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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou l'Imposteur

Le Tartuffe

Molière· créée en 1664, imprimée en 1669· 5 actes· 1 962 vers· 13 personnages

Représenté pour la première fois le 12 mai 1664 au Château de Versailles.

Personnages

  • MADAME PERNELLE, mère d'Orgon
  • ORGON, mari d'Elmire
  • ELMIRE, femme d'Orgon
  • DAMIS, fils d'Orgon
  • MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valère
  • VALÈRE, amant de Mariane
  • CLÉANTE, beau-frère d'Orgon
  • TARTUFFE, faux dévot
  • DORINE, suivante de Mariane
  • MONSIEUR LOYAL, sergent
  • UN EXEMPT
  • [LAURENT]
  • FLIPOTE, servante de Madame Pernelle
PRÉFACE

Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et les gens, qu'elle joue, ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joué jusqu'ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins ont soufferts doucement qu'on les ai représentés ; et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux : Mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces ; et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner, et ils se sont tous armer contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés ; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couverts leurs intérêts de la cause de Dieu et le Tartuffe dans leur bouche est une pièce qui offense la piété. Elle est d'un bout à l'autre pleine d'abominations, et l'on trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes, même, y sont criminels ; et le moindre coup d'oeil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droit[e] ou à gauche, y cache des mystères, qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les correction que j'y ai pu faire ; le jugement du Roi, et de la Reine, qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes ; et de messieurs les ministres qui l'ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien qui l'on trouvée profitable, tout cela n'a rien de rien servi. Ils n'en veulent point démordre, et tous les jours encore ils font crier en public des zélés indiscrets qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.

Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti des véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui par la chaleur qu'ils ont pour leurs intérêts du Ciel, sont facile à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure de tout mon coeur de ne point condamner les choses avant que de les voir ; de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux, dont les grimaces les déshonorent.

Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans aucun doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer ; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandait la délicatesse de la matière ; et que j'ai mis tout l'art, et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance, on le connaît d'abord aux marques que je lui donne, et d'un bout à l'autre il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui d'un véritable homme de bien que je lui oppose.

Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières : mais je leur demande avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'il en font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon ; et sans doute il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie chez les anciens a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les espagnols nos voisins, ne célèbrent guère de fête ou la comédie ne soit mêlée ; et que, même, parmi nous elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'Hôtel de Bourgogne ; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques sous le nom d'un docteur de Sorbonne ; et sans aller chercher si loin, que l'on a joué de notre temps des pièces saintes de Monsieur de Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France.

Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est dans l'état d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres, et que nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire, et rien ne reprend mieux la plupart des hommes, que le peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point de la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.

On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur ; et pouvais-je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en ai retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses généralement détestées, fassent quelque impression dans les esprits ? Que je les rende dangereuses, en les faisant monter sur le théâtre ? Qu'elles reçoivent quelque autorité dans la bouche d'un scélérat ? Il n'y a nulle apparence à cela ; et l'on doit approuver la comédie de Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.

C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s'était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église, qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eut quelques uns qui ne l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend appuyer la censure, est détruite par ce partage ; et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris le comédie différemment, et que les uns l'ont considéré dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardé dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.

Et en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra sans doute que n'étant autre chose qu'un poème ingénieux, qui par des leçons agréables reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice. Et si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'Antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d'une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des comédies. Elle nous apprendre que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes ; qu'il y en a eu d'autres, qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'ils avaient composées ; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux, et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que dans Rome enfin ce même art a reçu des honneurs extraordinaires : je ne dis pas d'une Rome débauchée, et sous le licences des Empereurs ; mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans les temps de vigueur de la vertu romaine.

J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n'y a une chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d'art si salutaire, dont ils ne soient capables de renverser ses intentions ; rien de si bon en soi, qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendu odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du Ciel : elle nous a été donnée, pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu, par la contemplation des merveilles de la Nature ; et pourtant on n'ignore pas que souvent l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses, même, les plus saintes, ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats, qui tous les jours abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands : mais on ne laisse pas pour cela défaire les distinctions, qu'il est besoin de faire. On n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt, avec la maladie des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art ; et comme on ne s'avise point de défendre la médecine, pour avoir été bannie de Rome ; ni la philosophie, pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes ; on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie, pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsiste point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir, et nous de devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données ; l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer, n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les moeurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre, que la ressemblance du nom ; et ce serait une injustice épouvantable, que de vouloir condamner Olympe qui est femme de bien, parce qu'il y a eu une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le Monde. Il n'y aurait rien par là, qui ne fut condamné ; et puisque l'on ne garde point cette rigueur à tant de choses, dont on abuse tous les jours, on doit bien faire le même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction, et l'honnêteté.

Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes, qu'elles sont pleines de vertu ; et que les âmes plus sont attendries par ces sortes de représentation. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu, que cette pleine insensibilité où ils veulent faire montrer notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et que si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu, et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste : mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la pitié souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince sur la comédie du Tartuffe.

Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la Cour une pièce intitulée "Scaramouche hermite" ; et le roi en sortant, dit au grand prince que je veux dire : "Je voudrais bien savoir pourquoi les gens se scandalisent si fort de la comédie de Molière, ne disent mot de celle de Scaramouche." À quoi le prince répondit : "La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le Ciel et la religion dont ces messieurs ne se soucient point ; mais celle de Molière les jouent eux-mêmes. C'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Mme Pernelle, Flipote, Elmire, Mariane, Dorine, Damis, Cléante.

DORINE

Si...

DAMIS

Mais...

MARIANE

Je crois....

MADAME PERNELLE

Voyez la langue !

MADAME PERNELLE

Voilà les contes bleus qu'il vous faut, pour vous plaire. Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire ; Car Madame, à jaser, tient le dé tout le jour : Mais enfin, je prétends discourir à mon tour. Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage, Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ; Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé, Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ; Que pour votre salut vous le devez entendre, Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. Ces visites, ces bals, ces conversations, Sont, du malin esprit, toutes inventions. Là, jamais on n'entend de pieuses paroles, Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles ; Bien souvent le prochain en a sa bonne part, Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées, De la confusion de telles assemblées : Mille caquets divers s'y font en moins de rien ; Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien, C'est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ; Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea... Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà ? Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire ; Et sans... Adieu, ma bru, je ne veux plus rien dire. Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.

Donnant un soufflet à Flipote.

Allons, vous ; vous rêvez, et bayez aux corneilles ; Jour de Dieu, je saurai vous frotter les oreilles ; Marchons, gaupe, marchons.

Gaupe : Terme d'injure et de mépris. Femme malpropre et désagréable. [L]

SCÈNE II. Cléante, Dorine.

DORINE

Oh vraiment tout cela n'est rien au prix du fils ; Et si vous l'aviez vu, vous diriez, c'est bien pis. Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage, Et pour servir son prince, il montra du courage : Mais il est devenu comme un homme hébété, Depuis que de Tartuffe on le voit entêté. Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme. C'est de tous ses secrets l'unique confident, Et de ses actions le directeur prudent. Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse, On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse. À table, au plus haut bout, il veut qu'il soit assis ; Avec joie il l'y voit manger autant que six ; Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède ; Et s'il vient à roter, il lui dit, Dieu vous aide.

C'est une servante qui parle.

Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ; Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos ; Ses moindres actions lui semblent des miracles, Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles. Lui qui connaît sa dupe, et qui veut en jouir, Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir ; Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon, Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon. Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches. Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, Avec la sainteté les parures du Diable.

Cagot : Celui, celle qui a une dévotion suspecte et déplaisante. [L] Par extension cagotisme, se tenir comme un cagot.

La Fleur des Saints (Flos sanctorum en latin) : ouvrage comportant une histoire sainte avec le prénom du jour pour tous les jours de l'année.

SCÈNE III. Elmire, Marine, Damis, Cléante, Dorine.

DORINE

Il entre.

SCÈNE IV. Orgon, Cléante, Dorine.

SCÈNE V. Orgon, Cléante.

ORGON

Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu'on révère ; Tout le savoir du monde est chez vous retiré, Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes, Et près de vous ce sont des sots, que tous les hommes.

Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.

CLÉANTE

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir, chez moi, n'est pas tout retiré, Mais en un mot je sais, pour toute ma science, Du faux, avec le vrain faire la différence : Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots ; Aucune chose au monde et plus noble et plus belle, Que la sainte ferveur d'un véritable zèle ; Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux, Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux ; Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, De qui la sacrilège et trompeuse grimace Abuse impunément, et se joue à leur gré, De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré. Ces gens, qui par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise, Et veulent acheter crédit et dignités, À prix de faux clins d'yeux, et d'élans affectés, Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune, Par le chemin du Ciel courir à leur fortune ; Qui, brûlants, et priants, demandent chaque jour, Et prêchent la retraite au milieu de la Cour : Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, Et pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment, De l'intérêt du Ciel, leur fier ressentiment, D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré. De ce faux caractère, on en voit trop paraître ; Mais les dévots de coeur sont aisés à connaître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux, Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux. Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre : Ce titre par aucun ne leur est débattu, Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu, On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, est traitable. Ils ne censurent point toutes nos actions, Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections, Et laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d'autrui ; Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ; On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre. Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement. Ils attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, Les intérêts du Ciel, plus qu'il ne veut lui-même. Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle, C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle, Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.

Périandre : Référence au tyran grec du VIIème sicle avant JC. Il gouverna Corinthe, et fit construire la première partie du canal de l'isthme. L'un des sept sages de la Grèce.

Ariston : Allusion au penseur grec qui considérait la vertu comme une, et l'éthique supérieure à la logique et la physique.

CLÉANTE

Oui.

ORGON

Je suis votre valet.

Il veut s'en aller.

ORGON

Oui.

ORGON

Selon.

ORGON

Adieu.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Orgon, Mariane.

ORGON

Mariane.

MARIANE

Mon Père.

MARIANE

Qui, moi ?

MARIANE

Eh ?

ORGON

Quoi ?

ORGON

Tartuffe.

SCÈNE II. Dorine, Orgon, Mariane.

DORINE

Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.

Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille.

ORGON

Ah !

DORINE

Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir[.]

Brocard : Raillerie piquante. Terme injurieux et satirique qu'on donne en plaisantant contre quelqu'un. [F]

ORGON

Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, Et tout résolument je veux que tu te taises.

Fadaise : Chose fade ; folie, sottise, bagatelle. [F]

DORINE

J'enrage De ne pouvoir parler.

Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.

DORINE

Oui, c'est un beau museau.

Mueau : Ironiquement. Voilà encore un beau museau, un plaisant museau, se dit d'un homme qui fait l'agréable. [L]

ORGON

Que quand tu n'aurais même aucune sympathie Pour tous les autres dons....

Il se tourne devant elle, et la regarde les bras croisés.

DORINE, en s'enfuyant

Je me moquerais fort de prendre un tel époux.

Il lui veut donner un soufflet et la manque.

SCÈNE III. Dorine, Mariane.

MARIANE

Quoi ?

MARIANE

Je le crois.

MARIANE

Assurément.

DORINE

Non.

SCÈNE IV. Valère, Mariane, Dorine.

MARIANE

Quoi ?

MARIANE

Je ne sais.

MARIANE

Non.

VALÈRE

Non ?

VALÈRE

Oui.

MARIANE

Oui.

MARIANE

Fort bien.

Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.

MARIANE

Oui.

MARIANE

Tant mieux.

VALÈRE

Euh ?

Il s'en va ; et lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.

MARIANE

Quoi ?

DORINE

Venez ici.

DORINE

Arrêtez.

DORINE

Ah !

DORINE

Elle quitte Valère et court à Mariane.

À l'autre. Où courez-vous ?

MARIANE

Laisse.

DORINE

Elle quitte Mariane et court à Valère.

Encor ? Diantre soit fait de vous, si je le veux, Cessez ce badinage, et venez çà tous deux.

Elle les tire l'un et l'autre.

VALÈRE, en donnant sa main à Dorine

À quoi bon ma main ?

MARIANE, en donnant aussi sa main

De quoi sert tout cela ?

VALÈRE

Mais ne faites donc point les choses avec peine, Et regardez un peu les gens sans nulle haine.

Mariane tourne l'oeil vers Valère et fait un petit souris.

MARIANE

Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

Ressort : Moyen dont on se sert pour faire réussir quelque dessein, quelque affaire. [L]

VALÈRE

Il fait un pas et revient.

Enfin....

DORINE

Quel caquet est le vôtre ! Tirez de cette part ; et vous, tirez de l'autre.

Les poussant chacun par l'épaule.

Tirer : Faire sortir quelqu'un d'un endroit, l'éloigner de quelque chose. [L]

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Damis, Dorine.

SCÈNE II. Tartuffe, Laurent, Dorine.

TARTUFFE, apercevant Dorine

Laurent, serrez ma haire ? avec ma discipline, Et priez que toujours le Ciel vous illumine. Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers ? Des aumônes que j'ai, partager les deniers.

Haire : Petite chemise de crin ou de poil de chèvre portée sur la peau par esprit de mortification et de pénitence. [L]

Discipline : Instrument de flagellation, fouet fait de cordelettes ou de petites chaînes dont les religieux et aussi les personnes laïques se servent pour se mortifier ou pour châtier ceux qui sont sous leur conduite. [L]

DORINE

Que d'affectation et de forfanterie !

Forfanterie : Action de forfante. Les Comédiens Italiens font mille forfanteries sur le théâtre. [F]

SCÈNE III. Elmire, Tartuffe.

TARTUFFE

Il lui serre le bout des doigts.

Oui, Madame, sans doute ; et ma ferveur est telle...

ELMIRE

Ah ! De grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.

TARTUFFE

Ah ! Pour être dévot, je n'en suis pas moins Homme ; Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange ; Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ; Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine, De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinait mon coeur ; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes voeux du côté de vos charmes. Mes yeux, et mes soupirs, vous l'ont dit mille fois ; Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix. Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne, Les tribulations de votre esclave indigne ; S'il faut que vos bontés veuillent me consoler, Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille. Votre honneur, avec moi ne court point de hasard ; Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. Tous ces galants de Cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits, et vains dans leurs paroles, De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer ; Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie : Mais les gens comme nous, brûlent d'un feu discret, Avec qui pour toujours on est sûr du secret. Le soin que nous prenons de notre renommée, Répond de toute chose à la personne aimée ; Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur, De l'amour sans scandale, et du plaisir sans peur.

Voir "Ah ! Pour être romain, je n'en suis pas moins homme :" dans Sertorius de Pierre Corneille, SERTORIUS, Acte IV, scène 1, vers 1194.

SCÈNE IV. Damis, Elmire, Tartuffe.

ELMIRE

Damis...

SCÈNE V. Orgon, Damis, Tartuffe, Elmire.

SCÈNE VI. Orgon, Damis, Tartuffe.

ORGON

Tais-toi.

ORGON, à son fils

Ingrat !

DAMIS

Donc....

ORGON

Paix.

SCÈNE VII. Orgon, Tartuffe.

ORGON

Non, non.

ORGON

Ah !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Cléante, Tartuffe.

CLÉANTE

Ah !

SCÈNE II. Elmire, Mariane, Dorine, Cléante.

SCÈNE III. Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.

ORGON

Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot : Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.

Écot : Fig. Parlez à votre écot, se dit à une personne se mêlant de parler à des gens qui ne lui adressent pas la parole. [L]

ORGON

Voir ?

ELMIRE

Oui.

ORGON

Chansons.

Chanson : Fig. et familièrement, propos rebattus qui reviennent sans cesse comme un refrain. [L]

SCÈNE IV. Elmire, Orgon.

SCÈNE V. Tartuffe, Elmire, Orgon.

TARTUFFE

Mais si d'un oeil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ?

Bénin : Qui ne se dit guère que des remèdes et des influences célestes. Un remède bénin, est celui qui purge doucement, sans de grandes évacuations, ni tranchées. Les cieux bénins, les astres bénins ont favorisés son voyage. Hors de là bénin ne se dit guère qu'en riant. Molière [Ecole des Femmes, v. 296] dit en parlant des maris de Paris : "Et les maris aussi les plus bénins du monde". [F]

SCÈNE VI. Orgon, Elmire.

SCÈNE VII. Tartuffe, Elmire, Orgon.

SCÈNE VIII. Elmire, Orgon.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Orgon, Cléante.

SCÈNE II. Damis, Orgon, Cléante.

SCÈNE III. Madame Pernelle, Mariane, Elmire, Dorine, Damis, Orgon, Cléante.

ORGON

J'enrage.

SCÈNE IV. Monsieur Loyal, Madame Pernelle, Orgon, Damis, Mariane, Dorine, Elmire, Cléante.

ORGON

Mais....

SCÈNE V. Orgon, Cléante, Mariane, Elmire, Madame Pernelle, Dorine, Damis.

SCÈNE VI. Valère, Orgon, Cléante, Elmire, Mariane, etc.

ORGON

L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal !

Le vers 1847 est repris dans La Critique du Tartuffe de Villiers. (1670)

SCÈNE DERNIÈRE. L'Exempt, Tartuffe, Valère, Orgon, Elmire, Mariane, etc.

L'EXEMPT

Oui, vous.

L'EXEMPT

Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude. Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, Un prince dont les yeux se font jour dans les coeurs, Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. D'un fin discernement sa grande âme pourvue, Sur les choses toujours jette une droite vue, Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. Il donne aux gens de bien une gloire immortelle, Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, Et l'amour pour les vrais, ne ferme point son coeur À tout ce que les faux doivent donner d'horreur. Celui-ci n'était pas pour le pouvoir surprendre, Et de pièges plus fins on le voit se défendre. D'abord il a percé, par ses vives clartés, Des replis de son coeur, toutes les lâchetés. Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même, Et par un juste trait de l'équité suprême, S'est découvert au Prince un fourbe renommé, Dont sous un autre nom il était informé ; Et c'est un long détail d'actions toutes noires, Dont on pourrait former des volumes d'histoires. Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude, et sa déloyauté ; À ses autres horreurs, il a joint cette suite, Et ne m'a, jusqu'ici, soumis à sa conduite, Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, Et vous faire, par lui, faire raison du tout. Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, Il veut qu'entre vos mains, je dépouille le traître. D'un souverain pouvoir il brise les liens Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens, Et vous pardonne enfin cette offense secrète Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ; Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois On vous vit témoigner, en appuyant ses droits ; Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense, D'une bonne action verser la récompense ; Que jamais le mérite, avec lui, ne perd rien, Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.

MADAME PERNELLE

Maintenant je respire.

1 962 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica