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un seul est le mot juste.

Comédie-ballet en vers· Comédie

Les Fâcheux

Molière· imprimée en 1662· 4 actes· 864 vers· 16 personnages

Personnages

  • ÉRASTE, amoureux d'Orphise
  • LA MONTAGNE, valet d'Éraste
  • ALCIDOR, fâcheux
  • ORPHISE
  • LISANDRE, fâcheux
  • ALCANDRE, fâcheux
  • ALCIPPE, fâcheux
  • ORANTE, fâcheux
  • CLIMÈNE, fâcheux
  • DORANTE, fâcheux
  • CARITIDÈS, fâcheux
  • ORMIN, fâcheux
  • FILINTE, fâcheux
  • DAMIS, tuteur d'Orphise
  • L'ÉPINE, valet de Damis
  • LA RIVIÈRE, et deux camarades
SIRE,

AU ROI.

J'ajoute une scène à la comédie, et c'est une espèce de fâcheux insupportable, qu'une homme qui dédie un livre. VOTRE MAJESTÉ en sait des nouvelles plus que personne de son royaume, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle se voit en butte à la furie des épîtres dédicatoires. Mais, bien que je suive l'exemple des autres, et me mette moi-même au rang de ceux que j'ai joués, j'ose dire toutefois à VOTRE MAJESTÉ que ce que j'en ai fait, n'est pas tant pour lui présenter un livre, que pour avoir de lui rendre grâces du succès de cette comédie. Je le dois dire, SIRE, ce succès qui a passé mon attente, non seulement à cette glorieuse approbation dont votre majesté honora d'abord la pièce, et qui a entraîné si hautement celle de tout le monde ; mais encore à l'ordre qu'elle me donna d'y ajouter un caractère de fâcheux dont elle eut la bonté de m'ouvrir les idées elle-même, et qui a trouvé partout le plus beau morceau de l'ouvrage. Il faut avouer SIRE, que je n'ai jamais rien fait avec tant de facilité, ni si promptement, que cet endroit, où VOTRE MAJESTÉ me commanda de travailler. J'avais une joie à lui obéir, qui me valait bien mieux qu'Appollon, et toutes les Muses ; et je conçois par là ce que je serais capable d'exécuter par une comédie entière, si j'étais inspiré par de pareils commandements. Ceux qui sont nés dans un rang élevé peuvent se proposer l'honneur de servir VOTRE MAJESTÉ dans les grands emplois ; mais pour moi, toute la gloire où je puisse aspirer, c'est de la réjouir. Je borne là l'ambition de mes souhaits ; et je crois qu'en quelque façon ce n'est pas être inutile à la France que de contribuer en quelque chose au divertissement de son Roi. Quand je n'y réussirais pas, ce ne sera jamais un défaut de zèle, ni d'étude ; mais seulement par un mauvais destin qui suit assez souvent les meilleures intentions, et qui sans doute affligerait sensiblement, SIRE,

de VOTRE MAJESTÉ.

Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

J.P.B. MOLIÈRE.

PRÉFACE

Jamais entreprise au théâtre ne fut si précipitée que celle-ci ; et c'est une chose, je crois, toute nouvelle, qu'une comédie ait été conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours. Je ne dis pas cela pour me piquer de l'Impromptu, et en prétendre de la gloire ; mais seulement pour prévenir certaines gens, qui pourraient trouver à redire, que je n'aie pas mis ici toutes les espèces de Fâcheux, qui se trouvent. Je sais que le nombre en est grand, et à la Cour, et dans la ville, et que sans épisodes, j'eusse bien pu en composer une comédie de cinq actes bien fournis, et avoir encore de la matière de reste. Mais dans le peu de temps qui me fut donné, il m'était impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes personnages, et sur la disposition de mon sujet. Je me réduisis donc à ne toucher qu'un petit nombre d'Importuns ; et je pris ceux qui s'offrirent d'abord à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir des augustes personnes devant qui j'avais à paraître ; et pour lier promptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier noeud que je pus trouver. Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri selon les règles ; Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'aurai faites, et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut-être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude ; et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d'en défendre un qu'il condamne.

Il n'y a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée, et cette fête a fait un tel éclat, qu'il n'est pas nécessaire d'en parler ; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des ornements qu'on a mêlés avec la Comédie.

Le dessein était de donner un ballet aussi ; et, comme il n'y avait qu'un très petit nombre choisi de danseurs excellents, on fut contraint de séparer les entrées de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les Entre-Actes de la Comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes baladins de revenir sous d'autres habits. De sorte que pour ne point rompre aussi le fil de la pièce, par ces manières d'intermèdes, on avisa de les coudre au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire qu'une seule chose du ballet, et de la comédie : mais comme le temps était fort précipité, et que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête, on trouvera peut-être quelques endroits du ballet, qui n'entrent pas dans la Comédie aussi naturellement que d'autres. Quoi qu'il en soit, c'est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres, et dont on pourrait chercher quelques autorité dans l'Antiquité ; et comme tout le monde l'a trouvé agréable, il peut servir l'idée à d'autres choses, qui pourraient être méditées avec plus de loisir.

D'abord que la toile fut levée, un des acteurs, comme vous pourriez dire de moi, parut sur le théâtre en habit de ville, et s'adressant au Roi avec le visage d'un homme surpris, fit des excuses en désordre de ce qu'il se trouvait là seul, et manquait de temps, et d'acteurs pour donner à sa majesté le divertissement qu'elle semblait attendre. En même temps, au milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille, que tout le monde à vue ; et l'agréable naïade qui parut dedans s'avança au bord du théâtre, et d'un air héroïque prononça les vers que Monsieur Pelisson avait faits, et qui servent de Prologue.

PROLOGUE

[UNE NAÏADE.]

Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde, Mortels je viens à vous de ma grotte profonde. Faut-il, en sa faveur, que la Terre ou que l'Eau Produisent à vos yeux un spectacle nouveau ? Qu'il sache, ou qu'il souhaite : il n'est rien d'impossible : Lui-même n'est-il pas un miracle visible ? Son règne si fertile en miracles divers, N'en demande-t-il pas à tout cet Univers ? Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste, Régler, et ses états, et ses propres désirs, Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs, En ces justes projets jamais ne se méprendre, Agir incessamment, tout voir, et tout entendre ; Qui peut cela peut tout ; il n'a qu'à tout oser ; Et le ciel à ses voeux ne peut rien refuser, Ces termes marcheront, et si Louis l'ordonne, Ces arbres parleront mieux que ceux de Dedone. Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, C'est Louis qui le veut, sortez nymphes, sortez ; Je vous montre l'exemple : il s'agit de lui plaire. Quittez pour quelque temps votre forme ordinaire, Et paraissons aux yeux des spectateurs, Pour ce nouveau théâtre, autant de vrais acteurs.

Plusieurs dryades, accompagnés de faunes et de satyres sortent des arbres et des thermes.

Vous, soin de ses sujets, sa plus charmante étude, Héroïque souci, royale inquiétude, Laissez le respirer, et souffrez qu'un moment Son grand coeur s'abandonne au divertissement : Vous le verrez demain, d'une force nouvelle Sous le fardeau pénible, où votre voix l'appelle, Faire obéir les lois, partager les bienfaits, Par ses propres conseils prévenir vos souhaits Maintenir l'univers dans une paix profonde, Et s'ôter le repos pour le donner au monde. Qu'aujourd'hui tout lui plaise, et semble consentir À l'unique dessein de le bien divertir. Fâcheux retirez-vous ; où s'il faut qu'on vous voie, Que ce soit seulement pour exciter sa joie.

La naïade emmène avec elle, pour la comédie, une partie des gens qu'elle a fait paraître, pendant que le reste se met à danser au son des hautbois qui se joignent aux violons.

Dedonne : ou Dodonne, sanctuaire oraculaire au nord de la Grèce dédié à Zeus.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Éraste, La Montagne.

ÉRASTE

Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né, Pour être de fâcheux toujours assassiné ! Il semble que partout le sort me les adresse, Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce. Mais il n'est rien d'égal au fâcheux d'aujourd'hui ; J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui ; Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie Qui m'a pris à dîné, de voir la comédie, Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement, Trouvé de mes péchés le rude châtiment. Il faut que je te fasse un récit de l'affaire ; Car je m'en sens encor tout ému de colère. J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouter La pièce, qu'à plusieurs j'avais ouï vanter ; Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence, Lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, Un homme à grands canons est entré brusquement En criant, holà-ho, un siège promptement ; Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, Dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Hé mon_Dieu ! Nos Français, si souvent redressés, Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés, Ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes Qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, Et confirmions ainsi par des éclats de fous, Ce que chez nos voisins on dit partout de nous ! Tandis que là-dessus je haussais les épaules, Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles ; Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, Et traversant encor le théâtre à grands pas, Bien que dans les côtés il pût être à son aise, Au milieu du devant il a planté sa chaise, Et de son large dos morguant les spectateurs, Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte ; Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, Et se serait tenu comme il s'était posé, Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé. Ha ! Marquis, m'a-t-il dit, prenant près de moi place, Comment te portes-tu ? Souffre, que je t'embrasse. Au visage sur l'heure un rouge m'est monté, Que l'on me vît connu d'un pareil éventé. Je l'étais peu pourtant, mais on en voit paraître, De ces gens qui de rien veulent fort vous connaître Dont il faut au salut les baisers essuyer, Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer. Il m'a fait, à l'abord, cent questions frivoles, Plus haut que les acteurs élevant ses paroles. Chacun le maudissait, et moi, pour l'arrêter, Je serais, ai-je dit, bien aise d'écouter. Tu n'as point vu ceci, Marquis ; ah ! Dieu me damne Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas âne ; Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait. Là-dessus de la pièce il m'a fait un sommaire, Scène, à scène, averti de ce qui s'allait faire, Et jusques à des vers qu'il en savait par coeur, Il me les récitait tout haut avant l'acteur. J'avais beau m'en défendre, il a poussé sa chance, Et s'est, devers la fin, levé longtemps d'avance ; Car les gens du bel air pour agir galamment, Se gardent bien, surtout, d'ouïr le dénouement. Je rendais grâce au Ciel, et croyais de justice, Qu'avec la comédie eût fini mon supplice : Mais, comme si c'en eût été trop bon marché, Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché ; M'a conté ses exploits, ses vertus non communes ; Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, Et de ce qu'à la Cour il avait de faveur, Disant, qu'à m'y servir il s'offrait de grand coeur. Je le remerciais doucement de la tête, Minutant à tous coups quelque retraite honnête : Mais lui, pour le quitter, me voyant ébranlé, Sortons, ce m'a-t-il dit, le monde est écoulé : Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche : Marquis, allons au Cours faire voir ma calèche ; Elle est bien entendue, et plus d'un Duc et Pair En fait à mon faiseur faire une du même air. Moi de lui rendre grâce, et pour mieux m'en défendre De dire que j'avais certain repas à rendre. Ah Parbleu j'en veux être, étant de tes amis, Et manque au Maréchal à qui j'avais promis. De la chère, ai-je fait, la dose est trop peu forte, Pour oser y prier des gens de votre sorte. Non ; m'a-t-il répondu, je suis sans compliment, Et j'y vais pour causer avec toi seulement ; Je suis des grands repas fatigué, je te jure : Mais si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure... Tu te moques, Marquis, nous nous connaissons tous ; Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux. Je pestais contre moi, l'âme triste et confuse Du funeste succès qu'avait eu mon excuse, Et ne savais à quoi je devais recourir Pour sortir d'une peine à me faire mourir ; Lorsqu'un carrosse fait de superbe manière, Et comblé de laquais et devant, et derrière, S'est avec un grand bruit devant nous arrêté ; D'où sautant un jeune homme amplement ajusté, Mon importun et lui courant à l'embrassade Ont surpris les passants de leur brusque incartade ; Et tandis que tous deux étaient précipités Dans les convulsions de leurs civilités, Je me suis doucement esquivé sans rien dire ; Non sans avoir longtemps gémi d'un tel martyre, Et maudit ce fâcheux, dont le zèle obstiné M'ôtait au rendez-vous qui m'est ici donné.

Morguer : Regarder fixement un prisonnier, afin de le reconnaître. Signifie aussi, braver par des regards fiers, fixes et méprisants. [F]

On lit "galèche" dans l'édition originale de 1662. Mot inconnu du Littré et du Dictionnaire Furetière. Très vraisemblablement calèche.

Le Cours de la Reine était un lieu de promenade au bout du jardin des Tuileries sur plus de 500 mètres le long de la Seine.

ÉRASTE

N'importe.

LA MONTAGNE

Vos canons...

ÉRASTE, après avoir attendu

C'est assez.

ÉRASTE

Il me tue.

LA MONTAGNE

C'est fait.

LA MONTAGNE, laissant tomber le chapeau

Hai !

SCÈNE II. Orphise, Alcidor, Éraste, la Montagne.

Orphise traverse le fond du théâtre ; Alcidor lui donne la main.

LA MONTAGNE, revenant

Il faut suivre de loin ?...

ÉRASTE

Oui.

LA MONTAGNE, revenant sur ses pas

Vous trouverai-je ici ?

SCÈNE III. Lisandre, Éraste.

ÉRASTE

Ah !

LISANDRE

Cette fin est jolie.

Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.

Comment la trouves-tu ?

ÉRASTE

On le voit.

LISANDRE

Adieu : Baptiste le très cher N'a point vu ma courante, et je le vais chercher. Nous avons pour les airs de grandes sympathies, Et je veux le prier d'y faire des parties.

Il s'en va chantant toujours.

Courante : Pièce de Musique d'une mesure triple ou mouvement ternaire. Elle commence et finit, quand celui qui bat la mesure baise la main ; au contraire de la sarabande qui finit ordinairement quand il la lève. C'est la plus commun de toutes les danses qu'on pratique en France, qui se fait d'un temps, d'un pas, d'un balancement, et d'un coupé. [L]

SCÈNE IV. La Montagne, Éraste.

SCÈNE V. Orphise, Éraste, La Montagne.

SCÈNE VI. Alcandre, Orphise, Éraste, La Montagne.

LA MONTAGNE

Je ne sais.

BALLET DU PREMIER ACTE.

PREMIÈRE ENTRÉE.

Des joueurs de mail, en criant, gare, l'obligent Éraste à se retirer, et comme il veut revenir lorsqu'ils ont fait.

DEUXIÈME ENTRÉE.

Des curieux viennent qui tournent autour de lui pour le connaître, et font qu'il se retire encore pour un moment.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Alcippe, Éraste.

ALCIPPE

Bonjour.

ALCIPPE

Console-moi, Marquis, d'une étrange partie, Qu'au piquet je perdis, hier contre un Saint-Bouvain, À qui je donnerais quinze points, et la main. C'est un coup enragé, qui depuis hier m'accable, Et qui ferait donner tous les joueurs au Diable ; Un coup assurément à se pendre en public. Il ne m'en faut que deux ; l'autre a besoin d'un pic. Je donne ; il en prend six, et demande à refaire : Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire. Je porte l'As de Trèfle, admire mon malheur, L'As, le Roi, le Valet, le huit et dix de Coeur ; Et quitte, comme au point allait la politique, Dame, et Roi de Carreau ; dix et Dame de Pique. Sur mes cinq Coeurs portés la Dame arrive encor, Qui me fait justement une quinte major : Mais mon homme, avec l'As, non sans surprise extrême, Des bas Carreaux, sur table, étale une sixième. J'en avais écarté la Dame avec le Roi ; Mais lui fallant un Pique, je sortis hors d'effroi, Et croyais bien du moins faire deux points uniques. Avec les sept Carreaux il avait quatre Piques, Et jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras, De ne savoir lequel garder de mes deux As. J'ai jeté l'As de Coeur, avec raison me semble ; Mais il avait quitté quatre Trèfles ensemble, Et par un Six de Coeur je me suis vu capot, Sans pouvoir, de dépit, proférer un seul mot. Morbleu fais-moi raison de ce coup effroyable. À moins que l'avoir vu, peut-il être croyable ?

Piquet : Sorte de jeu qu'on joue aujourd'hui avec trente-deux cartes, mais qui se jouait avec trente-six cartes. [L]

Fallant : participe présent du verbe falloir qui n'existe pas.

SCÈNE III. Éraste, La Montagne.

ÉRASTE

Laisse.

ÉRASTE

Quoi !

LA MONTAGNE

Devinez.

SCÈNE IV. Orante, Climène, Éraste, dans un coin du théâtre sans être aperçu.

SCÈNE V. Orphise, Éraste.

SCÈNE VI. Dorante, Éraste.

DORANTE, le retenant

Parbleu chemin faisant je te le veux conter. Nous étions une troupe, assez bien assortie, Qui pour courir un cerf avions hier fait partie ; Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, C'est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts. Comme cet exercice est mon plaisir suprême, Je voulus, pour bien faire, aller au bois moi-même ; Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts, Sur un cerf, qu'un chacun nous disait cerf dix-cors ; Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête, Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde tête. Nous avions, comme il faut, séparé nos relais, Et déjeunions en hâte, avec quelques oeufs frais ; Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière, Montant superbement sa jument poulinière, Qu'il honorait du nom de sa bonne jument, S'en est venu nous faire un mauvais compliment, Nous présentant aussi, pour surcroît de colère, Un grand benêt de fils, aussi sot que son père. Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous, Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous. Dieu préserve, en chassant, toute sage personne, D'un porteur de huchet, qui mal à propos sonne ; De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux Disent ma meute, et font les chasseurs merveilleux. Sa demande reçue, et ses vertus prisées, Nous avons été tous frapper à nos brisées. À trois longueurs de trait, tayaut ; voilà d'abord Le cerf donné aux chiens. J'appuie, et sonne fort. Mon cerf débuche, et passe une assez longue plaine, Et mes chiens après lui ; mais si bien en haleine, Qu'on les aurait couverts tous d'un seul justaucorps. Il vient à la forêt. Nous lui donnons alors La vieille meute ; et moi, je prends en diligence Mon cheval alezan. Tu l'as vu ?

Huchet : Cornet pour avertir de loin. [L]

Houret : Mauvais chien de chasse. Molière raille ces chasseurs qui suivis de dix hourets galeux, disent ma meute. [F]

Justaucorps : Habit d'homme, qui descend jusqu'aux genoux, et qui serre le corps, d'où lui est venu son nom. [FC]

Alezan : Ne s'emploie qu'on parlant du cheval ou de la jument. Il désigne ce genre de robe dans laquelle le corps est recouvert de poils rouges ou bruns plus ou moins foncés, les crins et les extrémités étant de même couleur ou d'une nuance plus claire. [L]

DORANTE

Comment ? C'est un cheval aussi bon qu'il est beau, Et que ces jours passés, j'achetai de Gaveau. Je te laisse à penser si sur cette matière, Il voudrait me tromper, lui qui me considère : Aussi je m'en contente, et jamais, en effet, Il n'a vendu cheval, ni meilleur, ni mieux fait. Une tête de barbe, avec l'étoile nette ; L'encolure d'un cygne, effilée, et bien droite ; Point d'épaules non plus qu'un lièvre ; court-jointé, Et qui fait dans son port voir sa vivacité. Des pieds, morbleu, des pieds ! Le rein double : à vrai dire, J'ai trouvé le moyen, moi seul, de le réduire, Et sur lui, quoique aux yeux il montrât beau semblant, Petit-Jean de Gaveau ne montait qu'en tremblant. Une croupe, en largeur, à nulle autre pareille ; Et des gigots, Dieu sait ! Bref, c'est une merveille ; Et j'en ai refusé cent pistoles, crois-moi, Au retour d'un cheval amené pour le Roi. Je monte donc dessus, et ma joie était pleine, De voir filer de loin les coupeurs dans la plaine ; Je pousse, et je me trouve en un fort à l'écart, À la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar. Une heure là-dedans notre cerf se fait battre. J'appuie alors mes chiens, et fais le diable à quatre : Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux ; Je le relance seul, et tout allait des mieux ; Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le nôtre, Une part de mes chiens se sépare de l'autre, Et je les vois, Marquis, comme tu peux penser, Chasser tous avec crainte, et Finaut balancer. Il se rabat soudain, dont j'eus l'âme ravie ; Il empaume la voie, et moi je sonne et crie, À Finaut à Finaut : j'en revois à plaisir, Sur une taupinière, et resonne à loisir. Quelques chiens revenaient à moi, quand pour disgrâce, Le jeune cerf, Marquis, à mon campagnard passe. Mon étourdi se met à sonner comme il faut, Et crie à pleine voix, tayaut, tayaut, tayaut. Mes chiens me quittent tous, et vont à ma pécore, J'y pousse et j'en revois dans le chemin encore ; Mais à terre, mon cher, je n'eus pas jeté l'oeil, Que je connus le change, et sentis un grand deuil. J'ai beau lui faire voir toutes les différences, Des pinces de mon cerf, et de ses connaissances ; Il me soutient toujours, en chasseur ignorant, Que c'est le cerf de meute, et par ce différend Il donne temps aux chiens d'aller loin : j'en enrage, Et pestant de bon coeur contre le personnage, Je pousse mon cheval et par haut et par bas : Qui pliait des gaulis aussi gros que les bras : Je ramène les chiens à ma première voie, Qui vont, en me donnant une excessive joie, Requérir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu : Ils le relancent ; mais, ce coup est-il prévu ? À te dire le vrai, cher marquis, il m'assomme. Notre cerf relancé va passer à notre homme, Qui croyant faire un trait de chasseur fort vanté, D'un pistolet d'arçon qu'il avait apporté Lui donne justement au milieu de la tête, Et de fort loin me crie, ah ! J'ai mis bas la bête. A-t-on jamais parlé de pistolets, bon Dieu ! Pour courre un cerf ? Pour moi, venant dessus le lieu, J'ai trouvé l'action tellement hors d'usage, Que j'ai donné des deux à mon cheval, de rage, Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant.

Gaveau : est un célèbre marchand de chevaux de l'époque.

Drécar : était un célèbre piqueur.

Gaulis : Terme de chasse. Grandes branches qui arrêtent les chasseurs en courant dans l'épaisseur des bois. [L]

BALLET DU SECOND ACTE.

PREMIÈRE ENTRÉE.

Des loueurs de boule l'arrêtent pour mesure un coup, dont ils font une dispute. Il se défait d'eux avec peine, et leur laisse danser un pas, composé de toutes les postures qui sont ordinaires à ce lieu.

DEUXIÈME ENTRÉE.

Des petits frondeurs les viennent interrompre qui sont chassés en suite.

TROISIÈME ENTRÉE.

Par les savetiers, et des savetières, leurs pères, et autres qui sont aussi chassés à leur tour.

QUATRIÈME ENTRÉE.

Par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au troisième acte.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Éraste, La Montagne.

LA MONTAGNE

Mais...

SCÈNE II. Caritidès, Éraste.

CARITIDÈS

Il est vrai que le Roi fait cette grâce extrême ; Mais par ce même excès de ses rares bontés, Tant de méchants placets, Monsieur, sont présentés, Qu'ils étouffent les bons ; et l'espoir où je fonde, Est qu'on donne le mien, quand le prince est sans monde.

Placet : requête abrégée, ou prière qu'on présente au roi, aux ministres, ou aux juges pour leur demander quelque grâce, quelque audience, pour quelque recommandation. [F]

ÉRASTE

Non...

CARITIDÈS

C'est pour être instruit, Monsieur, je vous conjure.

AU ROI.

SIRE,

Votre très humble, très obéissant, très fidèle et très savant sujet et serviteur Caritidès, français de nation, grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus, qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne Ville de Paris, en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque ; au grand scandale de la République des Lettres, et de la nation Française, qui se décrie et déshonore par lesdits abus, et fautes grossières, envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs, et inspectateurs desdites Inscriptions,...

ÉRASTE

Achevez promptement.

CARITIDÈS, continue

Supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État, et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions ; et d'icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés services qu'il a rendus à l'État et à votre Majesté en faisant l'anagramme de votre dite majesté en Français, Latin, Grec, Hébreu, Syriaque, Chaldéen, Arabe...

SCÈNE III. Ormin, Éraste.

ÉRASTE

Oui, oui.

ORMIN

Si vous vouliez me prêter deux pistoles, Que vous reprendriez sur le droit de l'avis, Monsieur...

Pistole : Monnaie d'or étrangère battue en Espagne, et en quelques endroits d'Italie. La pistole est maintenant [XVIIème] d'une valeur de onze livres, et du poids des louis, et au même titre et remède. On dit qu'un homme a bien des pistoles pour dire qu'il est riche.

SCÈNE IV. Filinte, Éraste.

ÉRASTE

Quoi ?

ÉRASTE

À moi ?

FILINTE

Non.

SCÈNE V. Damis, L'Épine, Éraste, La Rivière.

SCÈNE VI. Orphise, Damis, Éraste, suite.

ORPHISE, venant avec un flambeau d'argent à la main

Monsieur quelle aventure a d'un trouble effroyable... ?

DAMIS

Célébrons l'heureux sort, dont vous allez jouir ; Et que nos violons viennent nous réjouir.

Comme les violons veulent jouer, on frappe à la porte de Damis.

L'ÉPINE

Monsieur ce sont des masques, Qui portent des crin-crins, et des tambours de Basques.

Les masques entrent qui occupent toute la place.

Crin-crin : Terme très familier. Mauvais violon. [L]

BALLET DU TROISIÈME ACTE.

PREMIÈRE ENTRÉE.

Des suisses avec des hallebardes chassent tous les masques fâcheux, et se retirent ensuite pour laisser danser à leur aise.

SECONDE ENTRÉE.

Quatre bergers, et une bergère, qui au sentiment de tous ceux qui l'ont vue, ferme le divertissement d'assez bonne grâce.

864 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica