Comédie en vers· Comédie, en un Acte et en vers Libres Mélée D'Ariettes
Les Legislatrices
Personnages
- THÉMIRE, jeune Veuve de qualité
- MONSIEUR CLOPIN, Bourgeois
- MADAME CLOPIN
- UN MARQUIS, Amoureux de Thémire
- JULIE, Fille de Madame Clopin
- LINDOR, Amant de Julie
- UNE FEMME, députée du peuple
- UN DÉPUTÉ, du peuple
- TROUPE DE FEMMES
- TROUPE D'HOMMES
AVERTISSEMENT
Ce poème dramatique avait été confié à un musicien qui s'était engagé d'en composer la Musique, et de le faire représenter sur le Théâtre de la Comédie Italienne. L'Auteur qui fait de la Poésie un amusement qu'il consacre à ses loisirs, qui ne fut jamais conduit par aucune vue d'intérêt, et qui n'exigeait pour prix de son poème que le seul plaisir de le voir représenter : ayant appris qu'il va bientôt paraître une nouvelle Pièce qui porte le même titre que la sienne, et dont le sujet littéralement suivi est la copie du sien, à la différence près que le Dialogue est en Prose a jugé à propos de mettre au jour ce poème, qui, quoique original, est peut-être fort au-dessous de la copie.
SCÈNE PREMIÈRE. Thémire, Madame CLOPIN.
Le théâtre représente un endroit sauvage, où dans l'enfoncement d'un bois on découvre le rivage de la mer, et les voiles de plusieurs vaisseaux.
DUO DIALOGUÉ.
MADAME CLOPIN et THÉMIRE ensemble
Si le peuple ose en murmurer, Des hommes pour jamais il faut nous séparer.MADAME CLOPIN
Nous avons trop longtemps vécu dans la contrainte.THÉMIRE
Je sens que mon âme est atteinte De l'espoir le plus glorieux : Le sort favorise nos voeux. Nous échappons de l'esclavage De l'ennemi victorieux Dans notre ville saccagée Nos Gouverneurs sont arrêtés : Enfin dans cette île ignorée La tempête nous a jetés ; Nous y ferons des lois...MADAME CLOPIN
Nous pouvons y prétendre. Et puisque notre sexe a voulu nous choisir Pour ses chefs, il faut le défendre : C'est à nous à le soutenir.THÉMIRE
Les hommes vont bientôt apprendre Que nous pouvons comme eux tout entreprendre. Quel agréable souvenir !ARIETTE.
Je vois déjà la Renommée De nos hauts faits charmée Voler dans les airs : J'entends retentir sa trompette Qui sans cesse répète Nos lois dans l'univers. Après cette victoire Que la postérité Nous place au Temple de Mémoire, C'est la seule gloire Qui mène à l'immortalité.MADAME CLOPIN
Si le courage nous seconde, On parlera de nous jusqu'à la fin du monde. Mais gardez votre coeur, et craignez du Marquis Les airs complaisants et soumis.MADAME CLOPIN
Madame, il faut s'armer d'une rigueur extrême, Et que jamais l'amour ne puisse vous tenter.SCÈNE II. Madame Clopin, Thémire, Le Marquis, Monsieur Clopin.
Monsieur Clopin marche lentement comme un homme qui médite quelque grand projet, sans apercevoir Thémire, ni sa femme.
LE MARQUIS
Je rencontre en ces lieux Thémire ! Je ne vous croyais pas si près : Il semble que l'amour exprès Dans ces lieux ait su me conduire. Le peuple rassemblé d'une commune voix Pour ses chefs vient de nous élire : Nous allons lui donner des lois ; Et Monsieur Clopin pense à ce qu'il faut prescrire.MADAME CLOPIN, riant
Pour lui donner des lois ! Ah, ah, Monsieur Clopin, Je ne vous croyais pas un esprit si sublime.MONSIEUR CLOPIN
L'intérêt du peuple m'anime, Et je vais par mes lois adoucit son destin.ARIETTE.
J'ai lu jadis le Code et le Digeste. Sans qu'on me le conteste, Je m'exprime aussi-bien Que Cujas, que Tribonien : J'ai l'esprit, la mémoire, Le port et le maintien De l'Empereur Justinien. Je ne m'en fais point gloire : Mais comptez-vous cela pour rien ? Le peuple, par-tout où je passe, Vient en foule se présenter ; Et l'on ne se lasse De me consulter.THÉMIRE
Non, vos prétentions sont nulles ; Le peuple nous choisit pour être son appui : Ainsi de vos lois ridicules Nous vous dispensons aujourd'hui.LE MARQUIS
Ah, voilà du nouveau.THÉMIRE
Mais la chose est certaine.MONSIEUR CLOPIN
Vous vous flattez, je crois, d'une espérance vaine.MONSIEUR CLOPIN, au Marquis
Elles parlent de lois comme de bagatelles. Vous croyez donc avoir assez de jugement Pour conduire un Gouvernement ?LE MARQUIS, à Thémire
Madame, vous savez que ce n'est point l'usage.THÉMIRE
Nous jouissons ici d'un égal avantage : Quoi qu'il en soit, je le veux, c'est assez ; Si vous m'aimez, obéissez.LE MARQUIS
Mon coeur qui dans l'amour ne prévoyait que peines, Avait su jusqu'ici se soustraire à ses chaînes. Je vous vis : de mon trouble il sut bien profiter, A vos regards vainqueurs je ne pus résister. De Mars j'abandonnai les armes, Je fus forcé de vous aimer. Quand on ressent le pouvoir de vos charmes, Pourrait-on ne pas s'enflammer ? Cependant à vos voeux je ne saurais souscrire : Exercez sur nous votre empire ; Mais ne nous prescrivez que d'amoureuses lois ; Nous les suivrons : ce sont vos droits.MADAME CLOPIN
Non, ce triomphe est pour nous peu de chose : A nos desirs c'est en vain qu'on s'oppose. Madame, allons nous assembler : Il faut faire des lois qui les fassent trembler.QUATUOR DIALOGUÉ.
MONSIEUR CLOPIN, après avoir longtemps réfléchi, d'un air empressé au Marquis
Oui, notre gloire est parfaite. Monsieur_le_Marquis, suivez-moi : Je viens d'inventer une Loi.LE MARQUIS
Que mon âme est satisfaite !THÉMIRE et MADAME CLOPIN
Il a perdu la cervelle.MONSIEUR CLOPIN, au Marquis
Oui, Démosthène et Platon, Thalès, Licurgue et Solon, N'en ont pas fait d'aussi belle.LE MARQUIS
Je suis ravi de cela.SCÈNE III. Thémire, Madame Clopin, Julie.
JULIE, à Madame Clopin
Je viens me joindre au légitime hommage Que tous les Citoyens vous rendent tour à tour. Ma mère enfin voici le jour, Où par un heureux mariage Lindor va couronner ma tendresse et mes feux.THÉMIRE, à Julie
Non, non, n'y comptez plus : il faut briser vos noeuds. C'est à présent le parti le plus sage.JULIE
Pourquoi ?MADAME CLOPIN, brusquement
Je vous défends de penser à Lindor : Obéissez, Julie, ou craignez ma colère.JULIE
Hélas ! Par quel malheureux sort Lindor aurait pu vous déplaire ? Je voudrais obéir à votre ordre sévere ; Mais mon coeur en secret n'y sera point d'accord.ARIETTE.
Un feu me trouble et m'agite Aussi-tôt que je le vois : Je sens mon coeur qui palpite, Et je l'aime malgré moi. Quand près de lui je soupire, Je ne connais point l'ennui. Est-ce un crime d'oser dire Ce que je ressens pour lui.SCÈNE IV. Thémire, Madame Clopin, Julie, Lindore.
LINDOR
En fuyant de notre patrie Pour éviter l'affreuse tyrannie, Nous avons débarqué dans cette île à bon port. Nos jours sont conservés ; je ne plains plus mon sort, Puisque j'épouse enfin mon aimable Julie. Le plaisir d'être aimé sans doute a des appas : Qui le cherche le plus souvent, n'en jouit pas. Mais le bonheur nous suit sans cesse, Lorsque dans les transports d'un légitime amour Pour prix de sa vive tendresse, On l'obtient à son tour. Nos Citoyens sur ce rivage Vont mêler aujourd'hui leur danse à nos plaisirs.MADAME CLOPIN
Je ne puis remplir vos désirs : De ce que j'ai promis, Lindor, je me dégage ; En un mot, de Julie il faut vous séparer.LINDOR
Dieux ! que m'apprenez-vous ? daignez me rassurer.ARIETTE.
Quel obstacle nous sépare ! A l'hymen qu'on nous prépare, Vous vous opposez en vain : J'aime mieux perdre la vie Que d'abandonner Julie. Si mon malheur est certain Dans ce jour que l'Amour même A fixé pour mon bonheur, Éloigné de ce que j'aime J'expirerai de douleur.MADAME CLOPIN
Bas à Thémire.
Ne craignez rien.Haut.
Lindor votre attente est frivole : Il n'est plus temps de compter sur sa foi. Lorsqu'à nos Citoyens qui vont ici se rendre, Nous aurons prescrit notre Loi, Alors vous pourrez y prétendre.LINDOR, vivement
Donnez-leur votre Loi, tout vous sera permis : Nos Citoyens vous sont soumis. N'avez-vous pas assez de l'éclat de vos charmes, De vos attraits vainqueurs ? Vous faut-il d'autres armes Pour soumettre nos coeurs ?THÉMIRE
Non, ce n'est point assez pour notre gloire, Nous secouons le joug de nos Législateurs : Nous voulons remporter une double victoire. Nos sages lois adoucissant nos fers Doivent embellir l'univers ; Et détruisant l'ambition fatale De notre liberté rivale, Dont les mortels ressentent mille maux, Dans l'une et dans l'autre hémisphère Devenus nos égaux, Nous ferons régner sur la terre Un éternel repos. Notre fierté méprise un encens ordinaire : Pour soutenir nos légitimes droits, Il nous est nécessaire D'établir de nouvelles lois. Nos âmes toujours asservies A la faiblesse de l'amour, Se trouvent souvent avilies Par un honteux retour. Celle qu'un noble orgueil rend à ceDieu contraire, Préfère sa grandeur au vain désir de plaire, Et de son coeur prévient l'échec. L'indifférence enchaîne un amant téméraire, Et force son âme au respect.LINDOR
Votre Loi n'est pas juste, et l'amour véritable Inspire ce respect durable. Un Amant conduit par l'honneur Qu'un tendre sentiment anime, Selon vous commet donc un crime De faire hommage de son coeur ? Hélas ! Peut-on être insensible Quand on a vu Julie ? Une chaîne invisible Me force de céder : la douceur de ces fers Me les fait respecter, et me les rend plus chers.MADAME CLOPIN
À part.
Il m'attendrit ; mais reprenons courage.Haut.
Lindor, ç'en est assez : je romps ce mariage. De l'amour qui soumet nos coeurs, Nous faisons une Loi de mépriser l'empire. À tous les Citoyens nous allons la prescrire : Nous pourrons dans la suite adoucir ses rigueurs, Quand les hommes moins fiers méritant nos tendresses, De guider leur raison nous laisseront maîtresses.MADAME CLOPIN, brusquement
Point du tout.LINDOR, à Julie
Il faut donc te perdre sans retour.ARIETTE.
Ah Julie ! ton absence Offre à mon coeur d'affreux instants. Si de ta chère présence Ta mère me prive longtemps, A l'ombre d'un épais feuillage Ton amant, loin de tes attraits, Pour compagne aura ton image Qui ne le quittera jamais.Il sort.
SCÈNE V. Thémire, Madame Clopin, Julie.
JULIE
Quand Lindor vous ouvre son âme, Et lorsqu'à vos yeux sans détour Il fait l'aveu de la plus rendre flamme, Vous le payez d'un tel retour ; Oui votre Loi me désespère. Avec peine mon coeur digère L'affront d'un pareil traitement. En quoi le trouvez-vous coupable ? Son ardeur autrefois vous était agréable. Pourquoi m'empêchez vous d'épouser mon Amant ? L'art de feindre me semble un vice Que l'on ne saurait trop blâmer : Je parle ici sans artifice, Je ne puis vivre sans l'aimer ; Et mon coeur innocent, qui ne peut point connaître Les lois que vous voulez former, À celles de l'amour aime mieux se soumettre.MADAME CLOPIN
Quoi ! se soumettre ?SCÈNE VI. Thémire, Madame Clopin, Julie, Une Femme députée du peuple, Troupe de Femmes.
LA DÉPUTÉE présentant des bouquets à Thémire et à Madame Clopin
Nos femmes, pour vous reconnaître, Et pour obéir à vos lois, Vous offrent ces bouquets d'une commune voix.LA DEPUTÉE, à Thémire
De ce que produit la nature, Rien ne flatte plus que les fleurs ; Mais vous en effacez les plus vives couleurs. Leur éclat n'a qu'un temps, il ternit, il se passe : Jamais le vôtre ne s'efface ; Il conserve toujours cet empire charmant, Ce feu qui brÛle un coeur de glace, Cet attrait qui fixe un Amant : Celui des fleurs ne dure qu'un moment. Les Dieux vous l'ont donné pour vaincre et pour soumettre Des mortels qui sont nés pour l'être. Votre gloire et l'honneur doivent vous exciter À remplir vos projets.THÉMIRE
Oui, je vais m'acquitter De mes promesses : je vous jure Que du sexe opprimé nous soutiendrons les droits. A tous les Citoyens, malgré qu'on en murmure, Nous allons publier nos lois.LA DEPUTÉE
Pourquoi les hommes seuls en ont-ils la puissance ? N'avons-nous pas comme eux la même intelligenceARIETTE.
On nous dit au sein du berceau : Ma fille, apprenez le ménage, Obéissez et soyez sage ; Après on nous donne un fuseau. Voyez donc le plaisant ouvrage Auquel nous employons le temps. La raison est notre partage, On nous refuse le bon sens.MADAME CLOPIN
Les hommes prennent soin d'élever notre enfance Dans la plus stupide ignorance ; Malgré cela, nos esprits pénétrants Sont redoutés de nos tyrans.JULIE
Quoique nous n'ayons pas autant d'expérience, Nous passons du moins auprès d'eux Les moments les plus doux, les jours les plus heureux. Que sert d'envier leur puissance ? Pour régner sur leurs coeurs, les équitables Dieux Nous ont fait les objets de leurs plus tendres voeux.ROMANCE.
Quand l'Amour nous prête des armes, L'esprit, les grâces, la beauté Versent sans cesse sur nos charmes Les attraits de la volupté. Au tendre Amant qui nous adore, Nous inspirons mille désirs : Dans son coeur nous faisons éclore Le germe de tous ses plaisirs. Celui que la tendresse enchaîne, Ne connaît point l'art de trahir : Il cède au penchant qui l'entraîne, Et sans les lois sait obéir.THÉMIRE
Si nous livrons nos coeurs à la tendresse, Ne blâmons que notre faiblesse. Les hommes savent nous tromper Par d'agréables soins : avoir l'art de leur plaire, Savoir leur inspirer une flamme légère Qu'un seul instant voit dissiper, Selon leurs goÛts les satisfaire, Voilà le seul objet qui peut nous occuper. Bien loin de mépriser leurs flammes indiscrètes, Nous nous laissons séduire au discours d'un amant, Et du frivole honneur d'être toujours coquettes Nous nous entêtons follement : Il faut en convenir, car toutes nous le sommes. Mais revenons de notre égarement, Faisons des lois comme les hommes, Et ne retombons plus dans l'avilissement.SCENE VII. Thémire, Madame Clopin, Julie, Le Députée, Un Député du peuple, Femmes.
LE DEPUTÉ
Je viens peut-être en cet asile Troubler votre tranquillité : Des Citoyens de cette île Je suis l'illustre Député. Quoi que mon coeur soit épris de la gloire, Je rends toujours hommage à vos divins appas ; Et sans m'enorgueillir d'une injuste victoire, Mon devoir porte ici mes pas. Mais comment résister au pouvoir de vos charmes ? Qui pourrait contre vous oser prendre les armes ? De l'Amour méprisant la voix, Comment peut-on oser vous imposer des lois ?THÉMIRE
Les Citoyens sans doute ont daigné nous élire Pour leur donner des lois ? À la fin je respire.MADAME CLOPIN
Eh bien poursuivez donc.LE DEPUTÉ
Quelle vivacité !LE DEPUTÉ, tirant un grand papier
Voici le contenu de certaine Ordonnance...LE DÉPUTÉ, après avoir mis ses lunettes, lit cette Ordonnance
ARIETTE.
L'an mille ... et cetera. Passons cet article-là ... Très hauts et très puissants Seigneurs De cette île Gouverneurs, Faisons défenses à nos Dames, Veuves ou filles ou femmes, De prescrire aucunes lois ; Et pour soutenir nos droits, Et la Loi que sur la terre Le sexe avec soin révère, Leur enjoignons, Et ordonnons L'obéissance ; Et que la présente Ordonnance Soit mise en exécution, Nonobstant opposition Et quelconque appellation.MADAME CLOPIN
L'obéissance ? Quel outrage !LA DEPUTÉE
Voyez l'insolent personnage !MADAME CLOPIN, lui déchirant l'Ordonnance
Tiens à présent tu peux leur rapporter Cette impertinente Ordonnance.THÉMIRE retenant le Député qui veut s'enfuir
Non, ce n'est point assez pour remplir ma vengeance, Tu n'échapperas pas.LA DEPUTÉE, le prenant par le col
Je vais le retenir.LE DEPUTÉ
Modérez ce courroux, et daignez vous fléchir : Je sais que l'Ordonnance est injuste et profane. Si nos Législateurs veulent vous asservir, Pourquoi voulez-vous m'en punir ? De cette Loi que je condamne, Dont je voudrais vous affranchir, Je ne suis ici que l'organeQUINTO DIALOGUÉ.
MADAME CLOPIN et LA DEPUTÉE ensemble
Il faut qu'il meure, Et tout à l'heure Nous allons terminer son sort.LE DEPUTÉ
Ah, ç'en est fait de ma vie.LE DEPUTÉ
Faut-il ainsi finir mes jours ? Monsieur Clopin, à mon secours.Le Député se débarrasse de leurs mains : toutes les femmes le poursuivent dans le fond, du bois.
SCÈNE VIII.
JULIE, seule
Quel désordre affreux ! Ah Julie, Que ce funeste jour va te coûter de pleurs ! Au milieu de ces bois, d'une agréable vie Tu ne goÛteras plus le charme et les douceurs. Au tendre Amant dont mon âme est ravie, Ce jour allait m'unir .... Une cruelle Loi Nous sépare, et l'oblige à s'éloigner de moi. D'un légitime amour victime infortunée, Je m'abandonne à mon malheur. Je laisse aux Immortels régler ma destinée, Puisqu'à fuir ce que j'aime on veut forcer mon coeur. A quel destin dois-je m'attendre ?.. Ma mère peut-elle prétendre Que je n'aime plus ? Elle a tort : Plus elle veut me le défendre, Plus je sens que j'aime Lindor.ARIETTE.
Une mère a beau nous contraindre, Quand on est dans l'âge d'aimer ; Si quelque amant sait nous charmer, C'est en vain qu'elle croit éteindre L'amour qui vient nous enflammer. Lorsque je vois Lindor paraître, Que ce moment est séducteur ! Je sens aussi-tôt dans mon coeur Un plaisir que lui seul fait naître, C'est le présage du bonheur. Que vais-je devenir dans cette île sauvage ?... J'entends des cris... Quel bruit ! Fuyons de ce rivage.Elle sort.
SCÈNE IX. Le Marquis, Monsieur Clopin, Le Député, Lindor.
LE DEPUTÉ
ARIETTE.
Ah ! Je suis mutilé, J'ai le corps accablé. Toutes ces femmes en furie Ont pensé m'arracher la vie : Elles m'ont harcelé. Si je n'eusse bien vite Pris la fuite, Elles m'auraient étranglé.MONSIEUR CLOPIN, après réflexion
Oui, c'est une affaire d'État.LINDOR, au Député
Vous deviez avoir peur.LE DEPUTÉ
Le coeur encor me bat. Je ne veux jamais plus vous servir d'émissaire ; Il en coûte trop cher d'essuyer leur colère.MONSIEUR CLOPIN
Je crois qu'avec justice Il conviendrait de mettre fin Aux progrès furieux d'un étrange caprice. Cela ne laisse point que de m'embarrasser : J'ai tant d'affaires à penser.LINDOR
Pourquoi les obstiner ? il vaut mieux se soumettre. N'avons-nous pas toujours nos mêmes droits ?MONSIEUR CLOPIN
Non, il ne faut jamais permettre Que les femmes fassent les lois : Ce serait renverser l'ordre de la nature.MONSIEUR CLOPIN
Messieurs, n'y consentons jamais.ARIETTE.
A mon âge on n'est point timide. Quand le flambeau de la raison nous guide, Dans le danger On ne craint point de se plonger. J'ai plus que vous d'expérience ; Et par ma science Si vous voulez me seconder, Vous les verrez bientôt céder. Je ris de leur vaine colère ; Je ne suis pas un sot ; Je veux les faire taire, En leur disant un mot.LE MARQUIS
Plus on brave le sexe, et plus il est à craindre : Celui qui tombe sous ses coups, Des mortels est le plus à plaindre. Vous ignorez encor jusqu'où va son courroux. Du trône de l'orgueil et de la jalousie Lançant les traits d'une aveugle furie, Ce sexe impérieux, lorsqu'il peut se venger, Ne sait rien négliger. Son coeur suit aisément les lois de l'inconstance ; Et pour la plus légère offense On perd à jamais ses faveurs. Quand pour se venger d'un outrage, Sa colère inflexible a tout mis en usage, Les charmes séduisants de ses feintes douceurs Sont un serpent caché sous d'agréables fleurs.LE DEPUTÉ, d'un [air] effrayé
Ah ! Messieurs, les voici. Je tremble... Toutes les femmes sont ensemble.SCÈNE X. Le Marquis, Monsieur Clopin, Lindor, Le Député, Thémire, Madame Clopin, Julie, Le Députée, Troupe de Femmes, une Femme portant un tambour.
MADAME CLOPIN
EH bien, Messieurs, vos lois sont-elles terminées ?MADAME CLOPIN
Nous allons nous faire connaître.LINDOR, à Madame Clopin
Madame, imposez-nous les lois qu'il vous plaira.MONSIEUR CLOPIN, avec embarras
Je n'en suis plus le maître.MADAME CLOPIN
Allons, battez tambour.LE MARQUIS
Que veut dire cela ?THÉMIRE, au Marquis fièrement
Lisez, Monsieur : ceci vous l'apprendra.LE MARQUIS, poursuivant
« Mais s'ils veulent faire la paix, Il faut qu'ils nous promettent De n'avoir plus d'autorité, De nous donner la liberté, Et qu'à nos lois ils se soumettent ».THÉMIRE
Tels sont nos sentiments, c'est à vous à choisir : Avec nous à ce prix vous pouvez vous unir.THÉMIRE
On l'exécutera. Peut-on nous faire un crime De faire briller notre esprit ? L'Univers ne doit plus en être la victime ; Nos sages lois vont l'éclairer.MADAME COPIN, à Thémire
Madame, c'est trop endurer De mépris et de résistance. On dédaigne nos lois, il faut nous séparer.LINDOR, bas au Marquis et à Monsieur Clopin
Que risquons-nous de nous soumettre ? C'est le moyen de les fléchir.LE MARQUIS, bas à Lindor et à Monsieur Clopin
Eh bien, feignons de le paroître.MONSIEUR CLOPIN, bas au Marquis
Allons, j'y veux bien consentir.LE MARQUIS
ARIETTE.
Vous l'emportez, belle Thémire ; Régnez sur roue ce qui respire : Nous nous soumettons sans retour. Votre esprit et votre naissance Ont vaincu notre résistance : De nos coeurs et de mon amour Vos lois triomphent tour à tour.MONSIEUR CLOPIN, à sa femme
Faites des lois, Madame, et soyez la maîtresse, Je dois vous obéir : usez de tous vos droits.LINDOR, à Julie
Oui, mon coeur à Julie obéira sans cesse, Je serai trop heureux de recevoir ses lois.LE MARQUIS, à Thémire
Au feu qui dans vos yeux semble peindre votre âme, L'Amour a tant de fois allumé son flambeau, Qu'il vous doit en ce jour un tribut de ma flamme, En donnant à vos lois un triomphe nouveau.MONSIEUR CLOPIN
Oui, nous sommes tous vos sujets.MADAME CLOPIN
Pour vous rendre plus raisonnables.LE DEPUTÉ
Vous pouvez commander, vous en êtes capables ; J'en suis que trop certain, je l'ai bien éprouvé.MADAME CLOPIN
A présent par nos lois l'amour est approuvé. Lindor peut s'unir à Julie : Mais avant que l'hymen avec elle le lie, Qu'on s'empresse de toutes parts De rassembler ici nos Citoyens épars.LINDOR
Je vais parcourir ce rivage. Au Député. Vous, suivez-moi.Bas au Marquis et à Monsieur Clopin.
J'imagine un projet Qui va bientôt rabaisser leur courage.Il sort.
SCÈNE XI. Le Marquis, Monsieur Clopin, Thémire, Madame Clopin, Julie, Troupe de Femmes.
LE MARQUIS, à Thémire
VOus régnez dans cette île, je n'ai d'autre objet Que de m'unir à ce que j'aime. Ne suis-je pas trop indiscret D'oser prétendre à ce bonheur suprême ? Ne blâmez plus l'amour dont je brÛle en secret : À vos lois mon âme docile Ne doit plus étouffer ses amoureux soupirs. Que les ris, les jeux, les plaisirs Habitent ce champêtre asile ! Des Citoyens soumis adoucissant le sort, Faites renaître ici le temps de l'âge d'or.THÉMIRE
Ai-je jamais pu me défendre De vous témoigner mon amour ?...On entend un grand bruit.
Ô ciel ! Quel bruit se fait entendre !SCÈNE XII. Thémire, Madame Clopin, Julie, Monsieur Clopin, Troupe de Femmes, Lindor, Le Député, Troupe d'hommes armés.
LINDOR
Ah, mes amis, fuyons sans plus attendre ? Nous sommes perdus sans retour.Bas au Marquis et à Monsieur Clopin.
Faisons-leur peur.LE MARQUIS
Qui cause vos alarmes ?THÉMIRE
Qui peut vous effrayer ?THÉMIRE
Dieux ! Des Sauvages...MADAME CLOPIN
Ciel !MONSIEUR CLOPIN, tirant son épée
Il faut les terrasser.LE MARQUIS, tirant son épée
Suivez-moi, Citoyens ; je brave leur menace...Il fait plusieurs pas, et s'arrête.
Mais quelle est mon audace !Il présente son épée à Thémire.
Mes Dames, vous régnez, allez les repousser.THÉMIRE
Quel effroi me saisit !JULIE
Je meurs.MADAME CLOPIN
Mon sang se glace.MONSIEUR CLOPIN, à sa femme lui présentant son épée
Madame, partez, je vous suis.LE MARQUIS
Eh, mes Dames, qui vous arrête ?MADAME CLOPIN, à Thémire
Thémire, commandez.MADAME CLOPIN
Non, j'ai trop de frayeur.MONSIEUR CLOPIN, présentant l'Arret à sa femme
Si vous vouliez porter cet arrêt aux Sauvages, Je suis assuré qu'ils fuiraient Au même instant qu'ils le verraient. Vous allez remporter les plus grands avantages.MADAME CLOPIN, d'un air caressant
Ne plaisantez plus, cher époux : Pour l'amitié que j'eus toujours pour vous, À ma place allez les combattre.MADAME CLOPIN
Je n'en ferai jamais.THÉMIRE
Nous vous cédons nos droits.JULIE
Je vous avais bien dit, ma mère, Qu'il nous convenait mieux de soumettre nos coeurs, Que de vouloir faire la guerre.LE MARQUIS et MONSIEUR CLOPIN, à part
Ensemble.
Qu'elles sont séduisantes, Complaisantes ! Je me sens attendrir ; Je n'y peux plus tenir.LE MARQUIS, à Thémire
Ne vous effrayez plus, rassurez-vous, Thémire : Ne suivons que l'ardeur que l'amour nous inspire. Vos pleurs sont ici superflus : Les Sauvages n'existent plus. C'était un simple stratagème ; Vous nous avez forcé malgré nous d'en user, Pour vous apprendre à mépriser L'orgueil d'un ridicule extrême. Sur les coeurs des faibles mortels, Qui brûlent tous les jours l'encens sur vos autels, Que vos yeux remplissent de fiâmes, Vos puissants attraits ont des droits. Régnez sans cesse sur nos âmes, Mais ne faites jamais de lois.630 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0