Comédie en vers· Ou les Contre-Temps
L'Etourdi
Représenté pour la première fois en novembre 1658 à Paris au Théâtre du Petit-Bourbon et avait été joué à Lyon en 1655.
Personnages
- LÉLIE, fils de Pandolphe
- CÉLIE, esclave de Trufaldin
- MASCARILLE, valet de Lelie
- HIPPOLITE, fils d'Anselme
- ANSELME, vieillard
- TRUFALDIN, vieillard
- PANDOLPHE, vieillard
- LÉANDRE, fils de famille
- ANDRÈS, cru égyptien
- ERGASTE, valet
- UN COURRIER
- Deux troupes de masques
MONSIEUR,
À MESSIRE ARMAND JEAN DE RIANTS, CHEVALIER, BARON de Riverey, Seigneur de la Gallesierre, Oudangeau, et autres lieux, Conseiller du Roi en tous ses conseils, et Procureur de sa majesté au Châtelet, Prévôté et Vicomté de Paris.
Après voir longtemps cherché quelque chose qui fut digne de vous être offert, pour ne pas laisser échapper aucune occasion de vous témoigner mes respects, et qui put en même temps faire connaître à tout le monde que j'ai essayé de rendre à votre mérité quelques marques particulières de mon zèle ; j'ai cru que vous ne désavouiez pas l'Étourdi ou les Contre-temps, quand vous savez que c'est un étourdi tout couvert de gloire, de s'être fait admirer par la plus galante Cour du Monde, et qui a reçu des avantages, que de plus prudents que lui se tiendrait glorieux d'avoir pu mériter ; toutes ces choses là font voir qu'il y a de la différence entre lui, et ceux qui portent son nom ; néanmoins je crains qu'il ne perde aujourd'hui la haute réputation qu'il s'est acquise, quand on saura qu'il vient à contre-temps se présenter à vous, et vous divertir des grandes et sérieuses occupations que vous donne l'illustre charge que vous possédez, et qui demande que vous ayez soin de la plus célèbre ville de la Terre : Vous le faites, MONSIEUR, avec tant d'applaudissement, et vous vous acquittez de cette charges avec tant de gloire, que le Prince, et les peuples en sont également satisfaits ; aussi chacun sait-il que vous marchez sur les traces de vos illustres aïeuls, dont la mémoire ne périra jamais. Oui, MONSIEUR, l'on se souviendra toujours de ce Denis de Riants, dont vous sortez, qui s'acquitta si dignement pour lui, et pour tout le Monde, de la charge d'Avocat Général, et de Président au Mortier, qu'il possédait dans le premier parlement de France, et qui obligea cette Auguste Compagnie de faire voir combien elle l'avait toujours estimé, lorsqu'étant priée par ses parents de trouver de se trouver aux honneurs funèbres que l'on lui devait rendre ; elle répondit, par l'organe de son premier président, Qu'elle était bien marie du trépas d'un personnage de si grand savoir, et de si grande vertu, et qu'elle lui rendrait tout l'honneur qu'elle lui devait. Après cela, MONSIEUR, l'on peut juger de la vénération que l'on a eu en France pour votre nom, et s'y soutenant, comme vous faites l'éclat et la gloire de vos ancêtres, je ne dois pas craindre de passer pour téméraire, en voulant faire votre panégyrique. L'on sait assez que leurs grandes actions et les vôtres, ne fourniraient trop de matière, s'il m'était permis de l'entreprendre ; mais les voulant laisser à d'autres plus capables de les décrire, je serai satisfait, si je puis vous persuader que je suis, plus personne du monde,
MONSIEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
BARBIN.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II. Lélie, Mascarille.
LÉLIE
Ah ! Mascarille.MASCARILLE
Quoi ?LÉLIE
Voici bien des affaires ; J'ai dans ma passion toutes choses contraires : Léandre aime Célie, et, par un trait fatal, Malgré mon changement, est toujours mon rival.MASCARILLE
Léandre aime Célie !MASCARILLE
Tant pis.LÉLIE
Hé ! Oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige. Toutefois j'aurais tort de me désespérer, Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer ; Je sais que ton esprit en intrigues fertile, N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile, Qu'on te peut appeler le Roi des serviteurs, Et qu'en toute la terre...MASCARILLE
Hé, trêve de douceurs Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables, Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.LÉLIE
Ma foi, tu me fais tort avec cette invective ; Mais enfin discourons un peu de ma captive, Dis si les plus cruels et plus durs sentiments Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants : Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage, Je vois pour sa naissance un noble témoignage, Et je crois que le ciel dedans un rang si bas, Cache son origine, et ne l'en tire pas.MASCARILLE
Vous êtes romanesque avec vos chimères ; Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires, C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit, Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit, Qu'il peste contre vous d'une belle manière, Quand vos déportements lui blessent la visière ; Il est avec Anselme en parole pour vous, Que de son Hippolyte on vous fera l'époux, S'imaginant que c'est dans le seul mariage, Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage. Et s'il vient à savoir que rebutant son choix D'un objet inconnu vous recevez les lois, Que de ce fol amour la fatale puissance Vous soustrait au devoir de votre obéissance, Dieu sait quelle tempête alors éclatera, Et de quels beaux sermons on vous régalera.MASCARILLE
Mais vous, trêve plutôt à votre politique, Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...LÉLIE
Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher ? Que chez moi les avis ont de tristes salaires ? Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?MASCARILLE
Il se met en courroux ! Tout ce que j'en ai dit N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit ? D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure ? Et Mascarille est-il ennemi de nature ? Vous savez le contraire, et qu'il est très certain, Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père ; Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire ; Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins, Nous viennent étourdir de leurs contes badins, Et vertueux par force, espèrent par envie, Ôter aux jeunes gens les plaisirs de la vie. Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.Bidet : Familièrement et fig. Pousser son bidet, faire ses affaires, ne pas se déconcerter. [L]
Penard : terme injurieux qu'on donne quelquefois aux hommes âgés. [F]
LÉLIE
Ah ! C'est par ces discours que tu peux me ravir. Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître, N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître ; Mais Léandre à l'instant vient de me déclarer Qu'à me ravir Célie il se va préparer. C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête. Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer un rival de ses prétentions.La première lettre du vers 70 est en minuscule.
MASCARILLE
Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire. Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire ?MASCARILLE
Ah ! Comme vous courez ! Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. J'ai trouvé votre fait, il faut... Non, je m'abuse ; Mais si vous alliez...LÉLIE
Où ?LÉLIE
Et quelle ?LÉLIE
Quoi ?MASCARILLE
Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.LÉLIE
Que faire ?MASCARILLE
Je ne sais.MASCARILLE
Monsieur, si vous aviez en main force pistoles, Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver, À chercher les biais que nous devons trouver ; Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave, Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave. De ces Égyptiens qui la mirent ici, Trufaldin qui la garde est en quelque souci, Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre, Je sais bien qu'il serait très ravi de la vendre : Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu, Il se ferait fesser, pour moins d'un quart d'écu ; Et l'argent est le Dieu que surtout il révère : Mais le mal c'est...LÉLIE
Quoi ? C'est ?MASCARILLE
Que Monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous voudriez bien, manier ses ducats : Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource, Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse : Mais tâchons de parler à Célie un moment, Pour savoir là-dessus quel est son sentiment. La fenêtre est ici.SCÈNE III. Lélie, Célie, Mascarille.
LÉLIE
Ah ! Que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue ! Et quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux, Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !CÉLIE
Mon coeur qu'avec raison votre discours étonne, N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ; Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c'est sans mon congé.LÉLIE
Ah ! Leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure, Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, Et...MASCARILLE
Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut ; Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut ; Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle Ce que...TRUFALDIN, dans la maison
Célie !MASCARILLE
Hé bien ?SCÈNE IV. Trufaldin, Célie, Mascarille et Lélie retiré dans un coin.
TRUFALDIN, à Célie
Que faites-vous dehors ? Et quel soin vous talonne, Vous à qui je défends de parler à personne.MASCARILLE
Est-ce là le seigneur Trufaldin ?CÉLIE
Oui, lui-même.MASCARILLE
Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême, De pouvoir saluer en toute humilité, Un homme dont le nom est partout si vanté.TRUFALDIN
Très humble serviteur.Le demi-vers 135 est fer à droite dans l'édition originale, nous le positionnons fer à gauche.
MASCARILLE
J'incommode peut-être ; Mais je l'ai vue ailleurs, où m'ayant fait connaître, Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir, Je voulais sur un point un peu l'entretenir.MASCARILLE
Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers, Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ; Il aurait bien voulu du feu qui le dévore Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore : Mais un dragon veillant sur ce rare trésor N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encore, Et, ce qui plus le gêne et le rend misérable, Il vient de découvrir un rival redoutable ; Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux, Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche, Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.CÉLIE
Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire, La science que j'ai m'en peut assez instruire ; Cette fille a du coeur, et dans l'adversité, Elle sait conserver une noble fierté, Elle n'est pas d'humeur à trop faire connaître, Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître ; Mais je les sais comme elle, et d'un esprit plus doux, Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.CÉLIE
Si ton maître en ce point de constance se pique, Et que la vertu seule anime son dessein, Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain ; Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.LÉLIE, les joignant
Cessez, ô ! Trufaldin, de vous inquiéter, C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter ; Et je vous l'envoyais ce serviteur fidèle, Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, Dont je vous veux dans peu payer la liberté, Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.MASCARILLE
La peste soit la bête !TRUFALDIN
Je sais ce que je sais ; J'ai crainte ici dessous de quelque manigance : Rentrez, et ne prenez jamais cette licence : Et vous filous fieffés, ou je me trompe fort, Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d'accord.Filou : Voleur qui emploie l'adresse.
MASCARILLE
C'est bien fait ; je voudrais qu'encore, sans flatterie, Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie ; À quoi bon se montrer ? Et comme un étourdi, Me venir démentir de tout ce que je dis.MASCARILLE
Oui, c'était fort l'entendre ; Mais quoi, cette action ne me doit point surprendre, Vous êtes si fertile en pareils contre-temps, Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.LÉLIE
Ah ! Mon_Dieu, pour un rien me voilà bien coupable, Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable ? Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains, Songe au moins de Léandre à rompre les desseins, Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle, De peur que ma présence encore soit criminelle, Je te laisse.SCÈNE V. Anselme, Mascarille.
ANSELME
Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre ! J'en suis confus ; jamais tant d'amour pour le bien, Et jamais tant de peine à retirer le sien. Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, Sont comme les enfants que l'on conçoit en joie, Et dont avec peine on fait l'accouchement ; L'argent dans une bourse entre agréablement : Mais le terme venu que nous devons le rendre, C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre ; Baste, ce n'est pas peu que deux mille francs dûs, Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus ; Encore est-ce un bonheur.MASCARILLE
Ô ! Dieu, la belle proie À tirer en volant ! Chut : il faut que je voie, Si je pourrais un peu de près le caresser. Je sais bien les discours dont il le faut bercer. Je viens de voir, Anselme...ANSELME
Et qui ?MASCARILLE
Votre Nérine.MASCARILLE
Pour vous elle est de flamme.ANSELME
Elle ?ANSELME
Que tu me rends content !MASCARILLE
Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure ; Anselme, mon mignon, crie-t-elle, à toute heure, Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs ? Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ?ANSELME
Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ? Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées ! Mascarille, en effet, qu'en dis-tu ? Quoi que vieux, J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.Celer : cacher.
MASCARILLE
Oui, vraiment, ce visage est encore fort mettable ; S'il n'est pas des plus beaux, il est désagréable.ANSELME
Si bien donc...ANSELME
Quoi ?ANSELME
Et me veut...ANSELME
La ?MASCARILLE
La bouche avec la sienne.ANSELME
Ah ! Je t'entends. Viens çà, lorsque tu la verras, Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.MASCARILLE
Laissez-moi faire.ANSELME
Adieu.MASCARILLE
Que le Ciel te conduise.ANSELME
Ah ! Vraiment je faisais une étrange sottise, Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur : Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, Sans du moindre présent récompenser ton zèle ; Tiens, tu te souviendras...MASCARILLE
Ah ! Non pas, s'il vous plaît.ANSELME
Laisse-moi.MASCARILLE
Point du tout, j'agis sans intérêt.ANSELME
Je le sais, mais pourtant...ANSELME
Adieu donc, Mascarille.MASCARILLE
Ô ! Long discours !ANSELME
Je veux Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ; Et je vais te donner de quoi faire pour elle L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle Que tu trouveras bon.SCÈNE VI. Lélie, Anselme, Mascarille.
LÉLIE
À qui la bourse ?ANSELME
Ah ! Dieux, elle m'était tombée, Et j'aurais après cru qu'on me l'eût dérobée ; Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, Qui m'épargne un grand trouble, et me rend mon argent : Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.MASCARILLE
Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui D'un jugement très rare, et d'un bonheur extrême. Nous avancerons fort, continuez de même.MASCARILLE
Le sot, en bon françois, Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois. Il sait bien l'impuissance où son père le laisse, Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse, Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger, Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...Vers 269. "François" est maintenu pour le rime.
LÉLIE
Quoi ! C'était !...MASCARILLE
Oui, bourreau, c'était pour la captive, Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.MASCARILLE
Oui, je devais au dos avoir mon luminaire ; Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos, Et ne nous chantez plus d'impertinents propos : Un autre après cela quitterait tout peut-être ; Mais j'avais médité tantôt un coup de maître, Dont tout présentement je veux voir les effets, À la charge que si...MASCARILLE
Allez donc, votre vue excite ma colère.SCÈNE VII. Pandolfe, Mascarille.
MASCARILLE
De mon maître ? Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être : Sa mauvaise conduite insupportable en tout, Met à chaque moment ma patience à bout.MASCARILLE
Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ; Toujours de son devoir je tâche à l'avertir : Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir. À l'heure même encore nous avons eu querelle, Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle ; Où par l'indignité d'un refus criminel, Je le vois offenser le respect paternel.PANDOLFE
Querelle ?MASCARILLE
Oui, querelle, et bien avant poussée.PANDOLFE
Je me trompais donc bien ; car j'avais la pensée, Qu'à tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.MASCARILLE
Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui, Et comme l'innocence est toujours opprimée. Si mon intégrité vous était confirmée ; Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, Vous me voudriez encore payer pour précepteur : Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage, Que ce que je lui dis, pour le faire être sage. Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent, Cessez de vous laisser conduire au premier vent, Réglez-vous. Regardez l'honnête homme de père Que vous avez du ciel, comme on le considère ; Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur, Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.MASCARILLE
Répondre ? Des chansons, dont il me vient confondre. Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur, Il ne tienne de vous des semences d'honneur ; Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse : Si je pouvais parler avecque hardiesse, Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.PANDOLFE
Parle.MASCARILLE
C'est un secret qui m'importerait fort S'il était découvert : mais à votre prudence Je puis le confier avec toute assurance.PANDOLFE
Tu dis bien.PANDOLFE
On m'en avait parlé ; mais l'action me touche, De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.PANDOLFE
Vraiment, je suis ravi de cela.MASCARILLE
Cependant À son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre ? Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre : Ce serait fait de moi s'il savait ce discours. Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours, Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, Et la faire passer en une autre contrée. Anselme a grand accès auprès de Trufaldin ; Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin : Après, si vous voulez en mes mains la remettre, Je connais des marchands, et puis bien vous promettre, D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter : Et malgré votre fils de la faire écarter. Car enfin si l'on veut qu'à l'hymen il se range, À cette amour naissante il faut donner le change ; Et de plus, quand bien même il serait résolu, Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu : Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice, Au mariage encore peut porter préjudice.SCÈNE VIII. Hippolyte, Mascarille.
HIPPOLITE
Oui, traître, c'est ainsi que tu me rends service ; Je viens de tout entendre et voir ton artifice ; À moins que de cela l'eussé-je soupçonné ! Tu couches d'imposture, et tu m'en as donné ! Tu m'avais promis lâche, et j'avais lieu d'attendre, Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Léandre ; Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger, Ton adresse et tes soins sauraient me dégager ; Que tu m'affranchirais du projet de mon père ; Et cependant ici tu fais tout le contraire : Mais tu t'abuseras, je sais un sûr moyen, Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ; Et je vais de ce pas...MASCARILLE
Ah ! Que vous êtes prompte ! La mouche tout d'un coup à la tête vous monte ; Et, sans considérer s'il a raison, ou non, Votre esprit contre moi fait le petit démon. J'ai tort, et je devrais sans finir mon ouvrage, Vous faire dire vrai, puisqu'ainsi l'on m'outrage.MASCARILLE
Non, mais il faut savoir que tout cet artifice Ne va directement qu'à vous rendre service : Que ce conseil adroit qui semble être sans fard, Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard : Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie, Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie : Et faire que l'effet de cette invention Dans le dernier excès portant sa passion. Anselme, rebuté de son prétendu gendre, Puisse tourner son choix du côté de Léandre.MASCARILLE
Oui, pour vous. Mais puisqu'on reconnaît si mal mes bons offices, Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices, Et que, pour récompense on s'en vient de hauteur Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, Et dès ce même pas rompre mon entreprise.HIPPOLITE, l'arrêtant
Hé ! Ne me traite pas si rigoureusement, Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.MASCARILLE
Non, non, laissez-moi faire, il est en ma puissance, De détourner le coup qui si fort vous offense. Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais : Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.HIPPOLITE
Hé ! Mon pauvre garçon, que ta colère cesse ; J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse :Tirant sa bourse.
Mais je veux réparer ma faute avec ceci. Pourrais-tu te résoudre à me quitter ainsi ?MASCARILLE
Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse : Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. Apprenez, qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur, Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.HIPPOLITE
Il est vrai je t'ai dit de trop grosses injures : Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.MASCARILLE
Hé ! Tout cela n'est rien ; je suis tendre à ces coups : Mais déjà je commence à perdre mon courroux, Il faut de ses amis endurer quelque chose.HIPPOLITE
Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose ? Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis ? Produise à mon amour le succès que tu dis.SCÈNE IX. Mascarille, Lélie.
LÉLIE
Que diable fais-tu là ? Tu me promets merveille ; Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille : Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé. C'était fait de mon bien, c'était fait de ma joie, D'un regret éternel je devenais la proie ; Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré, Anselme avait l'esclave, et j'en étais frustré. Il l'emmenait chez lui ; mais j'ai paré l'atteinte, J'ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte Le pauvre Trufaldin l'a retenue.MASCARILLE
Et trois ; Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. C'était par mon adresse, ô cervelle incurable, Qu'Anselme entreprenait cet achat favorable ; Entre mes propres mains on la devait livrer ; Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer ; Et puis pour votre amour je m'emploierais encore ? J'aimerais mieux cent fois être grosse pécore, Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou, Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou.Pécore : Terme d'injure. Personne stupide. [L]
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Lélie, Mascarille.
MASCARILLE
À vos désirs enfin il a fallu se rendre, Malgré tous mes serments je n'ai pu m'en défendre, Et pour vos intérêts que je voulais laisser, En de nouveaux périls viens de m'embarrasser ; Je suis ainsi facile, et si de Mascarille Madame la nature avait fait une fille, Je vous laisse à penser ce que ç'aurait été. Toutefois n'allez pas sur cette sûreté Donner de vos revers au projet que je tente, Me faire une bévue, et rompre mon attente ; Auprès d'Anselme encore nous vous excuserons, Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons ; Mais, si dorénavant votre imprudence éclate, Adieu vous dis mes soins pour l'objet qui vous flatte.MASCARILLE
Souvenez-vous en bien : J'ai commencé pour vous un hardi stratagème : Votre père fait voir une paresse extrême À rendre par sa mort tous vos désirs contents, Je viens de le tuer, de parole, j'entends, Je fais courir le bruit que d'une apoplexie, Le bonhomme surpris a quitté cette vie ; Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas ; On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice, Parmi les fondements qu'ils en jettent encore, Avaient fait par hasard rencontre d'un trésor ; Il a volé d'abord, et comme à la campagne Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne, Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui, Et produis un fantôme enseveli pour lui : Enfin je vous ai dit à quoi je vous engage, Jouez bien votre rôle, et pour mon personnage, Si vous apercevez que j'y manque d'un mot, Dites absolument que je ne suis qu'un sot.LÉLIE, seul
Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ; Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux, Que ne ferait-on pas pour devenir heureux ? Si l'amour est au crime une assez belle excuse, Il en peut bien servir à la petite ruse, Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver Par la douceur du bien qui m'en doit arriver : Juste ciel ! Qu'ils sont prompts ! Je les vois en parole, Allons nous préparer à jouer notre rôle.SCÈNE II. Mascarille, Anselme.
ANSELME
Être mort de la sorte !ANSELME
Et Lélie ?MASCARILLE
Il se bat, et ne peut rien souffrir : Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse, Et veut accompagner son papa dans la fosse : Enfin, pour achever, l'excès de son transport M'a fait en grande hâte ensevelir le mort, De peur que cet objet, qui le rend hypocondre, À faire un vilain coup ne me l'allât semondre.Semondre : vieux mot qui signifie, avertir, inviter. [F]
ANSELME
N'importe, tu devais attendre jusqu'au soir. Outre qu'encore un coup j'aurais voulu le voir. Qui tôt ensevelit, bien souvent assassine, Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.MASCARILLE
Je vous le garantis trépassé comme il faut ; Au reste, pour venir au discours de tantôt, Lélie, et l'action lui sera salutaire, D'un bel enterrement veut régaler son père, Et consoler un peu ce défunt de son sort, Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort ; Il hérite beaucoup, mais comme en ses affaires, Il se trouve assez neuf, et ne voit encore guère ; Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers, Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers ; Il voudrait vous prier, ensuite de l'instance D'excuser de tantôt son trop de violence, De lui prêter au moins pour ce dernier devoir...SCÈNE III. Anselme, Mascarille, Lélie.
ANSELME
Sortons, je ne saurais qu'avec douleur très forte, Le voir empaqueté de cette étrange sorte : Las ! En si peu de temps ! Il vivait ce matin !LÉLIE
Ah !ANSELME
Mais quoi ? Cher Lélie, enfin il était homme : On n'a point pour la mort de dispense de Rome.LÉLIE
Ah !ANSELME
Sans leur dire gare elle abat les humains, Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.LÉLIE
Ah !ANSELME
Ce fier animal, pour toutes les prières Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrières, Tout le monde y passe.LÉLIE
Ah !ANSELME
Si malgré ces raisons votre ennui persévère, Mon cher Lélie, au moins, faites qu'il se modère.LÉLIE
Ah !ANSELME
Au reste, sur l'avis de votre serviteur, J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire, Pour faire célébrer les obsèques d'un père...LÉLIE
Ah ! Ah !ANSELME
Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme, Que je suis débiteur d'une plus grande somme : Mais, quand par ces raisons je ne vous devrais rien, Vous pourriez librement disposer de mon bien. Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paraître.LÉLIE, s'en allant
Ah !MASCARILLE
Ah !MASCARILLE
Ah !MASCARILLE
Las ! En l'état qu'il est, comment vous contenter ! Donnez-lui le loisir de se désatrister ; Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance, J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance. Adieu, je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui, Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui. Ah !Désatrister : barbarisme, perdre sa tristesse.
SCÈNE IV. Anselme, Pandolfe.
ANSELME
Ah ! Bons dieux, je frémis ! Pandolfe qui revient ! Fût-il bien endormi. Comme depuis sa mort sa face est amaigrie ! Las ! Ne m'approchez pas de plus près, je vous prie ; J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort.Coudoyer : Fig. et familièrement. On n'est pas tous les jours coudoyé par un homme de génie, c'est-à-dire un homme de génie se rencontre rarement. [L]
ANSELME
Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène. Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine, C'est trop de courtoisie, et véritablement, Je me serais passé de votre compliment. Si votre âme est en peine et cherche des prières, Las ! Je vous en promets, et ne m'effrayez guère. Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.PANDOLFE, riant
Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part.ANSELME
Vous êtes habillé D'un corps aérien qui contrefait le vôtre, Mais qui dans un moment peut devenir tout autre. Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir. Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure ; J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture.Prou : Terme familier. Assez, beaucoup. [L]
PANDOLFE
En une autre saison, cette naïveté, Dont vous accompagnez votre crédulité, Anselme, me serait un charmant badinage, Et j'en prolongerais le plaisir davantage : Mais avec cette mort un trésor supposé, Dont parmi les chemins on m'a désabusé, Fomente dans mon âme un soupçon légitime. Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime, Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords, Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts.ANSELME
M'aurait-on joué pièce, et fait supercherie ? Ah ! Vraiment ma raison vous seriez fort jolie ! Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui. Malepeste du sot, que je suis aujourd'hui ! De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte ; On en ferait jouer quelque farce à ma honte : Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer.Malepeste : Espèce d'interjection qui exprime la surprise. [L]
PANDOLFE
De l'argent, dites-vous ? Ah ! C'est donc l'enclouure ? Voilà le noeud secret de toute l'aventure ; À votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci, Je vais faire informer de cette affaire ici, Contre ce Mascarille, et si l'on peut le prendre, Quoi qu'il puisse coûter, je veux le faire pendre.Enclouure : Empêchement, noeud d'une difficulté. [L]
Dam : Dommage, préjudice. Il n'est guère usité que dans cette locution : à son dam, à votre dam, à mon dam. [L]
SCÈNE V. Lélie, Anselme.
ANSELME
Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise, Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise ; Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très beaux, J'en ai sans y penser mêlé que je tiens faux, Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place : De nos faux-monnayeurs l'insupportable audace, Pullule en cet état d'une telle façon, Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon : Mon_Dieu, qu'on ferait bien de les faire tous pendre !LÉLIE
Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ; Mais je n'en ai point vu de faux, comme je crois.LÉLIE
Oui.ANSELME
Tant mieux ; enfin je vous raccroche, Mon argent bien aimé, rentrez dedans ma poche ; Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien ; Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ; Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père ? Ma foi, je m'engendrais d'une belle manière ! Et j'allais prendre en vous un beau-fils fort discret. Allez, allez mourir de honte, et de regret.SCÈNE VI. Mascarille, Lélie.
MASCARILLE
Quoi ? Vous étiez sorti ? Je vous cherchais partout : Hé bien ! En sommes-nous enfin venus à bout ; Je le donne en six coups au fourbe le plus brave, Çà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave, Votre rival après sera bien étonné.MASCARILLE
Quoi ? Que serait-ce ?LÉLIE
Anselme, instruit de l'artifice, M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtait, Sous couleur de changer de l'or que l'on doutait.MASCARILLE
Vous vous moquez peut-être ?MASCARILLE
Tout de bon ?MASCARILLE
Moi, Monsieur ? Quelque sot, la colère fait mal ; Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive : Que Célie après tout soit ou libre ou captive ; Que Léandre l'achète, ou qu'elle reste là, Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.LÉLIE
Ah ! N'aie point pour moi si grande indifférence, Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence, Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas, Que j'avais fait merveille ? Et qu'en ce feint trépas J'éludais un chacun d'un deuil si vraisemblable, Que les plus clairvoyants l'auraient cru véritable.MASCARILLE
Vous avez en effet sujet de vous louer.LÉLIE
Hé bien ! Je suis coupable, et je veux l'avouer ; Mais, si jamais mon bien te fut considérable, Répare ce malheur, et me sois secourable.MASCARILLE
Point.LÉLIE
Fais-moi ce plaisir.MASCARILLE
Non, je n'en ferai rien.MASCARILLE
Soit, il vous est loisible.MASCARILLE
Non.MASCARILLE
Oui.LÉLIE
Je vais le pousser.MASCARILLE
Faites ce qu'il vous plaît.MASCARILLE
Non.LÉLIE
Adieu, Mascarille.MASCARILLE
Adieu, Monsieur Lélie.LÉLIE
Quoi !...MASCARILLE
Tuez-vous donc vite : ah ! Que de longs devis !Devis : Menus propos, entretien familier. [L]
SCÈNE VII. Léandre, Trufaldin, Lélie, Mascarille.
MASCARILLE
Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut, Et, s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut : Pour moi, j'en suis ravi : voilà la récompense De vos brusques erreurs, de votre impatience.MASCARILLE
Je ne sais.MASCARILLE
Qu'en arrivera-t-il ?MASCARILLE
Allez, je vous fais grâce ; Je jette encore un oeil pitoyable sur vous, Laissez-moi l'observer par des moyens plus doux ; Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette.MASCARILLE
Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.LÉANDRE
Grâces au ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte, J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte ; Quoi que désormais puisse entreprendre un rival, Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.MASCARILLE
Ahi, Ahi, À l'aide ! Au meurtre ! Au secours ! On m'assomme, Ah, ah, ah, ah, ah, ah, ô traître ! Ô bourreau d'homme !LÉANDRE
Qui ?MASCARILLE
Lélie.LÉANDRE
Et pourquoi ?MASCARILLE
Mais, ou je ne pourrai, Ou je jure bien fort, que je m'en vengerai ; Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde, Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde ; Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur, Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur, Il ne me fallait pas payer en coups de gaules, Et me faire un affront si sensible aux épaules : Je te le dis encore, je saurai m'en venger ; Une esclave te plaît, tu voulais m'engager À la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte.LÉANDRE
Écoute, Mascarille, et quitte ce transport ; Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitais fort Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle, À mon service un jour pût attacher son zèle : Enfin, si le parti te semble bon pour toi, Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi.MASCARILLE
Oui, Monsieur, d'autant mieux que le destin propice M'offre à me bien venger en vous rendant service, Et que dans mes efforts pour vos contentements, Je puis à mon brutal trouver des châtiments. De Célie en un mot par mon adresse extrême...LÉANDRE
Mon amour s'est rendu cet office lui-même, Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut, Je viens de l'acheter moins encore qu'il ne vaut.MASCARILLE
Quoi ? Célie est à vous ?LÉANDRE
Tu la verrais paraître, Si de mes actions j'étais tout à fait maître : Mais quoi ! Mon père l'est, comme il a volonté, Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté, De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte, J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite. Donc avec Trufaldin ; car je sors de chez lui, J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui, Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie, Sur laquelle au premier il doit livrer Célie ; Je songe auparavant à chercher les moyens D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens, À trouver promptement un endroit favorable, Où puisse être en secret cette captive aimable.SCÈNE VIII. Hippolyte, Léandre, Mascarille.
HIPPOLITE
Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle ; Mais la trouverez-vous agréable, ou cruelle ?MASCARILLE
Oui, je te vais servir d'un plat de ma façon ; Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon ! Ô ! Que dans un moment Lélie aura de joie ! Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie ! Recevoir tout son bien, d'où l'on attend le mal ! Et devenir heureux par la main d'un rival ! Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête À me peindre en héros un laurier sur la tête, Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or, Vivat Mascarillus, fourbum imperator !SCÈNE IX. Trufaldin, Mascarille.
MASCARILLE
Holà.TRUFALDIN
Que voulez-vous ?SCÈNE X. La Courrier, Trufaldin, Mascarille.
TRUFALDIN
Et qui ?LE COURRIER
Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.LE COURRIER
Lui rendre seulement la lettre que voici.Lettre.
De Madrid.
Don Pedro de Gusman, Marquis de Montalcane.
TRUFALDIN
Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due, Ils me l'avaient bien dit, ceux qui me l'ont vendue, Que je verrais dans peu quelqu'un la retirer, Et que je n'aurais pas sujet d'en murmurer : Et cependant j'allais par mon impatience, Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance. Un seul moment plus tard tous vos pas étaient vains, J'allais mettre en l'instant cette fille en ses mains ; Mais suffit, j'en aurai tout le soin qu'on désire. Vous-même, vous voyez ce que je viens de lire : Vous direz à celui qui vous a fait venir, Que je ne lui saurais ma parole tenir. Qu'il vienne retirer son argent.TRUFALDIN
Va, sans causer davantage.SCÈNE XI. Lélie, Mascarille.
LÉLIE
Ah ! Je ne serai plus de tes plaintes l'objet. Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies : J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits. Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ; Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative Aussi bonne en effet que personne qui vive ; Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait part D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.LÉLIE
Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive D'avoir vu Trufaldin avec mon rival, Je songeais à trouver un remède à ce mal, Lorsque me ramassant tout entier en moi-même, J'ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent sans contredit, mettre pavillon bas.MASCARILLE
Mais qu'est-ce ?LÉLIE
Ah ! S'il te plaît, donne-toi patience ; J'ai donc feint une lettre avec diligence, Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin, Qui mande, qu'ayant su par un heureux destin, Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie, Est sa fille autrefois par des voleurs ravie, Il veut la venir prendre, et le conjure au moins De la garder toujours, de lui rendre des soins ; Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle Par de si grands présents reconnaître son zèle, Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.MASCARILLE
Fort bien.LÉLIE
Écoute donc ; voici bien le meilleur : La lettre que je dis a donc été remise ; Mais, sais-tu bien comment ? En saison si bien prise, Que le porteur m'a dit que sans ce trait falot, Un homme l'emmenait qui s'est trouvé fort sot.LÉLIE
Oui, d'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable ? Loue au moins mon adresse, et la dextérité, Dont je romps d'un rival le dessein concerté.MASCARILLE
À vous pouvoir louer selon votre mérite, Je manque d'éloquence, et ma force est petite ; Oui, pour bien étaler cet effort relevé, Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé, Ce grand et rare effet d'une imaginative, Qui ne cède en vigueur à personne qui vive, Ma langue est impuissante, et je voudrais avoir Celles de tous les gens du plus exquis savoir, Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose, Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose, Tout ce que vous avez été durant vos jours ; C'est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours, Une raison malade et toujours en débauche, Un envers du bon sens, un jugement à gauche, Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi, Que sais-je, un, cent fois plus encore que je ne dis, C'est faire en abrégé votre panégyrique.LÉLIE
Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique : Ai-je fait quelque chose ? Éclaircis-moi ce point.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
MASCARILLE, seul
Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien ; Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien. Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue ; Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue, C'est trop de patience ; et je dois en sortir Après de si beaux coups qu'il a su divertir. Mais aussi, raisonnons un peu sans violence ; Si je suis maintenant ma juste impatience, On dira que je cède à la difficulté, Que je me trouve à bout de ma subtilité ; Et que deviendra lors cette publique estime, Qui te vante partout pour un fourbe sublime, Et que tu t'es acquise en tant d'occasions, À ne t'être jamais vu court d'inventions ? L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose : À tes nobles travaux ne fais aucune pause ; Et, quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager, Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger : Mais quoi ! Que feras-tu, que de l'eau toute claire, Traversé sans repos par ce démon contraire ? Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter, Et que c'est battre l'eau, de prétendre arrêter Ce torrent effréné, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices. Hé bien, pour toute grâce, encore un coup du moins, Au hasard du succès, sacrifions des soins ; Et s'il poursuit encore à rompre notre chance, J'y consens, ôtons-lui toute notre assistance. Cependant notre affaire encore n'irait pas mal, Si par là nous pouvions perdre notre rival, Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite, Nous laissât jour entier pour ce que je médite. Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux, Dont je promettrais bien un succès glorieux, Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre : Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.SCÈNE II. Mascarille, Léandre.
LÉANDRE
De la chose lui-même il m'a fait un récit ; Mais c'est bien plus, j'ai su que tout ce beau mystère D'un rapt d'Égyptiens, d'un grand seigneur pour père, Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux, N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux, Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie A voulu détourner notre achat de Célie.MASCARILLE
Voyez un peu la fourbe !LÉANDRE
Et pourtant Trufaldin Est si bien imprimé de ce conte badin, Mord si bien à l'appât de cette faible ruse, Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.MASCARILLE
C'est pourquoi désormais il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien.LÉANDRE
Si d'abord à mes yeux elle parut aimable, Je viens de la trouver tout à fait adorable, Et je suis en suspens, si pour me l'acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir, Par le don de ma foi rompre sa destinée, Et changer ses liens en ceux de l'hyménée.MASCARILLE
Vous pourriez l'épouser !LÉANDRE
Je ne sais ; mais enfin, Si quelque obscurité se trouve en son destin, Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces, Qui pour tirer les coeurs ont d'incroyables forces.MASCARILLE
Sa vertu, dites-vous ?MASCARILLE
Monsieur, votre visage en un moment s'altère, Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.LÉANDRE
Non, non, parle.MASCARILLE
Hé bien donc ! Très charitablement Je vous veux retirer de votre aveuglement. Cette fille...LÉANDRE
Poursuis.MASCARILLE
N'est rien moins qu'inhumaine ; Dans le particulier elle oblige sans peine, Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche après tout, À quiconque la sait prendre par le bon bout ; Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude ; Mais je puis en parler avec certitude ; Vous savez que je suis quelque peu d'un métier, À me devoir connaître en un pareil gibier.LÉANDRE
Célie...MASCARILLE
Oui, sa pudeur n'est que franche grimace, Qu'une ombre de vertu qui garde mal la place, Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir, Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.MASCARILLE
Monsieur, les volontés sont libres, que m'importe ? Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein, Prenez cette matoise, et lui donnez la main : Toute la ville en corps reconnaîtra ce zèle, Et vous épouserez le bien public en elle.Matois : Terme familier. Qui a, comme le renard, la ruse et la hardiesse. [L]
LÉANDRE
Quelle surprise étrange !MASCARILLE
Il a pris l'hameçon ; Courage : s'il s'y peut enferrer tout de bon, Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.MASCARILLE
Quoi ! Vous pourriez !...SCÈNE III. Lélie, Léandre.
LÉANDRE
Moi ?LÉLIE
Vous-même.LÉLIE
Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins, Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.LÉANDRE
Mon_Dieu ! Nous savons tout.LÉLIE
Quoi ?LÉANDRE
Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ; Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien Où je serais fâché de vous disputer rien ; J'aime fort la beauté qui n'est point profanée, Et ne veux point brûler pour une abandonnée.LÉANDRE
Ah ! Que vous êtes bon ! Allez, vous dis-je encore, servez-la sans soupçon, Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes : Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes ; Mais en revanche aussi le reste est fort commun.LÉLIE
Léandre, arrêtons là ce discours importun. Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ; Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle : Sachez que je m'impute à trop de lâcheté, D'entendre mal parler de ma divinité ; Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance À souffrir votre amour, qu'un discours qui l'offense.LÉLIE
Quiconque vous l'a dit, est un lâche, un pendard ; On ne peut imposer de tache à cette fille ; Je connais bien son coeur.LÉLIE
Oui ?LÉANDRE
Lui-même.LÉLIE
Il prétend D'une fille d'honneur insolemment médire, Et que peut-être encore je n'en ferai que rire. Gage qu'il se dédit.LÉANDRE
Et moi gage que non.SCÈNE IV. Lélie, Mascarille, Léandre.
MASCARILLE
Quoi ?LÉLIE
Langue de serpent fertile en impostures, Vous osez sur Célie attacher vos morsures ! Et lui calomnier la plus rare vertu, Qui puisse faire éclat sous un sort abattu ?LÉLIE
Non, non, point de clin d'oeil, et point de raillerie ; Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ; Fût-ce mon propre frère, il me la payerait ; Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme ; Tous ces signes sont vains, quels discours as-tu faits ?LÉLIE
Tu n'échapperas pas.MASCARILLE
Ahii !LÉANDRE
Comment vos gens ?MASCARILLE
Encore ! Il va tout découvrir.LÉANDRE
C'est maintenant le nôtre.MASCARILLE, bas
Doucement.MASCARILLE, bas
Ah ! Le double bourreau, qui me va tout gâter ! Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne.LÉLIE
Point du tout. Moi ? L'avoir chassé, roué de coups ? Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.MASCARILLE
Il ne sait ce qu'il dit, sa mémoire...LÉANDRE
Non, non. Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon ; Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne ; Mais pour l'invention, va, je te le pardonne ; C'est bien assez, pour moi, qu'il m'a désabusé, De voir par quels motifs tu m'avais imposé, Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite, À si bon compte encore je m'en sois trouvé quitte. Ceci doit s'appeler un avis au lecteur. Adieu, Lélie, adieu, très humble serviteur.MASCARILLE
Courage, mon garçon, tout heur nous accompagne, Mettons flamberge au vent, et bravoure en campagne, Faisons l'olibrius, l'occiseur d'innocents.Glamberge : Mettre flamberge au vent, tirer son épée ; et fig. faire bravade. [L]
MASCARILLE
Et vous ne pouviez souffrir mon artifice ? Lui laisser son erreur, qui vous rendait service, Et par qui son amour s'en était presque allé ? Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé. Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse ; Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse ; Il me la fait manquer avec de faux rapports : Je veux de son rival alentir les transports ; Mon brave incontinent vient, qui le désabuse, J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse : Point d'affaire, il poursuit sa pointe jusqu'au bout, Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout : Grand et sublime effort d'une imaginative Qui ne le cède point à personne qui vive ! C'est une rare pièce ! Et digne, sur ma foi, Qu'on en fasse présent au cabinet d'un Roi !Alentir : Rendre plus lent. [L]
LÉLIE
Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes : À moins d'être informé des choses que tu tentes, J'en ferais encore cent de la sorte ?MASCARILLE
Tant pis.LÉLIE
Au moins, pour t'emporter à de justes dépits, Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose ; Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert.Pris sans vert : Fig. Prendre quelqu'un sans vert, le prendre au dépourvu. [L]
MASCARILLE
Je crois que vous seriez un maître d'arme expert : Vous savez à merveille, en toutes aventures Prendre les contre-temps et rompre les mesures.LÉLIE
Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser : Mon rival en tout cas ne peut me traverser, Et pourvu que tes soins, en qui je me repose...MASCARILLE
Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose, Je ne m'apaise pas, non, si facilement, Je suis trop en colère. Il faut premièrement Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite Si je dois de vos feux reprendre la conduite.LÉLIE
S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas : As-tu besoin ? Dis-moi, de mon sang ? De mes bras ?MASCARILLE
De quelle vision sa cervelle est frappée ! Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée, Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer, Qu'à tirer un teston, s'il fallait le donner.Teston ; Ancienne monnaie d'argent, qui, sous François Ier, valait dix sous quelques deniers, et dont l'usage a fini sous Louis XIII, lorsque leur valeur était montée par degrés à dix-neuf sous et demi. [L]
MASCARILLE
Oui, mais non pas pour nous. Je l'ai fait ce matin mort pour l'amour de vous : La vision le choque, et de pareilles feintes Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes, Qui sur l'état prochain de leur condition, Leur font faire à regret triste réflexion. Le bon homme, tout vieux, chérit fort la lumière, Et ne veut point de jeu dessus cette matière ; Il craint le pronostic, et contre moi fâché, On m'a dit qu'en justice il m'avait recherché : J'ai peur, si le logis du Roi fait ma demeure, De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure, Que j'aie peine aussi d'en sortir par après : Contre moi dès longtemps on a force décrets ; Car enfin, la vertu n'est jamais sans envie, Et dans ce maudit siècle, est toujours poursuivie. Allez donc le fléchir.SCÈNE V. Ergaste, Mascarille.
ERGASTE
Je te cherchais partout pour te rendre un service, Pour te donner avis d'un secret important.MASCARILLE
Quoi donc ?MASCARILLE
Non.ERGASTE
Nous sommes amis autant qu'on le peut être ; Je sais bien tes desseins, et l'amour de ton maître. Songez à vous tantôt : Léandre fait parti Pour enlever Célie, et j'en suis averti, Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade D'entrer chez Trufaldin par une mascarade, Ayant su qu'en ce temps, assez souvent le soir, Des femmes du quartier en masque l'allaient voir.MASCARILLE
Oui ! Suffit ; il n'est pas au comble de sa joie, Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie ; Et contre cet assaut je sais un coup fourré, Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré ; Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue. Adieu, nous boirons pinte à la première vue. Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux Pourrait avoir en soi ce projet amoureux, Et par une surprise adroite et non commune, Sans courir le danger en tenter la fortune : Si je vais me masquer pour devancer ses pas, Léandre assurément ne nous bravera pas ; Et la première que lui, si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise, Puisque par son dessein déjà presque éventé, Le soupçon tombera toujours de son côté, Et que nous à couvert de toutes ses poursuites, De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites ; C'est ne se point commettre à faire de l'éclat, Et tirer les marrons de la patte du chat : Allons donc nous masquer avec quelques bons frères, Pour prévenir nos gens il ne faut tarder guère, Je sais où gît le lièvre, et me puis sans travail Fournir en un moment d'hommes, et d'attirail ; Croyez que je mets bien mon adresse en usage, Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage, Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés, Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés.SCÈNE VI. Lélie, Ergaste.
ERGASTE
Il n'est rien plus certain ; quelqu'un de sa brigade, M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter, À Mascarille lors j'ai couru tout conter, Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie, Par une invention dessus le champ bâtie ; Et comme je vous ai rencontré par hasard, J'ai cru que je devais de tout vous faire part.LÉLIE
Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle : Va, je reconnaîtrai ce service fidèle ; Mon drôle assurément leur jouera quelque trait : Mais je veux de ma part seconder son projet : Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche, Je ne me sois non plus remué qu'une souche. Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect, Foin, que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect ; Mais, vienne qui voudra contre notre personne, J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. Holà, quelqu'un, un mot.SCÈNE VII. Trufaldin, Lélie.
TRUFALDIN
Qu'est-ce ? Qui me vient voir ?TRUFALDIN
Pourquoi ?LÉLIE
Certaines gens font une mascarade, Pour vous venir donner une fâcheuse aubade ; Ils veulent enlever votre Célie.Aubade : Concert qu'on donne dès le matin à la porte ou sous les fenêtres de quelqu'un pour l'honorer, ou pour se réjouir. [F]
TRUFALDIN
Ô ! Dieux !SCÈNE VIII. Lélie, Trufaldin, Mascarille masqué.
LÉLIE
Masques, où courez-vous ? Le pourrait-on apprendre ? Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon. Bon Dieu ! Qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon ! Hé quoi ! Vous murmurez ! Mais sans vous faire outrage, Peut-on lever le masque et voir votre visage ?Momon : défi d'un coup de dés qu'on fait quand on est déguisé en masque. Il est défendu de parler, quand on porte un momon. [F]
TRUFALDIN
Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici, Canaille ; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci.MASCARILLE
Nenni-da, c'est quelqu'autre.LÉLIE
Hélas ! Quelle surprise ! Et quel sort est le nôtre ! L'aurais-je deviné, n'étant point averti Des secrètes raisons qui l'avaient travesti ! Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque, Été sans y penser te faire cette frasque ! Il me prendrait envie, en ce juste courroux, De me battre moi-même, et me donner cent coups.MASCARILLE
Au grand diable d'enfer.LÉLIE
Ah ! Si ton coeur pour moi n'est de bronze, ou de fer, Qu'encore un coup, du moins, mon imprudence ait grâce, S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse, Vois-moi...MASCARILLE
Tarare, allons camarades, allons. J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.Tarare : Interj. Il marque la moquerie, le dédain. [L]
SCÈNE IX. Léandre masqué et sa suite, Trufaldin.
TRUFALDIN
Quoi ! Masques toute nuit assiégeront ma porte ! Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir ; Tout cerveau qui le fait, est certes de loisir ; Il est un peu trop tard pour enlever Célie, Dispensez l'en ce soir, elle vous en supplie : La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ; J'en suis fâché pour vous : mais pour vous régaler Du souci qui pour elle ici vous inquiète, Elle vous fait présent de cette cassolette.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Mascarille, Lélie.
MASCARILLE
Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.MASCARILLE
Toujours de ma colère on me voit revenir ; J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.LÉLIE
Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, Que tu seras content de ma reconnaissance, Et que, quand je n'aurais qu'un seul morceau de pain...MASCARILLE
Baste ! Songez à vous dans ce nouveau dessein. Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise : Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su.MASCARILLE
D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire ; Avec empressement je suis venu lui dire, S'il ne songeait à lui, que l'on le surprendrait, Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit, Celle dont il a vu qu'une lettre en avance, Avait si faussement divulgué la naissance ; Qu'on avait bien voulu m'y mêler quelque peu ; Mais que j'avais tiré mon épingle du jeu : Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, Je venais l'avertir de se donner de garde. De là, moralisant, j'ai fait de grands discours, Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours ; Que, pour moi, las du monde, et de sa vie infâme, Je voulais travailler au salut de mon âme ; À m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement, Près de quelque honnête homme être paisiblement ; Que s'il le trouvait bon, je n'aurais d'autre envie, Que de passer chez lui le reste de ma vie ; Et que même à tel point il m'avait su ravir, Que sans lui demander gages pour le servir, Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines, Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines, Dont, advenant que Dieu de ce monde m'ôtât, J'entendais tout de bon que lui seul héritât. C'était le vrai moyen d'acquérir sa tendresse, Et, comme pour résoudre avec votre maîtresse. Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux, Je voulais en secret vous aboucher tous deux, Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle, De pouvoir hautement vous loger avec elle, Venant m'entretenir d'un fils privé du jour, Dont cette nuit en songe, il a vu le retour : À ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.MASCARILLE
Oui, oui, mais quand j'aurais passé jusques à trois, Peut-être encore qu'avec toute sa suffisance, Votre esprit manquera dans quelque circonstance.MASCARILLE
Ah ! De peur de tomber, ne courons pas si fort. Voyez-vous, vous avez la caboche un peu dure : Rendez-vous affermi dessus cette aventure. Autrefois Trufaldin de Naples est sorti, Et s'appelait alors Zanobio Ruberti ; Un parti qui causa quelque émeute civile, Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville, De fait, il n'est pas homme à troubler un état, L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. Une fille fort jeune et sa femme laissées, À quelque temps de là se trouvant trépassées, Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui, Voulant dans quelque ville emmener avec lui, Outre ses biens, l'espoir qui restait de sa race, Un sien fils écolier, qui se nommait Horace, Il écrit à Bologne, où pour mieux être instruit, Un certain maître Albert jeune l'avait conduit ; Mais pour se joindre tous le rendez-vous qu'il donne, Durant deux ans entiers, ne lui fit voir personne : Si bien, que les jugeant morts après ce temps-là, Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a ; Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. Voilà l'histoire en gros, redite seulement, Afin de vous servir ici de fondement. Maintenant, vous serez un marchand d'Arménie, Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie. Si j'ai plutôt qu'aucun, un tel moyen trouvé, Pour les ressusciter sur ce qu'il a refusé, C'est qu'en fait d'aventure, il est très ordinaire De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, Puis être à leur famille à point nommé rendus, Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus. Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte. Sans nous alambiquer, servons-nous-en, qu'importe ? Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter ; Et leur aurez fourni de quoi se racheter. Mais que parti plus tôt, pour chose nécessaire, Horace vous chargea de voir ici son père, Dont il a su le sort, et chez qui vous devez Attendre quelques jours qu'ils seraient arrivés ; Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.MASCARILLE
Belle difficulté ! Devez-vous pas savoir Qu'il était fort petit alors qu'il l'a pu voir ; Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage, Pourraient-ils pas avoir changé tout son visage ?MASCARILLE
De mémoire êtes-vous dépourvu ? Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image N'avait dans son esprit pu faire qu'un passage, Pour ne vous avoir vu que durant un moment, Et le poil et l'habit déguisaient grandement.MASCARILLE
Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir : La répétition, dit-il, est inutile, Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.MASCARILLE
Horace dans Bologne écolier ; Trufaldin Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ; Le précepteur Albert...LÉLIE, seul
Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant : Mais, parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne, Sa familiarité jusque-là s'abandonne. Je vais être de près éclairé des beaux yeux, Dont la force m'impose un joug si précieux ; Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, Peindre à cette beauté les tourments de mon âme ; Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici.SCÈNE II. Trufaldin, Mascarille, Lélie.
MASCARILLE
C'est à vous de rêver et de faire des songes, Puisqu'en vous, il est faux, que songes sont mensonges.TRUFALDIN
Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, Seigneur ? Vous, que je dois nommer l'ange de mon bonheur.MASCARILLE
Quelque peu moins, je crois.TRUFALDIN
Cela pourrait-il être ? Si lorsqu'il m'a pu voir il n'avait que sept ans ? Et si son précepteur même depuis ce temps, Aurait peine à pouvoir connaître mon visage ?MASCARILLE
Le sang, bien autrement, conserve cette image ; Par des traits si profonds, ce portrait est tracé, Que mon père...TRUFALDIN
Suffit. Où l'avez-vous laissé ?LÉLIE
En Turquie, à Turin.MASCARILLE
Ô ! Cerveau malhabile ! Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis, Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils ; Mais les Arméniens ont tous une habitude, Certain vice de langue à nous autres fort rude ; C'est que dans tous les mots, ils changent nis en rin, Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.TRUFALDIN
Il fallait, pour l'entendre, avoir cette lumière. Quel moyen, vous dit-il, de rencontrer son père ?MASCARILLE
Voyez s'il répondra. Je repassais un peu Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu Il n'était point d'adresse à mon adresse égale, Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.TRUFALDIN
Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir. Quel autre nom, dit-il, que je devais avoir ?MASCARILLE
Naples est un séjour qui paraît agréable ; Mais, pour vous, ce doit être un lieu fort haïssable.MASCARILLE
Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite, D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils, Qu'à sa discrétion vos soins avaient commis.TRUFALDIN
Ah !TRUFALDIN
Je voudrais bien savoir de vous leur aventure ; Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler...MASCARILLE
Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller ; Mais, Seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être, Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître ? Et qu'il est tard aussi ?TRUFALDIN
Entrez donc.LÉLIE
Après vous.MASCARILLE
Monsieur, en Arménie, Les maîtres du logis sont sans cérémonie. Pauvre esprit ! Pas deux mots !SCÈNE III. Léandre, Anselme.
ANSELME
Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours : Je ne vous parle point en père de ma fille, En homme intéressé pour ma propre famille ; Mais comme votre père ému pour votre bien, Sans vouloir vous flatter, et vous déguiser rien ; Bref, comme je voudrais, d'une âme franche et pure, Que l'on fît à mon sang, en pareille aventure. Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour, Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour ? À combien de discours, et de traits de risée, Votre entreprise d'hier est partout exposée ? Quel jugement on fait du choix capricieux, Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux ? Un rebut de l'Égypte, une fille coureuse, De qui le noble emploi, n'est qu'un métier de gueuse ? J'en ai rougi pour vous, encore plus que pour moi, Qui me trouve compris dans l'éclat que je vois, Moi, dis-je, dont la fille à vos ardeurs promise, Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement ; Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement : Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures, Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. Quand on ne prend en dot que la seule beauté, Le remords est bien près de la solennité, Et la plus belle femme a très peu de défense, Contre cette tiédeur qui suit la jouissance : Je vous le dis encore, ces bouillants mouvements, Ces ardeurs de jeunesse, et ces emportements, Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables : Mais ces félicités ne sont guère durables, Et notre passion alentissant son cours, Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours. De là viennent les soins, les soucis, les misères, Les fils déshérités par le courroux des pères.LÉANDRE
Dans tout votre discours, je n'ai rien écouté, Que mon esprit déjà ne m'ait représenté. Je sais combien je dois à cet honneur insigne, Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne ; Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu, Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu : Aussi veux-je tâcher...SCÈNE IV. Lélie, Mascarille.
LÉLIE
Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes ? De quoi te peux-tu plaindre ? Ai-je pas réussi En tout ce que j'ai dit depuis...MASCARILLE
Couci-couci : Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques, Et que vous assurez, par serments authentiques, Adorer pour leurs dieux la lune, et le soleil. Passe : ce qui me donne un dépit nonpareil, C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie Près de Célie : il est ainsi que la bouillie, Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords, Et de tous les côtés se répand au dehors.Couci-couci : Locution adverbiale ; À peu près, tout au plus. [L]
Nonpareil : qui n'a point de semblable, tant il est excellent et plus au dessus des autres. [F]
MASCARILLE
Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas : Par vos gestes, durant un moment de repas, Vous avez aux soupçons donné plus de matière, Que d'autres ne feraient dans une année entière.LÉLIE
Et comment donc ?MASCARILLE
Comment ? Chacun a pu le voir. À table, où Trufaldin l'oblige de se seoir, Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle ; Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle, Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servait, Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait ; Et dans ses propres mains vous saisissant du verre, Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre, Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter Le côté qu'à sa bouche elle avait su porter. Sur les morceaux touchés de sa main délicate, Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte Plus brusquement qu'un chat dessus une souris, Et les avaliez tout ainsi que des pois gris. Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table, Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable ; Dont Trufaldin heurté de deux coups trop pressants, A puni par deux fois, deux chiens très innocents, Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle : Et puis après cela votre conduite est belle ? Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps ; Malgré le froid, je sue encore de mes efforts ; Attaché dessus vous, comme un joueur de boule, Après le mouvement de la sienne qui roule, Je pensais retenir toutes vos actions, En faisant de mon corps mille contorsions.Triquetrac : Onomatopée qui a été employée en parlant d'un bruit confus de choses qu'on heurte l'une contre l'autre. [L]
SCÈNE V. Lélie, Mascarille, Trufaldin.
MASCARILLE
Nous parlions des fortunes d'Horace.TRUFALDIN
C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?TRUFALDIN
D'un chêne grand et fort, Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort, Je viens de détacher une branche admirable, Choisie expressément, de grosseur raisonnable, Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur, Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur ; Moins gros par l'un des bouts, mais plus que trente gaules Propre, comme je pense, à rosser les épaules, Car il est bien en main, vert, noueux et massif.Gaule : Grande perche. C'est avec une gaule qu'on abat les noix. [L]
TRUFALDIN
Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre, Qui veut m'en donner d'une, et m'en jouer d'un autre : Pour cet Arménien, ce marchand déguisé, Introduit sous l'appât d'un conte supposé.MASCARILLE
Quoi ? Vous ne croyez pas ?...TRUFALDIN
Ne cherche point d'excuse, Lui-même heureusement a découvert sa ruse, Et disant à Célie, en lui serrant la main, Que pour elle il venait sous ce prétexte vain : Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole, Laquelle a tout ouï parole pour parole ; Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit, Que tu ne sois de tout le complice maudit.Fillole : terme populaire pour filleule.
MASCARILLE
Ah ! Vous me faites tort ! S'il faut qu'on vous affronte, Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.TRUFALDIN
Veux-tu me faire voir que tu dis vérité ? Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté ; Donnons-en à ce fourbe, et du long, et du large, Et de tout crime après mon esprit te décharge.MASCARILLE
Oui-da, très volontiers, je l'époussetterai bien, Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien. Ah ! Vous serez rossé, monsieur de l'Arménie, Qui toujours gâtez tout.Épousseter : signifie aussi en langage populaire, battre quelque personne de néant. [F]
SCÈNE VI. Lélie, Trufaldin, Mascarille.
TRUFALDIN
Un mot, je vous supplie. Donc, monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui Duper un honnête homme et vous jouer de lui ?MASCARILLE
Feindre avoir vu son fils en une autre contrée ! Pour vous donner chez lui plus aisément entrée.TRUFALDIN
Vidons, vidons sur l'heure.LÉLIE
Ah ! Coquin !LÉLIE
Bourreau !LÉLIE
À moi ! Par un valet cet affront éclatant ! L'aurait-on pu prévoir l'action de ce traître ! Qui vient insolemment de maltraiter son maître.MASCARILLE
Voilà, voilà que c'est, de ne voir pas Jeannette, Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète ; Mais pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux, Je cesse d'éclater, de pester contre vous ; Quoique de l'action l'imprudence soit haute, Ma main sur votre échine a lavé votre faute.LÉLIE
Moi !MASCARILLE
Si vous n'étiez pas une cervelle folle, Quand vous avez parlé naguère à votre idole, Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas, Dont l'oreille subtile a découvert le cas.MASCARILLE
Et d'où donc viendrait cette prompte sortie ? Oui, vous n'êtes dehors que par votre caquet ; Je ne sais si souvent vous jouez au piquet ; Mais, au moins, faites-vous des écarts admirables.Caquet : Fig. Babil haut et bruyant, et aussi babil de jactance. [L]
MASCARILLE
Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi : Par là, j'empêche au moins que de cet artifice Je ne sois soupçonné d'être auteur, ou complice.MASCARILLE
Quelque sot, Trufaldin lorgnait exactement. Et puis je vous dirai, sous ce prétexte utile, Je n'étais point fâché d'évaporer ma bile : Enfin la chose est faite, et si j'ai votre foi, Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi ; Soit, ou directement, ou par quelque autre voie, Les coups sur votre râble assenés avec joie, Je vous promets, aidé par le poste où je suis, De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.LÉLIE
Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse, Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse ?MASCARILLE
Vous le promettez donc ?MASCARILLE
Ce n'est pas encore tout, promettez que jamais Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.LÉLIE
Soit.MASCARILLE
Si vous y manquez, votre fièvre quartaine.Quartaine : on ne s'en sert guère qu'en ces phrases communes : « vos fièvres quartaines », quand on fait quelque imprécation contre quelqu'un. [F]
SCÈNE VII. Ergaste, Mascarille.
ERGASTE
Mascarille, je viens te dire une nouvelle, Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle ; À l'heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien, Arrive accompagné d'une vieille fort hâve, Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave Que vous vouliez. Pour elle, il paraît fort zélé.Hâve : Pâle, maigre et défiguré.
MASCARILLE
Sans doute, c'est l'amant dont Célie a parlé. Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre ! Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre. En vain nous apprenons que Léandre est au point De quitter la partie, et ne nous troubler point ; Que son père arrivé contre toute espérance, Du côté d'Hippolyte emporte la balance ; Qu'il a tout fait changer par son autorité, Et va dès aujourd'hui conclure le traité ; Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste : Toutefois, par un trait merveilleux de mon art, Je crois que je pourrai retarder leur départ, Et me donner le temps qui sera nécessaire, Pour tâcher de finir cette fameuse affaire. Il s'est fait un grand vol, par qui, l'on n'en sait rien ; Eux autres rarement passent pour gens de bien : Je veux adroitement sur un soupçon frivole, Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle ; Je sais des officiers de justice altérés, Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés : Dessus l'avide espoir de quelque paraguante, Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente, Et du plus innocent, toujours à leur profit La bourse est criminelle, et paye son délit.Paraguante : Terme vieilli. Présent fait pour quelque service. [L]
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Mascarille, Ergaste.
ERGASTE
Par les soins vigilants de l'exempt balafré, Ton affaire allait bien, le drôle était coffré, Si ton maître au moment ne fût venu lui-même, En vrai désespéré, rompre ton stratagème : Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement ; Qu'un honnête homme soit traîné honteusement ; J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne ; Et comme on résistait à lâcher sa personne, D'abord il a chargé si bien sur les recors, Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leurs corps, Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite, Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.Recors : Nom qu'on donne à des officiers subalternes de la justice, qui accompagnent les huissiers pour leur servir de témoins ou pour leur prêter main-forte dans l'exercice de leur fonction. [L]
MASCARILLE
Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige : On dirait, et pour moi j'en suis persuadé, Que ce démon brouillon, dont il est possédé, Se plaise à me braver, et me l'aille conduire, Partout où sa présence est capable de nuire. Pourtant je veux poursuivre, et malgré tous ces coups, Voir qui l'emportera de ce diable, ou de nous : Célie est quelque peu de notre intelligence, Et ne voit son départ qu'avec répugnance ; Je tâche à profiter de cette occasion : Mais ils viennent ; songeons à l'exécution. Cette maison meublée est en ma bienséance, Je puis en disposer avec grande licence ; Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé, Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé. Ô ! Dieu, qu'en peu de temps on a vu d'aventures ! Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures !SCÈNE II. C2lie, Andrès.
ANDRÈS
Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur N'ait fait, pour vous prouver l'excès de son ardeur ; Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, La guerre en quelque estime avait mis mon courage, Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi, Prétendre en les servant, un honorable emploi : Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, Et que le prompt effet d'une métamorphose Qui suivit de mon coeur le soudain changement, Parmi vos compagnons sut ranger votre amant, Sans que mille accidents, ni votre indifférence, Aient pu me détacher de ma persévérance : Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé, Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, Je n'ai pour vous rejoindre épargné temps ni peine : Enfin, ayant trouvé la vieille Égyptienne, Et plein d'impatience, apprenant votre sort, Que pour certain argent qui leur importait fort, Et qui de tous vos gens détourna le naufrage, Vous aviez en ces lieux été mise en otage : J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt, Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît : Cependant on vous voit une morne tristesse, Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse ; Si pour vous la retraite avait quelques appas, Venise, du butin fait parmi les combats, Me garde pour tous deux, de quoi pouvoir y vivre. Que si comme devant, il vous faut encore suivre, J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.CÉLIE
Votre zèle, pour moi, visiblement éclate ; Pour en paraître triste il faudrait être ingrate ; Et mon visage aussi par son émotion, N'explique point mon coeur en cette occasion ; Une douleur de tête y peint sa violence, Et, si j'avais sur vous quelque peu de puissance, Notre voyage, au moins, pour trois ou quatre jours, Attendrait que ce mal eût pris un autre cours.SCÈNE III. Mascarille, Célie, Andrès.
MASCARILLE
Moi, pour serfir à fous.Serfir à fous : servir à vous. Mascarille prend un accent suisse, voir vers 1824.
MASCARILLE
Oui, moi pour d'estrancher chappon champre garni ; Mais ché non point locher te gent te méchant vi.ANDRÈS
Oui.MASCARILLE
La matame est-il mariage al montsieur ?ANDRÈS
Quoi ?ANDRÈS
Non.MASCARILLE
Mon foi, pien choli. Finir pour marchandisse, Ou pien pour temanter à la palais choustice ? La procès il fault rien, il coûter tant tarchant ! La procurair larron, la focat pien méchant.ANDRÈS
Ce n'est pas pour cela.ANDRÈS
Il n'importe. Je suis à vous dans un moment, Je vais faire venir la vieille promptement, Contremander aussi notre voiture prête.MASCARILLE
Li ne porte pas pien ?ANDRÈS
Elle a mal à la tête.SCÈNE IV. Lélie, Andrès.
LÉLIE
Quel que soit le transport d'une âme impatiente, Ma parole m'engage à rester en attente, À laisser faire un autre, et voir sans rien oser, Comme de mes destins le Ciel veut disposer. Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure ?LÉLIE
Certes, ceci me surprend, je l'avoue ; Qui diantre l'aurait mis ? Et par quel intérêt ?... Ah ! Ma foi, je devine à peu près ce que c'est : Cela ne peut venir que de ce que j'augure.LÉLIE
Je voudrais à tout autre en faire un grand secret ; Mais pour vous, il n'importe, et vous serez discret ; Sans doute, l'écriteau que vous voyez paraître, Comme je conjecture au moins, ne saurait être, Que quelque invention du valet que je dis, Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi, Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne, Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne : Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.ANDRÈS
Vous l'appelez ?LÉLIE
Célie.ANDRÈS
Hé ! Que ne disiez-vous ? Vous n'aviez qu'à parler ; je vous aurais sans doute, Épargné tous les soins que ce projet vous coûte.SCÈNE V. Mascarille, Lélie, Andrès.
MASCARILLE
Et bien ! Ne voilà pas mon enragé de maître ! Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre.Bissêtre : accident causé par l'imprudence de quelqu'un. [F]
LÉLIE
Sous ce crotesque habit, qui l'aurait reconnu ? Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.Crotesque : grostesque.
MASCARILLE
Moi souis ein chant honneur, moi non point Maquerille : Chai point fentre chamais le fame ni le fille.LÉLIE
Le plaisant baragouin ! Il est bon, sur ma foi.Baragouin : langage corrompu ou inconnu qu'on n'entend pas. [F]
LÉLIE
Ton jargon allemand est superflu, te dis-je ; Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige : J'ai tout ce que mes voeux lui pouvaient demander, Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.MASCARILLE
Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, Je me dessuisse donc, et redeviens moi-même.Dessuissser : barbarisme pour signifier qu'il arrête de feindre l'accent suisse.
MASCARILLE
Comme je vous connais, j'étais dans l'épouvante, Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.SCÈNE VI. Célie, Mascarille, Lélie, Andrès.
ANDRÈS
Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable, Si je ne l'avouais, je serais condamnable : Mais enfin, ce bienfait aurait trop de rigueur, S'il fallait le payer aux dépens de mon coeur ; Jugez donc le transport où sa beauté me jette, Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette ; Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas, Adieu pour quelques jours, retournons sur nos pas.MASCARILLE
Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie. Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie, Et... Vous m'entendez bien.LÉLIE
C'est trop, je ne veux plus Te demander pour moi de secours superflus ; Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable ! Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable. Va, cesse tes efforts pour un malencontreux Qui ne saurait souffrir que l'on le rende heureux ! Après tant de malheurs, après mon imprudence, Le trépas me doit seul prêter son assistance.MASCARILLE
Voilà le vrai moyen d'achever son destin ; Il ne lui manque plus que de mourir, enfin, Pour le couronnement de toutes ses sottises ; Mais en vain son dépit pour ses fautes commises, Lui fait licencier mes soins et mon appui ; Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, Et dessus son lutin obtenir la victoire : Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire, Et les difficultés dont on est combattu, Sont les dames d'atour qui parent la vertu.SCÈNE VII. Mascarille, Célie.
CÉLIE
Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose, De ce retardement j'attends fort peu de chose ; Ce qu'on voit de succès peut bien persuader, Qu'ils ne sont pas encore fort près de s'accorder, Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre, Ne voudrait pas pour l'un faire injustice à l'autre ; Et que très fortement, par de différents noeuds, Je me trouve attachée au parti de tous deux : Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, Andrès pour son partage a la reconnaissance, Qui ne souffrira point que mes pensers secrets, Consultent jamais rien contre ses intérêts : Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme, Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme, Au moins, dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi, De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi, Et de faire à mes voeux autant de violence, Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence : Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.Penser : Pensée est au XVIIème parfois au masculin et sous cette graphie.
SCÈNE VIII. Hippolyte, Célie.
HIPPOLITE
Depuis votre séjour, les dames de ces lieux, Se plaignent justement des larcins de vos yeux ; Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles Et de tous leurs amants faites des infidèles. Il n'est guère de coeurs qui puissent échapper Aux traits, dont à l'abord vous savez les frapper ; Et mille libertés à vos chaînes offertes, Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes ? Quant à moi, toutefois je ne me plaindrais pas, Du pouvoir absolu de vos rares appas ; Si lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m'eût consolé de la perte des autres ; Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous, C'est un dur procédé, dont je me plains à vous.CÉLIE
Voilà d'un air galant faire une raillerie ; Mais épargnez un peu celle qui vous en prie : Vos yeux, vos propres yeux, se connaissent trop bien, Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ; Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.HIPPOLITE
Pourtant, en ce discours je n'ai rien avancé, Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ; Et, sans parler du reste, on sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.CÉLIE
Je crois, qu'étant tombés dans cet aveuglement, Vous vous consoleriez de leur perte aisément, Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable, Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.HIPPOLITE
Au contraire, j'agis d'un air tout différent, Et trouve en vos beautés un mérite si grand ; J'y vois tant de raisons capables de défendre L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre, Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux, Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux ; Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère, Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.SCÈNE IX. Mascarille, Célie, Hyppolyte.
MASCARILLE
Grande, grande nouvelle, et succès surprenant ! Que ma bouche vous vient annoncer maintenant.CÉLIE
Qu'est-ce donc ?MASCARILLE
Écoutez, voici sans flatterie...CÉLIE
Quoi ?CÉLIE
Et bien ?MASCARILLE
Passait dedans la place, et ne songeait à rien, Alors qu'une autre vieille assez défigurée, L'ayant de près, au nez, longtemps considérée ; Par un bruit enroué de mots injurieux, A donné le signal d'un combat furieux : Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues, ou flèches, Ne faisait voir en l'air que quatre griffes sèches ; Dont ces deux combattants s'efforçaient d'arracher, Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair : On n'entend que ces mots : chienne, louve, bagace ; D'abord leurs scoffions ont volé par la place, Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, Ont rendu le combat risiblement affreux. Andrès, et Trufaldin, à l'éclat du murmure, Ainsi que force monde, accourus d'aventure, Ont, à les décharpir, eu de la peine assez, Tant leurs esprits étaient par la fureur poussés ; Cependant que chacune, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur, Celle qui la première avait fait la rumeur, Malgré la passion dont elle était émue, Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue ; C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux, A-t-elle dit tout haut, ô ! Rencontre opportune ! Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune Me fait vous reconnaître, et dans le même instant, Que pour votre intérêt je me tourmentais tant : Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille, Dont j'élevais l'enfance, et qui par mille traits, Faisait voir dès quatre ans sa grâce et ses attraits. Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, Dedans notre maison se rendant familière, Me vola ce trésor. Hélas ! De ce malheur Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, Que cela servit fort pour avancer sa vie : Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie, Me faisant redouter un reproche fâcheux, Je vous fis annoncer la mort de toutes deux : Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue, Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue ; Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix Pendant tout ce récit répétait plusieurs fois : Andrès, ayant changé quelque temps de visage, À Trufaldin surpris, a tenu ce langage : Quoi donc ! Le ciel me fait trouver heureusement, Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement ! Et que j'avais pu voir, sans pourtant reconnaître La source de mon sang, et l'auteur de mon être ! Oui, mon père, je suis Horace votre fils : D'Albert qui me gardait les jours étant finis, Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes, Je sortis de Bologne, et quittant mes études, Portai durant six ans mes pas en divers lieux, Selon que me poussait un désir curieux ; Pourtant, après ce temps, une secrète envie Me pressa de revoir les miens, et ma patrie ; Mais dans Naples, hélas ! Je ne vous trouvai plus, Et n'y sus votre sort que par des bruits confus : Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines, Venise pour un temps borna mes courses vaines ; Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom. Je vous laisse à juger si pendant ces affaires, Trufaldin ressentait des transports ordinaires. Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir, Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir, Par la confession de votre Égyptienne, Trufaldin maintenant vous reconnaît pour sienne ; Andrès est votre frère, et comme de sa soeur Il ne peut plus songer à se voir possesseur, Une obligation qu'il prétend reconnaître, A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître ; Dont le père témoin de tout l'événement, Donne à cette hyménée un plein consentement ; Et pour mettre une joie entière en sa famille, Pour le nouvel Horace a proposé sa fille. Voyez que d'incidents à la fois enfantés.Bagace : ou bagasse, vieux mot qui était un terme injurieux dont se servaient les petites gens en se querellant. [F]
Scoffion : escoffion, Ancienne coiffure à l'usage du peuple. |L]
Décharpir : séparer deux personnes qui se battent, qui se tiennent saisis au corps et aux cheveux. [F]
MASCARILLE
Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, Qui du combat encor remettent leurs personnes : Léandre est de la troupe, et votre père aussi : Moi, je vais avertir mon maître de ceci ; Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle, Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.SCÈNE X. Trufaldin, Anselme, Pandolphe, Andrès, Célie, Hippolyte.
TRUFALDIN
Ah ! Ma fille.CÉLIE
Ah ! Mon père.HIPPOLITE, à Léandre
En vain vous parleriez pour excuser vos feux, Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.LÉANDRE
Un généreux pardon est ce que je désire ; Mais j'atteste les Cieux ? qu'en ce retour soudain Mon père fait bien moins que mon propre dessein.ANDRÈS, à Célie
Qui l'aurait jamais cru que cette ardeur si pure ? Pût être condamnée un jour par la nature ? Toutefois ? tant d'honneur la sut toujours régir, Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.CÉLIE
Pour moi, je me blâmais, et croyais faire faute, Quand je n'avais pour vous qu'une estime très haute . Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant M'arrêtait sur un pas si doux et si glissant, Et détournait mon coeur de l'aveu d'une flamme ? Que mes sens s'efforçaient d'introduire en mon âme.SCÈNE XI. Trufaldin, Mascarille, Lélie, Anselme, Pandolfe, Andrès, Hypolite, Léandre.
MASCARILLE
Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire à ce coup un si solide espoir ; Et si contre l'excès du bien qui vous arrive, Vous armerez encore votre imaginative. Par un coup imprévu des destins les plus doux, Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous.TRUFALDIN
Oui, mon gendre, il est vrai.PANDOLFE
La chose est résolue.MASCARILLE
Ahi, ahi, doucement, je vous prie, Il m'a presque étouffé, je crains fort pour Célie. Si vous la caressez avec tant de transport : De vos embrassements on se passerait fort.TRUFALDIN, à Lélie
Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ; Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie, Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé, Et que son père aussi nous soit vite amené.MASCARILLE
Vous voilà tous pourvus ; n'est-il point quelque fille, Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ; À voir chacun se joindre à sa chacune ici, J'ai des démangeaisons de mariage aussi.ANSELME
J'ai ton fait.2 068 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica