Comédie en prose· Pochade Grecque
Le Dernier Klephte
Personnages
- STANISLAS BELAMANDOPOULOS, brigand grec
- YOLAND SPENGLER, touriste
- AMANDA SPENGLER, sa femme
LE DERNIER KLEPHTE
La plus belle chambre du repaire des brigands klephtes. - Luxe à volonté. Accessoires indispensables : un lit et un secrétaire quelconques. Une panoplie et quelques siéges. - Au mur pend un tube acoustique.
SCÈNE PREMIÈRE. STANISLAS, AMANDA, SPENGLER.
STANISLAS, entraînant Amanda
Allons, entrez ; entrez, vous dis-je.
AMANDA
Mais, monsieur, vous me faites mal !
STANISLAS
Tant mieux ! Un grand bien sort souvent d'un grand mal ; supportez le mal pour l'instant ; le bien viendra plus tard.
SPENGLER, avec admiration
Quels hommes que ces Klephtes !
STANISLAS, se retournant
Tiens ! Comment êtes-vous là, vous ? Ceci est le côté des dames ; allons, allons, suivez-moi.
Il remonte.
SPENGLER, très calme
Envoyé en mission en Grèce par l'Académie libre des sciences inutiles de la Caroline du Sud, pour rechercher, d'après des documents que nous n'avons pas lieu de croire apocryphes.
STANISLAS
L'arrivée de votre rançon fera mieux votre affaire que toutes les missions de la terre.
SPENGLER
Pourriez-vous me dire, monsieur, si cette fameuse pantoufle que l'on attribue à la Belle Hélène ?...
STANISLAS, le repoussant au dehors
Allons, voyons ! Allons, voyons !
SPENGLER, résistant
Quels hommes que ces Klephtes ! Venu en Grèce, en ma double qualité d'helléniste et de philhellène.
STANISLAS, l'entraînant
Côté des hommes, mon bon monsieur ; côté des hommes !...
SPENGLER, se débattant
Ma femme, ma femme ! Si vous trouvez des documents précieux...
STANISLAS, l'enlevant dans ses bras
C'est bon, c'est bon ! On vous écrira.
Stanislas et Spengler disparaissent ; la porte de la caverne se referme.
AMANDA, seule
Que dites-vous de cette aventure ?
STANISLAS, reparaissant
Vous, Madame, attendez.
Il disparaît de nouveau.
SCÈNE II.
AMANDA, seule
Et comment n'attendrais-je pas ? Je suis sous clef.
Sortant un carnet et lisant.
Le 24 avril 1877, mariée à l'église Notre-Dame de Lorette et, le 25, à la chapelle Taitbout, avec sir Yoland Spengler, directeur du journal américain l'Evening Morning de Paris, membre de soixante-dix-neuf sociétés savantes, et auteur du fameux mémoire sur la queue du chien d'Alcibiade ; le 26 au soir, embarquée à Marseille, après vingt heures de chemin de fer ; première nuit nuptiale, à bord ; mal de mer de mon mari ; le 27, avoir admiré l'immensité ; nuit du 27 au 28, continuation du mal de mer de mon mari ; le 28, avoir encore admiré l'immensité, guérison de mon mari ; le 29, avoir à mon tour beaucoup souffert ; mon mari me dit en riant que c'est aussi un mal de mer ; avoir ri comme lui, mais sans en avoir envie ; le 29, avoir écrit à maman une lettre consultative ; le 30, débarquée à Athènes ; le 31, partie après déjeuner, avec mon mari, pour visiter les champs de Marathon. » Écrivons.
Elle écrit.
Arrêtée par des bandits et violemment séparée de sir Yoland.
Stanislas réparait au fond.
Ah ! Quelqu'un !
Elle remet son carnet dans sa poche.
SCÈNE III. Amanda, Stanislas.
STANISLAS
Me voici, Madame.
AMANDA, fuyant
Ne m'approchez pas !
STANISLAS
Oh ! Pas de cris !
AMANDA
Je veux crier, moi ! Au secours, à l'assassin !
STANISLAS
Vaine rhétorique !
AMANDA
Comment ?
STANISLAS
Je dis que vos cris ne sont que de vieilles métaphores.
AMANDA
Vous n'êtes donc point un assassin ?
STANISLAS, avec pudeur
Oh ! Fi, l'horreur !
AMANDA
Un voleur, en tous cas ?
STANISLAS
Eh quoi ! Madame, vous vous arrêtez à ces bruits de salon ?
AMANDA
Qu'êtes-vous alors ?
STANISLAS
Brigand, belle captive ; brigand pour vous servir.
AMANDA, reculant
Ah ! Vous voyez bien !
STANISLAS
Oh ! Mais n'allez pas me confondre avec ces bandits vuigaires et mal débarbouillés que l'on rencontre d'habitude sur nos routes départementales. Je suis leur chef, moi ; je possède un château historique sur le versant opposé de la montagne, j'ai une avant-scène au théâtre de Corinthe et j'occupe les cinq cent trente-deux cavernes que nous ont léguées nos aïeux.
Se découvrant.
Que Dieu ait leurs âmes ! - Je ne vous cacherai pas, car je suis franc ; que ma tête est mise a prix ; mais comme je commande à tous les Kiephtes de la Grèce, tel que vous me voyez, Madame, je dors les poings fermés... Vous verrez comment je dors.
AMANDA, se récriant
Comment, je verrai ?...
STANISLAS
Oui, madame, mais pas d'impatience. - Je disais donc que vous n'aurez rien à craindre au milieu de mes vieux Klephtes.
AMANDA
Vos Klephtes, qu'est-ce que c'est que ça ?
STANISLAS
Vous ne le savez pas ?
AMANDA
Puisque je vous le demande.
AMANDA
Je vais vous l'apprendre ; écoutez la chanson du Klephte.
LA VOIX DE SPENGLER, du dehors
Il n'y a plus de Klephtes !
STANISLAS, à Amanda
Vous vous trompez, Madame.
LA VOIX DE SPENGLER
Le Klephte est tombé sous les balles !
STANISLAS
Oh ! Madame, vous allez voir que non.
AMANDA
Je ne vous ai rien dit.
STANISLAS
J'avais cru entendre...
Air : de madame Angot.
Bis.
Est-ce la peine en vérité D'leur préférer l'antiquité ?...II
Bis.
Est-ce la peine en vérité D'nous préférer l'antiquité ?...II
Bis.
Est-ce la peine en vérité D'lui préférer l'antiquité ?...AMANDA
C'est fort intéressant.
STANISLAS
Et absolument exact, foi de Stanislas Bétamondopotdos !
AMANDA, stupéfaite
Quoi ! Bélamando !...
STANISLAS
... Poulos, oui, madame, pour vous servir avec dévouement, je le répète.
AMANDA
Le grand chef de brigands qui a été pendu ?
STANISLAS
Oui, Madame ; c'est-à-dire non, car je n'ai pas été pendu. Vous avez dû lire ça dans les journaux ?
AMANDA
En effet.
STANISLAS
Toujours imparfaitement renseignés. Ils ont mis monsieur au lieu de madame ; c'est ma femme qui a été pendue. J'ai, d'ailleurs, envoyé partout une rectification.
AMANDA
Votre femme à été pendue ?
STANISLAS
Oh ! Mon_Dieu, bien par sa faute ; elle avait conservé de son éducation bourgeoise une habitude qu'elle a payée de sa pauvre tête. Elle tenait à faire son marché elle-même. J'avais beau lui dire « N'y va pas », elle persistait à y aller tous les samedis. Noble coeur ! Belle âme ! Un jour, à propos d'un melon de Thessalie qu'elle avait négligé de payer, la fruitière se fâcha ; il y eut des mots échangés... Mais je vous raconterai les détails une autre fois, quand nous serons tout à fait intimes.
AMANDA
Vous comptez donc me retenir longtemps ici ?
STANISLAS, galamment
Mais toujours, madame, toujours ! Car vous ne commettrez pas, vous, l'imprudence d'aller au marché, n'est-ce pas ? Vous me paraissez appartenir à un monde qui ne va pas au marché, excepté au marché aux fleurs peut-être, et encore comme marchandise.
À part.
Attrape-moi ce madrigal.
Un silence.
Eh bien, pas de remerciments ?
À part.
C'est un four.
Haut.
Bref, je suis veuf, vous êtes jolie, j'ai besoin d'une femme, et je vous garde !
AMANDA
Ah ! C'est uniquement parce que vous êtes veuf ?...
STANISLAS
Oh ! Et par amour aussi, va !... Mais parlons sérieusement ; je vais vous laisser un instant ; quand je reviendrai, j'espère que vos scrupules seront évanouis ; n'allez pas faire comme eux, car je suis pressé et je n'aurais guère le temps de vous soigner. Au revoir donc, je vous laisse ensemble.
AMANDA
Ensemble ? Avec qui ?
STANISLAS
Eh bien, avec vos scrupules, parbleu ! Tâchez de leur faire entendre raison ; je compte sur vous.
Il sort.
SCÈNE IV.
AMANDA
Voila ce qui peut s'appeler de l'imprévu. Je demandais du terrible, de l'inouï ; j'en ai, vous le voyez. Mon mari est venu en Grèce, avec la mission de rechercher quelle était la longueur du pied de la Belle Hélène. Vous savez qu'on a découvert, je ne sais où, une pantoufle antique extrêmement petite et que l'on se querelle maintenant pour savoir si elle a appartenu au pied de la Belle Hélène où à celui de Cléopâtre. On a expédié un savant dans la Basse-Egypte et un autre savant en Grèce. L'autre savant, c'est mon mari, et je vous assure qu'il prend sa mission très au sérieux... Hélas ! Encore un ouvrage qu'il laissera inachevé. Je vous ai déjà, dit que je ne suis mariée que depuis six jours... et me voici déjà veuve ! Est-ce là un événement malheureux ou heureux ?... S'il y avait des femmes ici, elles pourraient m'édifier ; quant à moi, je n'ai pas d'opinion bien arrêtée. À quoi tient pourtant la destinée humaine ? Si j'avais épousé un autre homme qu'un savant, nous serions allés en Suisse, au lieu de venir en Grèce, et nous n'aurions pas rencontré de brigands. Il y a peut-être un Dieu pour les femmes !
On entend le sifflet du tube acoustique.
Bon qu'est-ce que C'est que ça ?
LA VOIX DE SPENGLER
Être généreux et humain, m'entendez-vous ?
AMANDA
La voix de mon mari !
Elle va au tube et répond.
Oui, je vous entends, parlez.
LA VOIX DE SPENGLER
Qui que vous soyez, ayez pitié d'un pauvre prisonnier !
AMANDA, au tube
Que désirez-vous ? Madame Spengler, peut-être ?
LA VOIX DE SPENGLER
Non. Je voudrais ce qu'il faut pour écrire ; j'ai à rédiger un mémoire.
AMANDA, au tube
Je n'y puis rien ; je suis votre femme, prisonnière comme vous.
LA VOIX DE SPENGLER
Ah !... Et êtes-vous bien où vous êtes ?
AMANDA, au tube
Non ; et vous ?
LA VOIX DE SPENGLER
Oui, très bien.
AMANDA, au tube
Tant mieux !
LA VOIX DE SPENGLER
Mon geôlier m'a laissé seul, et je voudrais jeter sur le papier quelques réflexions de statistique.
AMANDA, redescendant
J'ai épousé mon mari dans des circonstances particulières ; je ne le connaissais pas. Un jour que j'étais arrêtée devant un des nombreux Tibère du musée du Louvre, un monsieur m'aborda : « Mademoiselle, me dit-il, vous aimez donc beau coup les antiques ? - Mon_Dieu, monsieur. - Oui, oui, vous les aimez, je vois ça ; voulez-vous m'épouser ? Je suis riche. » Mes parents ont consenti.
LA VOIX DE SPENGLER
Ma femme ! Avez-vous découvert quelque documents curieux ?
AMANDA, criant
Oui, un brigand très extraordinaire.
LA VOIX DE SPENGLER
Bon ! Étudiez-le avec soin.
AMANDA
Cette aventure ne nous serait pas arrivée, si mon mari ne s'était occupé que de sa mission ; mais il a tenu à visiter les plaines de Marathon, et voilà où cela nous a conduits. Voyons, où suis-je et que va-t-il m'arriver ? Drôle d'instaation ; je peux bien, sans forfaire aux lois de l'honneur, voir un peu ce qu'il y a chez un voleur.
Elle ouvre le secrétaire.
Peut-être des documents précieux pour mon mari. Ah ! voici des papiers. Un diplôme de bachelier ès-sciences de la faculté d'Aix. Bah ! Un passeport, un contrat de mariage... Il est bien en règle, ce brigand.
Elle remet tous ces papiers dans le secrétaire, ouvre un autre tiroir et en retire une lettre.
Et ceci ? Ah ! Une lettre timbrée de Téhéran, c'est peut-être curieux. Lisons. Bon ! Voilà mon homme qui rentre.
Elle referme le secrétaire et cache la lettre dans sa poche.
Ouf ! Il était temps.
SCÈNE V. Amanda, Stanislas.
STANISLAS, à part
Cette fois, j'ai terminé toutes mes petites affaires.
Haut.
Mille pardons, madame, de vous avoir fait attendre. Vous avez dû vous ennuyer ferme, en mon absence ?
AMANDA
Nullement, monsieur
STANISLAS
Vous m'étonnez. - Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
AMANDA, s'asseyant
Je veux bien.
STANISLAS
Vous êtes Française sans doute ?
AMANDA
Où voyez-vous ça ?
STANISLAS, modestement
- Je suis si physionomiste !...
AMANDA
En effet, monsieur ; mon mari est Américain, mais je suis, moi, de Paris-Batignolles, où vit encore mon vieux père, artiste distingué du théâtre Taitbout.
STANISLAS
Quelle chance ! Moi qui ai toujours eu le plus vif désir de devenir le gendre d'un artiste ! Et votre mari, disiez-vous, était Américain ?
AMANDA, se levant
Comment ! Était ? Vous l'avez donc assassiné ?
STANISLAS
Oh ! Madame, pour qui me prenez-vous ?
AMANDA
À la bonne heure !
STANISLAS
Ce n'est que dans deux heures, si sa rançon n'est pas arrivée.
AMANDA
Eh bien ?...
STANISLAS
Eh bien, parbleu ! Que vous serez veuve.
AMANDA
Mais, monsieur, c'est infâme !
STANISLAS
Tiens ! C'est ainsi que vous me remerciez ?... Donnez-vous donc la peine de vous asseoir de nouveau. - Et qu'est-ce qu'il fait, votre mari ?
AMANDA, s'asseyant
Il écrit dans les journaux.
STANISLAS, riant
Il n'est pas riche, alors ?
AMANDA
Mais si, il a de quoi.
STANISLAS
C'est étonnant ! Vous regardez mon appartement, madame ?... Je vous prierai en ce cas d'excuser le disparate de mon mobilier ; vous n'ignorez pas qu'il faut du temps pour faire une bonne maison, surtout lorsque, comme moi, l'on méprise souverainement l'ameublement moderne. Il n'y a plus de goût, de nos jours. Ajoutez que je n'ai pas, comme vous autres Parisiens, la ressource d'aller à l'hôtel Drouot et que je suis forcé d'attendre les occasions. Telle qu'elle est cependant, cette installation vous conviendra. - De ce côté, vous avez la cuisine et la salle à manger ; de l'autre, les cabinets de toilette et de travail, le tout creusé dans le roc, frais en été et chaud en hiver. Vous vous plairez ici ; Madame, je me connais.
AMANDA
Monsieur, ce langage, auquel je ne suis point habituée, votre façon d'agir, vos manières, - qui ne sont même pas celles des brigands de roman, tout cela me déroute, je vous l'avoue. – Si je ne m'abuse, et par le peu que je sais des hommes, vous attendez de moi... ?
STANISLAS
Mon_Dieu, Madame, j'ai peu de goût pour les marivaudages. Tel que vous me voyez, je suis un homme de l'écoledu bon sens, tout d'une pièce et parlant net.
AMANDA
Alors ?...
STANISLAS
Alors vous habiterez cette caverne jusqu'à ma fortune faite ; c'est une affaire de deux ans, tout au plus. Après quoi, nous nous retirerons en bons rentiers dans mon château historique qui est à trois pas d'ici, je céderai le commandement à mon premier lieutenant et je régulariserai votre position. J'ai l'air artiste, mais je suis bourgeois au fond.
AMANDA
En un mot, vous me retenez prisonnière ?
STANISLAS
Bien qu'un peu crue, Madame, cette expression est celle de la vérité.
AMANDA
Et je devrai vous servir ?
STANISLAS
Oh ! Que non ! Oh ! Que non !... On vous servira, au contraire, et très-bien, je vous l'assure... Seulement, je suis veuf et il me faut une femme.
AMANDA
C'est indispensable ?
STANISLAS, se levant
Oh ! Oui !... De plus, je dois être endormi avant minuit, comme tous les jours. – Je vous confierai plus tard les motifs de cette manière bizarre... Quelle qu'elle soit, d'ailleurs,vous n'avez pas par conséquent beaucoup de temps à consacrer aux préliminaires de notre traité de paix ; mais vous pouvez vous rendre sans fausse honte je déclare d'ors et déjà votre honneur à couvert. J'en témoignerai, s'il le faut.
AMANDA, se jetant
Eh quoi ! Monsieur le brigand, sans même me faire la cour, sans chercher à me plaire, vous oseriez espérer qu'une femme ?... Ah ! Monsieur, il faut nous connaitre bien peu pour nous juger avec une telle désinvolture.
STANISLAS
C'est ce qui vous trompe, Madame ; je connais toutes les pudeurs féminines et je les apprécie. Voyons, sérieusement, voulez-vous que je vous fasse ma cour ? Y tenez-vous vraiment beaucoup ?
AMANDA
Mais sans doute.
STANISLAS
Alors, Madame, asseyons-nous une troisième fois ; je commence.
Ils s'asseoient.
Je vais donc vous faire la cour !
AMANDA
Voyons un peu.
STANISLAS
D'abord, moi, Madame, je vous adorerai.
AMANDA
Bon, cela !
STANISLAS
Et je n'exigerai en retour que votre amour et votre fidélité.
AMANDA
Vos prétentions ne sont point excessives.
STANISLAS
N'est-ce pas ?... Mais, par exemple, si vous me trompiez, je vous punirais comme j'ai puni la première madame Belamandopoutos.
AMANDA
Ah ! Racontez-moi donc ça ?
STANISLAS
Bien volontiers. Je l'aimais beaucoup, car elle était belle et très bien apparentée ; tous ses parents avaient eté pendus ; elle se nommait Périeline Zampa et m'avait apporté une dot présentable.
AMANDA
Zampa ! Une descendante de l'illustre ?...
STANISLAS
Sa cousine au vingtième degré seulement ; mais enfin elle était de bonne famille.
AMANDA
Je ne pourrai malheureusementpas vous en offrir autant, Monsieur.
STANISLAS
Oh ! Ne vous tourmentez pas à cet égard ; ma position est maintenant à peu près faite et je puis me payer le luxe d'un mariage d'inclination et même, à la rigueur, d'une mésalliance. - Donc, Périeline me trompa, et avec qui, je vous le demande ? Avec l'un de mes sergents-fourriers. C'eût été avec un homme du dehors, je ne lui en aurais peut-être pas voulu ; mais avec un Klephte subalterne, était-ce tolérable ? N'y avait-il pas là une question de discipline et de hiérarchie ? D'ailleurs, brigand pour brigand, le chef est toujours préférable. Est-ce votre avis ?
AMANDA
Pour me prononcer, Monsieur, il me faudrait au moins connaître ce sergent-fourrier.
STANISLAS
Je ne peux malheureusement pas vous le présenter, car il s'est enfui en Belgique avec ma caisse ; mais, très sincèrement, il était moins bien que moi ; un petit maigriot, un véritable aztèque... J'avais dû le mettre aux écritures.
AMANDA
Et votre femme ?
STANISLAS
Péricline ? - Ah ! Madame, je suis de la nouvelle école française je n'admets pas l'infidélité, chez la femme, du moins, - et j'ai tué la mienne.
AMANDA
Vous me disiez tout à l'heure que c'était au marché d'Athènes...
STANISLAS
Justement. Après avoir vainement poursuivi l'amant, je dis à Périctine : Vas-tu demain au marché ? - Oui, me répondit-elle. - Eh bien, achète-moi un melon de Thessalie ; c'est une envie, j'en veux un à mon dîner de demain mais surtout tâche de ne pas le payer, car il n'y a pas de petites économies. - Sois tranquille, » fit Périctine. Là-dessus, j'écrivis au commissaire de police que la femme Belamandopoulos, née Zampa, complice de tous les crimes de son mari, (nous étions mariés sous le régime de la communauté ) - se trouverait le lendemain, samedi, au marché du Parthénon et qu'on la reconnaîtrait à un melon volé. En effet, on la pinça et, deux jours après, on la pendit ! - Et maintenant, Madame, que je vous ai fait ma cour, dépêchons, je vous prie.
Il se lève.
AMANDA
Je vais bien vous étonner, Monsieur, mais je ne suis pas du tout convaincue ; vous avez une manière de faire la cour...
STANISLAS
C'est la bonne.
STANISLAS
Je suis un Desgenais ; est-ce que, par hasard, je ne vous plairais pas physiquement ?
AMANDA
Eh bien, non ! Je ne ressens pas le coup de foudre, foi d'Amanda Spengler.
STANISLAS, bondissant
Eh quoi ! Madame, vous vous appelez Amanda ?
AMANDA
Oui, monsieur.
STANISLAS
Alors, vous devez comprendre que je veuille à tout prix réussir.
Il fredonne l'Amant d'Amanda.
Vous le comprenez, n'est-ce pas ?
AMANDA
Pas encore, et si vous n'avez pas de meilleures raisons à faire valoir.
STANISLAS
Parlons franc, Madame ; vous me trouvez trop abrupt, trop montagnard. Vous préféreriez peut-être un civilisé, un gommeux ?
AMANDA
Je ne dis pas non.
STANISLAS
C'est bien je vous ai laissé votre montre, quelle heure est-il ?
AMANDA
Dix heures et demie.
STANISLAS
Il faut qu'avant minuit je sois endormi ; mais j'ai de l'usage et du tact, et nous avons le temps ; je vous donne encore un quart d'heure pour réfléchir. J'espère qu'en un quart d'heure vous aurez apprécié les avantages et l'honnêteté de mes propositions et que votre décision sera prise.
À part.
Respectons l'amour-propre des femmes.
Haut.
Adieu, Amanda.
On entend le sifflet du tube acoustique.
Tiens, qu'est-ce que c'est que ça ?
LA VOIX DE SPENGLER
Ma femme !
STANISLAS
Votre mari ?... Ah ! C'est curieux ; une conspiration pour s'évader, sans doute !...
Allant au tube.
Que veux-tu ?
AMANDA
Prenez garde ! Je ne le tutoie pas.
STANISLAS
Tant mieux, ça le flattera.
LA VOIX DE SPENGLER
Avez-vous découvert des documents ?
STANISLAS, répondant
Non, mon ami.
LA VOIX DE SPENGLER
Vous ennuyez-vous là-bas ?
STANISLAS, répondant
Oui, beaucoup.
À part.
Nous allons voir ce qu'il veut.
LA VOIX DE SPENGLER
Voulez-vous que je vous récite le premier chant de l'Illiade ? Ça vous fera passer le temps.
STANISLAS, répondant
Merci, vous êtes trop bon ; je vais dormir.
STANISLAS, répondant
C'est dommage.
STANISLAS
Allons, ce n'est pas dangereux : mais je vais pourtant le faire surveiller. - Au revoir, Amanda ! Dans un quart d'heure, vous savez...
Il sort en chantonnant de nouveau le refrain de l'Amant d'Amanda.
SCÈNE VI.
AMANDA, seule
Ah ! Mais il me semble qu'il va un peu vite en besogne, ce beau Klephte !... Quant à moi, mon rôle est tout tracé je dois me défendre jusqu'au bout. Comment faire ? Me barricader ici ?... Ce serait bon si c'était possible ; mais cette caverne doit être toute pleine de chausse-trappes, de judas, de portes secrètes. Le mieux est encore de laisser espérer.... pour plus tard. Il n'y a pas d'exemple qu'une femme qui dit non... Or, je dirai certainement non, du moins jusqu'à ce qu'il y ait une réponse catégorique au sujet de la rançon de mon mari. Il est malheureusement clair que si elle n'arrive pas, et s'il me faut passer ma vie entière en tête-à-tête avec ce beau Klephte qui a si envie de dormir. Mais on enverra la rançon, je l'espère ; je l'espère surtout pour mon mari, car il n'aura pas, lui, la ressource suprême qui m'est offerte... Voyons, il ne s'agit pas de penser au lendemain conjurons d'abord les périls de cette nuit ; je vais m'installer là, sur cette chaise, et il sera bien malin si...
Retirant un papier de sa poche.
Qu'est-Ce que c'est que ça ? Ah ! La lettre persane.
Elle s'asseoit.
« Téhéran, l'an 1251 de l'hégire et le 4 février. Mon cher enfant... » Ah ! C'est en vers et ça se chante.
RONDEAU
Air de la Foire Saint-Laurent.
Je reçois ta lettre et suis très heureux De ta confiance en moi persistante ; J'ai, sans lanterner, consulté les cieux Et je te réponds séance tenante. - Tu dis que depuis quatre cent quatre ans, Sans distinction d'âge ni de sexe, À minuit précis meurent tous tes parents. Ce qui sur toi mêm' te rend très perplexe ! Par bonheur pour toi, dans le firmament J'ai su déchiffrer certaine ordonnance Qui, si tu la suis scrupuleusement, Pourra prolonger ta chère existence C'est que tous les jours, mon beau Stanislas, Tu dormes avant que minuit ne sonne. Le remède est dur, très-dur, mais hélas ! Peut-on regimber quand le ciel ordonne ?... De ton vieil ami, suis donc le conseil, Rentre bien avant l'heure accoutumée Et n'laisse jamais troubler ton sommeil Par la douce voix d'une femme aimée !... Le danger est là ; penses-y, mon bon, Si tu veux sauver ton corps et ton âme ; Contrairement donc au fameux dicton, Prends cette devise « Éviter la femme ! » Cela dit, fais-moi parvenir au moins Quinze bourses d'or, sinon davantage, Pour mon ordonnance et pour mes bons soins, Et crois-moi toujours ton cher petit mage.Et c'est signé « MIRZA-KHAN dit GUSTAVE, astrologue assermenté près le tribunal de commerce ». Et en marge, de la main de mon bandit sans doute : « Quinze bourses ! N'en faut pas ; avec quinze francs, tu seras rien fier ! » - Quel style, grand Dieu ! Pour un fils de Thémistocle ! Et quel genre !
Elle se lève.
Ah ! Mais tout ça est bon à savoir ; maintenant, je suis armée et le monstre n'a qu'à bien se tenir. Comment faire pour qu'il soit encore éveillé à minuit ?... Mon_Dieu, il y aurait peut-être un moyen... Mais non, non ! Pas celui-là ! Ah ! Une idée ; je vais avancer ma montre il est dix heures cinquante, mettons-la à minuit moins cinq ; s'il est superstitieux, nous verrons bien. Bon, c'est fait, et maintenant attendons-le.
Elle s'asseoit et feint de dormir.
SCÈNE VII. Amanda, Stanislas.
STANISLAS, habit noir, gilet en coeur ; gardenia à la boutonnière.
AMANDA, se levant
Qui va là ? Qui êtes-vous ?
STANISLAS, rayonnant
C'est moi, Stanislas Belamandopoulos.
Il fait jouer le cri-cri.
AMANDA
Bah ! C'est vous ?
STANISLAS
Vous me trouviez trop abrupt, trop grossier ; j'ai voulu vous prouver que l'élégance et le bon goût n'ont pas encore disparu de l'Attique, leur pays natal.
À part.
Ce n'est pas mal rédigé, je crois.
Amanda rit aux éclats.
Qu'avez-vous donc ?
AMANDA, riant toujours
Oh ! Ce brigand !
STANISLAS
Mais je ne suis pas brigand toute l'année, Madame ; j'habite Paris et Londres pendant huit mois, je ne viens faire ici que la saison.
AMANDA
Oh ! Non, c'est trop amusant !
STANISLAS
Vous n'aviez encore vu que le Spartiate, j'ai tenu à vous montrer l'Athénien.
AMANDA
Alcibiade, alors ?
STANISLAS
Alcibiade, vous l'avez dit. Mais, je vous en prie, dépêchons et surtout soyons précis ; une plus longue résistance serait oiseuse, vous pouvez vous rendre.
Il dépose son chapeau et sa montre sur la table.
Vous m'avez déjà vu sous deux de mes aspects. Ne marivaudons plus.
AMANDA, à part
Comment arrêter sa montre ?... Ah ! Elle est là...
Stanislas entre dans le cabinet de droite ; Amanda prend la montre.
C'est un remontoir, rien de plus facile ; il marque onze heures, je le mets à minuit.
Stanistas rentre en pantoufles.
STANISLAS
Me voilà en pantoufles.
AMANDA
Eh quoi ! Vous allez vraiment... ?
STANISLAS
Parbleu ! Puisqu'il faut qu'à minuit je sois complétement endormi.
AMANDA
Et vous ne craignez pas que pendant votre sommeil je ne délivre la Grèce de votre redoutable personne ? Si je faisais comme cette Judith qui trancha la tête d'Holopherne !...
STANISLAS, ôtant son habit
Oh ! Je suis tranquille, extrêmement tranquille ; quand je m'endormirai, vous m'aurez pardonné. Eh bien ! que faites-vous ?
AMANDA, s'asseyant sur la chaise et s'enveloppant dans son châle
Vous le voyez, Monsieur ; bonne nuit.
STANISLAS
Comment ? Mais pas du tout ! Ce n'est pas ainsi.... Cependant, voyons, je veux être bon et causer encore une fois bien amicalement.
Il s'asseoit auprès d'Amanda.
Faut-il que j'aie recours à la force ?
AMANDA
Oh ! Monsieur, sous ce costume d'homme du monde !
STANISLAS, se levant
Je vais le remettre.
Il remet son habit.
Vous oseriez vous conduire comme un homme de mauvaise compagnie ?... Habit noir oblige, monsieur.
STANISLAS
À quoi ?
AMANDA
Mais à plaire, à attendre.
STANISLAS
Je ne vous plais donc pas ?
AMANDA
Pas du tout !
STANISLAS
Pourquoi ça ? Il me semble pourtant, Marquise, que la nature s'est montrée à mon égard d'une largesse, d'une prodigalité.
AMANDA, se levant et avec éclat
Tiens, veux-tu que je t'avoue tout, ô Klephte ?
À part.
Ma foi, aux grands maux.
STANISLAS, transporté
Par Edmond About ! Elle m'a tutoyé !
ABOUT, Edmond (1828-1885) : Ecrivain français prolifique. Il écrivit aussi bien des romans que des pièces de théâtre.
AMANDA
Eh bien ! Par ce même Edmond ! Je te préférais sous ton beau vêtement de Klephte ! Ah ! Que je te revoie encore avec ton fez rouge et son gland d'azur, ta veste de toréador, ta jupe de brasseur de bière, ton poignard turc, ton fusil kabyle et tes guêtres de chasseur suisse ! Oh ! Les guêtres surtout... Les guêtres ! !
Fez : Calotte de laine rouge et blanche, à l'usage des hommes et des femmes, que l'on fabrique à Fez, capitale du Maroc, et dont il se fait en Turquie un commerce considérable. [L]
STANISLAS, paterne
Mais, Amanda, puisqu'il est l'heure de les ôter.
Paterne : Qui appartient à un père (ne se dit que dans le langage familier ou en badinant). [L]
AMANDA
Ah ! Je t'en conjure à deux genoux, mon beau tourbillon, mon infatigable guerrier !
STANISLAS, ému
Tu le veux ? Mon_Dieu, je ne demande pas mieux que de te contenter... Je ne tiens pas plus que toi à cette livrée de la décadence égalitaire. Déshabillez l'homme des salons, le libre enfant de la montagne reparait ! Mais c'est un peu long et en aurai-je le temps ? Quelle heure est-il ?
AMANDA
Minuit cinq.
STANISLAS, bondissant
Malédiction ça n'est pas vrai
AMANDA
Si, regarde... Mais qu'importe l'heure, Stanislas ?
STANISLAS, regardant la montre d'Amanda
En effet, minuit cinq ; mais votre montre ne va pas, c'est une affreuse patraque ! Je vous en donnerai une autre.
Prenant sa montre.
Minuit quatre à la mienne ! Oh ! Je suis ruiné, deshonoré, mort !... Mais j'ai donc perdu la raison et jusqu'à la notion du temps ?... Ah ! Détestable sirène, tu vas payer chèrement cette mauvaise farce !
Patraque : Machine usée, sans valeur, ou qui va mal. Cette montre n'est qu'une patraque. [L]
AMANDA
Eh ! La ! La ! Quelle fureur !
STANISLAS, s'arrêtant
Mais je suis frappé d'une idée subite...
AMANDA
Dis, oh ! Dis ?... C'est si bon une mort... Non, une idée subite !...
STANISLAS, rêveur
Puisque je vais mourir, ai-je le droit de commettre un crime ?
AMANDA
Non.
STANISLAS
C'est mon avis, je n'en ai pas le droit. Laissez-moi me recueillir un instant.
Il se recueille.
AMANDA
Ne pourrait-on pas savoir ?...
STANISLAS
Taisez-vous, pas un mot de plus ; laissez-moi faire comme si vous n'étiez pas là. Voyons, mon fils, ne perdons pas de temps. À l'heure de la mort, il est sage de se repentir et de réparer les maux qu'on a causés ; c'est difficile, car je n'ai pas sous la main tous ces récalcitrants dont la rançon est arrivée trop tard ; mais à l'impossible je ne suis pas plus tenu que les autres. Occupons-nous donc des affaires courantes.
À Amanda.
Madame, je vous rends votre liberté. Quant à votre mari, s'il est encore vivant, je vais vous le rendre aussi.
Il va au tube acoustique et donne des ordres.
Lâchez le savant captif !
À Amanda.
Vous m'entendez bien, Madame : je vous rends votre liberté et votre mari ! C'est une ironie ; au collège de Marseille, on aurait appelé ça un contre-sens et on m'aurait privé de sortie. Vous serez plus indulgente que l'Université, vous, Madame, car vous devez être bonne. Oh ! Dites-moi que vous êtes bonne et que vous me pardonnez ?... Je ne vous ai rien fait de trop pénible, bien que mes intentions aient été un peu... C'est entendu, n'est-ce pas ? Je vais vous signer un bon sauf-conduit pour vous deux.
Il écrit.
Vous remettrez aussi à mon lieutenant cet ordre de licenciement de tous les Klephtes ; puis, vous ferez parvenir ma soumission au gouvernement. Il n'y aura plus désormais de brigands sur le sol hellénique ; ils se feraient tous pincer, je les connais : les fortes têtes s'en vont, j'étais la dernière !
Il donne ces trois papiers à Amanda.
Voici, madame. Et maintenant, partez ; je vais faire mon testament et recommander mon âme à Saint-Stanislas. Il va être bien étonné, Saint-Stanislas. Allons, adieu, Madame, gardez un bon souvenir de moi et priez quelquefois pour votre bon Belaman.
Spengler entre.
SCÈNE VIII. Stanislas, Spengler, Amanda.
SPENGLER, entrant
Comment ! Votre bon bel amant ?...
STANISLAS
Belamandopoulos, Monsieur. Ah ! Je ne pense plus aux femmes, allez !
AMANDA, allant à son mari
Yoland !
SPENGLER
Ma femme ! Seule avec ce bandit ?
STANISLAS
Je vais vous dire ; j'ai enlevé votre femme pour la préserserver du contact de mes hommes, qui sont des bêtes fauves : je vous la rends pure.
SPENGLER
Bien vrai ?
STANISLAS
Je vais mourir, Monsieur, je ne saurais mentir.
AMANDA
C'est la vérité, Yoland ; monsieur est un gentilhomme.
STANISLAS
Oh ! Madame, que de bontés !
AMANDA
Oui, Monsieur, vous êtes un loyal chevalier.
STANISLAS
Oh ! Madame, pour un simple sauf-conduit que je vous donne avec joie, je ne mérite vraiment pas...
SPENGLER, avec admiration
Quels hommes que ces Klephtes !
À Amanda.
Si tu savais comme ils m'ont bien traité ! Quelques coups de crosses de fusils, c'est vrai ; mais, à part ça, quels égards, quelle hospitalité, quelle langue ! La langue de Salamine et des Thermopyles !.. « Ouk élabon, podas ôkus Achilleus. » Belle citation, hein ?
STANISLAS
Oui, et surtout en situation.
SPENGLER
Ainsi, Monsieur, je suis libre avant l'arrivée de ma rançon ?
STANISLAS
Oui. On va même vous rendre votre argent.
SPENGLER
On rend l'argent ?...
STANISLAS
Toujours, - quand on a cessé de plaire.
SPENGLER
Quels hommes que ces Klephtes !
STANISLAS
Seulement, fuyez vite. Je n'ai plus le temps de bavarder. Celui qui va mourir vous salue. À propos, monsieur, vous êtes journaliste ?
SPENGLER
Directeur de L'Evening Morning.
STANISLAS
Bigre ! Vous paraissez matin et soir ?
À Amanda.
– Mes compliments, Madame. J'ai toujours beaucoup aimé les journalistes, monsieur ; ils nous sont si utiles, nous prévenant toujours à l'avance des dangers que nous courons et rendant compte de nos dernières moments. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien attester que je me suis éteint avec grâce et dans les meilleurs sentiments d'honnêteté ?
SPENGLER
Comptez sur moi ; mais quelle idée baroque vous avez de mourir subitement ?
STANISLAS
C'est une idée héréditaire, mais trop longue à raconter. Adieu.
Fausse sortie.
AMANDA, redescendant
Eh bien, non, Monsieur, je ne puis pas partir ainsi !
STANISLAS
Je le regrette autant que vous, Madame, mais monsieur votre mari est là... et jamais devant lui je n'oserais...
SPENGLER
Quels hommes que ces Klephtes !
AMANDA
Monsieur Belamandopoulos, êtes-vous un homme d'honneur et me promettez-vous, quoi qu'il advienne, de ne pas revenir sur votre bon mouvement ?
STANISLAS
Foi de bandit, je vous le jure !
AMANDA
Eh bien, Stanislas, du courage ! Relevez votre belle et noble tête, vous ne mourrez point !
STANISLAS
Ô ciel, que dites-vous ?
AMANDA
Je connaissais la prophétie qui vous concerne et j'ai avancé les aiguilles de nos deux montres ; il n'est pas minuit.
SPENGLER, à part
Pas minuit !... Que veut-elle dire ?
AMANDA
Il est onze heures cinquante.
SPENGLER, regardant sa montre
En effet onze heures cinquante ; regardez vous-même.
STANISLAS
C'est vrai. Ah ! Ils vous ont rendu votre montre ? Tant mieux Bravo ! Mais puisque je ne vais pas mourir, rendez-moi le sauf-conduit, je me rétracte.
AMANDA
Oh ! Stanislas ! Et votre parole ?
SPENGLER
Oh ! Belamandopoulos ! Et la foi jurée ?
AMANDA
D'ailleurs, si vous voulez un bon conseil, couchez-vous vite ; vous n'avez que dix minutes pour vous endormir.
STANISLAS
Diable ! Je n'y pensais plus ; je vous remercie. Partez donc.
À Spengler.
Mais, à une condition.
SPENGLER
Dites.
STANISLAS
C'est que vous me conserverez votre estime ?
SPENGLER
Je le crois bien. - Quels hommes que ces Klephtes ! - Allons, couchez-vous.
STANISLAS, soupirant
Adieu, Madame !
SPENGLER, impatienté
Ah ! Trop de paroles, à la fin !... Aidez-moi, Amanda, puisqu'il faut employer la force.
Spengler et Amanda entraîne Stanislas sur le lit.
Pardonnez-nous cet acte de violence, mais il s'agit de votre vie !
AMANDA, à Spengler
Là, à droite, sa robe de chambre.
Spengler sort par la droite.
STANISLAS, se soulevant
Madame, rendez-moi mon décret de licenciement ?
AMANDA
Jamais !
SPENGLER, rentrant
Voilà la robe de chambre ; l'ancienne chlamyde ! C'est bien toujours la même coupe.... Quel pays !
AMANDA, à Spengler
Son bonnet de nuit, vite, vite !
Spengler sort de nouveau.
STANISLAS
Rendez-moi, au moins, ma soumission au gouvernement ?.
AMANDA
Rien du tout !
SPENGLER, rentrant, une pantoufle à le main
Victoire ! Triomphe ! Eurêka !... Enfoncés les partisans de Cléopâtre !
STANISLAS
Qu'avez-vous donc ? Ce n'est pas là mon bonnet de nuit.
SPENGLER, radieux
Parbleu ! Je le sais bien, c'est la deuxième pantoufle de la Belle Hélène, je la reconnais ! Quelle chance inespérée ! Nous avons la paire !...
STANISLAS
Mais pas du tout ; c'est la pantoufle de ma femme, de Péricline.
SPENGLER, hébété
Non !
STANISLAS
Elle a perdu l'autre, il y a un an, dans un souterrain d'Athènes où nous nous étions réfugiés.
SPENGLER, à part
C'est bien là qu'on l'a retrouvée.
AMANDA
Allons, monsieur Spengler, partons.
SPENGLER, à part
Ça m'est égal, je soutiendrai mon dire... D'ailleurs, ce brigand peut bien se tromper.
Haut.
Oui, partons.
À Stanislas.
Venez-vous quelquefois à Paris, Stanislas ?...
STANISLAS
Les jours de premières, seulement.
SPENGLER
Votre couvert sera toujours mis chez nous. Adieu.
À part.
J'emporte la pantoufle.
STANISLAS, se soulevant
Un mot, Madame.
AMANDA, s'approchant
Parlez.
STANISLAS, à voix basse
Je vous écrirai tous les dimanches, poste restante ; passez-y sans faute.
Il retombe sur son oreiller. Spengler et Amanda le regardent s'endormir. - Minuit sonne.
SPENGLER
Minuit !...
AMANDA
Il est sauvé ! Partons, monsieur.
SPENGLER
Quels hommes que ces Klephtes !
AMANDA, pénétrée
Ah oui, quels hommes !
Ils sortent.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica