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Comédie en vers et en prose· Comédie en Deux Actes et en Prose Mélée D'Ariettes

L'Inconnue Persécutée

Pierre-Louis Moline· créée en 1776, imprimée en 1765· 2 actes· 462 vers· 8 personnages

Représentée devant SA MAJESTÉ, à Fontainebleau, le 25 Octobre 1776.

Personnages

  • LE BARON, le Sr. Laruette
  • LE MARQUIS DE FLORIVAL, jeune Officier, fils du Baron. le Sr. Julien
  • CLARISSE, soeur de Florival. La Dlle. Dugazon
  • LE VICOMTE, ami du Baron. le Sr. Michu
  • JEANNETTE, fille inconnue protégée du Baron. La Dlle. Laruette
  • ZERBINE, suivante de Clarisse. La Dlle. Trial
  • FABRICE, Domestique du Baron. le Sr. Narbonne
  • PLUSIEURS DOMESTIQUES

ACTE I

Le théâtre représente un salon où il y a plusieurs issues.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Florival, Jeanette.

FLORIVAL

Oui, ma chère Jeanette, je ne dois plus vous cacher la vive impression que vous avez fait sur mon coeur ! Vos manières, votre maintien, votre figure charmante, tout annonce en vous une naissance distinguée.

JEANNETTE

Monsieur, vos bontés me rendent confuse : je ne mérite point votre affection. Oubliez-vous ce que vous êtes, et ignorez-vous ce que je suis ?

FLORIVAL

Je sais que vous êtes orpheline : je n'ignore point que notre fermière vous a élevée comme sa propre fille, et que depuis sa mort mon père prend soin de vous, mais je veux vous affranchir d'une condition obscure, et vous élever au sort le plus heureux si vous daignez approuver mon amour.

JEANNETTE

Que dites-vous, Monsieur, quel est votre dessein ? Eh comment puis-je me flatter d'être aimée d'une personne de votre rang ; non, je ne le croirai jamais : ce serait trop vous abaisser.

FLORIVAL

Moi, m'abaisser en vous aimant ! Ah rendez-vous plus de justice, et ne vous offensez point d'un aveu si légitime.

ARIETTE.

Quand je vous vois, Jeannette, Quelle flamme secrète De moi vient s'emparer ! Je tremble votre vue, Je sens mon âme émue, Et n'ose soupirer.

JEANNETTE, à part

Ô Dieux ! Quel trouble me saisit.

FLORIVAL

Aurais-je le malheur de vous déplaire ?

JEANNETTE, à part

Je ne sais que lui répondre...

Haut.

Adieu Monsieur.

FLORIVAL, la retenant

Quoi, vous me fuyez...

JEANNETTE

Je ne puis rester plus longtemps avec vous.

SCÈNE III. Florival, Jeannette, Clarisse.

CLARISSE, au fond du Théâtre, à part

Ô Ciel ! Que vois-je ?

FLORIVAL, à Jeanette sans voir Clarisse

Ne me quittez point avec tant de rigueur, et soyez sensible à la flamme que vous m'inspirez.

CLARISSE, avec ironie

Ah mon frère ! La déclaration est touchante. Je ne me serais jamais doutée que Jeannette fut l'objet de vos amours.

JEANNETTE, à part

Je suis perdue !

CLARISSE

Ne rougissez-vous point de votre faiblesse.

FLORIVAL

Non ma soeur : vous en êtes témoin, j'adore Jeannette, et je me fais gloire de le publier.

CLARISSE

Comment, une fille inconnue ?... Je vais en instruire mon père.

FLORIVAL

Je ne crains point vos menaces, et je saurai moi-même le lui apprendre.

JEANNETTE, à Clarisse

Ah Madame, pourriez vous croire...

CLARISSE, avec fierté

Taisez-vous et sortez.

FLORIVAL, la retenant

Non, Jeannette, demeurez avec moi.

SCÈNE IV. Florival, Jeannette.

FLORIVAL

Que le courroux de ma soeur ne vous alarme point.

JEANNETTE

Hélas ! Que pensera de moi Monsieur_le_Baron ?

FLORIVAL

Mon père me chérit et vous estime : il sera touché de mon amour et consentira que vous soyez mon épouse.

JEANNETTE

Moi, votre épouse !

FLORIVAL

Le voici : je vais le prévenir.

SCÈNE V. Florival, Jeannette, Le Baron.

LE BARON

Je vous cherchais, mon fils... Ah vous voila Jeannette...

JEANNETTE, à part

Quel embarras !

FLORIVAL, vivement

Ah mon père, j'ai une grâce à vous demander.

LE BARON, sans faire attention ce que lui dit son fils

J'ai suspendu pour quelque temps votre départ pour votre régiment...

FLORIVAL, l'interrompant

J'implore en ce moment votre bonté paternelle.

LE BARON, sans l'écouter

Un Seigneur de mes voisins veut s'allier ma famille, et...

FLORIVAL, l'interrompant

C'est de vous seul que dépend mon bonheur.

LE BARON

En un mot il vous destine sa fille : c'est un parti considérable, et son alliance m'honore.

FLORIVAL

Il me destine sa fille !... Mais mon père...

À part.

Quel contretemps !

LE BARON

Comment, cela t'afflige : parbleu j'aurai la plus grande joie de te voir marié avant que tu partes pour l'armée. Je suis veuf, il ne me reste plus que ta soeur établir, et je veux que mes petits enfants me dédommagent de ton absence.

FLORIVAL

Mais vous n'avez pas encore donné votre parole.

LE BARON

L'affaire est décidée, et demain nous passons le contrat.

FLORIVAL

Demain... Ô ciel ! Avant de vous engager, il fallait du moins consulter mon coeur : non, je ne puis y consentir.

ARIETTE.

Une fille adorable M'enflamme dès ce jour ; Ah ! Soyez favorable Au tourment qui m'accable,

En montrant Jeannette.

Voyez l'objet aimable, Pour qui je meurs d'amour.

LE BARON

Quoi, Jeannette ! Mon fils, y pensez-vous ?

FLORIVAL

Oui, je ne respire que pour elle.

LE BARON, à part

Ah le petit effronté !

Haut.

Je vous ai dit mes intentions, éloignez-vous de ma présence et songez m'obéir.

À Jeannette.

Vous, Jeannette, demeurez.

FLORIVAL, à part en sortant

Je suis au désespoir !

SCÈNE VI. Le Baron, Jeannette.

JEANNETTE, à part

Que son imprudence me chagrine !

LE BARON, à part

Il en est amoureux, il faut que je m'explique avec elle.

Haut.

Jeannette, nous sommes seuls, parlez moi sans détour.... Auriez-vous quelque penchant pour Florival, seriez-vous sensible la folle tendresse de ce jeune étourdi ?

JEANNETTE, troublée

Moi, Monsieur !en auriez-vous quelque soupçon ?

LE BARON, vivement

Non, non, ma belle enfant, je ne l'imagine point, mais vous n'ignorez pas combien vous m'êtes chère.

JEANNETTE

Vous me comblez chaque jour de nouveaux bienfaits.

LE BARON

Depuis que vous êtes chez moi, j'exige que l'on vous rende autant d'égards qu'à moi-même.

JEANNETTE

Je ne les mérite pas.

LE BARON

Je n'en fais pas encore assez, mais je crois que vous devez m'aimer par reconnaissance.

JEANNETTE

Ah ! Monsieur, tant que je vivrai.

LE BARON

Eh bien, pour vous prouver combien j'y suis sensible, je veux vous donner un époux riche, de bonne maison, et qui n'est ni trop jeune, ni trop vieux.

JEANNETTE

Quel est donc cet époux ?

LE BARON, avec transport

C'est moi, belle Jeannette ! Oui, c'est moi-même qui depuis longtemps soupire pour vous, et j'ai résolu de vous prendre pour ma femme.

JEANNETTE

Pour votre femme !

LE BARON

Vous paraissez surprise ! Comment ? Ne seriez-vous point charmée de devenir Baronne ?

SCÈNE VII.

LE BARON, seul

Elle me quitte avec indifférence, et ses beaux yeux sont baignés de larmes : mais enfin, elle sait que je l'aime, cela me donne quelque espoir. Il s'agit à présent de marier mon fils au plutôt, ou de le faire partir pour son régiment, il n'aura plus la liberté de voir Jeannette, et je l'épouserai sans crainte...

Il se promène en rêvant.

Cependant si mon âge lui donne quelque répugnance, malgré les droits que j'ai sur elle, est-il en mon pouvoir de forcer sa volonté ?

ARIETTE.

Il est vrai, je suis son maître, Mais son époux, il n'en est rien. Eh comment me le promettre ?... Imaginons un moyen... Ah ! Que faire !... Je n'en sais rien.

Il sort.

SCÈNE VIII. Fabrice, ensuite Zerbine.

FABRICE, seul accourant

Oh ! Oh ! Je croyais trouver encore ici Jeannette ! Elle n'y est plus. Où peut-elle être présent. Je la cherche partout et je m'impatiente, il faut cependant que je lui déclare mon amour, cela me pèse trop sur le coeur.... Mais voici Zerbine ; peste soit de l'importune ! Qu'elle vient ici mal propos.

ZERBINE

Bonjour Fabrice.

FABRICE, brusquement

Serviteur.

ZERBINE

Comme tu parais fier ! Quel ton brusque et méprisant ! Eh ! Dis moi donc, que t'ai-je fait pour me recevoir de la sorte ? Depuis quelque temps tu me fais sans cesse, et tu daignes peine me regarder. Ne suis-je pas toujours ta fidèle Zerbine ; hélas ! Ne m'aimerais-tu plus.

FABRICE

Eh ! Que sais-je ; cela pourrait bien être.

ZERBINE

Ingrat ! As-tu donc oublié toutes les promesses que tu m'as fait tant de fois.

FABRICE

Non : je m'en souviens encore, mais je n'y pense plus.

ZERBINE

Pourquoi m'as-tu trompée ?

FABRICE

Oh dame, je ne sais qui faire : c'est que j'ai changé de sentiment.

ZERBINE

Ah traître ! Crois-tu que j'ignore que tu m'abandonnes pour Jeannette ! Que ne puis-je changer comme toi et me venger de ta perfidie.

FABRICE

Eh bien, prends un autre amoureux, je te le permets.

FABRICE

Tiens, oublie moi tout fait et nous serons d'accord.

ZERBINE

Hélas ! Il n'est plus en mon pouvoir.

MÊME AIR.

Deuxième couplet.

La tourterelle Est mon modèle : J'aime comme elle. On la délaisse, De sa tendresse Elle a sans cesse Le souvenir.

Elle sort.

FABRICE, seul

Enfin m'en voilà débarrassé : mais je vois venir Clarisse avec le Vicomte, allons chercher partout ma belle Jeannette.

Il sort.

SCÈNE IX. Clarisse, Le Vicomte.

CLARISSE

Ah ! Monsieur, si vous vous intéressez l'honneur de ma famille, et si vous avez pour elle quelque considération, vous m'en donnerez une preuve dès ce moment. Je vous ai tout appris : je sais combien vous avez de crédit sur l'esprit de mon père ; il faut absolument que vous l'engagiez renvoyer d'ici Jeanette, je veux qu'elle en sorte avant la fin du jour.

LE VICOMTE

Ah ! Madame, qu'exigez-vous de moi ? Ce serait une tyrannie. Vous voulez faire le malheur de cet aimable enfant, parce que votre frère a du penchant pour elle. Réfléchissez de grâce sur la démarche que vous me proposez, et soyez moins inhumaine. Je crois que cette jeune fille ne mérite point le mépris dont vous l'accablez.

CLARISSE

Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de me rendre ce service auprès de mon père : je ne vous demande là-dessus aucune réflexion : que je fasse bien ou mal, cela me convient, et je le veux ainsi ; adieu.

Elle sort.

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Jeannette, ensuite Florival.

JEANNETTE, seule

Je ne sais quel parti prendre... que de malheurs je prévois ! Comment les éviter ! Monsieur_le_Baron veut que je l'épouse et son fils plus dangereux encore, a conçu le projet de m'enlever. Que vais-je devenir !

FLORIVAL

Je viens de disposer tout pour notre départ...

JEANNETTE

Non Monsieur, ne persistez plus dans votre dessein : la pudeur et la bienséance me défendent de vous suivre.

FLORIVAL

Ah ! Si je vous étais plus cher, vous n'hésiteriez point.

JEANNETTE, tendrement

Vous me pressez en vain, laissez-moi : votre père va nous surprendre.

FLORIVAL

Je brave sa colère.

JEANNETTE

Vous me faites frémir : éloignez-vous.

FLORIVAL

Quoi, vous me l'ordonnez ?

JEANNETTE

Oui, je l'exige en ce moment.

FLORIVAL

Eh bien, cruelle, je vous laisse : adieu, vous ne me verrez plus.

Il fait plusieurs pas et s'arrête.

Mais que fais-je ! Dois-je l'abandonner ? La céder mon père ! Non : cet effort coûte trop mon coeur.

Il revient.

À Jeannette.

Je ne puis vous quitter.

FLORIVAL

Ah suivez sans crainte, un tendre amant qui va devenir votre époux !

JEANNETTE

Non jamais, sans l'aveu de votre père.

FLORIVAL, avec transport

Mon père est mon rival et nous n'avons plus d'espoir. Consentez me suivre ou me voir mourir vos yeux.

Il se jette à ses genoux.

SCÈNE XII. Florival, Jeannette, Le Baron.

LE BARON

Téméraire !

JEANNETTE, à part

Dieux !

FLORIVAL

Mon père.

LE BARON

C'en est assez modérez-vous, et calmez votre frénésie amoureuse : je viens de rompre le mariage qu'on vous proposait ; votre jeunesse m'a servi d'excuse : ainsi dès demain vous irez rejoindre votre régiment.

FLORIVAL

Je partirai : mais si j'osais vous supplier...

LE BARON

Je n'écoute plus rien : prenez congé de Jeannette, et partez.

JEANNETTE, à part

Quel adieu funeste !

FLORIVAL

Ah Jeannette !

SCÈNE XIII.

SCÈNE XIV. Zerbine ensuite Fabrice.

ZERBINE, seule et part

Toute la maison est en désordre pour Jeannette, et on ne sait plus qui entendre : mais voici Fabrice, il a l'air tout affligé ; il ne me voit pas, épions-le et écoutons ce qu'il va dire.

Elle s'éloigne.

FABRICE, à part, sans voir Zerbine

Ô disgrâce imprévue ! On va renvoyer Jeannette, et elle doit sortir d'ici avant la fin du jour : non, je ne souffrirai point qu'elle s'en aille toute seule, et je m'enfuirai avec elle sans que personne s'en aperçoive. M'y voila tout résolu, allons la trouver.

Il sort.

SCÈNE XV.

ZERBINE, seule

Enfin me voila bien convaincue de son infidélité. Le traître veut s'enfuir avec Jeannette, mais je l'en empêcherai ; je vais en avertir Monsieur_le_Baron ; il faut que je me venge du tour que Fabrice veut me jouer. Ah ! Qu'une fille est malheureuse de s'attacher à un amant volage !

ARIETTE.

Gentilles fillettes Craignez les fleurettes Et méfiez-vous des amants trompeurs. Ils ont un air tendre, C'est pour vous surprendre ; Cherchez à défendre Vos faibles coeurs. Loin de vous rendre À leurs douceurs, Il faut défendre Vos faibles coeurs.

Elle sort.

SCÈNE XVI. Jeannette ensuite Fabrice.

JEANNETTE, seule

Que ma situation est cruelle ! C'est endurer trop de tourments la fois !

DUO DIALOGUÉ.

Ciel ! Où vais-je ? Je frissonne ! Mon courage m'abandonne ! Du malheur qui m'environne, Rien ne peut me garantir.

JEANNETTE, à part

Je me trouble !

SCÈNE XVII.

SCÈNE XVIII. Le Baron, Zerbine.

SCÈNE XIX. Le Baron, Zerbine, Florival.

ZERBINE, à Florival comme ci-dessus

Ah ! Quelle aventure L'ingrat le parjure, etc.

FLORIVAL

Mon père !

LE BARON

Que faire ?

FLORIVAL et LE BARON, ensemble

L'ingrate me quitte Courons sur ses pas.

Zerbine sort.

SCÈNE XX. Florival, Le Baron, Clarisse.

FLORIVAL

J'en enrage.

LE BARON et FLORIVAL, ensemble

Je sens déchirer mon coeur !

SCÈNE XXI. Florival, Le Baron, Clarisse, Zerbine.

SCÈNE XXII.

SCÈNE XXIII. Fabrice, Le Baron, Florival, Clarisse.

LE BARON, à Fabrice

Te voila traître !

FLORIVAL et CLARISSE, ensemble

Rends-nous Jeannette !

SCÈNE XXIV. Fabrice, Le Baron, Florival, Clarisse, Zerbine.

SCÈNE XXV. Jeannette, Le Vicomte.

SCÈNE XXVI. Jeannette, Le Vicomte, Le Baron, Florival, Clarisse, Fabrice, Zerbine.

ZERBINE et FLORIVAL, ensemble

Elle est enfin ici.

LE BARON ET FLORIVAL, à Jeanette

Mais par quelle injustice Me quitter pour Fabrice ?

JEANNETTE, à Clarisse

Si l'on m'accuse...

CLARISSE, avec mépris à Jeannette

Point d'excuse.

LE VICOMTE, à Clarisse

Elle est sage.

FABRICE, à part

Je perds courage.

JEANNETTE, à Florival tendrement

Que mon destin malheureux, Touche votre âme.

FLORIVAL, à Jeannette

Ingrate !

JEANNETTE, à Florival

Par pitié !

LE BARON, à part, avec émotion

Mon coeur s'enflamme !

ACTE II

Le théâtre représente une campagne agréable voisine de la maison du Baron : la scène est au déclin du jour.

SCÈNE PREMIÈRE. Florival, Le Baron, Clarisse.

LE BARON

Ah mon fils ! Jeannette s'est sauvée de la maison : je suis dans la plus grande inquiétude.

FLORIVAL

Elle s'est sauvée ! Quoi, toute seule ?

CLARISSE

Non mon frère rassurez-vous : son cher amant Fabrice votre digne rival l'accompagne dans sa fuite ainsi n'en soyez plus en peine l'un et l'autre, et si vous m'en croyez présent, vous ne vous disputerez plus la conquête de cette charmante Hélène.

FLORIVAL

Ce procédé me révolte.

LE BARON

Je la méprise autant que je l'aimais.

CLARISSE

Oh ! Vous avez raison, elle ne mérite aucune pitié.

FLORIVAL

Avec son air d'innocence, avoir autant d'effronterie ? Mais je devrais l'oublier, et j'y pense toujours malgré moi !

SCÈNE II.

FLORIVAL, seul

Oui : c'en est fait, je me rends aux conseils de ma soeur. Mon parti est pris : je vais abandonner ces lieux. Jeannette ne méritait point mon coeur : elle a trahi mon amour, je veux pour jamais la bannir de ma pensée, et toute mon envie est d'aller rejoindre mon régiment.

ARIETTE.

J'entends le bruit des armes ; Amour je fuis tes charmes : Sans craintes, sans alarmes J'ose braver tes traits. Oui la gloire m'appelle, Je ne veux suivre qu'elle, Je quitte une infidèle Et je pars sans regrets.

Il sort.

SCÈNE III.

ZERBINE, seule parcourant le Théâtre

Oh ! Pour le coup, Fabrice ne m'attend pas ici. Le stratagème dont je vais me servir, l'empêchera de suivre Jeanette. Ah ! Pauvre Zerbine ! Quel détour te faut-il employer !

ARIETTE.

L'amour soutient mon espérance : Dans ces bois je viens en silence, Suivre les pas d'un inconstant. Malgré le soupçon qui me blesse, Hélas ! Je sens que ma tendresse, Pour lui redouble chaque instant, Ah ! Quand on attend ce qu'on aime, On éprouve un plaisir extrême Mais le coeur n'est jamais content. J'aperçois Fabrice, il faut que je le surprenne.

Elle s'éloigne, Fabrice parcourt le Théâtre d'un air empressé et se heurte contre Zerbine parmi les arbres.

SCÈNE IV. Zerbine, Fabrice.

FABRICE

Comment ! C'est toi Zerbine !

ZERBINE

Oui, c'est moi même ; je viens comme toi me promener dans cette campagne.

FABRICE, à part

La fâcheuse rencontre !

ZERBINE, avec ironie

Tu parais embarrassé de me voir.... Aurais-tu donné quelque rendez-vous Jeannette ? Oh ! Ne te gêne point mon ami, et va la trouver, je serais désolée de porter aucun ombrage aux inclinations de Monsieur Fabrice.

FABRICE

De quoi te mêles-tu ? Je n'ai que faire de tes conseils.

ZERBINE

Je ne le vois que trop pour mon malheur.

FABRICE

Tiens, tu feras mieux de me laisser tranquille...

À part.

Elle ne s'en ira point.

ZERBINE

Ah, tu le prends sur ce ton ! Eh bien adieu...

Elle s'éloigne et revient.

Cependant avant de te quitter, je suis bien aise de t'avertir de quelque chose qui me fait de la peine pour toi.

FABRICE, brusquement

Je ne veux pas le savoir.

ZERBINE

À la bonne heure. Mais s'il t'arrive quelque fâcheux événement, quelque désastre ! Que-sais-je ! Oh ce ne sera pas ma faute, adieu, adieu.

FABRICE, courant après elle

Que veux-tu dire, attends.

ZERBINE

Eh non, tu ne veux rien savoir.

FABRICE

Quel est donc ce désastre, explique toi ?

ZERBINE

C'est une bagatelle, et tu n'as rien craindre. Si Monsieur_le_Baron te fait chercher partout pour te faire assommer, il est inutile que tu le saches ; d'ailleurs Monsieur Fabrice est un garçon si spirituel et si avisé qu'il évitera lui-même l'orage qui menace son dos... Oh tu n'en sauras pas davantage, fais ce que tu voudras, et console-toi avec Jeannette.

FABRICE

Ah ma chère Zerbine, écoutes moi, ne m'abandonnes pas, parles pour moi Monsieur_le_Baron.

ZERBINE

Je suis donc présent ta chère Zerbine ? Eh bien il te faut renoncer à Jeannette, si tu veux que je te rende ce service.

FABRICE

Oh ! Je te le promets.

ZERBINE

Jure moi donc de m'être toujours fidèle et de n'ai-mer que moi : mais... Que vois-je !... Tu soupires... Et tu n'oses point me regarder ? Dis-moi seulement une tendre parole qui m'assure de ton amour.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Le Vicomte, Clarisse.

LE VICOMTE

Vous voilà satisfaite, Madame : Jeannette a quitté votre maison ; elle n'y causera plus de désordre. Excusez-moi si je m'entretiens encore avec vous de cette infortunée, sa situation me touche et je ne saurais y penser sans émotion.

CLARISSE

Vous prenez encore sa défense ! En vérité Mon- sieur, vous avez bonne grâce la justifier après- tout ce qu'elle a fait.

LE VICOMTE

Mais que peut-on lui reprocher ?

CLARISSE

Elle a mis le trouble et la confusion dans toute ma famille.

LE VICOMTE

Dites plutôt qu'elle en est la victime.

CLARISSE

Une fille de son état, oser prétendre la main de mon frère, et qui plus est, avoir la coquetterie de vouloir inspirer de l'amour mon père et même à Fabrice, avec lequel elle s'est sauvée sans aucun mystère ; mais, qu'est-ce que j'entends ?

On fait quelque bruit.

SCÈNE VI.. Le Vicomte, Clarisse, Le Baron, Florival, plusieurs domestiques du Baron.

LE BARON, avec colère Florival

Oui : c'est toi seul fils ingrat qui est la cause de la fuite de Jeannette. C'est tort qu'on l'accuse d'aimer Fabrice, tu voulais l'enlever de chez moi !...

FLORIVAL

Moi, mon père !

LE BARON

Toi même : éloigne-toi de ma présence... Ah mon cher Vicomte, sauriez-vous en quel lieu elle pourrait être ?

LE VICOMTE

Je l'ignore, et je voudrais le savoir ; mais je vais mettre tout en usage pour le découvrir, et si je la retrouve je vous promets de la ramener chez vous.

Il sort.

LE BARON

Vous me rendrez la vie.

CLARISSE, au Baron

Quel est votre dessein ?

LE BARON, brusquement

Je n'ai point de compte vous rendre.

À ses gens.

Allez, courrez, qu'on la ramène. Je veux réparer vis-à-vis d'elle mon injustice.

Les domestiques sortent.

CLARISSE

Oh ! Tout ceci est une énigme pour moi.

Elle sort.

SCÈNE VIII. Le Baron, Florival.

FLORIVAL

Ah ! Mon père, permettez-moi de me justifier, et ne m'accablez point de votre indignation.

LE BARON

Non : tu m'as trop offensé : je ne veux jamais te revoir.

FLORIVAL

Écoutez une seule parole.

LE BARON

Non, pars d'ici tout l'heure, et ne m'irrite pas davantage.

SCÈNE IX. Le Baron, Zerbine.

LE BARON, seul

Oh ! Qu'il parte de chez moi sans différer ! Il n'abusera plus de mes bontés.

ZERBINE

Qu'avez-vous donc, Monsieur !

LE BARON

Ah ! Zerbine, la colère me suffoque ; mon fils et Jeannette me font mourir de chagrin.

ZERBINE, pleurant

Ah ! Mon cher maître, vous n'êtes pas le seul plaindre.

LE BARON

Comment ? Que t'est-il arrivé ?

ZERBINE, pleurant toujours

Ah ! Monsieur, vous me voyez prête expirer de douleur.

LE BARON

Mais, qu'as-tu donc ? Qui te fait pleurer de la sorte.

ZERBINE, pleurant encore

Un traître, un lâche, un perfide !... Il vient de me faire le plus tendre serment, et dans le même instant m'abandonne pour une autre. Voilà comme sont les amants : ils dédaignent toujours un coeur qui leur appartient et ne sont jaloux d'obtenir que celui qu'on leur refuse.

ARIETTE.

Sans orgueil, j'ose vous dire Que plus d'un amant soupire Pour jouir de ma faveur. L'un me dit, ma chère amie, Je t'aime plus que ma vie ; Un autre me dit sans cesse De mes biens sois la maîtresse ; Mais du seul qui m'intéresse, Je ne puis toucher le coeur. Quelle peine ! Quelle gêne ! Je désire, Je soupire, Mais l'attente, Me tourmente, L'espérance qui m'enchante Augmente encore mon ardeur.

LE BARON, à part

Ah ! Ma chère Jeannette ! Où puis-je te retrouver.

Haut.

Viens avez moi, Zerbine, allons la chercher de tous les côtés ; je ne tiens plus mon impatience.

ZERBINE

Si je puis rencontrer Fabrice, je crois que je l'étranglerai dans ma fureur.

Ils sortent.

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Jeannette, Fabrice.

FABRICE, à part

La voilà ! Que je suis content !

Haut.

Ah ! Jeannette, je viens partager votre infortune, et je veux vous aimer toute ma vie.

JEANNETTE

Je suis pénétrée des sentiments que vous avez pour moi ; mais, Fabrice, je ne saurais y être sensible ; cessez une vaine poursuite, et renoncez tout espoir : car il m'est impossible de vous aimer.

FABRICE, à part

Me voilà bien avancé.

JEANNETTE

Je vous prie même de vous éloigner de moi dans l'instant.

FABRICE

Ah ! Cruelle ! Devais-je m'attendre cet accueil ? Je quitte pour vous ma fidèle Zerbine, et je m'expose à la colère de mon maître... Ah ! C'en est trop ! Je ne veux pas survivre cet affront.

ARIETTE.

Au fond d'un précipice, Je vais finir mon sort ! Du malheureux Fabrice Vous causerez la mort. Chacun dira d'abord, Voilà cette cruelle ! Amants, fuyez loin d'elle ! Redoutez sa rigueur, Ou craignez mon malheur.

Il sort.

SCÈNE XII. Jeannette, ensuite Florival.

JEANNETTE, seule

Je ne puis avoir pitié de lui ; hélas ! Mon esprit inquiet n'est occupé que de Florival ! Mais, quoi me sert d'y penser, je ne le reverrai peut-être jamais... J'entends venir quelqu'un.... Ô dieux ! Que vois-je c'est lui... Je meurs !

FLORIVAL

Ah ! Je vous retrouve enfin, ma chère Jeannette ! Rien ne peut me séparer de vous. Je vous ai outragée, pardonnez moi mes injustes soupçons : vous n'étiez point capable de me trahir ; si j'ai causé votre malheur, je le répare en vous donnant ma main.

JEANNETTE

Cher Florival ! Que n'est-il en mon pouvoir de disposer de la mienne comme de mon coeur ! Mais tout s'y oppose, vous le savez ?... Allez où votre devoir vous appelle, et laissez-moi vivre ignorée : je me croirai trop heureuse lorsque je penserai à vous.

FLORIVAL

Que cet aveu m'enchante !

FLORIVAL

Ciel ! Je vois venir mon père ! Évitons ses regards.

Ils sortent.

SCÈNE XIII. Le Baron, Le Vicomte.

LE VICOMTE, tenant une lettre

Ah ! Monsieur_le_Baron, quelle est ma joie ?

LE BARON

Comment ! Auriez-vous trouvé Jeannette ?

LE VICOMTE

Non, Monsieur, mais je suis au comble de mes voeux.

LE BARON

Eh pour quel sujet ?

LE VICOMTE

Je reçois une lettre de mon père que nous avions cru perdu !

LE BARON

Quelle heureuse nouvelle !

LE VICOMTE

Après quinze années d'absence, il m'apprend qu'il est arrivé à Naples et qu'il se dispose à partir pour Florence.

LE BARON

Quoi, je reverrai encore mon intime ami ?

LE VICOMTE

Oui, nous ne tarderons point l'embrasser.

LE BARON

Racontez-moi cet événement.

LE VICOMTE

Vous savez, Monsieur, que dans la dernière guerre de Venise, mon père fut pris par des corsaires, et que ces barbares le conduisirent esclave Tunis : depuis ce temps nous avons ignoré sa destinée, mais enfin notre auguste Monarque, dont la justice égale la clémence, vient d'obtenir sa liberté en accordant la rançon qu'on avait exigé pour lui.

LE BARON

Quelle âme généreuse !

LE VICOMTE

Mon coeur est si ému, que je puis peine respirer.

SCÈNE XIV. Le Vicomte, Le Baron, Zerbine.

ZERBINE, au Baron

Monsieur, voici une lettre qu'un courrier m'a chargé de vous remettre : je crois qu'elle est de conséquence, car il attend la réponse.

LE BARON ouvre la lettre qui a une enveloppe

Voyons ce que c'est...

Il lit bas.

Mais elle n'est pas pour moi...

Il lit.

À Madame Simone, Fermière de Monsieur_le_Baron... Hélas ! La bonne femme est morte depuis six mois : qui pourrait lui écrire ? Ouvrons la lettre...

Il lit bas.

Que vois-je, c'est votre père qui lui écrit...

LE VICOMTE

Mon père ?...

À part.

Quel pressentiment ! Quel soupçon !

Haut.

Ah ! Monsieur, lisez vite.

LE BARON lit la lettre

« Vous devez être étonnée, Madame, de n'avoir jamais entendu parler de moi depuis que j'ai mis ma fille entre vos mains : je vous ordonnai de l'élever secrètement sous le nom de Jeannette, ayant des raisons pour cacher sa naissance : elle se nomme Sophie, faites-la reconnaître à Monsieur_le_Baron... »

LE VICOMTE

Dieux ! Jeannette est ma soeur !

LE BARON

Quoi, Sophie réduite au sort le plus affreux !

ZERBINE, à part

Je ne m'étonne plus présent si elle était aussi fière avec moi.

SCÈNE XV. Le Vicomte, Le Baron, Zerbine, Florival, ensuite Jeannette dans le lointain.

LE VICOMTE

Ah ! Florival, accourez.

LE BARON

Viens mon fils ! Je te rends toute ma tendresse.

LE VICOMTE

Quel bonheur imprévu !

FLORIVAL

Qu'est-il arrivé ?

LE VICOMTE

Un prodige, un enchantement, une lettre de mon père qui est à Naples.

FLORIVAL

Votre père ! Ah Monsieur, je vous en félicite !

LE VICOMTE, vivement

Mais, ce n'est pas encore tout... Apprenez...

Jeannette paraît entre les arbres.

FLORIVAL

Quoi, parlez !

LE VICOMTE

Jeannette ?

FLORIVAL

Eh bien ?

LE VICOMTE

Elle est ma soeur.

FLORIVAL

Est-il possible ?

LE VICOMTE

Oh, n'en doutez point, elle se nomme Sophie...

FLORIVAL, avec transport

Sophie ! Votre soeur... Ah je n'en doute plus ! Elle avait trop de sentiments pour ne pas être d'une noble origine !

LE BARON

Je me sens attendri et je renonce mes prétentions : épouse-là, elle est digne de toi... Tiens, lis cette lettre.

Il lisent bas la lettre tous trois.

ZERBINE, à part

Voilà une aventure bien extraordinaire.

JEANNETTE, au fond du théâtre

Ô ciel ! Je serais la soeur du Vicomte, contraignons-nous pour un instant.

LE BARON, au Vicomte

Allons informer ma fille de cet heureux événement.

Ils sortent avec Zerbine.

FLORIVAL, à part

Et moi, ma chère Sophie.

SCÈNE XVI. Jeannette, Florival.

JEANNETTE

Ah ! J'ai tout entendu ! Quoi, je suis sa soeur ?

SCÈNE XVII. Florival, Jeannette, Le Baron, Clarisse, Le Vicomte, Fabrice, Zerbine.

LE BARON

Les voilà rassemblés : ah ! Ma chère Sophie ! Partage nos transports ! Que l'hymen t'unifie à mon fils ! Oui : tu mérites nos hommages autant par tes vertus, que par l'éclat de ta naissance.

LE BARON, LE VICOMTE, CLARISSE, ZERBINE, FABRICE, FLORIVAL et JEANNETTE

SEPTUOR.

Quel bonheur, quelle allégresse ! Livrez-vous à la tendresse, L'amour enchaîne vos coeurs, Jouissez de ses faveurs.

462 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0