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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Les Deux Dumas

Charles Monselet· imprimée en 1859· 6 personnages

Personnages

  • DUMAS PÈRE
  • DOMINGO
  • UN GAMIN
  • LE CRITIQUE
  • DUMAS FILS
  • DES PASSANTS

LES DEUX DUMAS

« Le critique c'est celui qui, au lieu de vous montrer l'homme bien assis dans son fauteuil, bien enveloppé dans son manteau, bien boutonné dans son habit, lui tire son fauteuil, lui arrache son manteau, lui met bas son habit, qui l'examine d'abord tel que la nature l'a fait, lui met la main sur le coeur, le doigt sur le crâne, et dit : « Voilà la part du tempérament, voilà la part de l'éducation, voilà la part de l'art. » (Alexandre Dumas père. — Premier numéro du Mousquetaire, 12 novembre 1853.)

I.

Le théâtre représente un cabinet très richement et très artistiquement meublé. Une table recouverte d'un tapis ; tout ce qu'il faut pour écrire. Portes à droite, et à gauche pour les collaborateurs ; porte au fond pour le public. À la glace, une carte de visite : celle de madame Bader. — Au lever du rideau, un homme ou plutôt un géant, Alexandre Dumas père, en petite veste, écrit sans s'arrêter. La sueur dégoutte de son front. Et pourquoi se donne-t-il tant de mal, bon Dieu ? Pour rédiger des tranquillités à peu près conçues dans le goût suivant.

DUMAS PÈRE, seul

« Chers lecteurs, Vous rappelez-vous où nous en sommes restés de notre dernière causerie ? Si vous ne vous le rappelez pas, je vous le dirai, moi. Si vous vous le rappelez, je vous le dirai encore. Car j'ai une mémoire prodigieuse, moi. Tenez, je vais vous en donner un exemple. Vous connaissez Leuven, — Adolphe de Leuven, un rare et excellent coeur, en même temps qu'un rare et excellent esprit. Leuven est mon ami depuis vingt-cinq ans. Vous savez que j'ai cinquante mille connaissances, mais que je n'ai que cinquante amis. Encore est-ce beaucoup ! Eh bien ! Leuven est à la tête des cinquante. Une supposition, chers lecteurs. Supposons, si vous voulez, que j'aie besoin de cent mille francs. Une bagatelle ! Supposons qu'il me les faille immédiatement, non pour moi, bien entendu, mais pour quelques-unes de ces bonnes actions dont vous m'aidez si fréquemment à porter le fardeau, chers lecteurs. Comment me les procurerai-je ? C'est bien facile et bien simple, allez. Regardez-moi seulement. Je fais un signe à Leuven, — tenez, comme cela, — et je dis : Pssst ! Rien de plus, rien de moins. Au bout de cinq minutes, s'il est à Paris ; au bout d'une heure, s'il est à Versailles ; au bout de quatre heures, s'il est à Orléans ; au bout de quinze heures, s'il est à Lyon ; au bout de trente heures, s'il est à Marseille, Leuven arrive et m'apporte les cent mille francs demandés. À moins cependant qu'il ne m'en apporte deux cent mille. Ce qui est fort probable. N'est-ce pas Leuven ? »

Après cent lignes de cette force, Alexandre Dumas père ôte sa cravate ; après deux cents lignes, il ôte ses bottes. Quand l'article est fini, il n'a plus rien à ôter. Alors il sonne son domestique. - Domingo parait.

II.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Domingo !

DOMINGO

Monsieur ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tu vas me faire une commission.

DOMINGO

Laquelle, Monsieur ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Très bien. Tu commences à avoir une idée du dialogue. Pour peu que tu continues, je te mettrai aux scènes d'hôtellerie et en suite aux duels. Tu feras mes provocations.

DOMINGO

Ah ! Monsieur, que de gratitude !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Que de gratitude est vaudeville. Un Moi, monsieur ? eût été préférable. Songe que tu n'es qu'un serviteur, et ne crains pas de blanchir tes répliques.

DOMINGO

Oui, Monsieur.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

À la bonne heure.

Lui désignant la table.

Tu vois ces papiers.

DOMINGO

Ces papiers ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

C'est de la copie pour mon journal. Tu vas la prendre.

DOMINGO

Voilà.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Ensuite...

DOMINGO

Ensuite ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tu la porteras...

DOMINGO

Où ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Bravo ! Chez l'imprimeur.

DOMINGO

Monsieur Dubuisson ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Et compagnie.

DOMINGO

Rue...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, vivement

Coq...

DOMINGO, de même

Héron...

Le rue du Coq-Héron se trouve au centre de Paris (1er arr.) qui va de la rue de la Coquilière à la rue du Louvre.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, plus vivement encore

N°...

DOMINGO, de même

5.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, piqué au vif

... !

La scène reste vide fendant quelques instants. Alexandre Dumas père, n'aimant pas les monologues parce qu'ils prennent un temps considérable sans faire avancer l'action, est allé se rhabiller dans une chambre à côté. Il reparait, avec un grand gilet blanc ; et il sort en faisant : Broum ! broum ! - Le théâtre change et représente les boulevards.

III.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, à droite et à gauche

Bonjour, cher, bonjour... Je suis pressé... Tiens ! Bénédict Masson ! Mon cher enfant, j'ai parlé de vous l'autre jour à Niewerkerke... Allez le voir... Adieu !

À un autre.

Baisez pour moi les belles mains de Madame Porcher, n'est-ce pas ?

Alfred Émilien O'Hara van Nieuwerkerke (1811-1892), d'origine hollandaise, sculpteur mais surtout fonctionnaire du second Empire en tant de surintendant des Musée Impériaux..

UN GAMIN, s'approchant

La charité, mon bon monsieur.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Hein ?

LE GAMIN

La charité, s'il vous plaît.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tu me demandes la charité ?

LE GAMIN

Oui, monsieur.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tu sais donc qui je suis ?

LE GAMIN, étonné

Non, m'sieu.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, très haut

Prends ce louis ; tu diras que c'est Alexandre Dumas qui te l'a donné.

LE GAMIN

Oui, m'sieu.

Le gamin s'éloigne, en criant :

Vive Monsieur de Lamartine !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Chez moi, l'homme de lettres n'est que la préface de l'homme généreux !

Personne ne se retourne. Un peu contrarié, Monsieur Alexandre Dumas père continue son chemin. Il se trouve face à face avec un critique de sa connaissance. Le fécond romancier fronce légèrement le sourcil, car il n'aime pas les critiques.

IV.

LE CRITIQUE

Monsieur Dumas, je vous salue.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Comment dites-vous cela, très-cher ? Répétez, je vous prie.

LE CRITIQUE

Je dis : Monsieur Dumas, je...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, avec amertume

Monsieur Dumas ! J'avais bien entendu. Allez, vous êtes un ingrat, comme les autres.

LE CRITIQUE

Un ingrat ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Voilà trente ans que je travaille pour que vous ne m'appeliez pas monsieur.

LE CRITIQUE, souriant

Eh bien ? Mon cher Dumas, pardonnez-moi. Désormais vous pouvez compter sur ma familiarité. Comment se fait-il qu'on vous rencontre aujourd'hui, vous l'homme le plus enfermé de France ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Je vais mettre en scène à la Gaîté un drame que j'ai écrit en quatre-vingt-six heures trente-huit minutes.

LE CRITIQUE

Diable ! On dit que vous avez donné une chose charmante à Montigny.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

L'Invitation à la Valse ?

LE CRITIQUE

Je ne sais pas. Je ne vais plus au Gymnase, je vais au Vaudeville.

Il s'agit du théâtre du Gymnase et du Théâtre du Vaudeville.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Merci.

LE CRITIQUE

À propos de cette pièce...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Eh bien ?

LE CRITIQUE

J'avais hâte de vous voir pour vous dire combien je suis affligé...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

De quoi ?

LE CRITIQUE

Vous savez... de cet odieux article qui a paru ce matin contre vous.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Bah ! Ce n'est que cela ? Un article !

LE CRITIQUE

Atroce... Abominable... Pas mal fait cependant...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Eh bien ! Très cher, cessez de vous affliger. J'ai pour principe, encore plus que pour habitude, de ne lire aucun journal. Par conséquent, je n'ai pas lu l'article dont vous parlez, et maintenant surtout que me voilà averti, soyez certain que je ne le lirai pas.

LE PERFIDE CRITIQUE

On va un peu loin...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, lui frappant en riant sur l'épaule

Avouez une chose, très cher.

LE CRITIQUE

Quelle chose ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Avouez que vous avez le numéro du journal dans votre poche.

L'AFFREUX CRITIQUE

Oh ! Par hasard !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Par hasard, bien entendu. C'est toujours par hasard. Mais convenez d'une autre chose, très cher...

LE CRITIQUE

Une autre chose ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Convenez que vous veniez chez moi tout exprès pour me le communiquer.

L'INFÂME CRITIQUE

Dans votre intérêt !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Cela se comprend. Aussi, très cher, je mets mon coeur dans ma main, et je vous dis : Merci. Maintenant, gardez votre journal.

LE CRITIQUE

À votre place, je ferais un procès.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Un procès à Planche ?

Gustave Planche (1808-1857), célèbre critique littéraire de la Revue des Deux Mondes. Il avait une aversion pour les Romantiques, sauf Vigny et Sand.

LE PÂLE CRITIQUE

L'article n'est pas de Planche.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Bah ! Il est donc de Janin ?

Jules Janin (1804-1874), académicien, critique au Journal des Débats et écrivain prolifique. Il était surnommé le Prince des Critiques.

LE CRITIQUE

Pas davantage.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

De Sainte-Beuve, alors ?

Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), écrivain et critique. Son oeuvre la plus célèbre est Les Causeries du Lundi.

LE CRITIQUE ENVIEUX

Non.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Dans ce cas, très cher, qu'est-ce que vous venez me chanter ? S'il n'est ni de Planche, ni de Janin, ni de Sainte-Beuve, il n'est de personne.

LE CRITIQUE

C'est un jeune homme très...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Il n'y a pas de jeunes gens !

LE CRITIQUE, révolté

Ah ! Il y a Philibert Audebrand.

Philibert Audebrand (1815-1906), romancier historique prolifique, journaliste et critique.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, radouci

C'est vrai. Mais l'article n'est pas de lui ?

LE CRITIQUE

Oh ! Non, non, non.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Vous voyez bien que cela n'a rien qui m'intéresse. La critique, quelque chose qu'elle puisse dire de moi, n'empêchera pas que je n'aie fait Antony, Angèle, Richard d'Arlington, Teresa, Mademoiselle de Belle-Isle, Catherine Howard, je ne sais plus combien de succès encore.

LE CRITIQUE, livide

Mais vos collaborateurs...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Mes collaborateurs ?

LE CRITIQUE

Oui.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Qu'est-ce que cela prouve ? J'ai eu des collaborateurs comme Napoléon a eu des généraux.

LE CRITIQUE, abasourdi

Ah !

Ses bras tombent.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Un conseil, très cher. Si vous tenez absolument à avoir le placement de votre journal, faites une chose. Venez chez moi ce soir. Nous serons plusieurs, des confrères, des amis. Vous ne pouvez pas vous dispenser d'être là. Apportez l'article de ce monsieur, de votre jeune homme. De mon côté, je ferai venir un punch. Vous comprenez, n'est-il pas vrai ? Ceci allumera cela, comme dit Hugo, dans sa Notre-Dame de Paris.

LE CRITIQUE

Je crains qu'il ne me soit pas possible de...

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, l'interrompant

Faisons mieux encore. Amenez le jeune homme, aussi. Il doit m'exécrer, me considérer comme un exploiteur et comme un vampire. Oh ! Je sais l'opinion de la critique sur mon compte ; mais je n'ai, comme Hercule, qu'à la soulever de terre pour l'étouffer. Eh bien ! Très cher, je vous propose une gageure. Nous allons mettre chacun de notre côté un nombre égal de napoléons, ou de doubles napoléons, comme vous voudrez et autant que vous voudrez. Si, avant la fin de la soirée et du punch votre jeune homme ne me saute pas au cou et ne se proclame pas mon meilleur ami, - mon meilleur ami, vous entendez bien, - les napoléons qui seront à mon côté passeront au vôtre. Et dans le cas contraire...

ALEXANDRE DUMAS FILS, entrant dans la conversation comme un physicien dans un cercle formé sur la voie publique

À qui le valet de carreau ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Toi !

ALEXANDRE DUMAS FILS

Bonjour, père.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Bonjour.

LE CRITIQUE, profitant de cette rencontre pour sortir d'un pas difficile

Adieu, mon cher Dumas.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

C'est convenu, hein ? À ce soir, très cher !

Le critique ne répond pas, et s'esquive. Alexandre Dumas père rit comme une grosse caisse.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Comment vas-tu ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Comment je vais ? Je rajeunis.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Peste ! L'année prochaine tu seras donc revenu à l'état embryonnaire.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Veux-tu connaître mon secret ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Dame !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Travaille comme moi.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Comme toi ou autant que toi ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Une épigramme ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

C'est pour ne pas perdre la main.

Ils marchent.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

As-tu lu mon roman des Compagnons de Jéhu ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Non, papa ; et toi ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Ah ! Piron d'enfant ! C'est égal, franchement, là, tu as tort.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Pourquoi ai-je-tort ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Parce que c'est très réussi. Figure-toi huit volumes de deux cent cinquante mille lettres chacun, soit deux millions de lettres pour la totalité. Mets quarante lettres à la ligne, cela fait six mille deux cent cinquante lignes par volume, et cinquante mille pour le tout. À vingt lignes la page, nous avons trois cent douze pages le volume, ce qui, pour les huit volumes, donne deux mille quatre-vingt-seize pages. Qu'en dis-tu ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Ah ! Ce doit être un bel ouvrage.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

N'est-ce pas ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Seulement, à ce compte, le serpent de mer est un bel ouvrage aussi.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, riant

Oui, mais il n'est pas signé.

Le prenant par le bras.

Et toi, qu'est-ce que tu fais ? On n'entend plus parler de toi.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Tu es bien exigeant en matière de bruit. J'ai pourtant fait un mot hier.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Un mot ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Oui.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Prête-le moi ; j'en ferai un roman.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Laisse donc ! Je n'aurais à mon tour qu'à te demander tes romans pour en faire des mots.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, sévèrement

Alexandre !

ALEXANDRE DUMAS FILS

Papa ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tu as trop d'esprit.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Il faut bien avoir quelque chose. Tu ne m'as laissé que cela à prendre.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Serpent !

ALEXANDRE DUMAS FILS

Voyons, ne tourne pas au Géronte. Est-ce que je t'empêche, moi, de blaguer ma question d'argent ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Mais, cher enfant, Alexandre bien-aimé, voilà où la raison t'abandonne complètement. La Question d'argent, c'est ce que tu as écrit de mieux.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Merci. Je la connais celle-là. On l'a assez faite à Augier pour le Mariage d'Olympe.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Je te jure...

ALEXANDRE DUMAS FILS

Fi ! Papa, ne donne donc pas dans ces rengaines.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Cependant...

ALEXANDRE DUMAS FILS

Cesse, ou je te demande des nouvelles de Xavier de Montépin !

Xavier de Montépin (1823-1902), romancier, il écrivit plus de 90 romans.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Il suffit. Je me tais.

Chemin faisant, il salue et distribue des poignées de main.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Quelles diables de connaissances as-tu là ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Comment, quelles diables de connaissances ? Ce sont des artistes, des braves gens.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Ah ! Oui, de ceux qui t'appellent : Cher maître.

Il rit.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Que veux-tu ? Ils m'adorent.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Tu crois cela ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Ils me l'écrivent.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Pour que tu l'imprimes. Ah çà, papa, où as-tu appris la vie ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Je me suis bien gardé de l'apprendre. Où aurais-je pris le temps d'écrire ? D'ailleurs, sait-on jamais la vie ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Un paradoxe ! Renvoyé à Gozlan.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Qu'est-ce que tu as donc découvert de si important dans la vie, toi ? De quoi se compose ton expérience ! Au fond de tous tes ouvrages, qu'y a-t-il ? Un coupé, un cabinet chez Vachette et une crinoline ; ou une crinoline, un cabinet chez Vachette et un coupé ; ou un cabinet chez Vachette, un coupé et une crinoline. Tourne et retourne tes romans tant que tu voudras, eu voilà l'élément principal. Le reste est fait avec un peu de passion, beaucoup de cigares et des phrases d'atelier. Tu appelles cela être moderne. J'y consens. Mais veux-tu que je te dise, ma pensée tout entière ? Eh bien ! J'ai toujours, malgré moi, des in quiétudes pour ma santé, quand je sors d'un de tes livres ou d'une de tes pièces.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Des grrrandes dames ! De bien grrrandes dames !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Ah ! Tu me rappelles le bon temps. Il n'y avait alors que deux hommes en France : Hugo et moi. Encore Hugo n'a-t-il jamais su charpenter un drame.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Pauvre Hugo !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tu crois que je plaisante ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Non pas !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Alors, tu crois que j'y mets de l'amour-propre ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Oh !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Si, tu le crois. Eh bien ! Quand cela serait ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Au fait !

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Quand j'aurais de la vanité, de l'orgueil même ? Qu'importe, si c'est là une des conditions de mon talent ! Tu me connais, toi, je suis comme les ballons : je ne m'élève que tout autant que je suis gonflé.

ALEXANDRE DUMAS FILS

À qui en as-tu, cher père ? Tu vas ameuter les passants.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Tant mieux ; c'est ce que je désire. Ils me reconnaîtront, je leur chanterai : Mourir pour la patrie ! Un refrain avec lequel j'ai fait une révolution. Tu n'as pas fait une révolution, toi ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Pas encore. Mais tais-toi, papa. Sais-tu à qui tu ressembles en ce moment ?

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Non.

ALEXANDRE DUMAS FILS

Au Jupiter tonnant. Montons plutôt en voiture, et viens avec moi.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

Où cela ?

ALEXANDRE DUMAS FILS

Monte toujours. Je te le dirai en route.

ALEXANDRE DUMAS PÈRE, montant en voiture

C'est égal Alexandre, lis les Compagnons de Jéhu.

Des passants narquois entendent les derniers mots.

PREMIER PASSANT narquois

J'ai eu... bien du mal...

DEUXIÈME PASSANT narquois

D'enfant... tassin...

TROISIÈME PASSANT narquois

Quactes et douze tableaux.

Un troisième Dumas [Adolphe] traverse la chaussée. Il reconnaît dans la voiture le père et le fils, et, désirant faire route en leur compagnie, il dit au cocher d'arrêter. Mais le cocher lui répond qu'il n'y a de place que pour deux. Adolphe Dumas soupire et reste sur le pavé. Tableau.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica