Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie en Trois Actes

Les Promenades de Paris

Mongin· créée en 1695· 3 actes· 1 002 vers· 14 personnages

Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens sur leur Hôtel de Bourgogne, le sixième juin de Juin 1695.

Personnages

  • ÉLISE, fille de qualité
  • COLOMBINE, suivante d'Élise
  • LÉANDRE, Capitaine de Dragons, amant d'Élise
  • OCTAVE, jeune homme de famille, amant d'Élise
  • CALMAR, homme de Robe, amant d'Élise
  • ARLEQUIN, Valet de Léandre, amant de Colombine
  • SCARAMOUCHE, Valet d'Octave, amant de Colombine
  • MEZZETIN, Valet de Calmar, amant de Colombine
  • UN FIACRE, Arlequin
  • UN POÈTE, Scaramouche
  • UNE VENDEUSE DE BOUQUETS, Mezzetin
  • BACCHUS, Mezzetin
  • Suite de Bacchus
  • Plusieurs Garçons Cabaretiers qui ne parlent pas

ACTE I

SCÈNE I. Octave, Scaramouche.

Le théâtre représente le Bois de Boulogne.

OCTAVE

Non, non, laisse-moi, Scaramouche, je ne veux plus avoir recours qu'au désespoir.

SCARAMOUCHE

Mais recourons auparavant à mon industrie, et écoutez-moi de grâce.

OCTAVE

Quoi ? Parce que je n'ai pas encore de quoi flatter l'ambition d'Élise, et que je ne puis lui donner ma foi et mon bien qu'après la mort de mon père, la cruelle me sacrifie à Monsieur_Calmar, elle reçoit ses soupirs, son amour, ses fêtes, et aujourd'hui même dans ce Bois_de_Boulogne il faut que je me voie la victime d'un rival odieux, d'un coffre-fort d'amour, en un mot d'un vieux Calmar ?

SCARAMOUCHE

Vous avez raison. Vous sacrifier à Calmar, c'est préférer un hibou à un joli homme, une masette à un cheval d'Espagne, et une vieille savate à un jeune et souple escarpin. Mais il n'est plus de filles qui ne soient de mauvais goût pour devenir femmes.

Masette : Petit cheval, ou cheval ruiné qu'on ne saurait faire aller, ni vaec le fouet, ni avec l'éperon. [F]

Savate : Vieux soulier, fort usé. [F]

OCTAVE

Des cheveux noirs avec des blancs, ah le bel assemblage ! Qu'il fera beau voir ce vieux Calmar sembler le père de sa femme, et n'être pas celui de tes enfants !

SCARAMOUCHE

Non, ce mariage-là n'est pas faisable, et je saurai bien l'empêcher, vous dis-je, si vous voulez me croire.

OCTAVE

Mais quoi donc ? Que veux-tu que je fasse ?

SCARAMOUCHE

Il faut premièrement assister à la fête de Calmar sans nous faire connaître.

OCTAVE

Et comment ?

SCARAMOUCHE

Vous allez voir. Voici de quoi nous métamorphoser.

Il déshabille Octave, et le met en garçon de cabaret.

OCTAVE

Qu'est-ce donc que cela signifie ?

SCARAMOUCHE

Laissez-moi faire de grâce.

Scaramouche s'habille ensuite.

OCTAVE

Mais as-tu perdu l'esprit ? Dis-moi donc à quoi bon cette mascarade ?

SCARAMOUCHE

Je m'en vais vous l'apprendre. Mais voyons auparavant si vous saurez bien jouer votre rôle. Criez-vous bien : Duquel, Meilleurs ? Du Champagne ? Du Bourgogne ? À huit ? À dix ? À quinze ? À trente ? Holà, on y va. Savez-vous courir, mentir, et vous enivrer au buffet ? Voilà un garçon de cabaret depuis les pieds jusqu'à la tête.

OCTAVE

Mais encore un coup, à quoi bon me déguiser en garçon de cabaret, et que dira le cabaretier de Calmar, si...

SCARAMOUCHE

Ce cabaretier est de mes amis ; et pour voir Élise, et se moquer de Calmar, il n'y a point de déguisement plus favorable. Mais chut, j'entends quelqu'un, suivez-moi, sauvons-nous vite.

SCÈNE II. Élise, Colombine, Arlequin en Fiacre qui survient.

ARLEQUIN, en fiacre arrive en chantant avec une bouteille et un verre à la main

Vivat ! Mais que font donc ces nymphes bocagères, Seules dans un lieu si touffu ? Approchons, découvrons un peu tous ces mystères.

Reconnaissant Élise et Colombine.

Ah, Mesdames, c'est vous ?

Fiacre : C'est un nom qu'on a donné depuis peu [fin XVIIème] aux carrosses de louage, du nom d'un fameux loueur de carrosses qui s'appelait ainsi, ou plutôt comme l'atteste Mr. Ménage du nom de l'image de Saint Fiacre qui servait de d'enseigne à un certain logis de la rue Saint Antoine de Paris. Quoiqu'il en soit, quand on parle d'un carrosse malpropre, ou mal attelé, on l'appelle par mépris un fiacre. [F]

ÉLISE

Et qui

ARLEQUIN

Bon ! En ivrognerie aujourd'hui les femelles Dament le pion aux chapeaux. Le sexe ne boit plus du sirop de grenouille, Il n'aime que les vins et les amants nouveaux, Et l'Empire Bachique enfin tombe en quenouille.

Il boit.

Grenouille : Se dit figurément d'un méchant poète. [F] Sirop de grenouille, ici, sont les poèmes.

Damer le pion : On dit proverbialement ,Damer el pion à quelqu'un pour dire, Enchérir sur lui, avoir avantage sur lui, le supplanter. C'est une métaphore tirée du jeu d'échecs qui s'est pourtant tournée en un sens contraire. [F]

Quenouille : bâton auquel on attache de la filasse, du lin, de la laine pour filer. (...) [F]

ARLEQUIN, regardant Élise et Colombine

Voilà deux des bonnes fortunes Qu'ici Monsieur_Calmar ait encor jamais eu. Heureux tous ces robins des blondes et des brunes ! Ils en ont à présent à bouche que veux-tu.

Bonne fortune : On appelle en termes de galanterie, bonne fortune, les dernières faveurs d'une jolie dame ; être heureux auprès des femmes. Ce galant est fort bien fait, il est homme à bonne fortunes. [F]

Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]

COLOMBINE

Pour qui donc nous prend ce maraud ?

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

ARLEQUIN

Assurément.

ARLEQUIN

Oh ! Celle-ci ne cloche point, Ou bien ne cloche qu'en ce point. C'est qu'une belle en Fiacre étant bien promenée, On ne lui paie au plus que l'heure du Berger ; Et que l'on paye au Fiacre, où l'on va voyager, Toutes celles de la journée.

Heure du berger : C'est le moment heureux, l'occasion favorable pour obtenir une faveur d'une belle. Se prend aussi pour le temps où l'on peut réussir en quelque chose que ce soit. [F]

COLOMBINE

Oh ! Tu ne mènes donc jamais que des Vestales.

Vestale : On dit maintenant [XVIIème] quand on veut adoucir le mot en parlant d'une femme qui ne vit pas fort régulièrement, qu'elle ne se pique pas d'être vestale.

ARLEQUIN

Oui, Vestales, fort bien ! Oh, puisqu'il faut parler, Puisque l'on me contraint à ne plus rien celer, De grâce, dites-moi ? Ces humaines donzelles, Qui crainte de passer pour telles, Me cachent à Paris leurs demeures, leurs noms. Et dans ce Bois leurs actions ; Oui, ces femmes en général, Qui pour aller faire naufrage, Ne veulent s'embarquer dedans mon équipage Qu'aux Quinze-vingts, à l'Arsenal ? Toutes ces Belles, par exemple, Sont-elles entre nous, d'une venu fort ample ?

Donzelle : terme burlesque qui se dit pour demoiselles ; mais il est odieux et offensant ; et se prend ordinairement en mauvaise part. [F]

Quinze-vingts : Ce sont trois cent aveugles qu'on reçoit dans un hôpital fondé à Paris par Saint Louis. [F]

Arsenal : l'Arsenal de Paris [est l'endroit] où l'on fond des canons. [F] Sa localisation se situe dans le 4ème arrondissement au sud de la Place de la Bastille, il n'y a plus d'Arsenal dans Paris.

COLOMBINE

J'avoue...

COLOMBINE

Si.

ARLEQUIN

Ces belles encor, ces écueils de la bourse, Qui voulant toujours être en course ; À force de courir l'hiver les jeux, le bal, L'été les bois et la prairie , Conduisent mes chevaux enfin à la voirie, Et leurs amants à l'hôpital ; Se bâtissant ainsi, ces prodigues coquettes, Sur la ruine des chevaux, Et celle des godelureaux, Un refuge aux madelonnettes.

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]

Madelonnettes : Sorte de religieuse établies dans le XIVème et XVème siècles, dont les maisons servaient de retraite au pécheresses. Nom tiré de Sainte-Madeleine qui est la patronne des repenties. [L]

PIERROT

À Paris.

ARLEQUIN

À Paris ?

PIERROT

Et c'est que maintenant les femmes de village N'aiment plus leurs maris dedans le mariage. La mienne me fait enrager. J'espère qu'à Paris elle pourra changer. Quand je serai bourgeois, qu'elle sera bourgeoise, Nous n'aurons plus, je crois, ni querelle ni noise.

Noise : Démêlé ; querelle qui s'émeut entre gens du peuple, ou dans les familles. Elle n'aboutit d'ordinaire qu'à des crieries, et il n'y a point d'effusion de sang. [F]

PIERROT

Oui, je veux, Je veux devenir gens de robe.

Robe : se prend aussi pour La profession des gens de Judicature. Les gens de robe. [Ac 1762]

ARLEQUIN

Mais pour bien percer le rabat, Il faut plus d'un talent, comme plus d'un ducat.

Ducat : Monnaie d'or et d'argent qui est battue dans les terres d'un Duc, et qui vaut environ un écu en argent, et deux étant d'or. [F]

PIERROT

Hé bien ?

ARLEQUIN

Hé bien donc, à votre santé.

Il boit, et Pierrot s'en va.

MEZZETIN tenant une bouteille à la main, et des restes de la Collation, entre et chante :

Vive le Bois_de_Boulogne, Vive tous ces tapis verts, Où l'on vient rougir sa trogne, Et voir la feuille à l'envers ! C'est dans ce lieu délectable, C'est dans ce charmant séjour, Que les plaisirs de la table Font venir ceux de l'amour.

Courage, Camarade ! Voici les restes de la collation que je viens partager avec toi. Allons, buvons, mangeons, rions, chantons.

Trogne : Terme burlesque, qui se dit d'un visage gros et laid, ou qui est rouge ou boutonné, comme celui d'un ivrogne. [F]

ARLEQUIN

À juger de la collation par ces restes, elle était somptueuse, et je crois qu'il fera peu resté de cruauté à celle à qui on l'a donnée.

MEZZETIN

Tout doux. Cette maîtresse-ci, non plus que sa suivante, n'est pas de même étoffe que les autres, et mon maître et moi ne soupirons aujourd'hui qu'à bon escient et pour le mariage.

ARLEQUIN

Hé oui, pour un mariage du Bois_de_Boulogne, n'est-ce pas ? Allons, buvons à ce bon mariage.

MEZZETIN

Tu railles, mais je parle sérieusement, et dès aujourd'hui...

ARLEQUIN

Mon_Dieu ! Je connais ton maître ; et Monsieur_Calmar, te dis-je, est un de ces Calmars qui ne veulent épouser que la débauche.

MEZZETIN

Non encore un coup, nous allons faire divorce avec elle. Il faut finir, et tu vas perdre en nous une bonne pratique.

ARLEQUIN

Bon, bon ! Quand ton maître serait assez fou pour se marier tout de bon, serait-il plutôt infidèle au Fiacre et à toutes ses petites maîtresses qu'à sa femme ?

MEZZETIN

Assurément, et mon maître et moi nous vivrons avec nos petites femmes comme s'il n'y avait qu'elles de femmes au monde.

ARLEQUIN

Quoi ? Monsieur_Calmar, par exemple, ne se promènera plus, ne s'enivrera plus, et ne se perdra plus dans le Bois_de_Boulogne qu'avec sa femme ?

MEZZETIN

Non, qu'avec sa femme.

ARLEQUIN

Monsieur_Calmar ne donnera plus de rendez-vous aux Quinze-vingts, au Palais-Royal, ni de fêtes au Grand_Turc et à Picpus qu'à sa femme ?

Quinze-vingt : Ce sont 300 aveugles qu'on reçoit dans un hôpital fondé à Paris par Saint-Louis. [F] Et aussi, le quartier alentour.

MEZZETIN

Non.

ARLEQUIN

Monsieur_Calmar ne se fera plus enfermer la nuit aux Tuileries, et n'en sortira plus par dessus l'impériale d'un carrosse qu'avec sa femme ?

Tuileries : Lieu où l'on fait des tuiles. Le Jardin du Louvre s'appelle les Tuileries, parce qu'au même lieu on faisait auparavant de la tuile. [F]

MEZZETIN

Non.

ARLEQUIN

Et Monsieur_Calmar ne meublera plus de chambres à Paris, et n'en louera plus à la campagne que pour les éclipses de sa femme ?

MEZZETIN

Non, non, non. Mon maître, redis-je, ne connaîtra, ne verra et n'aimera que sa femme. Mais paix. J'entends la voix je crois de celle qui doit être la mienne. Oui, c'est Colombine elle-même.

COLOMBINE, entrant

Holà hé, Fiacre, c'est assez boire et manger ; cours en donner à tes chevaux, et les mets en état de nous mener tout à l'heure aux Tuileries.

MEZZETIN, au Fiacre

Oui, oui, laisse-nous seuls, et va soigner tes bêtes.

ARLEQUIN

J'y cours, et je sais bien qu'en ce charmant séjour,

Dans de semblables tête à têtes, Il ne faut de tiers que l'amour. Courage elle est jolie.

Il s'en va.

MEZZETIN

Que cette retraite est charmante ! Qu'il est doux d'être assis dessus ce vert gazon !

Gazon : Motte de terre grasse, molle, et fraîche, tirée d'une prairie, ou d'une pelouse, et qui est couvert d'une herbe déliée, et touffue. [F]

COLOMBINE

Laisse-moi.

MEZZETIN

Mais d'où vient cette peur, cet effroi ? Tu ne serais pas plus timide, Quand tu serais avecque moi Aux déserts de la Thébaïde.

Thébaïde : Lieu désert où se retirèrent de pieux solitaires chrétiens ; ainsi nommé parce qu'il était voisin de la ville de Thèbes. [L]

SCÈNE III. Calmar, Élise, Colombine, Mezzetin, Octave et Scaramouche en Garçons Cabaretiers.

CALMAR

C'est , Mademoiselle, une petite collation champêtre, comme vous voyez.

ÉLISE

Monsieur_Calmar ne fait rien que de magnifique, et à la campagne comme à la Ville tout est somptueux quand il s'en mêle.

Ici Octave et Scaramouche mettent le couvert à terre. On apporte plusieurs carreaux sur lesquels on s'assied, et lorsqu'on découvre les plats qu'un avait servis pour manger, on les trouve remplis d'instruments de musique tout différents , qu'Octave, Scaramouche, et les autres garçons cabaretiers prennent et dont ils jouent ; ce qui forme un concert fort agréable. Calmar et Élise dansent ; après quoi on fait tomber Calmar, et on l'emporte enveloppé dans la nappe ; ce qui finit le premier acte.

ACTE II

SCÈNE I. Calmar en habit de Cavalier, Mezzetin.

Le Théâtre représente les Tuileries.

CALMAR

Si j'avais eu cette épée, l'on ne m'aurait pas insulté impunément au Bois_de_Boulogne. Holà Mezzetin, me voilà en état de plaire et de faire face aux Tuileries. Mais avant que d'aller plus loin, dis-moi ce que tu penses de mon habit. Trouves-tu qu'il pêche contre l'air guerrier ? Me trouves-tu encore quelque teinture de la robe, et me prendrais-tu de loin pour Monsieur_Calmar ?

MEZZETIN

Oh, vous voilà, Monsieur, tout à fait bien décalmardé ; il vous reste seulement à prendre l'air et les manières assortissantes à votre habit. Là, mettez-moi ce chapeau sous le bras, par exemple. Le peigne à la main ? Barbouillez-vous le nez de tabac ; faites plisser votre justaucorps. L'estomac débraillé. Allons, l'air brusque, vif, et dissipé ? Bon ! Il ne vous manque plus qu'une moustache, un ton de fausset, et des créanciers à vos trousses, pour avoir toutes les parties d'un galant homme.

CALMAR

Ce changement d'air et d'habit, ce produira je crois dans le cour d'Élise. Cette métamorphose lui paraîtra peut-être extraordinaire : mais Jupiter lui-même s'est bien métamorphosé pour se rendre aimable.

MEZZETIN

J'ai oui dire en effet, que Jupiter s'était changé en pluie d'or, et une pareille métamorphose, Monsieur, vous siérait bien mieux que celle-là. Car enfin, que va-t-on dire devoir un vénérable Magistrat comme vous, venir donner le paroli à tous les petits-maîtres des Tuileries ?

Paroli : On dit figurément, donner le paroli à quelqu'un ; pour dire, renchérir sur ce qu'il a dit, sur ce qu'il a fait, soit en bien, soit en mal. [F]

CALMAR

Va va, je ne suis pas le seul de ma robe, qui au sortir du Palais, troque le rabat et le bonnet carré, contre l'épée et le plumet, pour se faire regarder de bon poil aux Tuileries. Que veux-tu ? Élise ne se rend point aux fleurettes, aux cadeaux, ni aux fêtes ; il faut l'attaquer par les yeux, et les hommes aujourd'hui ne font donner les femmes dans le panneau, qu'en leur donnant dans la vue.

Bonnet carré : sorte de chapeau porté par les membres de la magistrature.

MEZZETIN

D'accord. Je sais que l'amour tout nu n'est plus de ce siècle, et que les étoffes de la rue_Saint-Denis font plus de conquêtes, que tout le mérite crotté de l'Académie_Française. Mais ce n'est pas assez que l'attirail d'un guerrier ; il en faut les qualités, l'air, les manières, et ce je ne sais quoi enfin qui met tant de sympathie entre la coiffe et le plumet. En un mot, il faut être héros de mine et d'effet, Monsieur, pour vaincre votre héroïne.

Académie française : institution créée par Richelieu en 1637 pour défendre et illustrer la langue française et pour élaborer un dictionnaire.

CALMAR

Et bien, s'il ne fallait qu'aller à la guerre, je suis capable de tout pour plaire à Élise.

MEZZETIN

Vous allez à la guerre ? Ah, ah, ah !

Il rit.

CALMAR

Oui, moi, à la guerre. Pourquoi non ? Je veux du mal à mon père et à ma mère de m'avoir envoyé au Droit plutôt qu'aux Cadets.

MEZZETIN

Vous à la guerre ? Fi donc ! Vous voudriez troquer votre Cabinet contre une tente ? Votre carrosse contre un fourgon ? Et votre vie enfin douce et tranquille, contre les fatigues et les peines de nos Césars ?

CALMAR

Oui. J'affronterais les peines les plus rudes, pour engager Élise à soulager la mienne.

MEZZETIN

Chanson ! Quoi ? Vous qui ne pouvez braver le sommeil à l'Audience, vous iriez affronter l'insomnie continuelle de l'Armée ? Vous qui ne pouvez ouïr sans chagrin les sottises qui sortent de la bouche d'un Avocat, vous iriez vous exposer de gaîté de cour à celle du canon ? Vous vous moquez, Monsieur, vous vous moquez.

CALMAR

Non, sérieusement, je voudrais qu'il ne tînt, pour plaire à Élise, qu'à troquer ma robe contre l'épée, et ma charge contre un régiment.

MEZZETIN

Monsieur_Calmar à la tête d'un régiment ? Ah, ah !

Il rit.

Le beau spectacle !

CALMAR

Oui, moi, à la tête d'un régiment. Où est là le mot pour rire ?

MEZZETIN

Qu'il ferait beau voir la gravité d'un sénateur dans la tranchée ou sur la brèche !

CALMAR

Encore ? Ouais ! Ce Maraud-là se moque de moi. Finissons ces ris, je te prie. Changeons de discours, et va de ce pas avertir mes musiciens, et leur dis.

MEZZETIN, riant

Quel plaisir de voir Monsieur_Calmar courir avec les gouttes sur les pas des Césars ! Ah, ah, ah, ah !

Il s'en va en riant.

CALMAR

À la fin la patience m'échappe. Tu ris encore. Il faut que je rosse ce coquin-là. Arrête, arrête, arrête.

Il court après.

Rosser : terme populaire. Bâtonner rudement quelqu'un, le traiter en rosse ; et se dit pas extension de toutes sortes de mauvais traitements. [F]

SCÈNE II. Colombine. Arlequin en habit de soldat, ayant une épée, et les cheveux dans une bourse.

COLOMBINE

Hé, c'est qu'une ville mutine, Ville à l'épreuve du canon, Vous la prenez, vous autres par famine. Au contraire, bien des Iris, Tenant bon dans une ruelle Aux soupirs de leurs favoris, Capitulent souvent au Moulin de Javelle.

Ruelle : Petite rue par où les charrois ne peuvent passer ; dégagement d'une grande rue. Se dit de l'espace qu'on laisse entre un lit et la muraille.

COLOMBINE

Oui.

COLOMBINE

Mais.

SCÈNE III. Arlequin. Scaramouche, gesticulant comme un Poète quifait des vers.

ARLEQUIN

Hé bien , mon cher ami Scaramouche ? Ouais ! Il me regarde, et ne me voit ni ne m'entend. Holà donc, réveille-toi, Scaramouche.

SCARAMOUCHE

Ah ! Serviteur à votre Seigneurie.

ARLEQUIN

Toi qui sais la carte du monde, enseigne-moi, je te prie, où je pourrais trouver un poète ?

SCARAMOUCHE

Non, ce n'est que d'aujourd'hui que je suis poète, mon cher, et il y a plus d'un an que j'ai quitté la livrée pour la poésie.

ARLEQUIN

Quitter la livrée pour la poésie, c'est être bien ennemi de sa fortune ! Et pauvre fou ! À quoi penses-tu ? Regarde au Cours la Fleur en carrosse à six chevaux ; jamais les Muses ont-elles fait un si beau quatrain que celui-là ?

SCARAMOUCHE

N'importe. J'aime mieux, te dis-je, monter sur Pégase qu'en carrosse, et il vaut mieux prendre le chemin de l'Hôpital que celui de la Grève. Venons à ton affaire. Quel poète veux-tu ? Est-ce un poète héroïque, lyrique, satyrique, tragique, ou comique ?

ARLEQUIN

Oh, oh ! En voilà encore du plus fin ! Non, c'est un poète de musique, d'opéra, de concert.

SCARAMOUCHE

Tu veux dire un chansonnier ?

ARLEQUIN

Oui, voilà en un mot ce que je cherche, un chansonnier.

SCARAMOUCHE

Et bien, je suis ton fait. Je fuis le premier chansonnier du monde, et le premier de Paris pour les chansons.

ARLEQUIN

Fort bien. Fais m'en donc quelques-unes, je te les paierai sur le prix courant de l'Opéra.

SCARAMOUCHE

C'est à dire en monnaie de singe.

ARLEQUIN

Et oui, ce doit être là la monnaie de l'Opéra, puisqu'au lieu de poètes et de musiciens, il n'y a plus à l'Opéra que des singes. Mais revenons à mes chansons. Je voudrais...

SCARAMOUCHE

Et bien, parlez. De quel caractère les voulez-vous ces chansons ?

ARLEQUIN

Je les veux... Et mais, je les veux du caractère des chansons.

SCARAMOUCHE

C'est à dire de quel style les aimez-vous ? Par exemple, les chansons passionnées ?

ARLEQUIN

Passionnées ? Non.

SCARAMOUCHE

Amoureuses, tendres ?

ARLEQUIN

Oh non, non.

SCARAMOUCHE

Voudriez-vous quelque chanson bachique ?

Bachique : de Bacchus [Dyonisos], Dieu du vin, de l'ivresse et des débordements sexuels.

ARLEQUIN

Point du tout.

SCARAMOUCHE

Chanson héroïque ?

ARLEQUIN

Encore moins.

SCARAMOUCHE

Chanson tragique, énergique, mélancolique, chromatique ?

ARLEQUIN

Et non, Cervelle lunatique, non ; je ne veux point de toutes ces chansons en ique ; il me faut, te dis- je...

SCARAMOUCHE

Paix, je vais vous montrer un échantillon de celles que vous voulez, et voici une de mes chansons favorites. Écoutez bien.

Il chante.

Chantez, chantez, petits Oiseaux. Près de vous l'Opéra, l'Opéra doit se taire. Vous faites tous les jours des chants, des airs nouveaux, Et l'Opéra n'en saurait faire.

Hé bien, cela vous plaît-il ? Qu'en dites-vous ?

ARLEQUIN

Fort bien. Mais...

ARLEQUIN

Écoutez- moi donc. Il faudrait...

SCARAMOUCHE, continuant de chanter

Chantez, chantez, petits Oiseaux...

ARLEQUIN

Encore ?

ARLEQUIN

Et tais-toi donc aussi, maudit Poète ; et par grâce...

Scaramouche interrompt toujours Arlequin , et le quitte en chantant sans lui répondre. Arlequin s'en va.

SCÈNE IV. Colombine, Élise, Calmar qui survient.

COLOMBINE

En vérité, Mademoiselle, il n'est pas permis à une beauté d'aussi bon acabit que vous, d'entendre si peu le manège de la promenade. Hé ! Vous vous promenez aussi nonchalamment aux Tuileries, qu'en pleine campagne.

ÉLISE

Mais comment donc faut-il se promener ici, Colombine ?

COLOMBINE

Comme tout votre sexe, Mademoiselle. Il faut comme toutes les belles, ne pas hasarder icI une démarche naturelle. Êtes-vous avec moi dans la grande Allée, par exemple, il faut me parler toujours sans rien dire, pour sembler spirituelle ; rire sans sujet, pour paraître enjouée ; se redresser à tout moment, pour étaler sa gorge ; ouvrir les yeux, pour les agrandir, se mordre les lèvres pour les rougir, parler de la tête à l'un, de l'éventail à l'autre, donner une louange à celle-ci, un lardon à celle-là. Enfin, radoucissez-vous, badinez, gesticulez, minaudez, et soutenez tout cela d'un air penché ; vous voilà à peindre aux Tuileries. Entrez en lice.

ÉLISE

Fais ces leçons-là aux coquettes, Colombine ; je ne viens aux Tuileries que pour me promener, et je ne me promènerais pas avec tant d'artifice, quand bien j'y viendrais pour plaire. Mais ce n'est pas là mon dessein, et Léandre à grand tort de s'alarmer.

COLOMBINE

Cependant, Mademoiselle, à propos de Léandre, vous ne devez rien négliger pour le convaincre que Calmar qu'il croit son rival, n'est que votre dupe. Mais que vois-je ?

ÉLISE

Ah ! C'est Léandre, Colombine !

COLOMBINE

Point du tout, et c'est, je crois, Monsieur_Calmar.

ÉLISE, à Calmar

Quoi ? C'est vous, Monsieur_Calmar ?

CALMAR

Oui, ma belle Demoiselle, c'est moi-même, et vous voyez ce que font pour vos beaux yeux ceux qui font de la juridiction, du ressort, et de la compétence de vos charmes. Vous voilà satisfaite, et vous ne me reprocherez plus que je sens le procès et la chicane.

COLOMBINE

En effet, Monsieur_Calmar a l'air tout à fait galant, et la physionomie toute martiale. Ah ! De toutes les Métamorphoses, après la Pluie d'or, il n'y en a point qui touche plus les femmes que celle du plumet ; et Monsieur_Calmar sent sort le Petit-maître à pleine gorge.

CALMAR, se quarrant

Trouves-tu, Colombine ? Nous n'avons point si mauvaise mine, n'est-ce pas ? Et j'ose mettre en avant, sans ostentation, contestation, contravention intervention, discussion, et homologation.

ÉLISE

Ah, Colombine ! Bouchons nos oreilles.

COLOMBINE

Tout doux, Monsieur_Calmar, nous ne sommes pas ici à l'Audience. Vous oubliez que vous êtes un Petit-maître, et vous déshonorez votre habit.

CALMAR

Que veux-tu, ma pauvre Colombine ? C'est l'amour qui me fait parler. Mais, au reste, Mademoiselle, je vous ai préparé un concert le plus agréable du monde.

ÉLISE

À propos. Et bien de quoi sera-t-il composé votre concert ? Y aura-t-il des voix et des instruments ?

CALMAR

Vous serez dans peu éclaircie là-dessus, et je veux vous donner de surcroît le plaisir de la surprise ?

COLOMBINE

La surprise en effet sera le meilleur de la fête. Mais voilà Jeanneton la bouquetière des Tuileries. En attendant, arrêtons-nous à elle.

ÉLISE

Que dis-tu des Tuileries, Jeanneton ; et comment les trouves-tu aujourd'hui ?

JEANNETON

Je les trouve comme à l'ordinaire, dans une furieuse disette de beau monde masculin ; et on peut dire qu'après les diamants et l'argent, ce qu'il y a de plus rare en été à Paris, ce font les jolis hommes.

ÉLISE

On y trouve cependant encore des plumets malgré la guerre, comme tu vois.

Elle lui montre Calmar.

JEANNETON, éclatant de rire

Ah, ah, ah ! Que vois-je ? Est-ce Monsieur_Calmar ? Ah, ah, ah !

COLOMBINE

Te tairas-tu ?

JEANNETON

Ah, ah , ah ! La plaisante métamorphose ! Et que Monsieur_Calmar est drôle comme cela ! Ah, ah, ah !

CALMAR

Qu'est-ce donc, que signifie cela ? Jeanneton, de quoi ris-tu ?

JEANNETON

Ah, ah, ah !

CALMAR

Ouais ! Il semble que ce soit moi qui lui donne à rire !

COLOMBINE

Point du tout, Monsieur, c'est une fille qui rit ainsi de tout le monde. Donnez lui seulement la pièce pour l'engager à nous montrer les poulets, et l'empêcher de rire.

CALMAR

Volontiers.

Il tire sa bourse et donne un Louis à Jeanneton.

Tiens, Jeanneton, cesse de rire, et montre-nous quelques-uns de tes poulets tendres, de ces poulets que l'on confie à ta discrétion, et que tu rends ponctuellement à leur adresse.

JEANNETON, prenant le Louis

On ne saurait rien refuser à Monsieur_Calmar. Mais, motus, surtout. Tenez voilà toute ma boutique.

Elle fait voir plusieurs billets.

Il n'est point de poule qui couve tant de poulets, comme vous voyez. Oh ça, commençons donc par un bout, et finissons par l'autre. Qui est celui-ci ? Ah, je sais ! C'est un billet de la jeune Aminthe. Vous connaissez bien cette jeune enfant, ce tendron qui a épousé ce vieux penard qui serait bien le trisaïeul de sa femme. Voici ce qu'elle écrit à un jeune cadet.

Que pour te voir je me hasarde ! Mais je veux te persuader, Mon cher, qu'une femme qu'on garde En donne souvent à garder. Avec deux commodes amies, Pour tromper mon maudit époux, Je viens descendre aux écuries : Ce vieux penard, ce vieux jaloux, Croit que pour tout le jour je suis aux Tuileries, Et pour mieux duper ce vrai sot, Je cours, je passe et je repasse Dedans la grande Allée, et dessus la terrasse, Pour aller tout droit à Chaillot. À mon bonheur aujourd'hui tout conspire, Pourvu que mon vieux sot ne sache point cela. Mais il n'est que son front qui pourrait l'en instruire. Et le front d'un cocu souffre tout sans rien dire. Un tel front jamais ne parla.

Voilà comme la jeune Aminthe traite son époux. En voici un d'un Gascon, qui fait sa déclaration d'amour à cette jeune Marchande du Palais qui a tant la vogue maintenant.

Il faut que mon amour avorte. Cadédis ! Je suis mort, si jamais il en fut. Oui ; je suis mort, ma Reine, ou le Diable m'emporte ; Vos yeux ont frappé droit au but. Je ne suis point de ces gens d'écritoire, Qui traitent l'Amour en Roman. Songez à me guérir, et ce tout promptement. Car pour peu que ce Dieu me rende l'humeur noire, Oui, pour peu que l'Amour me cause de tourment, Aussitôt je le rend net comme un lavement.

ÉLISE

Voilà bien le caractère Gascon !

JEANNETON

En voici un Suisse.

COLOMBINE

Comment ? Un Poulet suisse ? Et les Suisses se mêlent-ils aussi de Galanteries ?

JEANNETON

OuI, les Suisses en France sont tout galants, et la Galanterie Française sent aujourd'huI le Suisse à pleine gorge.

Les Suisses, à bien des Philis, Semblent grossiers, ivrognes, impolis. Mais combien de Français combien de nos Narcisses, Sont encore pis que des Suisses ?

Écoutez donc ce jargon-ci. Il s'adresse à une femme de la moyenne vertu. C'est à Bélise, là... Cet atelier public, cette maîtresse banale et universelle.

CALMAR

Ce sont là les preuves qu'il faut faire, pour posséder un coeur quisse.

ÉLISE

Rien n'est au monde plus divertissant

JEANNETON

Voici la réponse que la Dame a faite au dos du billet.

CALMAR

Répond-elle aussi en Suisse ?

JEANNETON

Vous n' y songez pas, Monsieur_Calmar ; il faudrait qu'elle fut du pays de son amant, et elle est parisienne. Écoutez.

Pour un Suisse, Monsieur, vous parlez bon François. Je vous entends, je vous conçois ; Mais changez, s'il vous plait, de note. Avec ton coeur offrir la matelote, C'est faire l'Amour en bourgeois, Le Proverbe est commun en amour comme en guerre. Avecque bourse vide on n'est jamais vainqueur ; Et courez par toute la terre, Je me donne pour rien, si vous trouvez un coeur Qui gratis aime et s'attendrisse. À présent sans le quart d'écu, Fut-on un Adonis on n'est qu'un malotru. Ainsi donc le ciel vous bénisse. Chez moi point d'argent, point de Suisse.

Voici une chanson, d'un Marquis d'Été... là, de ces héros qui préfèrent les fleurs des Tuileries à tous les lauriers du Champ de Mars. Ce fat du bel air l'envoie à Uranie, cette belle étrangère.

Jeanneton chante les paroles suivantes sur un air de Thesée qui commence.

Que nos Prairies, etc.

Les Tuileries, Toutes fleuries, N'auront jamais Ma Belle, vos attraits. Les fleurs nouvelles Qu'on voit chez elles, Près de vous, Philis, Sont gratte-culs et pissenlits. Les Tuileries Ne font fleuries Qu'en certain temps ; Et vous, Princesse. Objet de ma tendresse, Et vous, Princesse, Vous êtes fleurie en tout temps.

Que dites-vous de cela Monsieur_Calmar ? Tenez, tenez, à vous le dé. Voici un couplet qu'un guerrier adresse à un de vos confrères.

Heureux les Bourgeois de Paris, Quand le plumet court à la gloire ! Ils font l'amour à juste prix. Heureux les Bourgeois de Paris ! Du beau sexe ils font tous chéris ; Sans combattre ils chantent victoire. Heureux les Bourgeois de Paris, Quand le plumet court à la gloire !

Hé bien, vous reconnaissez-vous là, Monsieur_Calmar ?

CALMAR

Non, ceux à qui s'adresse cette chanson ne sont point mes confrères.

JEANNETON

Je vois bien que vous aimez mieux avoir un éventail pour confrère.

CALMAR

Un éventail pour confrère ? Te moques-tu ?

COLOMBINE

Que tu es folle, Jeanneton ! Allons faire un tour, Monsieur_Calmar, et en nous promenant, Jeanneton nous chantera le reste de ses chansons.

Ils s'en vont, et Jeanneton en s'en allant reprend Les Tuileries, toutes fleuries, etc.

ACTE III

SCÈNE I. Arlequin, Pierrot.

ARLEQUIN, seul

Hé non, Messieurs, non, encore un coup, je ne sais point de nouvelles. Au diantre soit des Nouvellistes ! Ces fous-là me prennent pour une Gazette. Mais songeons à notre affaire. Tout me favorise, tout me rit. La musique de Calmar est ivre, la mienne est prête, et il ne me manque plus que mon maître pour jouer notre Comédie. Il ne doit pas être loin. Faisons en l'attendant un tour dans ce Jardin, pour remarquer le terrain. Mais quel est ce Ridicule-ci ?

PIERROT, en colère

Hé bien, qu'est-ce, Messieurs ? Suis-je tortu, ou bossu ? De quoi riez-vous ? Au diantre soient les rieurs, et la maudite engeance ! Se gausser ainsi de tout allant et venant ?

Tortu : Qui n'est pas droit, qui est de travers. [L]

ARLEQUIN

En effet, quelle canaille est-ce là ! Voilà bien un homme pour donner a rire !

PIERROT

Voyez un peu ces badauds ! Je me baille au Diable, si je ne ferai sentir ma main au premier gausseur que je verra y rire.

Gausseur : Celui qui se gausse, Terme familier. Se railler.

PIERROT

Ils se gaussont, parce que je Quis encore tout neuf aux Tuileries. Mais que de braveries ! Que de biautez ! Quelle foule !

PIERROT

En effet, des fous à ces Nouvellistes il n'y a que la main. Mais tenez, tenez, su'est-ce que c'est que ces petits court vêtus ?

PIERROT

Oh, chez nous les petits-collets Ne sont ma foi pas si coquets. Mais, à ce que je vois, on est libre à Paris. Toutes ces femmes-là, malgré leurs biaux habits, Ne repoussons point les hommes, Comme celles de mon pays.

Petit-collet : Écclésiastique. En mauvaise part, celui qui affectait de porter un petit collet et de se donner des manières dévotes. [L]

PIERROT

Non, il n'est point chez nous de femmes de louage.

PIERROT

La grande allée ?

PIERROT

Ces allées où font ces bancs ?

PIERROT

Et cette allée-ci si sombre et si touffue ?

PIERROT

Et cette autre allée où l'on ne se promène que seul à seul ?

PIERROT

Mais qu'est-ce que je vois là-bas ? Tatidié ! Quel bagage ! Qu'est-ce donc que cette allée-là ?

ARLEQUIN

Où donc ?

PIERROT

Hé, là où se promènent tous ces chevaux et ces carrosses.

MEZZETIN

Hé, c'est le Cours.

Il s'agit du Cour de la Reine, le long de la Seine.

PIERROT

Allons, faisons une descente dans ce Cours. Je n'ai jamais vu tant de biau monde. Allons donc.

ARLEQUIN

Tout doux ; fantassin ni piéton Ne vont jamais en ce canton. L'on n'étale aux Tuileries Qu'habits, rubans, modes, et broderies ; Ici pour briller, tout mortel Prend un mérite personnel : Mais au cours prés duquel nous sommes, Là ce font les chevaux qui font valoir les hommes ; Et parmi ces humains, et parmi ces chevaux, Qui vont de mon côté, qui reviennent du vôtre, On pourrait prendre l'un pour l'autre, Sans faire de grands quiproquos. Ces ballots par exemple et ces larges visages Qui remplirent eux seuls de si grands équipages, Ces gens, d'esprit comme de corps épais. De leurs coureurs sont-ils pas les images ? Mais, Cours, à tant de sots favorable carrière, Parmi tous ces beaux chars, tous ces beaux étalons, Que penses-tu de voir en carrosse à deux fonds, Ceux que jadis tu vis derrière ? C'est ici qu'un vrai spectre, un remède d'amour, Est un Soleil en Carrosse à trois glaces ; Six Chevaux bien croupés au Cours, Entraînent après eux les cours, les ris, les grâces. Un mérite roulant est une flèche, un dard, Auquel il n'est point de rempart, Et l'on ne trouve point de belle, À qui les roues d'un beau Char, Ne fassent tourner la cervelle. Mais arrête, vois-tu ce petit animal, Ce jeune Phaéton, qui pour frapper la vue, Par une route trop battue, Court en carrosse à l'Hôpital ? D'autres ambitieux, qui pour fuir cet outrage, Aux dépens de leur ventre étalent un beau train ? Vous autres bourgeois de Village, De cette ville aimeriez-vous l'usage, Et vous réduiriez-vous à n'avoir pas du pain, Pour avoir un bel équipage ? Des chevaux bien nourris courent sous ce feuillage, Dont les maîtres meurent de faim ; Et ces chevaux de bonne mine, Qui font si bien aller un carrosse en ces lieux, Font bien mal aller la cuisine. Enfin dans ce grand Cours chacun à_qui_mieux-mieux Vient jeter de la poudre aux yeux.

Mais voici l'heure de mon concert, la nuit approche ; serviteur, Monsieur le Manant. À nous revoir ici ce soir, au clair de Lune.

Phaéton : Par plaisanterie et par allusion à Phaéthon, fils du Soleil, cocher, charretier. Petite voiture à quatre roues, légère et découverte, ainsi dite, parce que, menée d'ordinaire rapidement, elle fait courir des dangers et à ceux qui la conduisent et à ceux qui passent. [L]

PIERROT

Comment ? Est-ce qu'on vient ici la nuit ?

PIERROT

Ah ! Je souhaite donc que la nuit vienne au grand galop. Voilà qui est admirable, qu'on voie de si belles choses aux Tuileries quand on n'y voit goutte !

Pierrot s'en va.

SCÈNE II. Mezzetin, Arlequin.

MEZZETIN, arrêtant Arlequin, qui s'en allait

Que vois-je ? Est-ce Arlequin ?

ARLEQUIN

Hé, c'est toi, mon cher Mezzetin ! Ah ! L'heureuse rencontre, et que j'ai de joie de te revoir !

MEZZETIN

Comment donc ? Tu as quitté l'Armée pour venir aux Tuileries ?

MEZZETIN après avoir fleuré l'habit d'Arlequin

Je ne sens rien.

MEZZETIN, portant sa main au nez

Va, tes senteurs sont ridicules.

ARLEQUIN

Mon éloquence serait vaine À te le vouloir exprimer. Oui, l'on souffre tant à l'Armée, Que bien des braves gens que je n'ose nommer, Souhaitaient cet été, malgré leur renommée, Devenir Bourgeois de Paris ; Et de tous ces bourgeois en été si chéris Nos guerriers convoitant la vie et les pistoles Maint d'entre eux disait ces paroles, Petits-Collets, robins, et douaniers, Que votre sort est doux, qu'il est digne d'envie ! Il ne vous coûte au plus que soupirs monnayers Pour gagner Cloris ou Sylvie ; Mais chez nous, pour gagner ou victoire ou lauriers, Il faut qu'il en coûte la vie. Petits Blondins, robins, et douaniers, Vous êtes plus heureux cent fois que nos Guerriers. L'été n'a pour vous que des charmes, Quand il nous faut suer sous le poids de nos armes, Chez vous et glaces et liqueurs, Du chaud adoucirent les peines ; Chez nous il n'est que les frayeurs Qui glacent le sang dans les veines. Vous répandez vin d'Espagne et du Rhin, Quand nous versons le sang en abondance. Vous avez plus d'une catin, Quand nous n'en avons pas pour notre subsistance. Vous dormez et soirs et matins, Quand nous sommes tous des lutins, Nous ne voyons qu'épée, ou baïonnette nue. Ah ! Quelle affreuse nudité, Auprès de celles qui l'été Aux bains s'offrent à votre vue ! Buveurs, quand vous cassez les verres et les pots, On casse bras et jambe à nos braves héros ; Et vous riez sur l'herbe, et vous faites ripaille, Quand nous jurons sur ce champ de bataille. Enfin chacun de vous content de son destin, Avecque la brune et la blonde Ne cherche qu'à peupler le monde, Quand nous ne voulons que sa fin. Qu'en dis-tu, Mezzetin ? Ce sont là nos alarmes, En raccourci voilà nos maux. Les plus grands pour moi sont que nous autres Héros, Tandis que devant nous chacun met bas les armes, Des Bourgeois qui sont nos rivaux, Nous font porter celles des sots.

Mais à propos, parlons de toi. Comment gouvernes-tu nos veuves ? De la mine dont tu es, et de l'inconstance dont elles sont, pendant que nous sommes au Champ de Mars, tu dois cet été faucher copieusement dans le champ des Amours.

MEZZETIN

Et, j'ai aussi un régiment de maîtresses que je ne voudrais pas troquer contre celui de ton maître ; et entre autres une certaine Colombine...

ARLEQUIN

Co...

MEZZETIN

Colombine.

ARLEQUIN, à part

Colombine ? Ah, la traîtresse !

Haut.

Et il ne faut pas demander si vous êtes bien aimé de cette Colombine ?

MEZZETIN

Ma foi, sans trop s'en faire accroire, quand on est tourné comme je le suis, on est toujours assez sûr de son fait auprès des femmes.

ARLEQUIN

Mais sans trop d'indiscrétion, ne pourrait-on pas savoir à quoi vous en êtes avec elle ?

MEZZETIN

Sans un maudit fiacre qui est venu ce matin nous interrompre pendant que nous étions tête à tête dans le Bois_de_Boulogne, j'aurais poussé les affaires bien loin. Mais ce qui est différé n'est pas perdu. Serviteur.

Il s'en va.

ARLEQUIN, seul

Bon voyage. Après cela fiez-vous à ces carognes de femmes ! Mais voici justement mon maître.

SCÈNE III. Léandre, Arlequin.

LÉANDRE

D'où sors-tu donc, Arlequin ? Il y a une heure que je te cherche.

ARLEQUIN

Je me promenais en vous attendant, Monsieur, ici près , dans l'allée des soupirs, où je faisais réflexion sur l'instabilité des choses humaines par rapport aux femmes.

LÉANDRE

Ah Ciel ! Est-ce d'Élise que tu veux parler ? L'as-tu vue ? Et bien, que t'a-t-elle dit ? Qu'as-tu appris ? Réponds vite.

ARLEQUIN

Non, Monsieur, Élise n'est point la matière de mes réflexions ; c'est la moins femme de toutes les femmes en inconstance. Mais sa suivante, mais Colombine...

LÉANDRE

Hé faquin, qu'ai-je à faire de Colombine ? Parle-moi d'Élise.

ARLEQUIN

Et bien, je vous dis, Monsieur, qu'Élise est malgré l'absence, rage, aimable, fidèle. Mais Colombine...

LÉANDRE

Hé laissons-là Colombine, encore un coup ; parle de ce qui me touche. Quoi donc ? Élise n'aime ni n'épouse Calmar !

ARLEQUIN

Non, Monsieur, Élise ne sera point Calmardée. Mais Colombine entêtée de Mezzetin, est à la veille...

LÉANDRE

Encore ? Hé traître, qu'est-il question ici de Mezzetin et de Colombine ? Ne me parle que d'Élise. Rends-moi compte de sa conduite, et de celle de Calmar.

ARLEQUIN

Et bien, je vous dis, Monsieur, que Calmar a fait de son mieux pour nous supplanter. Il a donné fête, bal, spectacle, et aujourd'hui même dans le Bois_de_Boulogne, Élise.

LÉANDRE

Et bien, achève, qu'a fait Élise dans le Bois_de_Boulogne ?

ARLEQUIN

Elle a fait ripaille avec Calmar, et n'est sortie de table que pour venir aux Tuileries entendre un concert qu'il lui donne. Mais Colombine, tête à tête avec Mezzetin.

LÉANDRE

Tu ne finiras donc jamais, bourreau ? Veux-tu donc oublier Colombine et me tirer d'inquiétude ? Élise, dis-tu, n'est sortie de table que pour aller au concert ? Qu'est-ce que c'est donc que ce concert ?

ARLEQUIN

Oh, puisqu'il n'y a pas moyen de vous parler de Colombine, venons donc au fait. Je vous dirai que le concert que veut donner Calmar, m'en a fait inventer un, où nous déconcerterons un peu ce rival. Venez apprendre votre rôle. Mais voici Octave et Scaramouche.

OCTAVE, embrassant Léandre

Que vois-je ? Quoi, c'est vous mon cher Léandre ?

LÉANDRE

Oui, vous voyez, mon cher Octave, un homme encore tout poudreux, et hâlé du soleil de Flandre !

ARLEQUIN

Quoi ? Te voilà donc dépoétisé, Scaramouche ?

SCARAMOUCHE

Oui, j'ai suivi tes conseils, je me suis rapatrié avec la fortune ; j'ai repris la livrée.

OCTAVE

Quel sujet donc vous fait venir en poste de Flandre à Paris, et qui vous fait quitter le Champ de Mars pour les Tuileries ?

LÉANDRE

Un Dieu qui fait quitter les armes pour la quenouille, le Ciel pour la Terre ; l'amour, en un mot, cher Octave, l'amour.

SCARAMOUCHE

Es tu amoureux aussi toi, Arlequin ?

ARLEQUIN

Si je suis amoureux ? Belle demande ! Et ne sais-tu pas, animal, que l'amour est le faible de tous les grands hommes ?

OCTAVE, à Léandre

Peut-on savoir quelle est la belle qui vous met ici au rang des plumets d'été, Léandre ?

Plumet : Fig. Un jeune militaire. [L]

SCARAMOUCHE, à Arlequin

Et pourrait-on vous demander quelle est la soubrette qui vous met au rang des des grands hommes, Arlequin ?

Soubrette : Familièrement et par mépris, femme subalterne et intrigante. [L]

LÉANDRE

Ah ! Je vais en un seul mot vous peindre la plus aimable de toutes les femmes, Octave ; c'est Élise, Élise qui est seule capable d'enlever mon coeur à la gloire.

ARLEQUIN

Scaramouche, c'est Colombine, qui seule peut enlever mon coeur à la cuisine.

OCTAVE

Élise votre maîtresse, Léandre ?

SCARAMOUCHE

Colombine ta maîtresse, Arlequin ?

LÉANDRE

OuI, Élise ma maîtresse ; et c'est sur ce que l'on m'a mandé qu'elle était celle d'un nommé Calmar, que je suis venu savoir de ses nouvelles. Mais grâces au Ciel, c'est une fausse alarme, et Élise n'est point infidèle.

ARLEQUIN

Queusi queumi, Scaramouche.

OCTAVE

Mais avez-vous des preuves de la confiance et de l'amour d'Élise, Léandre ?

SCARAMOUCHE

Et toi, es-tu bien sûr des bonnes grâces de Colombine, Arlequin ?

LÉANDRE

Les rigueurs dont Élise paie les douceurs de Calmar, me font des preuves de sa constance, et je veux, comme ami, vous en montrer de son amour. Tenez, Octave, reconnaissez-vous là Élise ?

Il lui montre le portrait d'Élise qu'il a au bras.

ARLEQUIN

Attends, Scaramouche, tiens, reconnais tu là Colombine ?

Il ôte son justaucorps, et fait voir à Scaramouche le portrait de Colombine qu'il a sur son dos.

OCTAVE

Oh, Ciel ! C'en est trop, je suis le misérable. Serviteur, Léandre.

Il s'en va.

SCARAMOUCHE

Ah, Ciel ! Je fuis le malheureux. Serviteur, Arlequin.

Il s'en va.

LÉANDRE

Comment donc ? Qu'est-ce que cela signifie ? Arrête, Octave. Un mot ? Octave ? Découvrons d'où vient un adieu si brusque.

Il le suit.

ARLEQUIN

Courons après, Monsieur. Holà hé, Scaramouche, Scaramouche ? Il y a ici quelque anguille sous roche. Scaramouche ?

Ils sortent.

SCÈNE IV. Colombine, Élise, Calmar qui survient.

COLOMBINE

Oui, Mademoiselle, vous avez aujourd'hui deux hommes à désabuser ; l'un de l'opinion où il est que vous pouvez l'aimer, et de celle où est l'autre que vous ne l'aimez plus.

ÉLISE

Pour Léandre, mon coeur se justifiera assez par la joie dont il sera saisi à sa vue. Mais la pièce que l'on veut jouer à Calmar me fait de la peine. Je voudrais le congédier de meilleure grâce, et il faut l'épargner, ne fut-ce que pour l'amour de sa robe.

COLOMBINE

Et ne songeons qu'à l'épée, Mademoiselle. Il ne faut rien épargner pour tirer Léandre d'erreur, et vous ne pouvez le désabuser que par un prompt et bon mariage. Qu'attendez-vous ? Ne laissez pas retourner votre amant à l'Armée, sans l'attacher avant des liens du contrat. Et prenez ce guerrier enfin pendant qu'il est encore tout entier. Mais chut, voici Monsieur_Calmar.

CALMAR, arrive

Hé bien, ma belle Demoiselle, à présent que la nuit approche à vos beaux yeux ne peuvent plus s'occuper aux Tuileries, il est temps de divertir vos oreilles. Allons, il faut commencer notre concert.

COLOMBINE

L'heure et le lieu sont tout à fait favorables à la Musique.

CALMAR

Ah ! Qu'il serait heureux, ma pauvre Colombine, s'ils l'étaient aussi un peu à mon amour. Mais, holà, Musiciens, commencez.

SCÈNE DERNIÈRE.

Plusieurs musiciens s'avancent, et jouent une ouverture ; après quoi Mezzetin en Bacchus, chante.

CALMAR

Où font donc mes autres Musiciens ? Holà, Messieurs les Musiciens, qu'on vienne donc achever cette scène de l'Opéra.

Léandre et Arlequin entrent.

CALMAR

Ouais ! Est-ce que l'on me joue ici ? Comment l'entendez-vous donc, Mademoiselle ?

LE CHOEUR

Dansons, chantons avec gaîté Bourgeois, à d'autre, à d'autres Ce n'est qu'au coeur de l'été, Qu'on peut recevoir le vôtre.

Il se forme un cercle, au milieu duquel se trouve Calmar, et la danse finie, il s'en va tout en colère.

Les Danseurs finissent la Comédie.

1 002 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica