Comédie en vers· Comédie en un Acte en vers
L'Ilote
Représentée pour la première fois, à Paris, à la Comédie Française, le 17 juin 1875.
Personnages
- L'ILOTE, (35 ans) Monsieur GOT
- CHRÊMES, (50 ans) Monsieur BARRÉ
- LÉANDRE, son neveu (18 ans). Monsieur BOUCHER
- FLEUR-DE-SAUGE, petite esclave (16 ans) Mademoiselle REICHEMDERG
- JEUNES FILLES ET JEUNES GENS
L'ILOTE
SCÈNE PREMIERE. Chrêmes, Léandre, Fleur-de-sauge.
Chrêmes arrive tenant par l'oreille son neveu Lêandre et tirant par la main Fleur-de-Sauge.
CHRÊMES
Tu l'ignores peut-être.LÉANDRE
Oh ! Là ! Pardon !FLEUR-DE-SAUGE
C'était le long des espaliers...CHRÊMES
Paix ! Paix ! Je n'aime pas ces rapports familiers D'un fils de maître avec une petite esclave. Qu'elle mène sa chèvre, aux champs, ou qu'elle lave Ses nippes au lavoir, Léandre pas à pas L'accompagne. Et pourquoi ?Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]
FLEUR-DE-SAUGE
C'est l'instinct.CHRÊMES
Bon !À Léandre.
D'une allure preste, Toi, va-t-en voir là-bas si j'y suis.Léandre sort.
À Fleur-de-Sauge qui voudrait sortir aussi.
Mais toi, reste !SCÈNE II. Chrêmes, Fleur-de-sauge.
FLEUR-DE-SAUGE
Qui ? Léandre !CHRÊMES
Léandre. Eh bien ?FLEUR-DE-SAUGE
Votre Léandre ?FLEUR-DE-SAUGE
Sa conversation, hélas ! est sans danger : J'étais hier avec Léandre à vendanger, A-t-il soufflé mot ? Non ; roulant des yeux farouches, Il regardait danser le soleil et les mouches ; Son air doux et craintif vous aurait réjoui, Et l'on aurait grand tort d'être inquiet pour lui, Je vous le garantis.CHRÊMES
Fleur-de-Sauge, prends garde ! S'il ne te parle pas, du moins il te regarde, Et ses yeux quelquefois...CHRÊMES
Hum !FLEUR-DE-SAUGE
Même certain soir que j'étais endormie...CHRÊMES
Chut !FLEUR-DE-SAUGE
Comment l'empêcher ?CHRÊMES
J'aviserai, ma mie ! Mais va... non, pas par là !Il la pousse du côté opposé à celui par lequel Léandre est sorti.
FLEUR-DE-SAUGE
Que vous êtes brutal !SCÈNE III.
CHRÊMES, seul
Mon Léandre amoureux, fait grave et capital ! Chez Léandre a parlé la voix de la nature, Hélas ! Et je vais voir, pour peu que ceci dure, En lui l'austérité fléchir sensiblement. De plus, il me paraît incliner par moment Vers l'attrait des festins... Ô Lycurgue ! Lycurgue ! L'intéressant neveu, que jour et nuit j'objurgue, Tourne à l'ivrognerie. À son dernier repas Il but trois verres d'eau, c'est là le premier pas : D'abord l'eau pure, et puis le vin pur... Il s'expose À de réels dangers, j'en ai su quelque chose Jadis, lorsque j'avais dix-huit ans comme lui ; Et si je me laissais aller même aujourd'hui... Bref ! À l'heure qu'il est ce neveu m'embarrasse,On voit, dans le fond de la scène, Léandre et Fleur-de- Sauge s'appeler et se rejoindre.
Je le sens m'échapper, car il chasse de race : Sa mère était d'Athènes, et c'est tout son portrait. Pour en faire un sujet exemplaire, il faudrait Le tableau d'un ilote abruti par l'orgie. Mais oui ! C'est bien cela... Face immonde et rougie, Un ilote complet, bien à point, odieux, D'une horreur salutaire éclairerait ses yeux, Et le détournerait des plaisirs sentant l'auge... Il le faudrait aussi montrer à Fleur-de-Sauge, Afin qu'à cet aspect la petite restât Dans la timidité conforme à son état. C'est justement le jour qu'à Sparte nos amphores Ont en grand appareil débouché les amphores Et fait griser, ainsi que l'ordonnent les lois, Abominablement vingt ilotes de choix, Vingt ivrognes gonflés des vins des côtes grecques, Trébuchants et roulants, ronds comme des pastèques... Mais jamais le hasard conduira-t-il ici Un ilote ?Léandre et Fleur-de-Sauge entrent en courant.
Objurguer : Rhétorique. Adresser des reproches.
Ilote : Nom d'esclaves, dans la république de Sparte. [L]
SCÈNE IV. Chrêmes, Léandre et Fleur-de-sauge.
LÉANDRE
Oncle !FLEUR-DE-SAUGE
Maître !FLEUR-DE-SAUGE
Pardon, maître...LÉANDRE
Si vous pouviez savoir...FLEUR-DE-SAUGE
Si vous daigniez permettre...CHRÊMES
Parlez !FLEUR-DE-SAUGE
Voici...FLEUR-DE-SAUGE
Nous étions...LÉANDRE
Par hasard...FLEUR-DE-SAUGE
Tout près du petit clos.LÉANDRE
Non loin du grand puisard.FLEUR-DE-SAUGE
Au bas du pré.FLEUR-DE-SAUGE
Un homme gambadait au milieu de nos vignes ; Il riait et chantait, coiffé de raisins mûrs.LÉANDRE
Nos voisins le suivaient.FLEUR-DE-SAUGE
Il se tenait aux murs.LÉANDRE
Tous riaient.FLEUR-DE-SAUGE
Lui, pareil aux grives en octobre...CHRÊMES, pensif
Celui qu'on me décrit n'est pas un homme sobre.CHRÊMES, regardant au loin
Dans la poussière d'or et de vapeur qui flotte, À sa ceinture lâche... Oui ! c'est bien un ilote. Un ilote, dieux bons ! Je cours le recevoir.Il sort.
SCÈNE V. Fleur-de-sauge, Léandre.
LÉANDRE
Ah ! J'en ai grand effroi !FLEUR-DE-SAUGE
Il chante...FLEUR-DE-SAUGE
Pourquoi ? Sa voix est belle. Ô dieux ! Il vient, Chrêmes le porte, Les habitants du bourg lui font joyeuse escorte.LÉANDRE
Je ne veux pas le voir.FLEUR-DE-SAUGE
Il monte le perron...LÉANDRE
Viens-nous-en !FLEUR-DE-SAUGE
Va-t-en seul !LÉANDRE
Curieuse !SCÈNE VI. Fleur-de-sauge, Chrêmes, L'Ilote.
Entrée de l'ilote, couronné de roses, porté par les habitants du bourg, que Chrêmes précède. Des jeunes filles et des jeunes gens légèrement vêtus jouant des cymbales et des flûtes. Riant tableau.
L'ILOTE, chantant
Nos maîtres ont des airs revêches Et, sur le front, des feuilles sèches Qu'ils cueillirent en maints combats ; Moi, malheureux ilote, j'ose Ceindre le pampre avec la rose. Hélas ! hélas !CHRÊMES
Appuyez-vous sur eux ; Fleur-de-Sauge, des chaises, Une table, du vin. Allons, prenez vos aises, Faites comme chez vous,L'ILOTE
Nos maîtres, toujours en colère, Vivent de bouillie et d'eau claire Puisée au cours de l'Eurotas. Moi, pauvre ilote qu'on méprise, Je ris, je chante et je me grise. Hélas ! Hélas !Pendant cette chanson, des serviteurs ont apporté une table avec une amphore et des coupes.
CHRÊMES
Le pauvre homme, il est gai ! J'ai mis la main sur un ilote distingué. Nous vous compléterons.L'ILOTE
Sans doute.L'ILOTE
Mieux encore.CHRÊMES
Oh ! Ne vous froissez point !... Mais où donc est Léandre ? Hé ! Léandre !... Pardon, si l'on vous fait attendre... Quant à vous, les amis, cessez de bourdonner Autour du bon ilote et de l'importuner...Il congédie la foule et les musiciens.
Il médite. - Léandre !Il sort en courant.
SCÈNE VII.
L'ILOTE, seul
Enfin ! Je suis donc ivre ! Ivre à Sparte, ô Bacchus ! Il m'est permis de vivre, De rire, de danser, de boire ! Il m'est permis, Ainsi qu'au temps jadis avec les bons amis, De tracer librement des courbes inégales En chantant au soleil, comme font les cigales ! L'heureux déguisement ! C'est qu'ils m'ont vraiment pris Pour un ilote, moi, fils d'Athènes ! J'en ris. Moi, Gnathon, exilé par le destin maussade, Et digne serviteur du grand Alcibiade. Ô ville renfrognée et confite en vertu, Sparte, noire cité, va, maudite sois-tu ! Pour te voir, malgré moi, j'ai fait plus de cent lieues, J'ai dû quitter l'Attique et ses collines bleues, Mon clos, mon petit bourg de Phalère voisin, Mes ruches, mon balcon encadré de raisin, Et mon toit d'où, le soir, quand le phare s'allume, Je regardais fumer Athènes dans la brume... J'étais Athénien alors. En me levant, De mon index mouillé j'interrogeais le vent ; Temps clair ! Et l'on partait. Bientôt dans la boutique D'un ami, pleins d'audace, et causant politique, On massacrait, en des combats multipliés, Thèbes, Sparte, Corinthe, avec les alliés. Puis, le soleil tombant derrière Salamine : « Allons voir, disions-nous, si Phidias termine Ses sculptures. » Chacun lui donnait son avis. Chère Athènes ! Heureux jours ! Plaisirs trop tôt ravis ! Hélas ! Il a suffi d'un décret imbécile : Mon maître fuit, et c'est à Sparte qu'il s'exile. Le triste choix, dieux bons ! Vivre à Sparte, trois mois, En homme régulier, tondu, craignant les lois ; Oublier le Poecile avec ses courtisanes, Se nourrir d'un pain noir que renieraient nos ânes Du Céramique ; avoir les ongles mal polis ; N'oser pas de sa robe harmoniser les plis ; Lutter, lutter toujours, promener par la ville Un parfum vertueux fait de sueur et d'huile, Voilà quel est le sort, aussi plat qu'un palet, Du grand Alcibiade... et de moi, son valet. Mais ce matin je sors ; je vois courir la foule ; Je la suis. Qu'aperçois-je, ô ciel ! Du vin qui coule Et des ilotes qu'on grisait violemment ! Soudain je me suis fait ce beau raisonnement : Puisque la dure loi qui me défend l'usage Du bon vin, le prescrit à l'ilote, en vrai sage Je me déclare ilote ; - et, dans le carrefour Où leurs groupes faisaient rougir l'astre du jour, J'avise l'un d'entre eux, déjà pris de vertige : « Donne-moi ta robe et prends la mienne, » lui dis-je, L'ilote, interloqué, m'aide à me déguiser ; Alors, Sparte a pu voir un homme s'amuser ! Partout j'ai promené sous ses affreux portiques La grâce ionienne et ses vices attiques ; Puis, comme on m'admirait par trop, fuyant le bruit, Je suis venu. - La ferme et l'hôte m'ont séduit, L'hôte surtout. Son air honnête, sa parole, Annoncent un coeur d'or.SCÈNE VIII. L'Ilote, Chrêmes, Léandre.
CHRÊMES, amenant Léandre, qui le suit, timide, la tête basse
Maintenant, à l'école ! Mon neveu, bon ilote !... Il est un peu troublé ; Je l'ai trouvé fourré dans le grenier à blé.L'ILOTE
Bien !LÉANDRE
J'ai grand'peur, mon oncle.CHRÊMES
Hein ! Mon neveu, regarde Ce nez gros de rubis, cette mine hagarde, Elle te fait horreur... Voyons, ilote, un coup ! Comment le trouvez-vous ?CHRÊMES
Bon ilote, buvez ! J'ai mieux encor : cinq ou six flacons réservés, Que jadis mon aïeul enterra dans le sable. Ils sont pour vous !CHRÊMES
Buvez... Diantre ! Il ferait beau voir Que vous ne buviez plus ! Boire est votre devoir. Buvez sans marchander, on paiera vos services, Et donnez-nous l'exemple affreux de tous les vices !L'ILOTE, modestement
J'en ai même inventé deux ou trois de nouveaux.CHRÊMES
C'est au mieux !LÉANDRE, à part
Le bourreau !CHRÊMES
Commençons nos travaux.L'ILOTE
Volontiers.CHRÊMES, à part
Voyons comme il s'y prend.Il s'assied. Léandre reste debout de l'autre côté de la scène. L'Ilote, les mains à plat sur la table, a la pose et le ton d'un conférencier.
L'ILOTE
La ciguë Se révèle d'abord rien qu'à sa feuille aiguë ; C'est un poison subtil, mais honnête, un poison De bonne foi. Le vin lui, va par trahison : Voyez-le rire, avec sa bonne face rouge, Et ce rayon tremblant, ce clair rayon qui bouge Et qui semble lui faire un doux et chaud regard...Il prend une coupe.
Mais on ne te croit pas, vin de cent ans, vieillard Hypocrite !Il boit.
LÉANDRE, effrayé
Il reboit !L'ILOTE
Or, sachez bien, jeune homme, Que l'ivresse se cache en son sein rouge, comme Une guêpe tapie au coeur d'un rouge oeillet...Il boit.
Sachez... Si par hasard la guêpe s'éveillait... Lycurgue veut d'ailleurs que toujours elle dorme...Il boit encore.
Que... ce serait enfin quelque chose d'énorme !L'ILOTE
Le gredin empoisonne, oui... mais il est si doux, Il est si chaud ! Et puis, hélas ! Je suis si lâche ! C'est là d'ailleurs mon lot, mon rude faix, ma tâche : Boire et marcher d'un pas noblement incertain ! Plaignez-moi ; car, depuis l'instant où le matin, Magnifique et chassant les étoiles moroses Inonde l'orient de ses robinets roses, Jusqu'à l'heure où, crevant de ses larges essieux Les tonneaux entassés aux profondeurs des cieux, Le généreux Phoebus, qui veut que tout s'abreuve, Fait ruisseler la pourpre et le vin comme un fleuve Sur les plaines, les monts, les cités et les bois, Soumis aux dures lois de Lycurgue, je bois.Il vide la coupe d'un air accablé.
LÉANDRE
Alors, c'est bon ?CHRÊMES
Non pas !LÉANDRE, buvant
Ah ! L'on dirait du feu.CHRÊMES, insistant
Mais comme c'est mauvais. Pouah !LÉANDRE, sans conviction
Pouah ! Encore un peu.L'ILOTE, à Chrêmes
L'effet va se produire.CHRÊMES, étonné
Encore, ilote ?SCÈNE IX. L'Ilote, Léandre.
L'ILOTE
Telle, au printemps, on voit, sous une chaude pluie, La morille charnue et grosse de parfums Dresser contre les ceps mille pavillons bruns, Tel un coeur desséché, sous une chaude averse De bon vin, voit gonfler son terreau qui se gerce ; Un doux parfum s'épand sur la brise emporté, La terre se soulève, et la saine gaîté, Dans ce coeur qu'un soleil aride sèche et grille, Montre sa tête et sort, ainsi que la morille !SCÈNE X. Les mêmes, Fleur-de-sauge, apportant une amphore.
FLEUR-DE-SAUGE
Tenez, voilà pour vous... Ouf ! Comme c'est pesant !LÉANDRE, égayé
Mignonne, reste ici, l'ilote est fort plaisant.LÉANDRE
Réponds.FLEUR-DE-SAUGE
C'est Chrêmes qui m'envoie.L'ILOTE, à part
Je comprends ; il l'envoie à l'école, elle aussi. Je vais leur faire un cours ! - Approchez !FLEUR-DE-SAUGE
Me voici.L'ILOTE
Et tâchons d'écouter...FLEUR-DE-SAUGE
Oh ! Je suis tout oreilles...L'ILOTE
Ces deux amphores soeurs ont l'air quasi pareilles, Et vous croyez, enfants, que dans leur vaste coeur Comme un sang généreux bout la même liqueur ; Il n'en est rien pourtant. D'ici, de la première, Belle et s'enveloppant de flamme et de lumière Ainsi que d'un manteau splendide et radieux, Soutien des pauvres gens et compagne des dieux, Reine partout, et dans Sparte seule exilée, La joie aux ailes d'or d'abord s'est envolée.Il fait sonner l'amphore du doigt.
Vide !L'ILOTE
Garde-toi d'en rien faire, ô jeune homme transi ! Car si l'une contint la gaîté, la seconde Cache le roi des dieux dedans sa panse ronde, Et si vous y touchiez, enivré de grand jour, De là, de ce goulot s'envolerait l'amour !FLEUR-DE-SAUGE
L'amour ?LÉANDRE
L'amour ?FLEUR-DE-SAUGE
Il faut y goûter.FLEUR-DE-SAUGE
Alors buvons ensemble : Chrêmes aura bien plus de peine à se fâcher, Contre deux.Respirant la coupe et buvant.
On dirait le parfum du pêcher, Amer et doux !LÉANDRE
Vraiment ?FLEUR-DE-SAUGE
Tiens, Léandre, il faut boire le reste !L'ILOTE
Mon coeur d'Athénien s'en réjouit pour eux.Passant au milieu d'eux.
Eh bien ! Enfants, je crois que l'on est amoureux.LÉANDRE
Demande à Fleur-de-Sauge.FLEUR-DE-SAUGE
Interrogez Léandre.L'ILOTE, à part
Ils sont charmants avec leur air confus et tendre ; Et cependant je dois, ilote à double fin, Leur faire détester l'amour comme le vin. Dans ce cas, par Cypris, la méthode est fort claire, Et je vais leur montrer ce qu'il ne vaut pas faire.À Léandre, qui presse Fleur-de-Sauge.
Recule-toi, jeune homme aux essors imprudents ! Il ne faut pas jeter de regards trop ardents Sur cette blanche épaule adorable et polie ; Il ne faut pas non plus, sous peine de folie, Respirer de trop près le vent de ces cheveux, Parfum plus enivrant que celui du vin vieux, Ni, découvrant le sein qu'un fin tissu protège, T'abîmer, éperdu, dans ces amas de neige... La neige a son vertige !LÉANDRE
Ô vertige charmant !L'ILOTE, le repoussant
L'oeil d'un ilote seul le brave impunément... Il ne faut pas, du pur désir passant aux actes, Prendre dé ce beau corps les mesures exactes, En l'entourant d'un bras impudemment jeté... Ainsi que je le fais, moi, satyre éhonté... Ni, blessé par Éros et brûlé de ses fièvres, Sur un cou qui se ploie ainsi poser les lèvres !Il embrasse Fleur-de-Sauge.
FLEUR-DE-SAUGE, avec un petit cri
Ah !LÉANDRE
Dieux ! !L'ILOTE, gravement
J'ai dit.LÉANDRE, fâché
Oui, dit... et fait.LÉANDRE, embrassant Fleur-de-Sauge
Il l'est !FLEUR-DE-SAUGE, affirmative
Il l'est !SCÈNE XI. Les mêmes, Chrêmes.
CHRÊMES, apportant une nouvelle amphore
Eh bien ! Ça marche-t-il ?LÉANDRE, un peu exalté
Oui, certes ! Grâce à ces pots scellés de poix antique et verte, Grâce à Lycurgue...Montrant l'ilote, qui salue modestement.
Et grâce à cet homme divin, Je hais déjà la joie et l'amour, fils du vin !CHRÊMES, inquiet
Bah !L'ILOTE
Ce n'est pas assez ! Il faut haïr encore Tout ce qui charme Athènes et ce que Sparte ignore, Tout ce qu'un peuple ardent, né sous les oliviers, Voit naître et glorifie, et, partout enviés, Les arts triomphateurs, les beaux vers, les statues, L'immortelle Vénus, les Grâces peu vêtues, La danse ionienne et les douces chansons !CHRÊMES, à part
Ouais ! L'étrange discours ! Il me vient des soupçons ; Cachons-nous !Il se cache derrière le piédestal de Lycurgue.
LÉANDRE
Les chansons ?FLEUR-DE-SAUGE
Et la danse, Léandre !L'ILOTE
Haïssez-les !LÉANDRE
Dansons !TOUS DEUX
Oh ! Oui !L'ILOTE
Soit, j'aime mieux cela !CHRÊMES, à part
Hein ?FLEUR-DE-SAUGE
Dansons !L'ILOTE
Enfants, décrochez-moi ma flûte.Fleur-de-Sauge et Léandre apportent une flûte à l'ilote, qui s'assied sur le bord de la terrasse.
CHRÊMES, caché
Qu'est-ce que tout ceci ? Je crois, en vérité, Que tes édits, Lycurgue, ont leur mauvais côté !L'ILOTE, après un prélude
En avant, et partez ensemble !CHRÊMES, à part
Quelle audace !FLEUR-DE-SAUGE
En avant !CHRÊMES, les bras au ciel, à part
Quoi ! Danser la cordace !Cordace : Terme d'antiquité. Sorte de danse inconvenante qui n'était dansée que par des gens ivres ou grossiers. [L]
FLEUR-DE-SAUGE
Allons, Léandre !LÉANDRE
Soit ! Car, je ne sais comment, C'est ce qu'on m'interdit qui me paraît charmant.Danse. Sur la dernière mesure, Chrêmes se précipite, un bâton à la main.
CHRÊMES
Gueux ! Brigand ! Assassin !L'ILOTE
Je croîs qu'on a manqué de respect à Gnathon !Gnathon : mot grec signifiant machoire. Personnage des Caractères de la Bruyère goinfre et glouton.
CHRÊMES
Tu mourras !L'ILOTE
Si jamais le sort veut que je meure, Que ce soit en avril, lorsque la vigne pleure, Pour que j'aie un bonheur du moins : être pleuré Par qui j'aime !CHRÊMES
Ah ! L'infâme ! Ah ! L'ilote exécré ! Accourez, les amis, je veux faire un exemple ! Il faut un châtiment, mais quelque chose d'ample... Emparez-vous de lui !CHRÊMES
Quoi ! Tu n'es pas...L'ILOTE, d'un air inspiré
Je suis... un dieu peut-être... ou Bacchus ou Silène, Car l'Olympe parfois émigré vers la plaine... Et l'on a vu ces dieux, de vos plaisirs jaloux, S'aventurer sur terre...Terreur religieuse de la foule.
Eh bien ! Non... Entre nous, Je ne suis qu'un héros... de l'ordre domestique.CHRÊMES, indigné
Domestique !L'ILOTE
Je suis un homme politique ! Valet d'Alcibiade autrefois... aujourd'hui Son compagnon d'exil, et sacré comme lui.CHRÊMES
Viens, Léandre, viens-t'en !LÉANDRE
Ô mon oncle, de grâce, Puisqu'il nous quitte, par vos genoux que j'embrasse, Par Bacchus, par Vénus, par Fleur-de-Sauge...CHRÊMES
Quoi ?L'ILOTE, à Chrêmes
En ce cas-là, brave homme, et puisque dans ses veines Coule l'amour des arts ingénieux et fins, De la charmante Fleur-de-Sauge et des bons vins, Je lui lègue ma robe...CHRÊMES
A Léandre !L'ILOTE, à Léandre
Avec elle, Malgré les magistrats et leur noire séquelle, Tu pourras, au milieu de la triste cité, Aimer, chanter et rire en toute liberté !Séquelle : Terme familier de mépris. Certain nombre de gens qui suivent quelqu'un, attachés aux intérêts de quelqu'un ou d'un parti. [L]
CHRÊMES, se laissant tomber sur un siège, la tête dans tes mains
Lycurgue ! Qu'en dis-tu ? Quelle erreur fut la mienne ! Ô l'éducation lacédémonienne !Lacédémonien(ne) : de Lacédémone, autre nom de Sparte.
L'ILOTE, lui frappant sur l'épaule
Proscrire le bon vin ! Mais si vous le vouliez, Il fallait démolir et cuves et celliers ; Il fallait, brandissant la hache des batailles, Pratiquer aux flancs noirs des outres mille entailles ; Il fallait, sans pitié, sur les coteaux sacrés, Faire couler le sang des grands crus massacrés ; Il fallait en tous lieux, rugissants et farouches, Disperser les raisins, déraciner les souches, Et rayer Bacchus du nombre des dieux vivants ! Puis interdire à l'air, puis interdire aux vents, D'apporter par-dessus les grandes mers lointaines Le bruit que font là-bas les cabarets d'Athènes ! Car, ô grand Lycurgue, ô législateur têtu ! Dussent tes cheveux courts sur ton crâne pointu S'en hérisser d'horreur, il faut que tu le saches : Malgré tes durs soldats et leurs fortes moustaches, Et leur front bas et lourd, où notre vert laurier, Quoique volé d'hier, a l'air de s'ennuyer ; Malgré tes chefs, malgré leur facile victoire, Tu n'empêcheras pas les braves gens de boire ; Et tant que le raisin quelque part mûrira, Que luira le soleil et que Gnathon boira, La Grèce qui nous voit, la Grèce pourra dire : Non, Sparte n'a su vaincre Athènes, ni le rire ! Bonsoir !Fausse sortie.
LÉANDRE, courant après lui
Reste, demain on te pardonnera.FLEUR-DE-SAUGE
Vous serez du festin lorsqu'on nous mariera...L'ILOTE
Pas si bête ! Merci, Léandre ! Et toi, blonde et mutine tête, Merci. Le jour décroît. Déjà, le ciel plus noir M'avertit de rentrer dans la ville. À revoir ! J'ai satisfait un jour mon humeur vagabond e ; Pourtant ce serait doux : borne, ici le monde, Dans cette ferme blanche, à l'abri des hivers Incléments, près de vous qui m'êtes déjà chers, Mes élèves !... Et même auprès de ce bonhomme, Plus bête que méchant, et coeur honnête en somme. À quoi bon y penser ?... Et puis je ne suis pas Aussi gai que cela tous les jours. Souvent las Et bourru, s'attardant en de songeuses poses, L'ilote d'aujourd'hui, découronné de roses, Laisse voir un mortel fort triste, tout pareil Aux autres, et comme eux amer à son réveil. Adieu donc !Il serre la main à Léandre et à Fleur-de-Sauge et, moitié attendri, moitié souriant, enjambe ta terrasse.
CHRÊMES, relevant la tête
Tu t'en vas ?LÉANDRE
Tout de bon !CHRÊMES
Pas encore...Un moment de silence. Puis Chrêmes se lève lentement et, comme par un mouvement machinal, va prendre une coupe sur ta table.
Viens... Il reste du vin au fond de cette amphore !L'ILOTE
Allons donc !Ramenant Chrêmes sur le devant de ta scène.
Entre nous, vous êtes bien longtemps Demeuré dans la cave...L'ILOTE
En goûtant ?CHRÊMES
En goûtant.CHRÊMES
Si peu...CHRÊMES
Ne gratte pas trop fort...L'ILOTE, porté en triomphe
Lycurgue, es-tu content ?CHRÊMES
À vrai dire, j'en doute.404 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica