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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Les Femmes Savantes

Molière· créée en 1672· 5 actes· 1 812 vers· 13 personnages

Représentée la première fois le 11 mars 1672 par la Troupe du Roi, à Paris sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal.

Personnages

  • CHRYSALE, bon bourgeois
  • PHILAMINTE, femme de Chrysale
  • ARMANDE, fille de Chrysale et de Philaminte
  • HENRIETTE, fille de Chrysale et de Philaminte
  • ARISTE, frère de Chrysale
  • BÉLISE, soeur de Chrysale
  • CLITANDRE, amant d'Henriette
  • TRISSOTIN, bel esprit
  • VADIUS, savant
  • MARTINE, servante de cuisine
  • L'ÉPINE, laquais
  • JULIEN, valet de Vadius
  • LE NOTAIRE

ACTE I

SCÈNE I. Armande, Henriette.

HENRIETTE

Oui, ma soeur.

ARMANDE

Ah mon_Dieu, fi !

Fi : interj. Exprime le blâme, le dédain, le mépris. [L]

HENRIETTE

Comment ?

SCÈNE II. Clitandre, Armande, Henriette.

SCÈNE III. Clitandre, Henriette.

HENRIETTE

Quel conte !

SCÈNE IV. Clitandre, Bélise.

CLITANDRE

Mais...

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Chrysale, Ariste.

ARISTE

Fort bien.

ARISTE

On le dit.

CHRYSALE

Nous n'avions alors que vingt-huit ans, Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.

Vert galant : jeune homme sain, et vigoureux, qui est propre à l'amour. [F]

SCÈNE III. Bélise, Chrysale, Ariste.

BÉLISE

Eh oui.

BÉLISE

Fort bien.

BÉLISE

Moi.

ARISTE

Vous ?

BÉLISE

Moi-même.

SCÈNE IV. Chrysale, Ariste.

ARISTE

Mais...

SCÈNE V. Martine, Chrysale.

CHRYSALE

Oui ?

MARTINE

On me menace, Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups.

Bailler : donner, mettre la main. [F]

SCÈNE VI. Philaminte, Bélise, Chrysale, Martine.

CHRYSALE

Tout doux.

CHRYSALE

Eh !

CHRYSALE

D'accord.

CHRYSALE

Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent ?

Aiguière : Vaisseau rond, et quelquefois couvert, propre à servir de l'eau sur la table. [L]

PHILAMINTE

Pis.

CHRYSALE

Comment diantre, friponne ! Euh ? A-t-elle commis...

Fripon : Méchant, maraud, fourbe, coquin ; qui dérobe secrètement ; qui tâche à tromper ceux qui ont affaire à lui ; qui fait des gains illictes au jeu, ou dans le négoce, et qui est sans honneur et sans bonne foi. [F]

PHILAMINTE

Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille, Après trente leçons, insulté mon oreille, Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas, Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas.

Vaugelas, Claude Favre, Seigneur de [1585-1650] : célèbre grammairien français, un des premiers membres de l'Académie française. On lui doit : "Remarques sur la langue française" où il définit le bon usage.

CHRYSALE

Est-ce là...

CHRYSALE

Si fait.

PHILAMINTE

L'impudente ! Appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage !

Jargon : Langage vicieux, et corrompu du peuple, ou des paysans, qu'on a de la peine à entendre. Se dit aussi d'une certaine affectation dans le langage, d'une certaine singularité dans les manières de parler. [F]

BÉLISE

Ô cervelle indocile ! Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment, On ne te puisse apprendre à parler congrûment ? De pas mis avec rien tu fais la récidive, Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.

Congrûment : D'une manière congrue et à propos. [F]

Congru : au masculin, est un terme de grammaire qui se dit d'un discours ou d'un thème où il n'y a point de faute contre le grammaire, ni contre le syntaxe. [F]

BÉLISE

Quel solécisme horrible !

Solécisme : m. Terme de Grammaire. C'est une grosse faute contre la langue et contre les règles de la Grammaire, soit dans les déclinaisons, les conjugaisons, la construction, ou la syntaxe. [F]

PHILAMINTE

Ô Ciel !

MARTINE

Ma foi, Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise, Cela ne me fait rien.

Trois village à l'ouest de Paris. Les villages de Chaillot et d'Auteuil sont intégrés au XVIème arrondissement de Paris, seule Pontoise, plus éloigéne est restée une ville.

PHILAMINTE

Quel martyre !

MARTINE

Qu'ils s'accordent entr'eux, ou se gourment, qu'importe ?

Gourmer : Se battre à coups de poings. [F]

SCÈNE VII. Philaminte, Chrysale, Bélise.

PHILAMINTE

Vous voulez que toujours je l'aie à mon service, Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ? Pour rompre toute loi d'usage et de raison, Par un barbare amas de vices d'oraison, De mots estropiés, cousus par intervalles, De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles ?

Oraison : Terme de grammaire. Assemblage de mots construits suivants les règles de la grammaire. Dans le langage didactique, ouvrage d'éloquence composé pour être prononcé en public. [L]

BÉLISE

Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours : Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ; Et les moindres défauts de ce grossier génie Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie.

Pléonasme : Terme de grammaire. C'est une figure de mots, qui se fait quand on se sert des mots inutiles, et superflus, pour mieux exprimer sa pensée. Vice du discours où l'on dit plus qu'il ne faut. [F]

Cacophonie : Terme de grammaire. C'est la rencontre deux lettres, de deux syllabes, qui font un son désagréable à l'oreille. [F]

CHRYSALE

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ? J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes, Elle accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas ou méchant mot, Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot. Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, En cuisine peut-être auraient été des sots.

Balzac, Jean-Louis Guez de [1597-1654] : auteur célèbre de son temps, ses Lettres parurent en 1624, il est aussi l'auteur d'une satire nommée Le Prince. Un des premiers académiciens.

Malherbe, François [1555-1628] : poète français, il chercha à épurer le langue française. Loué par Boileau dans son Art Poétique : "Enfin Malherbe vint ..."

PHILAMINTE

Que ce discours grossier terriblement assomme ! Et quelle indignité pour ce qui s'appelle homme, D'être baissé sans cesse aux soins matériels, Au lieu de se hausser vers les spirituels ! Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense, Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?

Guenille : Habit déchiré, et tombant par lambeaux. On le dit aussi de ces même lambeaux détachés, et de toutes sortes de vieux haillons. S'emploie aussi figurément, quand on veut marquer le mépris qu'on fait d'une chose. [F]

BÉLISE

Il est vrai que le mot est bien collet-monté.

Collet monté : collet que portaient les femmes ; il était soutenu par des cartes, de l'empois et du fil de fer. Fig. C'est un collet monté, c'est une personne affectée, pédante Cela est collet monté, bien collet monté, cela est contraint, guindé. [L]

PHILAMINTE

Comment donc ?

CHRYSALE

C'est à vous que je parle, ma soeur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite : Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas, Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, Et laisser la science aux docteurs de la ville ; M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans, Cette longue lunette à faire peur aux gens, Et cent brimborions dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la Lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie, et sache tant de choses. Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés, Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez, Quand la capacité de son esprit se hausse À connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ; Leurs ménages étaient tout leur docte entretien, Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles, Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs, Elles veulent écrire, et devenir auteurs. Nulle science n'est pour elles trop profonde, Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du Monde. Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir. On y sait comme vont Lune, Étoile Polaire, Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire ; Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin, On ne sait comme va mon pot dont j'ai besoin. Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire ; Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison, L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ; Enfin je vois par eux votre exemple suivi, Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi. Une pauvre servante au moins m'était restée, Qui de ce mauvais air n'était point infectée, Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, À cause qu'elle manque à parler Vaugelas. Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-là me blesse, (Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse ;) Je n'aime point céans tous vos gens à latin, Et principalement ce Monsieur Trissotin. C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées, Tous les propos qu'il tient sont des billevesées, On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé, Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.

Rabat : Pièce de toile que les hommes mettent autour du collet de leur pourpoint, tant pour l'ornement que pour la propreté. [L]

Plutarque : Biographe et moraliste grec, né en 48 ou 50 à Chénorée en Boétie. (...) On a de lui les Vies parallèles des hommes illustres (de la Grèce et de Rome), et une foule de traités de morale, de politique, d'histoire que l'on désigne commun d'oeuvres morales. (...) [B]

Brimborions : terme de mépris qui sert à exprimer des curiosités légères et de peu de valeur. (...) [F]

Rôt : Viande rôtie à la broche. Le rôt se sert au milieu du repas. [F]

Tympaniser : signifie crier hautement et publiquement contre quelqu'un. Voir "La Fausse antipathie" de Nivelle la Chaussée et L'Ecole des Femmes de Molière.

Billevesée : se dit figurément des paroles ou des choses vaines qui n'ont aucune apparence ni solidité. [F]

SCÈNE VIII. Philaminte, Chrysale.

SCÈNE IX. Ariste, Chrysale.

CHRYSALE

Oui.

CHRYSALE

Non.

CHRYSALE

Un autre.

ARISTE

Fort bien.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L'Épine.

ARMANDE

Dépêchez.

PHILAMINTE

À notre impatience offrez votre épigramme.

Epigramme : c'est une espèce de poésie courte, qui finit par quelque pointe ou pensée sublime. [F] Elle exprime souvent une pensée mordante envers une personne ou une oeuvre.

TRISSOTIN

Hélas ! C'est un enfant tout nouveau-né, Madame. Son sort assurément a lieu de vous toucher, Et c'est dans votre cour, que j'en viens d'accoucher.

Trissotin : Il est usuellement reconnu qu'il s'agit de l'Abbé Cotin [1604-1681], conseille et aumônier du Roi, académicien, savant en langues orientales.

SCÈNE II. Henriette, Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L'Épine.

PHILAMINTE

Le lourdaud !

TRISSOTIN

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose, Un plat seul de huit vers me semble peu de chose, Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal, De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse A passé pour avoir quelque délicatesse. Il est de sel attique assaisonné partout, Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]

Sel attique : certaine finesse dans les pensées qui était particulière aux habitants du pays attique, et qui est un mérite de l'esprit dans tous les temps. [L]

TRISSOTIN

So ...

ARMANDE

Ah laissez-le donc lire.

Cette réplique d'Armande est absente de l'édition 1672. Son absence empêche toute rime à "dire".

ARMANDE et BÉLISE

Oh, oh.

TRISSOTIN

Hay, hay.

PHILAMINTE

Enfin les quatrains sont admirables tous deux. Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

Tiercet : S'est dit pour tercet. Couplet ou strophe de trois vers. [L] Les deux dernières strophes d'un sonnet sont des tercets.

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Quoi qu'on die !

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Riche appartement !

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Cette ingrate de fièvre ?

ARMANDE et BÉLISE

Ah !

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Ah !

BÉLISE

On pâme.

TRISSOTIN

SUR UN CARROSSE de couleur amarante, donné à une dame de ses amies.

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Ah !

PHILAMINTE

Ah ma Laïs ! Voilà de l'érudition.

Laïs : Courtisane grecque, célèbre par son esprit et sa beauté ; elle fut la maîtresse d'Alcibiade. Fig. Femme galante dont la réputation fait grand bruit. [L]

ARMANDE

C'est faire à notre sexe une trop grande offense, De n'étendre l'effort de notre intelligence, Qu'à juger d'une jupe et de l'air d'un manteau, Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.

Brocard : Étoffe tissue d'un mélange de plusieurs couleurs, et d'or ou d'argent enrichi de fleurs et d'une variété de figures. Ce nom était borné autrefois aux étoffes d'or et d'argent, il se donne aujourd'hui à toutes sortes d'ouvrages à fleurs. [L]

TRISSOTIN

Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme.

Péripatétisme : Philosophie péripatéticienne. i.e. Qui suit la doctrine d'Aristote. La philosophie péripatéticienne. [L]

PHILAMINTE

Pour les abstractions, j'aime le platonisme.

Platonisme : Système de Platon [philosophe grec de l'Antiquité, élève de Socrate]. [L]

ARMANDE

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

Épicure : Nom d'un philosophe grec, né dans l'Attique l'an 342 avant J. C., qui niait que les dieux eussent aucune providence, rattachait la formation des choses à la rencontre des atomes, et faisait consister le bonheur dans la volupté, mais la volupté liée à la raison et à la modération. [L]

TRISSOTIN

Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens.

Descartes (René) [1596-1650] : Philosophe français auteur entre autres du Discours de la Méthode, des Méditation sur la philosophie première et des ouvrages scientifiques La Dioptrique, Les météores, la Géométrie. [B]

PHILAMINTE

La morale a des traits dont mon coeur est épris, Et c'était autrefois l'amour des grands esprits ; Mais aux Stoïciens je donne l'avantage, Et je ne trouve rien de si beau que leur Sage.

Stoïciens : Qui suit la doctrine de Zénon. Par extension. Qui a la fermeté des philosophes de cette doctrine. [L]

SCÈNE III. L'Épine, Trissotin, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Vadius.

TRISSOTIN

Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir. En vous le produisant, je ne crains point le blâme D'avoir admis chez vous un profane, Madame, Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.

Profane : Se dit des ignorants, ou de ceux qu'on méprise assez pour ne leur vouloir pas découvrir les secrets d'un art, dont ils raillent, parce qu'ils n'en connaissent pas les principes. [F]

VADIUS

Je crains d'être fâcheux, par l'ardeur qui m'engage À vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage, Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien.

Vadius : On reconnaît habituellement la personne de Gilles Ménage [1613-1682], historien et historien. A partir de 1648, il tint salon avec Mme de Sévigné, Mme de La Fayette, Jean Chapelain et Paul Pellisson chaque mercredis.

VADIUS

Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

Grâce : Dans le langage des poètes et des païens, divinité fabuleuse. Il y en avait trois qu'on peignait toutes nues, et qu'on feignait être de la suite de Vénus ; on les nommait Aglaïa, Thalie et Euphrosyne ; elles étaient filles de Jupiter, compagnes de Mercure.[T]

VADIUS

On voit partout chez vous l'ithos et le pathos.

Pathos : Terme de rhétorique, figures propres à toucher fortement l'âme des auditeurs. [L]

Ithos : Ancien terme de rhétorique qui traite des moeurs par opposition au pathos, expression des passions. [L]

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

Églogue : espèce de poésie pastorale, où on introduit des bergers qui s'entretiennent. L'églogue n'est qu'une image de la vie des bergers. [F]

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

Ode : Terme de poésie française. Poème lyrique, mêlé de grands et de petits vers, composés d'un nombre égal de rimes plates, ou croisées, et qui se distingue par stances, ou strophes, dans laquelle la même mesure est observée. [F]

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?

Rondeau : Est une espèce de poésie ancienne. Le commun est composé de treize vers, dont il y en a huit d'une rime, et cinq de l'autre. Il est divisé en trois couplets, et à la fin du second, et du troisième, le commencement du rondeau est répété en sens équivoque, s'il est possible. [F]

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

Bouts-rimés : Rimes données pour terminer des vers, qu'il faut ensuite remplir, c'est à dire pour lesquels il faut trouver et la pensée qu'on y exprimera et les mots à joindre aux rimes déjà données. [L]

VADIUS

Vous ?

TRISSOTIN

Moi.

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade. Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.

Ballade : C'est un poème de trois strophes de huit ou dix vers chacune, dont le dernier vers est répété, et toujours le même. On y doit garder les même rimes, te dans le même ordre en tous les trois couplets. Au bout il y a un envoi composé de quatre ou cinq vers, où on répète encore le refrain. [F]

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.

Grimaud : Petit écolier. Terme injurieux dont les grands écoliers se servent pour injurier les petits. [F]

VADIUS

Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse, D'avoir fait à tes vers estropier Horace.

Horace : poète romain du Ier siècle avec JC, auteur de Satires, épodes, odes et épîtres. Son épître au Pisons est aussi nommé Art poétique.

VADIUS

Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires.

Auteur des Satires : Nicolas Boileau [1636-1711].

TRISSOTIN

Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin.

Barbin : Célèbre imprimeur libraire du XVIIème.

SCÈNE IV. Trissotin, Philaminte, Armande, Bélise, Henriette.

SCÈNE V. Henriette, Armande.

SCÈNE VI. Chrysale, Ariste, Clitandre, Henriette, Armande.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Armande, Philaminte

SCÈNE II. Clitandre, Armande, Philaminte.

PHILAMINTE

Petit sot !

PHILAMINTE

Le brutal !

SCÈNE III. Trissotin, Armande, Philaminte, Clitandre.

CLITANDRE

Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L'alliance est plus grande entre pédant et sot.

Pédant : Se dit aussi d'une savant mal poli, grossier, opiniâtre ; qui fait un mauvais usage des sciences ; qui les tourne mal, qui fait de méchantes critiques, et observations ; comme font la plupart des gens de Collège. [F]

CLITANDRE

Je vois votre chagrin, et que par modestie Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie : Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos, Que font-ils pour l'État vos habiles héros ? Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service, Pour accuser la Cour d'une horrible injustice, Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms Elle manque à verser la faveur de ses dons ? Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire, Et des livres qu'ils font la Cour a bien affaire. Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que, pour être imprimés, et reliés en veau, Les voilà dans l'État d'importantes personnes ; Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes ; Qu'au moindre petit bruit de leurs productions, Ils doivent voir chez eux voler les pensions ; Que sur eux l'univers a la vue attachée ; Que partout de leur nom la gloire est épanchée, Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles, Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles À se bien barbouiller de Grec et de Latin, Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres ; Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ; Riches pour tout mérite, en babil importun, Inhabiles à tout, vides de sens commun, Et pleins d'un ridicule, et d'une impertinence À décrier partout l'esprit et la science.

Veau : la peau de veau ou velin était utilisé pour la couverture des livres de qualité.

SCÈNE IV. Julien, Trissotin, Philaminte, Clitandre, Armande.

PHILAMINTE, lit

Trissotin s'est vanté, Madame, qu'il épouserait votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n'en veut qu'à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, que vous n'ayez vu le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence, et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu'il a pillés.

Philaminte poursuit.

Voilà sur cet hymen que je me suis promis Un mérite attaqué de beaucoup d'ennemis ; Et ce déchaînement aujourd'hui me convie, À faire une action qui confonde l'envie ; Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait, De ce qu'elle veut rompre, aura pressé l'effet. Reportez tout cela sur l'heure à votre maître ; Et lui dites, qu'afin de lui faire connaître Quel grand état je fais de ses nobles avis, Et comme je les crois dignes d'être suivis, Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille. Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille, À signer leur contrat vous pourrez assister, Et je vous y veux bien de ma part inviter. Armande, prenez soin d'envoyer au notaire, Et d'aller avertir votre soeur de l'affaire.

Virgile [70 av. JC- 19 av. JC] : poète latin auteur entre autres, des Bucoliques, des Géorgiques et de L'Enéide.

Térence : poète comique latin, né probablement à Carthage vers 200 avant JC, fut esclave du sénateur Terentius Lucanus, qui l'affranchit et lui fit donner une bonne éducation, et dont le poète prit le nom par reconnaissance. (...) On a de Térence six comédies. Molière a tiré les Fourberies de Scapin du Phormion et Baron a imité l'Adrienne. (...) [B]

Catulle (Valérius Catullus) : Poète latin né en 87 avec J.-C. à Vérone ou à Sirmio. Réussit surtout dans l'épigramme et dans le genre érotique. On a aussi de lui quelques morceaux d'un genre plus sérieux. Il mourut jeune, à 30 ans selon les uns, à 40 ans selon les autres. [B]

SCÈNE V. Chrysale, Ariste, Henriette, Clitandre.

CLITANDRE

Dès ce soir.

ACTE V

SCÈNE I. Henriette, Trissotin.

SCÈNE II. Chrysale, Clitandre, Martine, Henriette.

CHRYSALE

Comment ? Me prenez-vous ici pour un benêt ?

Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]

CHRYSALE

Suis-je un fat, s'il vous plaît ?

Fat : Sot, sans esprit, qui ne dit que des fadaises. [F]

HENRIETTE

Non, mon père.

HENRIETTE

Si fait.

HENRIETTE

D'accord.

HENRIETTE

Eh oui.

SCÈNE III. Philaminte, Bélise, Armande, Trissotin, le Notaire, Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine.

BÉLISE

Ah ! Quelle barbarie au milieu de la France ! Mais au moins en faveur, Monsieur, de la science, Veuillez au lieu d'écus, de livres et de francs, Nous exprimer la dot en mines et talents, Et dater par les mots d'ides et de calendes.

Ides : Terme dont se servaient les ROmains pour leur calendrier pour distinguer certains jours du mois. On comptait huit pour pour les ides. [F]

Calendes : C'est ainsi que les romains nommaient le premier jour de chaque mois. [F]

LE NOTAIRE

Bon.

LE NOTAIRE

Mettez-vous donc d'accord et d'un jugement mûr Voyez à convenir entre vous du futur ?

Le point d'interrogation du vers 166 est improbable. Nous le conservons pour la fidélité au texte.

MARTINE

Mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.

Hoc : sorte de jeu de cartes. Fig. Ce qui est assuré à quelqu'un. [L]

CHRYSALE

Sans doute.

CHRYSALE

Il est vrai.

MARTINE

Si j'avais un mari, je le dis, Je voudrais qu'il se fît le maître du logis. Je ne l'aimerais point, s'il faisait le Jocrisse. Et si je contestais contre lui par caprice, Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon, Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

Jocrisse : terme injurieux et populaire, qui se dit en cette phrase proverbiale, "C'est un jocrisse qui mène les poules pisser", en se moquant d'un homme qui s'amuse au menus soins du ménage, qui est faible, et avare. [F]

CHRYSALE

Oui.

CHRYSALE

Fort bien.

PHILAMINTE

Il faut souffrir qu'elle jase à son aise.

Jaser : parler beaucoup et sans nécessité de choses frivoles. Signifie aussi, parler indiscrètement révéler un secret, une chose cachée. [F]

CLITANDRE

Eh Monsieur !

SCÈNE IV. Ariste, Chrysale, Philaminte, Bélise, Henriette, Armande, Trissotin, Le Notaire, Clitandre, Martine.

PHILAMINTE

Madame, j'ai prié Monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne m'a point averti, et vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner.

PHILAMINTE

Vous vous troublez beaucoup ! Mon coeur n'est point du tout ébranlé de ce coup. Faites, faites paraître une âme moins commune À braver comme moi les traits de la fortune.

Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c'est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la Cour.

Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et n'est fait Que pour les criminels.

PHILAMINTE

Voyons l'autre.

CHRYSALE, lit

Monsieur, l'amitié qui me lie à Monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d'Argante et de Damon, et je vous donne avis qu'en même jour ils ont fait tous deux banqueroute.

Ô Ciel ! Tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !

1 812 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica