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un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte en vers

L'Ilote

Charles Monselet, Paul Arène· créée en 1875· 404 vers· 5 personnages

Représentée pour la première fois, à Paris, à la Comédie Française, le 17 juin 1875.

Personnages

  • L'ILOTE, (35 ans) Monsieur GOT
  • CHRÊMES, (50 ans) Monsieur BARRÉ
  • LÉANDRE, son neveu (18 ans). Monsieur BOUCHER
  • FLEUR-DE-SAUGE, petite esclave (16 ans) Mademoiselle REICHEMDERG
  • JEUNES FILLES ET JEUNES GENS

L'ILOTE

SCÈNE PREMIERE. Chrêmes, Léandre, Fleur-de-sauge.

Chrêmes arrive tenant par l'oreille son neveu Lêandre et tirant par la main Fleur-de-Sauge.

FLEUR-DE-SAUGE

C'est l'instinct.

CHRÊMES

Bon !

À Léandre.

D'une allure preste, Toi, va-t-en voir là-bas si j'y suis.

Léandre sort.

À Fleur-de-Sauge qui voudrait sortir aussi.

Mais toi, reste !

SCÈNE II. Chrêmes, Fleur-de-sauge.

FLEUR-DE-SAUGE

Qui ? Léandre !

FLEUR-DE-SAUGE

Votre Léandre ?

CHRÊMES

Hum !

CHRÊMES

Chut !

CHRÊMES

J'aviserai, ma mie ! Mais va... non, pas par là !

Il la pousse du côté opposé à celui par lequel Léandre est sorti.

SCÈNE III.

CHRÊMES, seul

Mon Léandre amoureux, fait grave et capital ! Chez Léandre a parlé la voix de la nature, Hélas ! Et je vais voir, pour peu que ceci dure, En lui l'austérité fléchir sensiblement. De plus, il me paraît incliner par moment Vers l'attrait des festins... Ô Lycurgue ! Lycurgue ! L'intéressant neveu, que jour et nuit j'objurgue, Tourne à l'ivrognerie. À son dernier repas Il but trois verres d'eau, c'est là le premier pas : D'abord l'eau pure, et puis le vin pur... Il s'expose À de réels dangers, j'en ai su quelque chose Jadis, lorsque j'avais dix-huit ans comme lui ; Et si je me laissais aller même aujourd'hui... Bref ! À l'heure qu'il est ce neveu m'embarrasse,

On voit, dans le fond de la scène, Léandre et Fleur-de- Sauge s'appeler et se rejoindre.

Je le sens m'échapper, car il chasse de race : Sa mère était d'Athènes, et c'est tout son portrait. Pour en faire un sujet exemplaire, il faudrait Le tableau d'un ilote abruti par l'orgie. Mais oui ! C'est bien cela... Face immonde et rougie, Un ilote complet, bien à point, odieux, D'une horreur salutaire éclairerait ses yeux, Et le détournerait des plaisirs sentant l'auge... Il le faudrait aussi montrer à Fleur-de-Sauge, Afin qu'à cet aspect la petite restât Dans la timidité conforme à son état. C'est justement le jour qu'à Sparte nos amphores Ont en grand appareil débouché les amphores Et fait griser, ainsi que l'ordonnent les lois, Abominablement vingt ilotes de choix, Vingt ivrognes gonflés des vins des côtes grecques, Trébuchants et roulants, ronds comme des pastèques... Mais jamais le hasard conduira-t-il ici Un ilote ?

Léandre et Fleur-de-Sauge entrent en courant.

Objurguer : Rhétorique. Adresser des reproches.

Ilote : Nom d'esclaves, dans la république de Sparte. [L]

SCÈNE IV. Chrêmes, Léandre et Fleur-de-sauge.

LÉANDRE

Oncle !

FLEUR-DE-SAUGE

Maître !

FLEUR-DE-SAUGE

Pardon, maître...

CHRÊMES

Parlez !

FLEUR-DE-SAUGE

Voici...

LÉANDRE

Voici...

Ils s'encouragent tous les deux du regard.

FLEUR-DE-SAUGE

Nous étions...

LÉANDRE

Par hasard...

FLEUR-DE-SAUGE

Au bas du pré.

FLEUR-DE-SAUGE

Il se tenait aux murs.

LÉANDRE

Tous riaient.

LÉANDRE

Nous sommes accourus..."

Musique au lointain.

SCÈNE V. Fleur-de-sauge, Léandre.

FLEUR-DE-SAUGE

Il chante...

FLEUR-DE-SAUGE

Il monte le perron...

FLEUR-DE-SAUGE

Va-t-en seul !

LÉANDRE

Curieuse !

FLEUR-DE-SAUGE

Poltron !

Léandre se sauve.

SCÈNE VI. Fleur-de-sauge, Chrêmes, L'Ilote.

Entrée de l'ilote, couronné de roses, porté par les habitants du bourg, que Chrêmes précède. Des jeunes filles et des jeunes gens légèrement vêtus jouant des cymbales et des flûtes. Riant tableau.

L'ILOTE

Sans doute.

SCÈNE VII.

L'ILOTE, seul

Enfin ! Je suis donc ivre ! Ivre à Sparte, ô Bacchus ! Il m'est permis de vivre, De rire, de danser, de boire ! Il m'est permis, Ainsi qu'au temps jadis avec les bons amis, De tracer librement des courbes inégales En chantant au soleil, comme font les cigales ! L'heureux déguisement ! C'est qu'ils m'ont vraiment pris Pour un ilote, moi, fils d'Athènes ! J'en ris. Moi, Gnathon, exilé par le destin maussade, Et digne serviteur du grand Alcibiade. Ô ville renfrognée et confite en vertu, Sparte, noire cité, va, maudite sois-tu ! Pour te voir, malgré moi, j'ai fait plus de cent lieues, J'ai dû quitter l'Attique et ses collines bleues, Mon clos, mon petit bourg de Phalère voisin, Mes ruches, mon balcon encadré de raisin, Et mon toit d'où, le soir, quand le phare s'allume, Je regardais fumer Athènes dans la brume... J'étais Athénien alors. En me levant, De mon index mouillé j'interrogeais le vent ; Temps clair ! Et l'on partait. Bientôt dans la boutique D'un ami, pleins d'audace, et causant politique, On massacrait, en des combats multipliés, Thèbes, Sparte, Corinthe, avec les alliés. Puis, le soleil tombant derrière Salamine : « Allons voir, disions-nous, si Phidias termine Ses sculptures. » Chacun lui donnait son avis. Chère Athènes ! Heureux jours ! Plaisirs trop tôt ravis ! Hélas ! Il a suffi d'un décret imbécile : Mon maître fuit, et c'est à Sparte qu'il s'exile. Le triste choix, dieux bons ! Vivre à Sparte, trois mois, En homme régulier, tondu, craignant les lois ; Oublier le Poecile avec ses courtisanes, Se nourrir d'un pain noir que renieraient nos ânes Du Céramique ; avoir les ongles mal polis ; N'oser pas de sa robe harmoniser les plis ; Lutter, lutter toujours, promener par la ville Un parfum vertueux fait de sueur et d'huile, Voilà quel est le sort, aussi plat qu'un palet, Du grand Alcibiade... et de moi, son valet. Mais ce matin je sors ; je vois courir la foule ; Je la suis. Qu'aperçois-je, ô ciel ! Du vin qui coule Et des ilotes qu'on grisait violemment ! Soudain je me suis fait ce beau raisonnement : Puisque la dure loi qui me défend l'usage Du bon vin, le prescrit à l'ilote, en vrai sage Je me déclare ilote ; - et, dans le carrefour Où leurs groupes faisaient rougir l'astre du jour, J'avise l'un d'entre eux, déjà pris de vertige : « Donne-moi ta robe et prends la mienne, » lui dis-je, L'ilote, interloqué, m'aide à me déguiser ; Alors, Sparte a pu voir un homme s'amuser ! Partout j'ai promené sous ses affreux portiques La grâce ionienne et ses vices attiques ; Puis, comme on m'admirait par trop, fuyant le bruit, Je suis venu. - La ferme et l'hôte m'ont séduit, L'hôte surtout. Son air honnête, sa parole, Annoncent un coeur d'or.

SCÈNE VIII. L'Ilote, Chrêmes, Léandre.

L'ILOTE

Bien !

LÉANDRE, à part

Le bourreau !

L'ILOTE

Volontiers.

CHRÊMES, à part

Voyons comme il s'y prend.

Il s'assied. Léandre reste debout de l'autre côté de la scène. L'Ilote, les mains à plat sur la table, a la pose et le ton d'un conférencier.

LÉANDRE, effrayé

Il reboit !

CHRÊMES

Non pas !

LÉANDRE, sans conviction

Pouah ! Encore un peu.

L'ILOTE, à Chrêmes

L'effet va se produire.

CHRÊMES, étonné

Encore, ilote ?

L'ILOTE, résigné, à Léandre

Et nous... recommençons.

Chrêmes sort.

SCÈNE IX. L'Ilote, Léandre.

LÉANDRE, riant

Verse ce vin qui fait mon âme épanouie !

Ils s'attablent.

SCÈNE X. Les mêmes, Fleur-de-sauge, apportant une amphore.

LÉANDRE

Réponds.

FLEUR-DE-SAUGE

Me voici.

FLEUR-DE-SAUGE

L'amour ?

LÉANDRE

L'amour ?

FLEUR-DE-SAUGE

Il faut y goûter.

LÉANDRE

Vraiment ?

FLEUR-DE-SAUGE

Interrogez Léandre.

FLEUR-DE-SAUGE, avec un petit cri

Ah !

LÉANDRE

Dieux ! !

L'ILOTE, gravement

J'ai dit.

LÉANDRE, fâché

Oui, dit... et fait.

LÉANDRE, embrassant Fleur-de-Sauge

Il l'est !

FLEUR-DE-SAUGE, affirmative

Il l'est !

SCÈNE XI. Les mêmes, Chrêmes.

CHRÊMES, apportant une nouvelle amphore

Eh bien ! Ça marche-t-il ?

CHRÊMES, inquiet

Bah !

CHRÊMES, à part

Ouais ! L'étrange discours ! Il me vient des soupçons ; Cachons-nous !

Il se cache derrière le piédestal de Lycurgue.

LÉANDRE

Dansons !

TOUS DEUX

Oh ! Oui !

CHRÊMES, à part

Hein ?

FLEUR-DE-SAUGE

Dansons !

L'ILOTE

Enfants, décrochez-moi ma flûte.

Fleur-de-Sauge et Léandre apportent une flûte à l'ilote, qui s'assied sur le bord de la terrasse.

L'ILOTE, après un prélude

En avant, et partez ensemble !

CHRÊMES, à part

Quelle audace !

FLEUR-DE-SAUGE

En avant !

LÉANDRE

En avant !

L'ilote joue sur la flûte. Léandre et Fleur-de-Sauge s'apprêtent à danser.

CHRÊMES, les bras au ciel, à part

Quoi ! Danser la cordace !

Cordace : Terme d'antiquité. Sorte de danse inconvenante qui n'était dansée que par des gens ivres ou grossiers. [L]

FLEUR-DE-SAUGE

Allons, Léandre !

LÉANDRE

Soit ! Car, je ne sais comment, C'est ce qu'on m'interdit qui me paraît charmant.

Danse. Sur la dernière mesure, Chrêmes se précipite, un bâton à la main.

L'ILOTE

Je croîs qu'on a manqué de respect à Gnathon !

Gnathon : mot grec signifiant machoire. Personnage des Caractères de la Bruyère goinfre et glouton.

CHRÊMES, indigné

Domestique !

CHRÊMES

Quoi ?

L'ILOTE, à Léandre

Avec elle, Malgré les magistrats et leur noire séquelle, Tu pourras, au milieu de la triste cité, Aimer, chanter et rire en toute liberté !

Séquelle : Terme familier de mépris. Certain nombre de gens qui suivent quelqu'un, attachés aux intérêts de quelqu'un ou d'un parti. [L]

CHRÊMES, se laissant tomber sur un siège, la tête dans tes mains

Lycurgue ! Qu'en dis-tu ? Quelle erreur fut la mienne ! Ô l'éducation lacédémonienne !

Lacédémonien(ne) : de Lacédémone, autre nom de Sparte.

LÉANDRE, courant après lui

Reste, demain on te pardonnera.

CHRÊMES, relevant la tête

Tu t'en vas ?

CHRÊMES

Pas encore...

Un moment de silence. Puis Chrêmes se lève lentement et, comme par un mouvement machinal, va prendre une coupe sur ta table.

Viens... Il reste du vin au fond de cette amphore !

L'ILOTE

Allons donc !

Ramenant Chrêmes sur le devant de ta scène.

Entre nous, vous êtes bien longtemps Demeuré dans la cave...

CHRÊMES

En goûtant.

CHRÊMES

Si peu...

L'ILOTE, porté en triomphe

Lycurgue, es-tu content ?

404 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica