour tenir sa promesse, De la femme d'Albert la dernière grossesse N'accoucha que de vous, et que lui dessous main Ayant depuis longtemps concerté son dessein, Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière. Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. La mort ayant ravi ce petit innocent Quelque dix mois après, Albert étant absent, La crainte d'un époux et l'amour maternelle, Firent l'événement d'une ruse nouvelle. Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang ; Vous devîntes celui qui tenait votre rang, Et la mort de ce fils mis dans votre famille Se couvrit pour Albert de celle de sa fille. Voilà de votre sort un mystère éclairci Que votre feinte mère a caché jusqu'ici. Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, Par qui ses intérêts n'étaient pas tous les vôtres. Enfin cette visite où j'espérais si peu, Plus qu'on ne pouvait croire a servi votre feu. Cette Ignès vous relâche ; et par votre autre affaire L'éclat de son secret devenu nécessaire, Nous en avons nous deux votre père informé : Un billet de sa femme a le tout confirmé, Et poussant plus avant encore notre pointe, Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, Aux intérêts d'Albert, de Polydore après, Nous avons ajusté si bien les intérêts, Si doucement à lui déplié ces mystères, Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires, Enfin, pour dire tout, mené si prudemment Son esprit pas à pas à l'accommodement, Qu'autant que votre père il montre de tendresse À confirmer les noeuds qui font votre allégresse.SCÈNE V. Ascagne, Frosine, Polydore.
POLYDORE
Approchez-vous, ma fille, un tel nom m'est permis ; Et j'ai su le secret que cachaient ces habits. Vous avez fait un trait, qui dans sa hardiesse, Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux, Quand il saura l'objet de ses soins amoureux. Vous valez tout un monde, et c'est moi qui l'assure. Mais le voici ; prenons plaisir de l'aventure. Allez faire venir tous vos gens promptement.SCÈNE VI. Mascarille, Polydore, Valère.
MASCARILLE
Les disgrâces souvent sont du ciel révélées : J'ai songé cette nuit de perles défilées, Et d'oeufs cassés, Monsieur, un tel songe m'abat.VALÈRE
Chien de poltron !POLYDORE
Valère, il s'apprête un combat, Où toute ta valeur te sera nécessaire. Tu vas avoir en tête un puissant adversaire.MASCARILLE
Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger Pour retenir des gens qui se vont égorger ! Pour moi, je le veux bien ; mais au moins s'il arrive Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, Ne m'en accusez point.MASCARILLE
Père dénaturé !VALÈRE
Ce sentiment, mon père, Est d'un homme de coeur, et je vous en révère. J'ai dû vous offenser, et je suis criminel D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel ; Mais à quelque dépit que ma faute vous porte, La nature toujours se montre la plus forte, Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir Que le transport d'Éraste ait de quoi m'émouvoir.POLYDORE
On me faisait tantôt redouter sa menace ; Mais les choses depuis ont bien changé de face ; Et, sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort Tu vas être attaqué.MASCARILLE
Point de moyen d'accord ?POLYDORE
Ascagne.VALÈRE
Ascagne ?POLYDORE
Oui, tu le vas voir paraître.POLYDORE
Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi ; Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, Qu'un combat seul à seul vide votre querelle.MASCARILLE
C'est un brave homme ; il sait que les coeurs généreux Ne mettent point les gens en compromis pour eux.POLYDORE
Enfin d'une imposture ils te rendent coupable, Dont le ressentiment m'a paru raisonnable ; Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord, Que tu satisferais Ascagne sur ce tort, Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, Dans les formalités en pareil cas requises.SCÈNE VII. Mascarille, Lucile, Éraste, Polydore, Arbert, Valère.
VALÈRE
Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer ; Et si j'ai pu trouver sujet de balancer, Un reste de respect en pouvait être cause, Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout ; À toute extrémité mon esprit se résout Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, Dont il faut hautement que mon amour se venge. Non pas que cet amour prétende encore à vous ; Tout son feu se résout en ardeur de courroux, Et quand j'aurai rendu votre honte publique, Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. Allez, ce procédé, Lucile, est odieux : À peine en puis-je croire au rapport de mes yeux ; C'est de toute pudeur se montrer ennemie : Et vous devriez mourir d'une telle infamie.SCÈNE VIII. Mascarille, Lucile, Éraste, Albert, Gros-René, Marinette, Ascagne, Frosine, Polydore.
VALÈRE
Il ne le fera pas, Quand il joindrait au sien encore vingt autres bras Je le plains de défendre une soeur criminelle : Mais, puisque son erreur me veut faire querelle, Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi.ÉRASTE
Je prenais intérêt tantôt à tout ceci ; Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire.VALÈRE
Lui ?MARINETTE
Aux yeux de tous ?GROS-RENÉ
Cela ne serait pas honnête.ASCAGNE
Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait : Et, dans cette aventure où chacun m'intéresse, Vous allez voir plutôt éclater ma faiblesse, Connaître que le ciel qui dispose de nous Ne me fit pas un coeur pour tenir contre vous, Et qu'il vous réservait pour victoire facile, De finir le destin du frère de Lucile. Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, Ascagne va par vous recevoir le trépas : Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, En vous donnant pour femme en présence de tous Celle qui justement ne peut être qu'à vous.ASCAGNE
Ha ! Souffrez que je dis, Valère, que le coeur qui vous est engagé D'aucun crime envers vous ne peut être chargé : Sa flamme est toujours pure, et sa constance extrême ; Et j'en prends à témoin votre père lui-même.POLYDORE
Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. Celle à qui par serment ton âme est attachée, Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée ; Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans Fit ce déguisement qui trompe tant de gens ; Et depuis peu l'amour en a su faire un autre, Qui t'abusa joignant leur famille à la nôtre. Ne va point regarder à tout le monde aux yeux ; Je te fais maintenant un discours sérieux ; Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile La nuit reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui par ce ressort qu'on ne comprenait pas, A semé parmi vous un si grand embarras. Mais puisqu'Ascagne ici fait place à Dorothée, Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, Et qu'un noeud plus sacré donne force au premier.ALBERT
Et c'est là justement ce combat singulier, Qui devait envers nous réparer votre offense, Et pour qui les Édits n'ont point fait de défense.VALÈRE
Non, non ; je ne veux pas songer à m'en défendre ; Et, si cette aventure a lieu de me surprendre, La surprise me flatte, et je me sens saisir De merveille à la fois, d'amour et de plaisir, Se peut-il que ces yeux ?...ALBERT
Cet habit, cher Valère, Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. Allons lui faire en prendre un autre ; et cependant Vous saurez le détail de tout cet incident.ÉRASTE
Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, Qu'il reste encore ici des sujets de carnage : Voilà bien à tous deux notre amour couronné ; Mais de son Mascarille et de mon Gros-René, Par qui doit Marinette être ici possédée ? Il faut que par le sang l'affaire soit vidée.MASCARILLE
Nenni, nenni : mon sang dans mon corps sied trop bien. Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien : De l'humeur que je sais la chère Marinette, L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette.MARINETTE
Et tu crois que de toi je ferai mon galant ? Un mari, passe encore ; tel qu'il est, on le prend ; On n'y va pas chercher tant de cérémonie : Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie.GROS-RENÉ
Écoute, quand l'hymen aura joint nos deux peaux, Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux.MASCARILLE
Eh ! Mon_Dieu, tu feras Comme les autres font : et tu t'adouciras. Ces gens avant l'hymen si fâcheux et critiques Dégénèrent souvent en maris pacifiques.MARINETTE
Va, va, petit mari : ne crains rien de ma foi : Les douceurs ne feront que blanchir contre moi : Et je te dirai tout.MARINETTE
Taisez-vous, as de pique[.]1 797 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica