Comédie en vers et en prose· Comédie en Deux Actes et en Prose Mélée D'Ariettes
L'Inconnue Persécutée
Représentée devant SA MAJESTÉ, à Fontainebleau, le 25 Octobre 1776.
Personnages
- LE BARON, le Sr. Laruette
- LE MARQUIS DE FLORIVAL, jeune Officier, fils du Baron. le Sr. Julien
- CLARISSE, soeur de Florival. La Dlle. Dugazon
- LE VICOMTE, ami du Baron. le Sr. Michu
- JEANNETTE, fille inconnue protégée du Baron. La Dlle. Laruette
- ZERBINE, suivante de Clarisse. La Dlle. Trial
- FABRICE, Domestique du Baron. le Sr. Narbonne
- PLUSIEURS DOMESTIQUES
ACTE I
Le théâtre représente un salon où il y a plusieurs issues.
SCÈNE PREMIÈRE.
FABRICE, seul
ARIETTE.
J'aime l'éclat des Françaises, L'air fripon des Milanaises, La fraîcheur des Hollandaises, Le port noble des Anglaises ; Allemandes, Piémontaises, Toutes m'enivrent d'amour, Et m'enflamment tour tour !... Mais mon aimable Jeanette Est si belle, si bien faite, Qu'elle fait tourner la tête ; Elle enchante tous les yeux, Elle est l'objet de mes voeux. J'aime l'éclat, etc.Je l'aperçois avec mon jeune maître... Comme elle lui parle avec agitation !... En serait-elle amoureuse ?... Éloignons-nous pour m'en éclaircir.
Il sort.
SCÈNE II. Florival, Jeanette.
FLORIVAL
Oui, ma chère Jeanette, je ne dois plus vous cacher la vive impression que vous avez fait sur mon coeur ! Vos manières, votre maintien, votre figure charmante, tout annonce en vous une naissance distinguée.
JEANNETTE
Monsieur, vos bontés me rendent confuse : je ne mérite point votre affection. Oubliez-vous ce que vous êtes, et ignorez-vous ce que je suis ?
FLORIVAL
Je sais que vous êtes orpheline : je n'ignore point que notre fermière vous a élevée comme sa propre fille, et que depuis sa mort mon père prend soin de vous, mais je veux vous affranchir d'une condition obscure, et vous élever au sort le plus heureux si vous daignez approuver mon amour.
JEANNETTE
Que dites-vous, Monsieur, quel est votre dessein ? Eh comment puis-je me flatter d'être aimée d'une personne de votre rang ; non, je ne le croirai jamais : ce serait trop vous abaisser.
FLORIVAL
Moi, m'abaisser en vous aimant ! Ah rendez-vous plus de justice, et ne vous offensez point d'un aveu si légitime.
ARIETTE.
Quand je vous vois, Jeannette, Quelle flamme secrète De moi vient s'emparer ! Je tremble votre vue, Je sens mon âme émue, Et n'ose soupirer.JEANNETTE, à part
Ô Dieux ! Quel trouble me saisit.
FLORIVAL
Aurais-je le malheur de vous déplaire ?
JEANNETTE, à part
Je ne sais que lui répondre...
Haut.
Adieu Monsieur.
FLORIVAL, la retenant
Quoi, vous me fuyez...
JEANNETTE
Je ne puis rester plus longtemps avec vous.
SCÈNE III. Florival, Jeannette, Clarisse.
CLARISSE, au fond du Théâtre, à part
Ô Ciel ! Que vois-je ?
FLORIVAL, à Jeanette sans voir Clarisse
Ne me quittez point avec tant de rigueur, et soyez sensible à la flamme que vous m'inspirez.
CLARISSE, avec ironie
Ah mon frère ! La déclaration est touchante. Je ne me serais jamais doutée que Jeannette fut l'objet de vos amours.
JEANNETTE, à part
Je suis perdue !
CLARISSE
Ne rougissez-vous point de votre faiblesse.
FLORIVAL
Non ma soeur : vous en êtes témoin, j'adore Jeannette, et je me fais gloire de le publier.
CLARISSE
Comment, une fille inconnue ?... Je vais en instruire mon père.
FLORIVAL
Je ne crains point vos menaces, et je saurai moi-même le lui apprendre.
JEANNETTE, à Clarisse
Ah Madame, pourriez vous croire...
CLARISSE, avec fierté
Taisez-vous et sortez.
FLORIVAL, la retenant
Non, Jeannette, demeurez avec moi.
SCÈNE IV. Florival, Jeannette.
FLORIVAL
Que le courroux de ma soeur ne vous alarme point.
JEANNETTE
Hélas ! Que pensera de moi Monsieur_le_Baron ?
FLORIVAL
Mon père me chérit et vous estime : il sera touché de mon amour et consentira que vous soyez mon épouse.
JEANNETTE
Moi, votre épouse !
FLORIVAL
Le voici : je vais le prévenir.
SCÈNE V. Florival, Jeannette, Le Baron.
LE BARON
Je vous cherchais, mon fils... Ah vous voila Jeannette...
JEANNETTE, à part
Quel embarras !
FLORIVAL, vivement
Ah mon père, j'ai une grâce à vous demander.
LE BARON, sans faire attention ce que lui dit son fils
J'ai suspendu pour quelque temps votre départ pour votre régiment...
FLORIVAL, l'interrompant
J'implore en ce moment votre bonté paternelle.
LE BARON, sans l'écouter
Un Seigneur de mes voisins veut s'allier ma famille, et...
FLORIVAL, l'interrompant
C'est de vous seul que dépend mon bonheur.
LE BARON
En un mot il vous destine sa fille : c'est un parti considérable, et son alliance m'honore.
FLORIVAL
Il me destine sa fille !... Mais mon père...
À part.
Quel contretemps !
LE BARON
Comment, cela t'afflige : parbleu j'aurai la plus grande joie de te voir marié avant que tu partes pour l'armée. Je suis veuf, il ne me reste plus que ta soeur établir, et je veux que mes petits enfants me dédommagent de ton absence.
FLORIVAL
Mais vous n'avez pas encore donné votre parole.
LE BARON
L'affaire est décidée, et demain nous passons le contrat.
FLORIVAL
Demain... Ô ciel ! Avant de vous engager, il fallait du moins consulter mon coeur : non, je ne puis y consentir.
ARIETTE.
Une fille adorable M'enflamme dès ce jour ; Ah ! Soyez favorable Au tourment qui m'accable,En montrant Jeannette.
Voyez l'objet aimable, Pour qui je meurs d'amour.LE BARON
Quoi, Jeannette ! Mon fils, y pensez-vous ?
FLORIVAL
Oui, je ne respire que pour elle.
LE BARON, à part
Ah le petit effronté !
Haut.
Je vous ai dit mes intentions, éloignez-vous de ma présence et songez m'obéir.
À Jeannette.
Vous, Jeannette, demeurez.
FLORIVAL, à part en sortant
Je suis au désespoir !
SCÈNE VI. Le Baron, Jeannette.
JEANNETTE, à part
Que son imprudence me chagrine !
LE BARON, à part
Il en est amoureux, il faut que je m'explique avec elle.
Haut.
Jeannette, nous sommes seuls, parlez moi sans détour.... Auriez-vous quelque penchant pour Florival, seriez-vous sensible la folle tendresse de ce jeune étourdi ?
JEANNETTE, troublée
Moi, Monsieur !en auriez-vous quelque soupçon ?
LE BARON, vivement
Non, non, ma belle enfant, je ne l'imagine point, mais vous n'ignorez pas combien vous m'êtes chère.
JEANNETTE
Vous me comblez chaque jour de nouveaux bienfaits.
LE BARON
Depuis que vous êtes chez moi, j'exige que l'on vous rende autant d'égards qu'à moi-même.
JEANNETTE
Je ne les mérite pas.
LE BARON
Je n'en fais pas encore assez, mais je crois que vous devez m'aimer par reconnaissance.
JEANNETTE
Ah ! Monsieur, tant que je vivrai.
LE BARON
Eh bien, pour vous prouver combien j'y suis sensible, je veux vous donner un époux riche, de bonne maison, et qui n'est ni trop jeune, ni trop vieux.
JEANNETTE
Quel est donc cet époux ?
LE BARON, avec transport
C'est moi, belle Jeannette ! Oui, c'est moi-même qui depuis longtemps soupire pour vous, et j'ai résolu de vous prendre pour ma femme.
JEANNETTE
Pour votre femme !
LE BARON
Vous paraissez surprise ! Comment ? Ne seriez-vous point charmée de devenir Baronne ?
SCÈNE VII.
LE BARON, seul
Elle me quitte avec indifférence, et ses beaux yeux sont baignés de larmes : mais enfin, elle sait que je l'aime, cela me donne quelque espoir. Il s'agit à présent de marier mon fils au plutôt, ou de le faire partir pour son régiment, il n'aura plus la liberté de voir Jeannette, et je l'épouserai sans crainte...
Il se promène en rêvant.
Cependant si mon âge lui donne quelque répugnance, malgré les droits que j'ai sur elle, est-il en mon pouvoir de forcer sa volonté ?
ARIETTE.
Il est vrai, je suis son maître, Mais son époux, il n'en est rien. Eh comment me le promettre ?... Imaginons un moyen... Ah ! Que faire !... Je n'en sais rien.Il sort.
SCÈNE VIII. Fabrice, ensuite Zerbine.
FABRICE, seul accourant
Oh ! Oh ! Je croyais trouver encore ici Jeannette ! Elle n'y est plus. Où peut-elle être présent. Je la cherche partout et je m'impatiente, il faut cependant que je lui déclare mon amour, cela me pèse trop sur le coeur.... Mais voici Zerbine ; peste soit de l'importune ! Qu'elle vient ici mal propos.
ZERBINE
Bonjour Fabrice.
FABRICE, brusquement
Serviteur.
ZERBINE
Comme tu parais fier ! Quel ton brusque et méprisant ! Eh ! Dis moi donc, que t'ai-je fait pour me recevoir de la sorte ? Depuis quelque temps tu me fais sans cesse, et tu daignes peine me regarder. Ne suis-je pas toujours ta fidèle Zerbine ; hélas ! Ne m'aimerais-tu plus.
FABRICE
Eh ! Que sais-je ; cela pourrait bien être.
ZERBINE
Ingrat ! As-tu donc oublié toutes les promesses que tu m'as fait tant de fois.
FABRICE
Non : je m'en souviens encore, mais je n'y pense plus.
ZERBINE
Pourquoi m'as-tu trompée ?
FABRICE
Oh dame, je ne sais qui faire : c'est que j'ai changé de sentiment.
ZERBINE
Ah traître ! Crois-tu que j'ignore que tu m'abandonnes pour Jeannette ! Que ne puis-je changer comme toi et me venger de ta perfidie.
FABRICE
Eh bien, prends un autre amoureux, je te le permets.
ZERBINE
Non : je ne veux aimer que toi.
Air.
Premier couplet.
L'amour m'enflamme, Sa vive flamme Brûle mon âme ; Mais ton outrage Est mon partage, Ton coeur volage M'ose trahir.FABRICE
Tiens, oublie moi tout fait et nous serons d'accord.
ZERBINE
Hélas ! Il n'est plus en mon pouvoir.
MÊME AIR.
Deuxième couplet.
La tourterelle Est mon modèle : J'aime comme elle. On la délaisse, De sa tendresse Elle a sans cesse Le souvenir.Elle sort.
FABRICE, seul
Enfin m'en voilà débarrassé : mais je vois venir Clarisse avec le Vicomte, allons chercher partout ma belle Jeannette.
Il sort.
SCÈNE IX. Clarisse, Le Vicomte.
CLARISSE
Ah ! Monsieur, si vous vous intéressez l'honneur de ma famille, et si vous avez pour elle quelque considération, vous m'en donnerez une preuve dès ce moment. Je vous ai tout appris : je sais combien vous avez de crédit sur l'esprit de mon père ; il faut absolument que vous l'engagiez renvoyer d'ici Jeanette, je veux qu'elle en sorte avant la fin du jour.
LE VICOMTE
Ah ! Madame, qu'exigez-vous de moi ? Ce serait une tyrannie. Vous voulez faire le malheur de cet aimable enfant, parce que votre frère a du penchant pour elle. Réfléchissez de grâce sur la démarche que vous me proposez, et soyez moins inhumaine. Je crois que cette jeune fille ne mérite point le mépris dont vous l'accablez.
CLARISSE
Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de me rendre ce service auprès de mon père : je ne vous demande là-dessus aucune réflexion : que je fasse bien ou mal, cela me convient, et je le veux ainsi ; adieu.
Elle sort.
SCÈNE X.
LE VICOMTE, seul
Non je ne me prêterai jamais à une action si injuste.
ARIETTE.
Je m'intéresse, Et j'y songe sans cesse ; Ses grâces, sa jeunesse Ont attendri mon coeur ; Tout parle en sa faveur. Hélas ! Quel trouble m'agite ! Clarisse en vain s'irrite ! Je veux la protéger, Je ne puis l'affliger.Il sort.
SCÈNE XI. Jeannette, ensuite Florival.
JEANNETTE, seule
Je ne sais quel parti prendre... que de malheurs je prévois ! Comment les éviter ! Monsieur_le_Baron veut que je l'épouse et son fils plus dangereux encore, a conçu le projet de m'enlever. Que vais-je devenir !
FLORIVAL
Je viens de disposer tout pour notre départ...
JEANNETTE
Non Monsieur, ne persistez plus dans votre dessein : la pudeur et la bienséance me défendent de vous suivre.
FLORIVAL
Ah ! Si je vous étais plus cher, vous n'hésiteriez point.
JEANNETTE, tendrement
Vous me pressez en vain, laissez-moi : votre père va nous surprendre.
FLORIVAL
Je brave sa colère.
JEANNETTE
Vous me faites frémir : éloignez-vous.
FLORIVAL
Quoi, vous me l'ordonnez ?
JEANNETTE
Oui, je l'exige en ce moment.
FLORIVAL
Eh bien, cruelle, je vous laisse : adieu, vous ne me verrez plus.
Il fait plusieurs pas et s'arrête.
Mais que fais-je ! Dois-je l'abandonner ? La céder mon père ! Non : cet effort coûte trop mon coeur.
Il revient.
À Jeannette.
Je ne puis vous quitter.
JEANNETTE
ARIETTE.
Ah ! Quel effroi m'agite ! Hélas ! Mon coeur palpite ;À Florival.
Cessez de soupirer : Il faut nous séparer.FLORIVAL
Ah suivez sans crainte, un tendre amant qui va devenir votre époux !
JEANNETTE
Non jamais, sans l'aveu de votre père.
FLORIVAL, avec transport
Mon père est mon rival et nous n'avons plus d'espoir. Consentez me suivre ou me voir mourir vos yeux.
Il se jette à ses genoux.
SCÈNE XII. Florival, Jeannette, Le Baron.
LE BARON
Téméraire !
JEANNETTE, à part
Dieux !
FLORIVAL
Mon père.
LE BARON
C'en est assez modérez-vous, et calmez votre frénésie amoureuse : je viens de rompre le mariage qu'on vous proposait ; votre jeunesse m'a servi d'excuse : ainsi dès demain vous irez rejoindre votre régiment.
FLORIVAL
Je partirai : mais si j'osais vous supplier...
LE BARON
Je n'écoute plus rien : prenez congé de Jeannette, et partez.
JEANNETTE, à part
Quel adieu funeste !
FLORIVAL
Ah Jeannette !
LE BARON
ARIETTE.
À son fils.
Cet amour qui vous engage D'un guerrier plein de courage, Doit-il être le partage ? Il est indigne de vous.À Jeannette.
Et vous petite innocente, Soyez moins compatissante Croyez-vous que je consente Qu'il devienne votre époux ?À son fils, qui lui fait signe.
Non je ne veux rien entendre, Ne pensez point me surprendre ; À mon ordre il faut se rendre, Craignez mon juste courroux.Il emmène Jeannette.
SCÈNE XIII.
FLORIVAL, seul
Il me ravit tout ce que j'aime, et il faut encore que je me contraigne malgré moi !
RÉCITATIF OBLIGÉ.
Ô ciel ! Dois-je obéir cet ordre barbare ! On nous sépare. Quel affreux désespoir de mon âme s'empare ! Je ne résiste plus au trouble qui me presse. Non je n'écoute plus ni respect, ni tendresse. Le dépit, la colère, Me rendent téméraire ! Une vertu guerrière : Fait bouillonner mon sang. Rien ne m'arrête. On m'enlève Jeannette ! Oui, je suis intrépide. La vengeance me guide. Je combattrai, j'aurai la gloire De remporter la victoire, Et Jeannette bientôt me verra triomphant.ARIETTE.
À la tête d'une armée Oui je vais paraître ses yeux. Par la flamme ou par l'épée, Je veux détruire ces lieux. Armons nous, prenons courage ; Dans la mort, dans le carnage, Que tout ressente ma rage !... J'ai déjà tout l'avantage : Jeannette enfin est moi ! Cher objet qu'ici j'implore, Calme un feu qui me dévore Du vainqueur reçois la foi... Mais que faire quoi ! Loin d'elle ! On veut me ravir ma belle, Dieux ! Quelle frayeur mortelle ! Je ne puis vivre sans elle Qu'on la rende son amant ! Quel supplice ; quel tourment.Il sort.
SCÈNE XIV. Zerbine ensuite Fabrice.
ZERBINE, seule et part
Toute la maison est en désordre pour Jeannette, et on ne sait plus qui entendre : mais voici Fabrice, il a l'air tout affligé ; il ne me voit pas, épions-le et écoutons ce qu'il va dire.
Elle s'éloigne.
FABRICE, à part, sans voir Zerbine
Ô disgrâce imprévue ! On va renvoyer Jeannette, et elle doit sortir d'ici avant la fin du jour : non, je ne souffrirai point qu'elle s'en aille toute seule, et je m'enfuirai avec elle sans que personne s'en aperçoive. M'y voila tout résolu, allons la trouver.
Il sort.
SCÈNE XV.
ZERBINE, seule
Enfin me voila bien convaincue de son infidélité. Le traître veut s'enfuir avec Jeannette, mais je l'en empêcherai ; je vais en avertir Monsieur_le_Baron ; il faut que je me venge du tour que Fabrice veut me jouer. Ah ! Qu'une fille est malheureuse de s'attacher à un amant volage !
ARIETTE.
Gentilles fillettes Craignez les fleurettes Et méfiez-vous des amants trompeurs. Ils ont un air tendre, C'est pour vous surprendre ; Cherchez à défendre Vos faibles coeurs. Loin de vous rendre À leurs douceurs, Il faut défendre Vos faibles coeurs.Elle sort.
SCÈNE XVI. Jeannette ensuite Fabrice.
JEANNETTE, seule
Que ma situation est cruelle ! C'est endurer trop de tourments la fois !
DUO DIALOGUÉ.
Ciel ! Où vais-je ? Je frissonne ! Mon courage m'abandonne ! Du malheur qui m'environne, Rien ne peut me garantir.FABRICE
Ah ! Dissipez vos alarmes ! Je suis épris de vos charmes, Ne répandez plus de larmes, Je viens pour vous secourir.JEANNETTE
Mais écoutons...FABRICE
Non, ce n'est rien.JEANNETTE
Dieux ! Quel bruit !FABRICE
Oui je l'entends bien.JEANNETTE ET FABRICE, ensemble
Il me semble qu'il redouble Ah ! Que va-t-il arriver Il vaudrait mieux nous sauver.FABRICE
Je vous aime.JEANNETTE, à part
Je me trouble !SCÈNE XVII.
SCÈNE XVIII. Le Baron, Zerbine.
ZERBINE, accourant
Air : Ah ! Quelle aventure !
L'ingrat le parjure ! Voyez quelle injure. La belle Jeannette Cette fille honnête Qu'ici chacun fête S'en fait en cachette : C'est avec Fabrice. Ah ! Quelle malice ! Je suis au supplice, De son artifice Il faut le punir.LE BARON
À part.
Qu'entends-je ! Cruelle ![Haut.]
Eh ! Pourquoi me fuir ? Jeannette ! Infidèle ! Ah quel embarras ! Courons sur leurs pas.SCÈNE XIX. Le Baron, Zerbine, Florival.
FLORIVAL, au Baron
Quel malheur ! Quelle disgrâce ! Que Jeannette obtienne grâce. Oui je veux quoique l'on fasse, L'adorer jusqu'au trépas !FLORIVAL à part
À part.
Qu'entends-je ! Cruelle ![Haut.]
Eh pourquoi me fuir ! Jeannette ! Infidèle ! Ah ! Quel embarras, Courons sur leurs pas.FLORIVAL
Mon père !LE BARON
Que faire ?FLORIVAL
Ils ont pris la fuite.LE BARON
Mon coeur se dépite.SCÈNE XX. Florival, Le Baron, Clarisse.
CLARISSE, arrêtant le Baron et Florival
Quel est donc tout ce tapage ? Qui cause tant de ravage ? Je vois sur chaque visage, Les signes de la douleur.LE BARON
Ah ma fille !FLORIVAL
Quel outrage !LE BARON
J'en étouffe !FLORIVAL
J'en enrage.LE BARON et FLORIVAL, ensemble
Je sens déchirer mon coeur !SCÈNE XXI. Florival, Le Baron, Clarisse, Zerbine.
ZERBINE, accourant
Ah ! Quel dessein malhonnête Dans l'instant j'ai vu Jeannette, Avec Fabrice le traître Hélas pourriez-vous permettre Cette noire trahison !FLORIVAL
Punissons ce téméraire.SCÈNE XXII.
FABRICE, seul
Hélas ! Que faire ! Dans cette affaire, Je désespère ; Ah pauvre hère, Où me cacher ! Chère maîtresse, Quelle détresse ! Chacun s'empresse À te chercher, Quelle tristesse Où me cacher !Hère : Homme qui est sans bien, ou sans crédit. Il se joint ordinairement avec pauvre. [F]
SCÈNE XXIII. Fabrice, Le Baron, Florival, Clarisse.
LE BARON, à Fabrice
Te voila traître !CLARISSE
Perfide arrête !FLORIVAL et CLARISSE, ensemble
Rends-nous Jeannette !FLORIVAL, l'épée la main
Rends-moi, fripon, l'objet de mon amour. Ou dans l'instant, tu va perdre le jour.SCÈNE XXIV. Fabrice, Le Baron, Florival, Clarisse, Zerbine.
ZERBINE, accourant
Ah ! Quel nouveau malheur ! Quel sort plein de rigueur ! Jeannette va mourir Venez la secourir Elle succombe sa douleur !TOUS ENSEMBLE ET EN CHOEUR
Que rien ne nous arrête, Volons près de Jeannette, Et calmons sa douleur !Ils sortent tous.
SCÈNE XXV. Jeannette, Le Vicomte.
JEANNETTE, au Vicomte
Ah laissez moi, de grâce, Je cède ma disgrâce, Je veux quoique l'on fasse, Terminer mon malheur.SCÈNE XXVI. Jeannette, Le Vicomte, Le Baron, Florival, Clarisse, Fabrice, Zerbine.
ZERBINE et FLORIVAL, ensemble
Elle est enfin ici.JEANNETTE, à part
Je demeure interdite !À Florival et au Baron.
Ne blâmez point ma fuite : Je déteste ces lieux, Ils me sont odieux !LE BARON
Justes dieux !JEANNETTE, à Clarisse
Si l'on m'accuse...CLARISSE, avec mépris à Jeannette
Point d'excuse.LE VICOMTE, à Clarisse
Elle est sage.FLORIVAL
Je la hais !JEANNETTE
Ciel quel outrage !LE BARON
Quel affront !FABRICE, à part
Je perds courage.FLORIVAL, à Jeannette
Ingrate !JEANNETTE, à Florival
Par pitié !LE BARON, à part, avec émotion
Mon coeur s'enflamme !TOUS EMSEMBLE ET EN CHOEUR
SEPTUOR.
Ah ! quel trouble ! Quel délire ! Je m'égare je soupire ! Ce que mon âme désire, Ne saurait se définir.ACTE II
Le théâtre représente une campagne agréable voisine de la maison du Baron : la scène est au déclin du jour.
SCÈNE PREMIÈRE. Florival, Le Baron, Clarisse.
LE BARON
Ah mon fils ! Jeannette s'est sauvée de la maison : je suis dans la plus grande inquiétude.
FLORIVAL
Elle s'est sauvée ! Quoi, toute seule ?
CLARISSE
Non mon frère rassurez-vous : son cher amant Fabrice votre digne rival l'accompagne dans sa fuite ainsi n'en soyez plus en peine l'un et l'autre, et si vous m'en croyez présent, vous ne vous disputerez plus la conquête de cette charmante Hélène.
FLORIVAL
Ce procédé me révolte.
LE BARON
Je la méprise autant que je l'aimais.
CLARISSE
Oh ! Vous avez raison, elle ne mérite aucune pitié.
FLORIVAL
Avec son air d'innocence, avoir autant d'effronterie ? Mais je devrais l'oublier, et j'y pense toujours malgré moi !
SCÈNE II.
FLORIVAL, seul
Oui : c'en est fait, je me rends aux conseils de ma soeur. Mon parti est pris : je vais abandonner ces lieux. Jeannette ne méritait point mon coeur : elle a trahi mon amour, je veux pour jamais la bannir de ma pensée, et toute mon envie est d'aller rejoindre mon régiment.
ARIETTE.
J'entends le bruit des armes ; Amour je fuis tes charmes : Sans craintes, sans alarmes J'ose braver tes traits. Oui la gloire m'appelle, Je ne veux suivre qu'elle, Je quitte une infidèle Et je pars sans regrets.Il sort.
SCÈNE III.
ZERBINE, seule parcourant le Théâtre
Oh ! Pour le coup, Fabrice ne m'attend pas ici. Le stratagème dont je vais me servir, l'empêchera de suivre Jeanette. Ah ! Pauvre Zerbine ! Quel détour te faut-il employer !
ARIETTE.
L'amour soutient mon espérance : Dans ces bois je viens en silence, Suivre les pas d'un inconstant. Malgré le soupçon qui me blesse, Hélas ! Je sens que ma tendresse, Pour lui redouble chaque instant, Ah ! Quand on attend ce qu'on aime, On éprouve un plaisir extrême Mais le coeur n'est jamais content. J'aperçois Fabrice, il faut que je le surprenne.Elle s'éloigne, Fabrice parcourt le Théâtre d'un air empressé et se heurte contre Zerbine parmi les arbres.
SCÈNE IV. Zerbine, Fabrice.
FABRICE
Comment ! C'est toi Zerbine !
ZERBINE
Oui, c'est moi même ; je viens comme toi me promener dans cette campagne.
FABRICE, à part
La fâcheuse rencontre !
ZERBINE, avec ironie
Tu parais embarrassé de me voir.... Aurais-tu donné quelque rendez-vous Jeannette ? Oh ! Ne te gêne point mon ami, et va la trouver, je serais désolée de porter aucun ombrage aux inclinations de Monsieur Fabrice.
FABRICE
De quoi te mêles-tu ? Je n'ai que faire de tes conseils.
ZERBINE
Je ne le vois que trop pour mon malheur.
FABRICE
Tiens, tu feras mieux de me laisser tranquille...
À part.
Elle ne s'en ira point.
ZERBINE
Ah, tu le prends sur ce ton ! Eh bien adieu...
Elle s'éloigne et revient.
Cependant avant de te quitter, je suis bien aise de t'avertir de quelque chose qui me fait de la peine pour toi.
FABRICE, brusquement
Je ne veux pas le savoir.
ZERBINE
À la bonne heure. Mais s'il t'arrive quelque fâcheux événement, quelque désastre ! Que-sais-je ! Oh ce ne sera pas ma faute, adieu, adieu.
FABRICE, courant après elle
Que veux-tu dire, attends.
ZERBINE
Eh non, tu ne veux rien savoir.
FABRICE
Quel est donc ce désastre, explique toi ?
ZERBINE
C'est une bagatelle, et tu n'as rien craindre. Si Monsieur_le_Baron te fait chercher partout pour te faire assommer, il est inutile que tu le saches ; d'ailleurs Monsieur Fabrice est un garçon si spirituel et si avisé qu'il évitera lui-même l'orage qui menace son dos... Oh tu n'en sauras pas davantage, fais ce que tu voudras, et console-toi avec Jeannette.
FABRICE
Ah ma chère Zerbine, écoutes moi, ne m'abandonnes pas, parles pour moi Monsieur_le_Baron.
ZERBINE
Je suis donc présent ta chère Zerbine ? Eh bien il te faut renoncer à Jeannette, si tu veux que je te rende ce service.
FABRICE
Oh ! Je te le promets.
ZERBINE
Jure moi donc de m'être toujours fidèle et de n'ai-mer que moi : mais... Que vois-je !... Tu soupires... Et tu n'oses point me regarder ? Dis-moi seulement une tendre parole qui m'assure de ton amour.
FABRICE
Allons, voila qui est fait : je ne pense plus à Jeannette, et je te rends mon coeur.
DUO.
Je dirai sans cesse Que cette finesse, Toujours m'intéresse : Que ta gentillesse Ton air de noblesse ; Sont dignes ma foi, De charmer un Roi. Je fais la promesse De n'aimer que toi. Ah ! Quelle allégresse ! Quelle douce ivresse, Reçois ma tendresse, Oui je veux sans cesse, Ne penser qu'à toi.ZERBINE
Si l'amour t'engage, Ne sois plus volage, Rends moi ton hommage Donne moi ta foi ; Zerbine est à toi.ENSEMBLE
Reçois ma tendresse.FABRICE
Je te rends ma foi.SCÈNE V.
JEANNETTE, seule
Ah ! Je jouis de ma liberté ! Mais... que dis-je ?.. Me voila seule... Sans appui... Sans secours... Et j'ignore où ma destinée me conduit... Hélas !... Errante dans ces lieux champêtres, j'y trouverai sans doute une retraite où l'innocence n'est point opprimée ?... Enfin me voilà délivrée de la persécution !
RÉCITATIF OBLIGÉ.
Restons dans cet asile : Je pourrai vivre ici tranquille. Sans peine, J'y braverai la haine. Ah ! Malheureuse ! On m'insulte sans cesse ! Une maîtresse Sans égard me menace, Et ma disgrâce Ne peut toucher personne. Florival m'abandonne. Son père inexorable, Me croit coupable. Ah, viens amant barbare ! Calme le trouble ou mon âme s'égare... Ô dieux ! qu'entends-je ? Est-ce lui qui m'appelle ? Ah ! Je chancelle... Il me croit infidèle... Il me méprise, et mon coeur le regrette ! Pauvre Jeannette ! Mais ; quel espoir m'arrête ?ARIETTE.
Ah parjure ! Ah je t'aime encore ! Cher amant que j'implore Devrais-tu me mépriser ? Oui parjure, je t'abhorre ! Quelle peine me dévore ! Quelle honte d'y penser ! Pour jamais fuyons ce traître ; Sans qu'on puisse me connaître Je veux habiter ces lieux : Cachons nous tous les yeux.Elle sort.
SCÈNE VI. Le Vicomte, Clarisse.
LE VICOMTE
Vous voilà satisfaite, Madame : Jeannette a quitté votre maison ; elle n'y causera plus de désordre. Excusez-moi si je m'entretiens encore avec vous de cette infortunée, sa situation me touche et je ne saurais y penser sans émotion.
CLARISSE
Vous prenez encore sa défense ! En vérité Mon- sieur, vous avez bonne grâce la justifier après- tout ce qu'elle a fait.
LE VICOMTE
Mais que peut-on lui reprocher ?
CLARISSE
Elle a mis le trouble et la confusion dans toute ma famille.
LE VICOMTE
Dites plutôt qu'elle en est la victime.
CLARISSE
Une fille de son état, oser prétendre la main de mon frère, et qui plus est, avoir la coquetterie de vouloir inspirer de l'amour mon père et même à Fabrice, avec lequel elle s'est sauvée sans aucun mystère ; mais, qu'est-ce que j'entends ?
On fait quelque bruit.
SCÈNE VI.. Le Vicomte, Clarisse, Le Baron, Florival, plusieurs domestiques du Baron.
LE BARON, avec colère Florival
Oui : c'est toi seul fils ingrat qui est la cause de la fuite de Jeannette. C'est tort qu'on l'accuse d'aimer Fabrice, tu voulais l'enlever de chez moi !...
FLORIVAL
Moi, mon père !
LE BARON
Toi même : éloigne-toi de ma présence... Ah mon cher Vicomte, sauriez-vous en quel lieu elle pourrait être ?
LE VICOMTE
Je l'ignore, et je voudrais le savoir ; mais je vais mettre tout en usage pour le découvrir, et si je la retrouve je vous promets de la ramener chez vous.
Il sort.
LE BARON
Vous me rendrez la vie.
CLARISSE, au Baron
Quel est votre dessein ?
LE BARON, brusquement
Je n'ai point de compte vous rendre.
À ses gens.
Allez, courrez, qu'on la ramène. Je veux réparer vis-à-vis d'elle mon injustice.
Les domestiques sortent.
CLARISSE
Oh ! Tout ceci est une énigme pour moi.
Elle sort.
SCÈNE VIII. Le Baron, Florival.
FLORIVAL
Ah ! Mon père, permettez-moi de me justifier, et ne m'accablez point de votre indignation.
LE BARON
Non : tu m'as trop offensé : je ne veux jamais te revoir.
FLORIVAL
Écoutez une seule parole.
LE BARON
Non, pars d'ici tout l'heure, et ne m'irrite pas davantage.
FLORIVAL
ARIETTE.
À part.
Quel malheur m'environne ! Pouvais-je le prévoir. Mon père m'abandonne... Je frémis je frissonne, Je suis au désespoir ! À quoi donc me résoudre ? Je n'attends que la foudre Pour finir mes tourments, Je l'attends !...À son père.
Si vous m'aimez, mon père, Calmez votre colère, De moi prenez pitié : Accordez-moi, mon père Un regard d'amitié.À part.
Mais ma prière est vaine, Son âme est inhumaine, Tout redouble ma peine, Je suis au désespoir !Il sort.
SCÈNE IX. Le Baron, Zerbine.
LE BARON, seul
Oh ! Qu'il parte de chez moi sans différer ! Il n'abusera plus de mes bontés.
ZERBINE
Qu'avez-vous donc, Monsieur !
LE BARON
Ah ! Zerbine, la colère me suffoque ; mon fils et Jeannette me font mourir de chagrin.
ZERBINE, pleurant
Ah ! Mon cher maître, vous n'êtes pas le seul plaindre.
LE BARON
Comment ? Que t'est-il arrivé ?
ZERBINE, pleurant toujours
Ah ! Monsieur, vous me voyez prête expirer de douleur.
LE BARON
Mais, qu'as-tu donc ? Qui te fait pleurer de la sorte.
ZERBINE, pleurant encore
Un traître, un lâche, un perfide !... Il vient de me faire le plus tendre serment, et dans le même instant m'abandonne pour une autre. Voilà comme sont les amants : ils dédaignent toujours un coeur qui leur appartient et ne sont jaloux d'obtenir que celui qu'on leur refuse.
ARIETTE.
Sans orgueil, j'ose vous dire Que plus d'un amant soupire Pour jouir de ma faveur. L'un me dit, ma chère amie, Je t'aime plus que ma vie ; Un autre me dit sans cesse De mes biens sois la maîtresse ; Mais du seul qui m'intéresse, Je ne puis toucher le coeur. Quelle peine ! Quelle gêne ! Je désire, Je soupire, Mais l'attente, Me tourmente, L'espérance qui m'enchante Augmente encore mon ardeur.LE BARON, à part
Ah ! Ma chère Jeannette ! Où puis-je te retrouver.
Haut.
Viens avez moi, Zerbine, allons la chercher de tous les côtés ; je ne tiens plus mon impatience.
ZERBINE
Si je puis rencontrer Fabrice, je crois que je l'étranglerai dans ma fureur.
Ils sortent.
SCÈNE X.
JEANNETTE, seule
Air.
Habitants de ces bocages Je viens garder vos troupeaux ; Ces gazons, ces doux ombrages, Ces oiseaux par leurs ramages Me font oublier mes maux.RÉCITATIF OBLIGÉ.
Ô fortunés Bergers ! Je serai près de vous sans crainte, sans dangers. Vous ne connaissez point les soucis ni les larmes : Loin des alarmes Vous goûtez mille charmes. Votre amitié m'est chère ; Prenez moi pour bergère, Exaucez ma prière. Mais je respire peine, Je ne puis prendre haleine ! Cruel chagrin, sortez de ma pensée ! De mon amour suis je encore occupée ? Je me sens oppressée... Infortunée !Elle s'assoit.
ARIETTE.
Ô doux charme de la vie, Ô sommeil ! Fais que j'oublie Le cruel qui m'a trahie ! Satisfaits mon tendre coeur, Et viens calmer ma douleur.SCÈNE XI. Jeannette, Fabrice.
FABRICE, à part
La voilà ! Que je suis content !
Haut.
Ah ! Jeannette, je viens partager votre infortune, et je veux vous aimer toute ma vie.
JEANNETTE
Je suis pénétrée des sentiments que vous avez pour moi ; mais, Fabrice, je ne saurais y être sensible ; cessez une vaine poursuite, et renoncez tout espoir : car il m'est impossible de vous aimer.
FABRICE, à part
Me voilà bien avancé.
JEANNETTE
Je vous prie même de vous éloigner de moi dans l'instant.
FABRICE
Ah ! Cruelle ! Devais-je m'attendre cet accueil ? Je quitte pour vous ma fidèle Zerbine, et je m'expose à la colère de mon maître... Ah ! C'en est trop ! Je ne veux pas survivre cet affront.
ARIETTE.
Au fond d'un précipice, Je vais finir mon sort ! Du malheureux Fabrice Vous causerez la mort. Chacun dira d'abord, Voilà cette cruelle ! Amants, fuyez loin d'elle ! Redoutez sa rigueur, Ou craignez mon malheur.Il sort.
SCÈNE XII. Jeannette, ensuite Florival.
JEANNETTE, seule
Je ne puis avoir pitié de lui ; hélas ! Mon esprit inquiet n'est occupé que de Florival ! Mais, quoi me sert d'y penser, je ne le reverrai peut-être jamais... J'entends venir quelqu'un.... Ô dieux ! Que vois-je c'est lui... Je meurs !
FLORIVAL
Ah ! Je vous retrouve enfin, ma chère Jeannette ! Rien ne peut me séparer de vous. Je vous ai outragée, pardonnez moi mes injustes soupçons : vous n'étiez point capable de me trahir ; si j'ai causé votre malheur, je le répare en vous donnant ma main.
JEANNETTE
Cher Florival ! Que n'est-il en mon pouvoir de disposer de la mienne comme de mon coeur ! Mais tout s'y oppose, vous le savez ?... Allez où votre devoir vous appelle, et laissez-moi vivre ignorée : je me croirai trop heureuse lorsque je penserai à vous.
FLORIVAL
Que cet aveu m'enchante !
JEANNETTE
ARIETTE.
C'est l'amour qui m'inspire Le plus tendre délire ; Je languis, je soupire, Et mon âme désire De vous voir mon époux ; Mais hélas ! Quel martyre, Je ne puis être vous.FLORIVAL
Ciel ! Je vois venir mon père ! Évitons ses regards.
Ils sortent.
SCÈNE XIII. Le Baron, Le Vicomte.
LE VICOMTE, tenant une lettre
Ah ! Monsieur_le_Baron, quelle est ma joie ?
LE BARON
Comment ! Auriez-vous trouvé Jeannette ?
LE VICOMTE
Non, Monsieur, mais je suis au comble de mes voeux.
LE BARON
Eh pour quel sujet ?
LE VICOMTE
Je reçois une lettre de mon père que nous avions cru perdu !
LE BARON
Quelle heureuse nouvelle !
LE VICOMTE
Après quinze années d'absence, il m'apprend qu'il est arrivé à Naples et qu'il se dispose à partir pour Florence.
LE BARON
Quoi, je reverrai encore mon intime ami ?
LE VICOMTE
Oui, nous ne tarderons point l'embrasser.
LE BARON
Racontez-moi cet événement.
LE VICOMTE
Vous savez, Monsieur, que dans la dernière guerre de Venise, mon père fut pris par des corsaires, et que ces barbares le conduisirent esclave Tunis : depuis ce temps nous avons ignoré sa destinée, mais enfin notre auguste Monarque, dont la justice égale la clémence, vient d'obtenir sa liberté en accordant la rançon qu'on avait exigé pour lui.
LE BARON
Quelle âme généreuse !
LE VICOMTE
Mon coeur est si ému, que je puis peine respirer.
SCÈNE XIV. Le Vicomte, Le Baron, Zerbine.
ZERBINE, au Baron
Monsieur, voici une lettre qu'un courrier m'a chargé de vous remettre : je crois qu'elle est de conséquence, car il attend la réponse.
LE BARON ouvre la lettre qui a une enveloppe
Voyons ce que c'est...
Il lit bas.
Mais elle n'est pas pour moi...
Il lit.
À Madame Simone, Fermière de Monsieur_le_Baron... Hélas ! La bonne femme est morte depuis six mois : qui pourrait lui écrire ? Ouvrons la lettre...
Il lit bas.
Que vois-je, c'est votre père qui lui écrit...
LE VICOMTE
Mon père ?...
À part.
Quel pressentiment ! Quel soupçon !
Haut.
Ah ! Monsieur, lisez vite.
LE BARON lit la lettre
« Vous devez être étonnée, Madame, de n'avoir jamais entendu parler de moi depuis que j'ai mis ma fille entre vos mains : je vous ordonnai de l'élever secrètement sous le nom de Jeannette, ayant des raisons pour cacher sa naissance : elle se nomme Sophie, faites-la reconnaître à Monsieur_le_Baron... »
LE VICOMTE
Dieux ! Jeannette est ma soeur !
LE BARON
Quoi, Sophie réduite au sort le plus affreux !
ZERBINE, à part
Je ne m'étonne plus présent si elle était aussi fière avec moi.
SCÈNE XV. Le Vicomte, Le Baron, Zerbine, Florival, ensuite Jeannette dans le lointain.
LE VICOMTE
Ah ! Florival, accourez.
LE BARON
Viens mon fils ! Je te rends toute ma tendresse.
LE VICOMTE
Quel bonheur imprévu !
FLORIVAL
Qu'est-il arrivé ?
LE VICOMTE
Un prodige, un enchantement, une lettre de mon père qui est à Naples.
FLORIVAL
Votre père ! Ah Monsieur, je vous en félicite !
LE VICOMTE, vivement
Mais, ce n'est pas encore tout... Apprenez...
Jeannette paraît entre les arbres.
FLORIVAL
Quoi, parlez !
LE VICOMTE
Jeannette ?
FLORIVAL
Eh bien ?
LE VICOMTE
Elle est ma soeur.
FLORIVAL
Est-il possible ?
LE VICOMTE
Oh, n'en doutez point, elle se nomme Sophie...
FLORIVAL, avec transport
Sophie ! Votre soeur... Ah je n'en doute plus ! Elle avait trop de sentiments pour ne pas être d'une noble origine !
LE BARON
Je me sens attendri et je renonce mes prétentions : épouse-là, elle est digne de toi... Tiens, lis cette lettre.
Il lisent bas la lettre tous trois.
ZERBINE, à part
Voilà une aventure bien extraordinaire.
JEANNETTE, au fond du théâtre
Ô ciel ! Je serais la soeur du Vicomte, contraignons-nous pour un instant.
LE BARON, au Vicomte
Allons informer ma fille de cet heureux événement.
Ils sortent avec Zerbine.
FLORIVAL, à part
Et moi, ma chère Sophie.
SCÈNE XVI. Jeannette, Florival.
JEANNETTE
Ah ! J'ai tout entendu ! Quoi, je suis sa soeur ?
JEANNETTE
Ô Dieux ! Quelle trouble extrême ! Je fuis hors de moi-même, De mon bonheur suprême, Hélas ! Je doute encor. Viens, accours, tendre amour, Accours, vole en ce séjour !JEANNETTE
Quel bien suprême !FLORIVAL
Bonheur extrême !ENSEMBLE
Vole amour en ce séjour.SCÈNE XVII. Florival, Jeannette, Le Baron, Clarisse, Le Vicomte, Fabrice, Zerbine.
LE BARON
Les voilà rassemblés : ah ! Ma chère Sophie ! Partage nos transports ! Que l'hymen t'unifie à mon fils ! Oui : tu mérites nos hommages autant par tes vertus, que par l'éclat de ta naissance.
LE BARON, LE VICOMTE, CLARISSE, ZERBINE, FABRICE, FLORIVAL et JEANNETTE
SEPTUOR.
Quel bonheur, quelle allégresse ! Livrez-vous à la tendresse, L'amour enchaîne vos coeurs, Jouissez de ses faveurs.JEANNETTE, au Vicomte
Mon sort n'est plus une misère. Je revois un tendre frère, Ah ! Quels doux frémissements S'emparent de tous mes sens !FLORIVAL, à Jeannette
Quel plaisir ressent mon âme, L'hymen va remplir nos voeux, L'amour couronne ma flamme, Il m'élève au rang des Dieux.ZERBINE, à Fabrice
Ne me fais donc plus la mine, Tu m'aimes, je le devine, Rends moi ton coeur et ta foi.FABRICE, à Zerbine
Je ne serai plus volage, Fabrice enfin est à toi, Qu'un tendre amour nous engage Reçois mon coeur et ma foi.TOUS ENSEMBLE ET EN CHOEUR
Quel bonheur, quelle allégresse ! Livrons-nous la tendresse : L'amour enchaîne nos coeurs, Jouissons de ses faveurs.462 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0