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Comédie en vers· Ou le Prince Jaloux

Don Garcie de Navarre

Molière· créée en 1661, imprimée en 1682· 5 actes· 1 879 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois le 4 février 1661 au Théâtre du Palais-Royal.

Personnages

  • DON GARCIE, prince de Navarre, amant d'Elvire
  • ELVIRE, princesse de Léon
  • ÉLISE
  • DON ALPHONSE, prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de Don Sylve
  • IGNÈS, comtesse, amante de Don Sylve, aimée de Mauregat, usurpateur de l'État de Léon
  • DON ALVAR, confident de Don Garcie, amante d'Élise
  • DON LOPE, autre confident de Don Garcie, amant rebuté d'Élise
  • DON PEDRE, écuyer d'Ignès

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Dona Elvire, Élise.

DONA ELVIRE

Ah ! Ne m'avancez point cette étrange maxime Partout la jalousie est un monstre odieux, Rien n'en peut adoucir les traits injurieux ; Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance Plus on doit ressentir les coups de cette offense. Voir un prince emporté, qui perd à tous moments Le respect que l'amour inspire aux vrais amants : Qui dans les soins jaloux, où son âme se noie, Querelle également mon chagrin, et ma joie ; Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer, Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer. Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée, Et sans déguisement je te dis ma pensée. Le prince Dom Garcie est cher à mes désirs, Il peut d'un coeur illustre échauffer les soupirs ; Au milieu de Léon, on a vu son courage Me donner de sa flamme un noble témoignage, Braver en ma faveur des périls les plus grands, M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans. Et dans ces murs forcés mettre ma destinée, À couvert des horreurs d'un indigne hyménée ; Et je ne cèle point que j'aurais de l'ennui, Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui ; Car un coeur amoureux prend un plaisir extrême, À se voir redevable, Élise, à ce qu'il aime ; Et sa flamme timide ose mieux éclater, Lorsqu'en favorisant, elle croit s'acquitter. Oui, j'aime qu'un secours qui hasarde sa tête Semble à sa passion donner droit de conquête. J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains, Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains ; Si la bonté du ciel nous ramène mon frère, Les voeux les plus ardents, que mon coeur puisse faire ; C'est que son bras encore, sur un perfide sang Puisse aider à ce frère, à reprendre son rang. Et par d'heureux succès d'une haute vaillance Mériter tous les soins de sa reconnaissance : Mais avec tout cela, s'il pousse mon courroux, S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux, Et ne les range aux lois, que je lui veux prescrire, C'est inutilement qu'il prétend Done Elvire : L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des noeuds. Qui deviendraient sans doute un enfer pour tous deux.

SCÈNE II. Dona Elvire, Don Alvare, Élise.

SCÈNE III. Don Garcie, Dona Elvire.

DON GARCIE

Je viens m'intéresser, Madame, au doux espoir, qu'il vous vient d'annoncer. Ce frère qui menace un tyran plein de crimes, Flatte de mon amour les transports légitimes. Son sort offre à mon bras des périls glorieux, Dont je puis faire hommage à l'éclat de vos yeux, Et par eux m'acquérir, si le Ciel m'est propice, La gloire d'un revers, que vous doit sa justice ; Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité, Et rendre à votre sang toute sa dignité. Mais ce qui plus me plaît, d'une attente si chère, C'est que pour être roi, le Ciel vous rend ce frère ; Et qu'ainsi mon amour peut éclater au moins Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins ; Et qu'il soit soupçonné, que dans votre personne Il cherche à me gagner les droits d'une couronne. Oui, tout mon coeur voudrait montrer aux yeux de tous, Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous ; Et cent fois, si je puis le dire sans offense, Ses voeux se sont armés contre votre naissance, Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas Souhaité le partage à vos divins appas, Afin que de ce coeur, le noble sacrifice Pût du ciel envers vous réparer l'injustice ; Et votre sort tenir des mains de mon amour, Tout ce qu'il doit au sang, dont vous tenez le jour. Mais puisque enfin les cieux de tout ce juste hommage, À mes feux prévenus dérobent l'avantage. Trouvez bon que ces feux, prennent un peu d'espoir Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir ; Et qu'ils osent briguer par d'illustres services, D'un frère et d'un État les suffrages propices.

DON GARCIE

Parfois.

ACTE II

SCÈNE PREMIERE. Élise, Don Lope.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Don Garcie, Élise.

SCENE IV.

DON GARCIE, seul

J'attendrai qu'elle ait fait, près de souffrir sa vue, D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue ; Et la crainte mêlée à mon ressentiment, Jette par tout mon corps un soudain tremblement. Prince, prends garde au moins, qu'un aveugle caprice Ne te conduise ici dans quelque précipice ; Et que de ton esprit les désordres puissants, Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens. Consulte ta raison, prends sa clarté pour guide, Vois si de tes soupçons, l'apparence est solide, Ne démens pas leur voix ; mais aussi garde bien Que pour les croire trop, ils ne t'imposent rien ; Qu'à tes premiers transports ils n'osent trop permettre, Et relis posément cette moitié de lettre. Ha ! Qu'est-ce que mon coeur, trop digne de pitié, Ne voudrait pas donner pour son autre moitié ! Mais après tout que dis-je ? Il suffit bien de l'une, Et n'en voilà que trop pour voir mon infortune. Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci, Son coeur comme sa main se fait connaître ici ; Et les sens imparfaits de cet écrit funeste, Pour s'expliquer à moi, n'ont pas besoin du reste. Toutefois dans l'abord agissons doucement, Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment ; Et de ce que je tiens, ne donnant point d'indice, Confondons son esprit par son propre artifice. La voici, ma raison, renferme mes transports, Et rends-toi pour un temps maîtresse du dehors.

SCÈNE V. Dona Elvire, Don Garcie.

DONA ELVIRE

Prince.

DON GARCIE

Madame.

SCÈNE VI. Élise, Dona Elvire, Don Garcie.

ÉLISE

Madame.

DON GARCIE

Enfin je suis...

SCÈNE VII. Don Lope, Don Garcie.

ACTE III

SCÈNE PREMIERE. Dona ELvire, Élise.

SCÈNE II. Don Sylve, Dona Elvire

DON SYLVE

Ah ! Madame, à mes yeux n'offrez point son mérite, Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte ; Et si mon coeur vous dit, ce que pour elle il sent, J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. Oui, ce coeur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne, Aucun espoir pour vous n'a flatté mes désirs, Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs ; Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter à mon âme, Quelques tristes regards, vers sa première flamme Se reprocher l'effet de vos divins attraits, Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire, Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire, Sortir de votre chaîne, et rejeter mon coeur, Sous le joug innocent de son premier vainqueur. Mais après mes efforts, ma constance abattue, Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue ; Et dût être mon sort à jamais malheureux, Je ne puis renoncer à l'espoir de mes voeux ; Je ne saurais souffrir l'épouvantable idée De vous voir par un autre à mes yeux possédée ; Et le flambeau du jour qui m'offre vos appas, Doit avant cet hymen éclairer mon trépas. Je sais que je trahis une princesse aimable ; Mais, Madame, après tout mon coeur est-il coupable ; Et le fort ascendant, que prend votre beauté, Laisse-t-il aux esprits aucune liberté ? Hélas ! Je suis ici, bien plus à plaindre qu'elle, Son coeur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle. D'un pareil déplaisir on se peut consoler ; Mais moi par un malheur qui ne peut s'égaler, J'ai celui de quitter une aimable personne, Et tous les maux encore que mon amour me donne.

SCÈNE III. Don Gacie, Dona Elvire, Don Sylve.

DONA ELVIRE

Et si je veux l'aimer, m'en empêcherez-vous ? Avez-vous sur mon coeur quelque empire à prétendre ? Et pour régler mes voeux, ai-je votre ordre à prendre ? Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir, Si votre coeur sur moi s'est cru quelque pouvoir ; Et que mes sentiments sont d'une âme trop grande Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande : Je ne vous dirai point si le comte est aimé, Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé, Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, Méritent mieux que vous les voeux d'une Princesse, Que je garde aux ardeurs, aux soins qu'il me fait voir Tout le ressentiment qu'une âme puisse avoir. Et que si des destins la fatale puissance, M'ôte la liberté d'être sa récompense ; Au moins est-il en moi de promettre à ses voeux, Qu'on ne me verra point le butin de vos feux. Et sans vous amuser d'une attente frivole, C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. Voilà mon coeur ouvert, puisque vous le voulez, Et mes vrais sentiments à vos yeux étalés ; êtes-vous satisfait, et mon âme attaquée, S'est-elle à votre avis assez bien expliquée ? Voyez pour vous ôter tout lieu de soupçonner, S'il reste quelque jour encore à vous donner ; Cependant si vos soins s'attachent à me plaire, Songez que votre bras, Comte, m'est nécessaire ; Et d'un capricieux quels que soient les transports, Qu'à punir nos tyrans, il doit tous ses efforts. Fermez l'oreille enfin à toute sa furie, Et pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie.

SCÈNE IV. Don Garcie, Don Sylve.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Dona Elvire, Don Alvar.

SCÈNE II. Élise, Dona Elvire.

SCÈNE III. Élise, Don Pèdre.

ÉLISE

Où... ?

SCÈNE IV. Élise, Donna Ignès.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Don Garcie, Élise.

SCÈNE VII. Don Garcie, Don Alvar.

SCÈNE VIII. Dona Elvire, Don Garcie, Élise.

DON GARCIE

Oui, oui, c'en est un autre, et vous n'attendiez pas Que j'eusse découvert le traître dans vos bras, Qu'un funeste hasard par la porte entr'ouverte, Eût offert à mes yeux votre honte, et ma perte. Est-ce l'heureux amant sur ses pas revenu, Ou quelque autre rival qui m'était inconnu ? Ô ciel ! Donne à mon coeur des forces suffisantes Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes, Rougissez maintenant, vous en avez raison, Et le masque est levé de votre trahison. Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme, Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme ; Par ces fréquents soupçons qu'on trouvait odieux, Je cherchais le malheur qu'ont rencontré mes yeux. Et malgré tous vos soins, et votre adresse à feindre, Mon astre me disait ce que j'avais à craindre ; Mais ne présumez pas que sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance, Que l'amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un coeur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur : Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte, Et son arrêt livrant mon espoir à la mort, Mon coeur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie, Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments, Et je puis tout permettre à mes ressentiments ; Non, non, n'espérez rien après un tel outrage, Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage, Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, Il faut que mon amour se venge avec éclat, Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, Et que mon désespoir achève par moi-même.

DONA ELVIRE

Ah ! J'ai prêté l'oreille, Autant qu'il vous a plu rendez-moi la pareille ; J'admire mon destin, et jamais sous les Cieux, Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux, Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, Et rien que la raison rende moins supportable. Je me vois un amant, qui sans se rebuter Applique tous ses soins à me persécuter, Qui dans tout cet amour que sa bouche m'exprime, Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime, Rien au fond de ce coeur qu'ont pu blesser mes yeux, Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des Cieux. Et de mes actions défende l'innocence Contre le moindre effort d'une fausse apparence. Oui, je vois... Ah ! Surtout ne m'interrompez point, Je vois, dis-je, mon sort malheureux à ce point, Qu'un coeur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire, Que quand tout l'Univers douterait de ma gloire, Il voudrait contre tous en être le garant, Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme Aucune occasion de soupçonner mon âme ; Mais c'est peu des soupçons, il en fait des éclats, Que sans être blessé l'amour ne souffre pas. Loin d'agir en amant, qui plus que la mort même, Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, Qui se plaint doucement, et cherche avec respect À pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect À toute extrémité dans ses doutes il passe, Et ce n'est que fureur, qu'injure, et que menace ; Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux Sur tout ce qui devrait me le rendre odieux, Et lui donner moyen par une bonté pure De tirer son salut d'une nouvelle injure. Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir, Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir, J'aurais tort de vouloir démentir votre vue, Et votre âme sans doute a dû paraître émue.

DONA ELVIRE

Encore un peu d'attention, Et vous allez savoir ma résolution. Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse, Vous êtes maintenant sur un grand précipice, Et ce que votre coeur pourra délibérer, Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. Si malgré cet objet qui vous a pu surprendre, Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre, Et ne demandez point d'autre preuve que moi Pour condamner l'erreur du trouble où je vous vois. Si de vos sentiments la prompte déférence, Veut sur ma seule foi croire mon innocence, Et de tous vos soupçons démentir le crédit ? Pour croire aveuglément ce que mon coeur vous dit ; Cette soumission, cette marque d'estime, Du passé dans ce coeur efface tout le crime. Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux M'a fait dans la chaleur prononcer contre vous ; Et si je puis un jour choisir ma destinée, Sans choquer les devoirs du rang où je suis née, Mon honneur, satisfait par ce respect soudain Promet à votre amour et mes voeux et ma main ; Mais prêtez bien l'oreille, à ce que je vais dire, Si cet offre sur vous obtient si peu d'empire, Que vous me refusiez de me faire entre nous Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux ; S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance Que vous peuvent donner mon coeur, et ma naissance, Et que de votre esprit les ombrages puissants, Forcent mon innocence à convaincre vos sens, Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage : Je suis prête à le faire, et vous serez content, Mais il vous faut de moi détacher à l'instant, À mes voeux pour jamais renoncer de vous-même, Et j'atteste du Ciel la puissance suprême Que quoi que le destin puisse ordonner de nous, Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous ; Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire, Avisez maintenant celui qui peut vous plaire.

DON GARCIE

Et je puis...

SCÈNE IX. Don Garcie, Dona Elvire, Dona Ignès, Don Alvar.

DON GARCIE

Ô ciel !

DONA ELVIRE

Si la fureur dont votre âme est émue, Vous trouble jusque-là l'usage de la vue, Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter, Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter. Sa mort est une adresse au besoin inventée Pour fuir l'autorité qui l'a persécutée, Et sous un tel habit elle cachait son sort Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort. Madame, pardonnez, s'il faut que je consente À trahir vos secrets et tromper votre attente ; Je me vois exposée à sa témérité, Toutes mes actions n'ont plus de liberté, Et mon honneur en butte aux soupçons qu'il peut prendre, Est réduit à toute heure aux soins de se défendre. Nos doux embrassements qu'a surpris ce jaloux, De cent indignités m'ont fait souffrir les coups. Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte, Et l'assuré témoin qu'on produit de ma honte ; Jouissez à cette heure en tyran absolu De l'éclaircissement que vous avez voulu ; Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire, Et si je puis jamais oublier mes serments, Tombent sur moi du Ciel les plus grands châtiments, Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en poudre, Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre. Allons, Madame, allons, ôtons-nous de ces lieux, Qu'infectent les regards d'un monstre furieux, Fuyons-en promptement l'atteinte envenimée, Évitons les effets de sa rage animée, Et ne faisons des voeux dans nos justes desseins, Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains.

DON ALVAR

Seigneur...

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvar, Élise.

SCÈNE II. Dona Elvire, Dona Ignès.

SCÈNE III. Don Garcie, Dona Elvire.

DONA ELVIRE

Prince, ne parlons plus de mon ressentiment : Votre sort dans mon âme a fait du changement, Et par le triste état où sa rigueur vous jette, Ma colère est éteinte, et notre paix est faite. Oui, bien que votre amour ait mérité les coups Que fait sur lui du Ciel éclater le courroux ; Bien que ses noirs soupçons aient offensé ma gloire, Par des indignités qu'on aurait peine à croire ; J'avouerai toutefois que je plains son malheur. Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur ; Que je hais les faveurs de ce fameux service, Lorsqu'on veut de mon coeur lui faire un sacrifice, Et voudrais bien pouvoir racheter les moments, Où le sort contre vous n'armait que mes serments, Mais, enfin, vous savez comme nos destinées, Aux intérêts publics sont toujours enchaînées, Et que l'ordre des Cieux pour disposer de moi, Dans mon Frère qui vient me va montrer mon Roi. Cédez comme moi, Prince, à cette violence, Où la grandeur soumet celles de ma naissance ; Et si de votre amour les déplaisirs sont grands, Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends Et ne se serve point contre un coup qui l'étonne Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne ; Ce vous serait sans doute un indigne transport De vouloir dans vos maux lutter contre le sort. Et lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, La soumission prompte est grandeur de courage, Ne résistez donc point à ses coups éclatants, Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends, Laissez-moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre, Ce que mon triste coeur a résolu de rendre ; Et ce fatal hommage, où mes voeux sont forcés Peut-être n'ira pas si loin que vous pensez.

DON GARCIE

C'est faire voir, Madame, une bonté trop rare, Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare, Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir Le foudre rigoureux de tout votre devoir. En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire, J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire, Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer, Que je me suis ôté le droit d'en murmurer. Par où pourrais-je, hélas ! Dans ma vaste disgrâce, Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace, Mon amour s'est rendu mille fois odieux, Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux : Et lorsque par un juste, et fameux sacrifice, Mon bras à votre sang cherche à rendre un service, Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal, De me voir prévenu par le bras d'un rival. Madame, après cela je n'ai rien à prétendre, Je suis digne du coup que l'on me fait attendre, Et je le vois venir sans oser contre lui, Tenter de votre coeur le favorable appui. Ce qui peut me rester dans mon malheur extrême, C'est de chercher alors mon remède en moi-même, Et faire que ma mort propice à mes désirs, Affranchisse mon coeur de tous ses déplaisirs. Oui, bientôt dans ces lieux Don Alphonse doit être, Et déjà mon rival commence de paraître. De Léon vers ces murs il semble avoir volé, Pour recevoir le prix du Tyran immolé ; Ne craignez point du tout qu'aucune résistance Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance, Il n'est effort humain que pour vous conserver, Si vous y consentiez, je ne pusse braver ; Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire, À pouvoir espérer cet aveu plein de gloire, Et je ne voudrais pas par des efforts trop vains Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins. Non, je ne contrains point vos sentiments, Madame, Je vais en liberté laisser toute votre âme, Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur, Et subir de mon sort la dernière rigueur.

Foudre : Foudre, au propre, est, dans le langage ordinaire, du féminin, mais le langage élevé et la poésie peuvent le faire masculin. [L]

SCÈNE IV. Dona Elvire, Dona ignès.

DONA IGNÈS

Madame, le voici.

SCÈNE V. Dona Elvire, Don Sylve, Dona Ignès.

DONA ELVIRE

Avant que vous parliez, je demande instamment, Que vous daigniez, Seigneur, m'écouter un moment, Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles Porté de votre bras les soudaines merveilles ; Et j'admire avec tous, comme en si peu de temps, Il donne à nos destins ces succès éclatants. Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence Ne saurait demander trop de reconnaissance, Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel Qui replace mon frère au trône paternel. Mais quoi que de son coeur vous offrent les hommages, Usez en généreux de tous vos avantages, Et ne permettez pas que ce coup glorieux Jette sur moi, Seigneur, un joug impérieux, Que votre amour, qui sait quel intérêt m'anime, S'obstine à triompher d'un refus légitime, Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer, Commence d'être Roi pour me tyranniser. Léon a d'autres prix, dont en cette occurrence Il peut mieux honorer votre haute vaillance ; Et c'est à vos vertus faire un présent trop bas, Que vous donner un coeur qui ne se donne pas. Peut-on être jamais satisfait en soi-même, Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime, C'est un triste avantage, et l'amant généreux À ces conditions refuse d'être heureux ; Il ne veut rien devoir à cette violence Qu'exercent sur nos coeurs les droits de la naissance, Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zélé, Pour souffrir qu'en victime il lui soit immolé ; Ce n'est pas que ce coeur au mérite d'un autre Prétende réserver ce qu'il refuse au vôtre : Non, Seigneur, j'en réponds, et vous donne ma foi Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi ; Qu'une sainte retraite à toute autre poursuite...

DON SYLVE

J'ai de votre discours assez souffert la suite, Madame, et par deux mots je vous l'eusse épargné, Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné. Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire, De la mort du tyran me veut donner la gloire ; Mais le seul peuple, enfin, comme on nous fait savoir, Laissant par Don Louis échauffer son devoir, A remporté l'honneur de cet acte héroïque, Dont mon nom est chargé par la rumeur publique. Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet, C'est que, pour appuyer son illustre projet, Don Louis fit semer, par une feinte utile, Que secondé des miens, j'avais saisi la ville, Et par cette nouvelle, il a poussé les bras, Qui d'un usurpateur ont hâté le trépas. Par son zèle prudent il a su tout conduire, Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire ; Mais dans le même instant un secret m'est appris, Qui va vous étonner autant qu'il m'a surpris. Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître, À vos yeux maintenant le Ciel le fait paraître. Oui, je suis Don Alphonse, et mon sort conservé, Et sous le nom du sang de Castille élevé, Est un fameux effet de l'amitié sincère, Qui fut entre son Prince et le Roi notre père. Don Louis du secret a toutes les clartés, Et doit aux yeux de tous prouver ces vérités, D'autres soins maintenant occupent ma pensée, Non qu'à votre sujet elle soit traversée, Que ma flamme querelle un tel événement, Et qu'en mon coeur le frère importune l'amant. Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure, Le changement qu'en eux a prescrit la nature ; Et le sang qui nous joint m'a si bien détaché De l'amour, dont pour vous mon coeur était touché, Qu'il ne respire plus pour faveur souveraine Que les chères douceurs de sa première chaîne. Et le moyen de rendre à l'adorable Ignès, Ce que de ses bontés a mérité l'excès ; Mais son sort incertain rend le mien misérable, Et si ce qu'on en dit se trouvait véritable, En vain Léon m'appelle, et le trône m'attend, La couronne n'a rien à me rendre content : Et je n'en veux l'éclat que pour goûter la joie, D'en couronner l'objet où le Ciel me renvoie, Et pouvoir réparer par ces justes tributs L'outrage que j'ai fait à ses rares vertus. Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre, Ce que de son destin mon âme peut apprendre, Instruisez m'en de grâce, et par votre discours Hâtez mon désespoir, ou le bien de mes jours.

SCÈNE VI. Don Garcie, Don Sylve, Dona Ignès.

DON GARCIE

De grâce, cachez-moi votre contentement, Madame, et me laissez mourir dans la croyance, Que le devoir vous fait un peu de violence. Je sais que de vos voeux vous pouvez disposer, Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer, Vous le voyez assez, et quelle obéissance De vos commandements m'arrache la puissance ; Mais je vous avouerai que cette gaieté Surprend au dépourvu toute ma fermeté ; Et qu'un pareil objet dans mon âme fait naître Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas maître, Et je me punirais, s'il m'avait pu tirer De ce respect soumis où je veux demeurer. Oui, vos commandements ont prescrit à mon âme, De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme. Cet ordre sur mon coeur doit être tout-puissant, Et je prétends mourir en vous obéissant ; Mais encore une fois, la joie où je vous trouve, M'expose à la rigueur d'une trop rude épreuve, Et l'âme la plus sage en ces occasions Répond malaisément de ces émotions. Madame, épargnez-moi cette cruelle atteinte, Donnez-moi par pitié deux moments de contrainte, Et quoi que d'un rival vous inspirent les soins, N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins, C'est la moindre faveur qu'on peut je crois prétendre, Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre ; Je ne l'exige pas, Madame, pour longtemps, Et bientôt mon départ rendra vos voeux contents. Je vais où de ses feux mon âme consumée, N'apprendra votre hymen que par la renommée, Ce n'est pas un spectacle où je doive courir ; Madame, sans le voir, j'en saurai bien mourir.

1 879 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica