Comédie héroïque en vers· Comédie Pastorale Héroïque
Mélicerte
Représenté pour la première fois le 2 décembre 1666 au Château de Saint-Germain-en-Laye.
Personnages
- ACANTE, amant de Daphné
- TYRÈNE, amant d'Éroxène
- DAPHNÉ, bergère
- ÉROXÈNE, bergère
- LYCARSYS, pâtre, cru père de Myrtil
- MYRTIL, amant de Mélicerte
- MÉLICERTE, nymphe ou bergère, amante de Myrtil
- CORINNE, confidente de Mélicerte
- NICANDRE, berger
- MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Tyrène, Daphné, Acante, Éroxène.
ACANTE
Ah ! Charmante Daphné !TYRÈNE
Trop aimable Éroxène.DAPHNÉ
Acante, laisse-moi.EROXÈNE
Ne me suis point, Tyrène.ACANTE
Pourquoi me chasses-tu ?DAPHNÉ
Tu me plais loin de moi.EROXÈNE
Je m'aime où tu n'es pas.SCÈNE II. Daphné, Éroxène.
DAPHNÉ
Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes ? D'où vient que sans pitié tu vois couler tes larmes.DAPHNÉ
Pour tous les soins d'Acante on me voit inflexible, Parce qu'à d'autres voeux je me trouve sensible.DAPHNÉ
Sans te nommer celui qu'amour m'a fait choisir, Je puis facilement contenter ton désir, Et de la main d'Atys, ce peintre inimitable. J'en garde dans ma poche un portrait admirable, Qui jusqu'au moindre [t]rait lui ressemble si fort, Qu'il est sûr que tes yeux le connaîtront d'abord.EROXÈNE
Je puis te contenter par une même voie, Et payer ton secret en pareille monnaie. J'ai de la main aussi de ce peintre fameux, Un aimable portrait de l'objet de mes voeux, Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême, Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.EROXÈNE
Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble, Et certes, il faut qu'Atys les ait fait faire ensemble.EROXÈNE
Voyons à qui plus vite entendra ce langage, Et qui parle le mieux de l'un ou l'autre ouvrage.DAPHNÉ
La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien, Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien.EROXÈNE
Que veut dire ceci ? Nous nous jouons, je crois. Tu fais de ces portraits même chose que moi.EROXÈNE
Je venais te chercher pour servir mon ardeur, Dans le dessein que j'ai de m'assurer son coeur.DAPHNÉ
Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.EROXÈNE
Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse, Et Diane sans honte en serait amoureuse.DAPHNÉ
Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui ; Et si j'avais cent coeurs, ils seraient tous pour lui.EROXÈNE
[Il] efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître ; Et si j'avais un sceptre, il en serait le maître.DAPHNÉ
Ce serait donc en vain qu'à chacune en ce jour, On nous voudrait du sein arracher cet amour. Nos âmes dans leurs voeux sont trop bien affermies, Ne tâchons, s'il se peut qu'à demeurer amies. Et puisqu'en même temps pour le même sujet, Nous avons toutes deux formé même projet, Mettons dans ce débat la franchise en usage, Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage, Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis, Des tendres sentiments où nous jette son fils.EROXÈNE
J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte, Comme un tel fils est né d'un père de la sorte, Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux, Feraient croire qu'il est issu du sang des Dieux : Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père, Allons lui de nos coeurs découvrir le mystère, Et consentons qu'après Myrtil, entre nous deux, Décide par son choix ce combat de nos voeux.SCÈNE III. Lycarsis, Mopse, Nicandre.
NICANDRE
Dis-nous donc ta nouvelle.LYCARSIS
Parmi les curieux des affaires d'État, Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat. Je me veux mettre un peu sur l'homme d'importance, Et jouir quelque temps de votre impatience.LYCARSIS
Priez-moi donc tous deux de la bonne manière, Et me dites chacun quel don vous me ferez, Pour obtenir de moi ce que vous désirez.MOPSE
La peste soit du fat, Laissons-le là, Nicandre, Il brûle de parler bien plus que nous d'entendre. Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger, Et ne l'écouter pas, est le faire enrager.LYCARSIS
Eh.MOPSE
Point d'affaire.NICANDRE
Non.MOPSE
Soit.LYCARSIS
Vous ne saurez pas qu'avec magnificence, Le Roi vient d'honorer Tempé de sa présence : Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour : Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa Cour : Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue, Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.Tempé : Vallée de Thessalie entre le mont Ossa et l'Olympe. [L]
LYCARSIS
Je vis cent choses là ravissantes à voir. Ce ne sont que Seigneurs, qui des pieds à la tête, Sont brillants et parés comme au jour d'une fête, Ils surprennent la vue et nos prés au printemps, Avec toutes leurs fleurs sont bien moins éclatants. Pour le Prince entre tous, sans peine on le remarque, Et d'une stade loin, il sent son grand monarque, Dans toute sa personne, il a je ne sais quoi, Qui d'abord fait juger que c'est un maître Roi. Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde, Et cela sans mentir lui sied le mieux du monde. On ne croirait jamais comme de toutes parts, Toute sa Cour s'empresse à chercher ses regards : Ce sont autour de lui confusions plaisantes, Et l'on dirait d'un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel, Et la fête de Pan, parmi nous si chérie, Auprès de ce spectacle est une gueuserie : Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien, Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.LYCARSIS
Allez vous promener.SCÈNE IV. Éroxène, Daphné, Lycarsis.
LYCARSIS
C'est de cette façon que l'on punit les gens, Quand ils font les benêts et les impertinents.Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]
EROXÈNE
Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines.Cérès : Dans le polythéisme gréco-romain, déesse qui présidait aux moissons. [L]
LYCARSIS
Et le grand Pan vous donne à chacune un époux, Qui vous aime beaucoup, et soit digne de vous.Pan : Terme de polythéisme gréco-latin. Le dieu des bergers, compagnon de Bacchus dans son expédition de l'Inde. [L]
DAPHNÉ
Et l'amour cet enfant qui cause nos langueurs, A pris chez vous le trait dont il blesse nos coeurs.LYCARSIS
Nymphes...LYCARSIS
Je suis... ?LYCARSIS
Pourquoi ?LYCARSIS
Ah point !LYCARSIS
Je...LYCARSIS
Ah !LYCARSIS
Non, j'ai reçu du ciel une âme peu cruelle, Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité, Et je ne suis point homme à garder de fierté.LYCARSIS
Myrtil ?LYCARSIS
Je ne sais, mais Myrtil n'est guère dans un âge Qui soit propre à ranger au joug du mariage.DAPHNÉ
Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux, Et l'on veut s'engager un bien si précieux, Prévenir d'autres coeurs, et braver la fortune Sous les fermes liens d'une chaîne commune.EROXÈNE
Comme par son esprit et ses autres brillants, Il rompt l'ordre commun et devance le temps, Notre flamme pour lui veut en faire de même,LYCARSIS
Et régler tous ses voeux sur son mérite extrême. Il est vrai qu'à son âge, il surprend quelquefois. Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, Qui le trouvant joli, se mit en fantaisie De lui remplir l'esprit de sa philosophie, Sur de certains discours l'a rendu si profond, Que tout grand que je suis, souvent il me confond, Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.DAPHNÉ
Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour, Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour, Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte, Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.LYCARSIS
Franc abus, Pour elle passe encore, elle a deux ans de plus, Et deux ans, dans son sexe est une grande avance. Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense, Et les petits désirs de se voir ajusté Ainsi que les bergers de haute qualité.EROXÈNE
Nous voulons l'une et l'autre avec pareille ardeur, Nous assurer de loin l'empire de son coeur.LYCARSIS
Je m'en tiens honoré autant qu'on saurait croire. Je suis un pauvre pâtre, et ce m'est trop de gloire, Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays, Disputent à se faire un époux de mon fils. Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, Je consens que son choix règle votre dispute, Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt, Pourra, pour son recours m'épouser, s'il lui plaît. C'est toujours même sang et presque même chose. Mais le voici, souffrez qu'un peu je le dispose, Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement. Et voilà ses amours et son attachement.Pâtre : Celui qui garde, qui fait paître les troupeaux de boeufs, de vaches, de chèvres, etc. [L]
SCÈNE V. Myrtil, Lycarsis, Éroxène, Daphné.
MYRTIL
LYCARSIS
Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux, Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux. Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent, Et tout jeune déjà pour époux te demandent. Je dois par un hymen t'engager à leurs voeux, Et c'est toi que l'on veut qui choisisse des deux.MYRTIL
Ces nymphes...MYRTIL
Ce choix qui m'est offert, peut-il m'être un bonheur, S'il n'est aucunement souhaité de mon coeur ?LYCARSIS
Enfin, qu'on le reçoive, et que sans le confondre, À l'honneur qu'elles font, on songe à bien répondre.EROXÈNE
Malgré cette fierté qui règne parmi nous, Deux nymphes, ô Myrtil, viennent s'offrir à vous, Et de vos qualités les merveilles écloses, Font que nous renversons ici l'ordre des choses.DAPHNÉ
Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur, Consulter sur ce choix vos yeux et votre coeur, Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages Par un récit paré de tous nos avantages.MYRTIL
C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend ; Mais cet honneur pour moi, je l'avoue, est trop grand. À vos rares bontés il faut que je m'oppose, Pour mériter ce sort, je suis trop peu de chose : Et je serais fâché, quels qu'en soient les appas, Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas.EROXÈNE
Contentez nos désirs, quoi qu'on en puisse croire, Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.MYRTIL
Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente. Et peut seul empêcher que mon coeur vous contente. Le moyen de choisir de deux grandes beautés, Égales en naissance, et rares qualités ? Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable ; Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.DAPHNÉ
Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre, Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre.MYRTIL
Eh bien, si ces raisons ne vous satisfont pas, Celle-ci le fera, j'aime d'autres appas, Et je sens bien qu'un coeur, qu'un bel objet engage, Est insensible et sourd à tout autre avantage.LYCARSIS
Comment donc ? Qu'est-ceci ? Qui l'eût pu présumer ? Et savez-vous, morveux, ce que c'est que d'aimer.MYRTIL
Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît, Me faire un coeur sensible et tendre comme il est.LYCARSIS
Non, je veux qu'il se donne à l'une pour époux, Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous : Ah, ah, je vous ferai sentir que je suis père.EROXÈNE
Peut-on savoir de vous cet objet si charmant, Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant ?MYRTIL
Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal, Daignez considérer, de grâce, que je l'aime, Et ne me jetez point dans un désordre extrême. Si j'outrage en l'aimant vos célestes attraits, Elle n'a point de part au crime que je fais : C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. Il est vrai, d'elle à vous, je sais la différence, Mais par sa destinée on se trouve enchaîné, Et je sens bien enfin que le Ciel m'a donné Pour vous tout le respect, Nymphes, imaginable : Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. Je vois à la rougeur qui vient de vous saisir, Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir. Si vous parlez, mon coeur appréhende d'entendre Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre : Et pour me dérober à de semblables coups, Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Mélicerte, Corinne.
MÉLICERTE
Ah, Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle, Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle.CORINNE
Oui.CORINNE
Oui.MÉLICERTE
Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande, Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande, Et que dans ce débat elles ont fait dessein De passer dès cette heure à recevoir sa main. Ah, que tes mots ont peine à sortir de ta bouche, Et que c'est faiblement que mon souci te touche.MÉLICERTE
Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur, Qu'avec ce mot, hélas ! Tu me perces le coeur.CORINNE
Comment ?MÉLICERTE
Me mettre aux yeux que le sort implacable Auprès d'elles me rend trop peu considérable, Et qu'à moi par leur rang on les va préférer, N'est-ce pas une idée à me désespérer ?MÉLICERTE
Ah, tu me fais mourir par ton indifférence. Mais dis, quels sentiments Myrtil a-t-il fait voir ?CORINNE
Je ne sais.SCÈNE II.
MÉLICERTE
Vous le voyez, mon coeur, ce que c'est que d'aimer, Et Bélise avait su trop bien m'en informer. Cette charmante mère avant sa destinée, Me disait une fois, sur le bord du Pénée. Ma fille, songe à toi, l'amour aux jeunes coeurs Se présente toujours entouré de douceurs. D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables : Mais il traîne après lui des troubles effroyables. Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix, Toujours, comme d'un mal défends-toi de ses traits. De ces leçons, mon coeur, je m'étais souvenue : Et quand Myrtil venait à s'offrir à ma vue, Qu'il jouait avec moi, qu'il me rendait des soins, Je vous disais toujours de vous y plaire moins, Vous ne me crûtes point, et votre complaisance Se vit bientôt changée en trop de bienveillance. Dans ce naissant amour qui flattait vos désirs, Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs : Cependant vous voyez la cruelle disgrâce, Dont en ce triste jour le destin vous menace, Et la peine mortelle où vous voilà réduit ! Ah, mon coeur ! Ah, mon coeur ! Je vous l'avais bien dit : Mais tenons, s'il se peut notre douleur couverte. Voici...Pénée : Fleuve de Thessalie, avait sa source au noeud du Pinde et des monts Cambunieris, sur les confins de la Thessalie et de la Macédoine, parcourait dans son cours sinueux une partie de la Thessalie, coulait entre l'Olympe et l'Ossa. [B]
SCÈNE III. Myrtil, Mélicerte.
MYRTIL
J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte, Un petit prisonnier que je garde pour vous, Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux. C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême Je veux pour vous l'offrir apprivoiser moi-même. Le présent n'est pas grand ; mais les divinités Ne jettent leurs regards que sur les volontés. C'est le coeur qui fait tout, et jamais la richesse Des présents que... Mais, ciel, d'où vient cette tristesse ? Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin Serait dans vos beaux yeux répandu ce matin ? Vous ne répondez point ? Et ce morne silence Redouble encor ma peine et mon impatience. Parlez, de quel ennui ressentez-vous les coups ? Qu'est-ce donc ?MÉLICERTE
Ce n'est rien.MYRTIL
Ce n'est rien, dites-vous ? Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes, Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes ? Ah, Ne me faites point un secret dont je meurs, Et m'expliquez, hélas ! Ce que disent ces pleurs.MYRTIL
Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre, Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui, De vouloir me voler ma part de votre ennui ? Ah, ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire.MÉLICERTE
Hé bien, Myrtil, hé bien, il faut donc vous le dire : J'ai su que par un choix plein de gloire pour vous, Éroxène et Daphné vous veulent pour époux : Et je vous avouerai que j'ai cette faiblesse, De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse, Sans accuser du sort la rigoureuse loi, Qui les rend dans leurs voeux préférables à moi.MYRTIL
Et vous pouvez l'avoir cette injuste tristesse, Vous pouvez soupçonner mon amour de faiblesse, Et croire qu'engagé par des charmes si doux, Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous ? Que je puisse accepter une autre main offerte ? Hé, que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte, Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur, Et faire un jugement si mauvais de mon coeur ? Quoi, faut-il que de lui vous ayez quelque crainte, Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte : Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas, Si vous êtes si prête à ne le croire pas.MÉLICERTE
Je pourrais moins, Myrtil, redouter ces rivales, Si les choses étaient de part et d'autre égales, Et dans un rang pareil j'oserais espérer, Que peut-être l'amour me ferait préférer : Mais l'inégalité de bien et de naissance, Qui peut d'elles à moi faire la différence...MYRTIL
Ah, leur rang de mon coeur ne viendra point à bout, Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout. Je vous aime, il suffit, et dans votre personne, Je vois rang, biens, trésors, états, sceptres, couronne, Et des Rois le plus grand m'offrît-on le pouvoir, Je n'y changerais pas le bien de vous avoir. C'est une vérité toute sincère et pure, Et pouvoir en douter est me faire une injure.MÉLICERTE
Hé bien, je crois, Myrtil, puisque vous le voulez, Que vos voeux par leur rang ne sont point ébranlés, Et que bien qu'elles soient nobles, riches et belles, Votre coeur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles : Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivez la voix, Votre père, Myrtil, réglera votre choix, Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère, Pour préférer à tout une simple bergère.MYRTIL
Non, chère Mélicerte, il n'est père ni dieux Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux, Et toujours de mes voeux, Reine comme vous êtes...MÉLICERTE
Ah, Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites, N'allez point présenter un espoir à mon coeur, Qu'il recevrait peut-être avec trop de douceur, Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, Me rendrait plus cruel le coup de ma disgrâce.MYRTIL
Quoi ? Faut-il des serments appeler le secours, Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours ? Que vous vous faites tort par de telles alarmes, Et connaissez bien peu le pouvoir de vos charmes. Hé bien, puisqu'il le faut, je jure par les Dieux ; Et si ce n'est assez, je jure par vos yeux, Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne, Recevez en ici la foi que je vous donne, Et souffrez que ma bouche avec ravissement, Sur cette belle main en signe le serment.SCÈNE IV. Lycarsis, Myrtil, Mélicerte.
MÉLICERTE
Quel sort fâcheux !LYCARSIS
Cela ne va pas mal, continuez tous deux. Peste, mon petit fils, que vous avez l'air tendre, Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre. Vous a-t-il, ce savant, qu'Athènes exila, Dans sa philosophie appris ces choses-là : Et vous qui lui donnez de si douce manière Votre main à baiser, la gentille bergère, L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs, Par qui vous débauchez ainsi les jeunes coeurs ?Mignard : Qui a une beauté délicate, qui a les traits doux et agréables. [F]
MYRTIL
Ah, quittez de ces mots l'outrageante bassesse, Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.MYRTIL
Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez. À du respect pour vous la naissance m'engage, Mais je saurai sur moi pour punir de l'outrage : Oui, j'atteste le Ciel, que si contre mes voeux, Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux, Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice, Au milieu de mon sein vous chercher un supplice, Et par mon sang versé lui marquer promptement L'éclatant désaveu de votre emportement.MÉLICERTE
Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme, Et que mon dessein soit de séduire son âme : S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien, C'est de son mouvement, je ne l'y force en rien. Ce n'est pas que mon coeur veuille ici se défendre, De répondre à ses voeux d'une ardeur assez tendre. Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer : Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer. Et pour vous arracher toute injuste créance, Je vous promets ici d'éviter sa présence ; De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses voeux que quand vous le voudrez.SCÈNE V. Lycarsis, Myrtil.
MYRTIL
Et bien, vous triomphez avec cette retraite, Et dans ces mots votre âme a ce qu'elle souhaite : Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez, Que vous serez trompé dans ce que vous pensez, Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance, Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.LYCARSIS
Comment, à quel orgueil, fripon, vous vois-je aller ? Est-ce de la façon que l'on me doit parler ?MYRTIL
Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage : Pour rentrer au devoir, je change de langage, Et je vous prie ici, mon père, au nom des Dieux, Et par tout ce qui peut vous être précieux, De ne vous point servir, dans cette conjoncture, Des fiers droits que sur moi vous donne la nature. Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux, Le jour est un présent que j'ai reçu de vous : Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable, Si vous me l'allez rendre, hélas, insupportable ? Il est sans Mélicerte, un supplice à mes yeux : Sans ses divins appas, rien ne m'est précieux, Ils font tout mon bonheur, et toute mon envie, Et si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie.LYCARSIS
Aux douleurs de son âme il me fait prendre part. Qui l'aurait jamais cru de ce petit pendard ? Quel amour, quels transports, quels discours pour son âge : J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.LYCARSIS
Je ne puis plus tenir, il m'arrache des larmes, Et ces tendres propos me font rendre les armes.MYRTIL
Que si dans votre coeur un reste d'amitié, Vous peut de mon destin donner quelque pitié, Accordez Mélicerte à mon ardente envie, Et vous ferez bien plus que me donner la vie.LYCARSIS
Lève-toi.LYCARSIS
Oui.LYCARSIS
Oui.LYCARSIS
Oui, lève-toi, te dis-je.LYCARSIS
Ah, que pour ses enfants un père a de faiblesse ! Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse, Et ne se sent-on pas certains mouvements doux, Quand on vient à songer que cela sort de vous ?LYCARSIS
Non.MYRTIL
Me permettez-vous de vous désobéir, Si de ces sentiments on vous fait revenir : Prononcez le mot.SCÈNE VI. Acante, Tyrène, Myrtil
ACANTE
Ah, Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes, Qui nous ont préparé des matières de larmes, Et leur naissant éclat fatal à nos ardeurs, De ce que nous aimons nous enlèvent les coeurs.TYRÈNE
Peut-on savoir, Myrtil, vers qui de ces deux belles, Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles, Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux, Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos voeux ?ACANTE
Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre coeur nous partage.TYRÈNE
Il vaut mieux quand on craint ces malheurs éclatants, En mourir tout d'un coup que traîner si longtemps.MYRTIL
Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme, La belle Mélicerte a captivé mon âme : Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous. Et si vos voeux enfin n'ont que les miens à craindre, Vous n'aurez l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre.MYRTIL
Oui, content de mes fers comme d'une victoire, Je me suis excusé de ce choix plein de gloire : J'ai de mon père encor changé les volontés, Et l'ai fait consentir à mes félicités.SCÈNE VII. Nicandre, Myrtil, Acante, Tyrène.
MYRTIL
Comment ?MYRTIL
Et pourquoi ?NICANDRE
Nous allons perdre cette beauté. C'est pour elle qu'ici le roi s'est transporté, Avec un grand Seigneur on dit qu'il la marie.NICANDRE
Ce sont des incidents grands et mystérieux : Oui, le Roi vient chercher Mélicerte en ces lieux ; Et l'on dit qu'autrefois feu Bélise sa mère, Dont tout Tempé croyait que Mopse était le frère : Mais je me suis chargé de la chercher partout, Vous saurez tout cela tantôt, de bout en bout.Cette comédie n'a point été achevée, il n'y avait que ces deux actes de faits lorsque le Roi la demanda. Sa majesté en ayant été satisfaite pour la Fête où elle fut représentée, la Sieur de Molière ne l'a point finie.
600 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica