Comédie en prose
Les Deux Dumas
Personnages
- DUMAS PÈRE
- DOMINGO
- UN GAMIN
- LE CRITIQUE
- DUMAS FILS
- DES PASSANTS
LES DEUX DUMAS
« Le critique c'est celui qui, au lieu de vous montrer l'homme bien assis dans son fauteuil, bien enveloppé dans son manteau, bien boutonné dans son habit, lui tire son fauteuil, lui arrache son manteau, lui met bas son habit, qui l'examine d'abord tel que la nature l'a fait, lui met la main sur le coeur, le doigt sur le crâne, et dit : « Voilà la part du tempérament, voilà la part de l'éducation, voilà la part de l'art. » (Alexandre Dumas père. — Premier numéro du Mousquetaire, 12 novembre 1853.)
I.
Le théâtre représente un cabinet très richement et très artistiquement meublé. Une table recouverte d'un tapis ; tout ce qu'il faut pour écrire. Portes à droite, et à gauche pour les collaborateurs ; porte au fond pour le public. À la glace, une carte de visite : celle de madame Bader. — Au lever du rideau, un homme ou plutôt un géant, Alexandre Dumas père, en petite veste, écrit sans s'arrêter. La sueur dégoutte de son front. Et pourquoi se donne-t-il tant de mal, bon Dieu ? Pour rédiger des tranquillités à peu près conçues dans le goût suivant.
DUMAS PÈRE, seul
« Chers lecteurs, Vous rappelez-vous où nous en sommes restés de notre dernière causerie ? Si vous ne vous le rappelez pas, je vous le dirai, moi. Si vous vous le rappelez, je vous le dirai encore. Car j'ai une mémoire prodigieuse, moi. Tenez, je vais vous en donner un exemple. Vous connaissez Leuven, — Adolphe de Leuven, un rare et excellent coeur, en même temps qu'un rare et excellent esprit. Leuven est mon ami depuis vingt-cinq ans. Vous savez que j'ai cinquante mille connaissances, mais que je n'ai que cinquante amis. Encore est-ce beaucoup ! Eh bien ! Leuven est à la tête des cinquante. Une supposition, chers lecteurs. Supposons, si vous voulez, que j'aie besoin de cent mille francs. Une bagatelle ! Supposons qu'il me les faille immédiatement, non pour moi, bien entendu, mais pour quelques-unes de ces bonnes actions dont vous m'aidez si fréquemment à porter le fardeau, chers lecteurs. Comment me les procurerai-je ? C'est bien facile et bien simple, allez. Regardez-moi seulement. Je fais un signe à Leuven, — tenez, comme cela, — et je dis : Pssst ! Rien de plus, rien de moins. Au bout de cinq minutes, s'il est à Paris ; au bout d'une heure, s'il est à Versailles ; au bout de quatre heures, s'il est à Orléans ; au bout de quinze heures, s'il est à Lyon ; au bout de trente heures, s'il est à Marseille, Leuven arrive et m'apporte les cent mille francs demandés. À moins cependant qu'il ne m'en apporte deux cent mille. Ce qui est fort probable. N'est-ce pas Leuven ? »
Après cent lignes de cette force, Alexandre Dumas père ôte sa cravate ; après deux cents lignes, il ôte ses bottes. Quand l'article est fini, il n'a plus rien à ôter. Alors il sonne son domestique. - Domingo parait.
II.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Domingo !
DOMINGO
Monsieur ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tu vas me faire une commission.
DOMINGO
Laquelle, Monsieur ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Très bien. Tu commences à avoir une idée du dialogue. Pour peu que tu continues, je te mettrai aux scènes d'hôtellerie et en suite aux duels. Tu feras mes provocations.
DOMINGO
Ah ! Monsieur, que de gratitude !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Que de gratitude est vaudeville. Un Moi, monsieur ? eût été préférable. Songe que tu n'es qu'un serviteur, et ne crains pas de blanchir tes répliques.
DOMINGO
Oui, Monsieur.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
À la bonne heure.
Lui désignant la table.
Tu vois ces papiers.
DOMINGO
Ces papiers ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
C'est de la copie pour mon journal. Tu vas la prendre.
DOMINGO
Voilà.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Ensuite...
DOMINGO
Ensuite ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tu la porteras...
DOMINGO
Où ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Bravo ! Chez l'imprimeur.
DOMINGO
Monsieur Dubuisson ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Et compagnie.
DOMINGO
Rue...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, vivement
Coq...
DOMINGO, de même
Héron...
Le rue du Coq-Héron se trouve au centre de Paris (1er arr.) qui va de la rue de la Coquilière à la rue du Louvre.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, plus vivement encore
N°...
DOMINGO, de même
5.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, piqué au vif
... !
La scène reste vide fendant quelques instants. Alexandre Dumas père, n'aimant pas les monologues parce qu'ils prennent un temps considérable sans faire avancer l'action, est allé se rhabiller dans une chambre à côté. Il reparait, avec un grand gilet blanc ; et il sort en faisant : Broum ! broum ! - Le théâtre change et représente les boulevards.
III.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, à droite et à gauche
Bonjour, cher, bonjour... Je suis pressé... Tiens ! Bénédict Masson ! Mon cher enfant, j'ai parlé de vous l'autre jour à Niewerkerke... Allez le voir... Adieu !
À un autre.
Baisez pour moi les belles mains de Madame Porcher, n'est-ce pas ?
Alfred Émilien O'Hara van Nieuwerkerke (1811-1892), d'origine hollandaise, sculpteur mais surtout fonctionnaire du second Empire en tant de surintendant des Musée Impériaux..
UN GAMIN, s'approchant
La charité, mon bon monsieur.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Hein ?
LE GAMIN
La charité, s'il vous plaît.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tu me demandes la charité ?
LE GAMIN
Oui, monsieur.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tu sais donc qui je suis ?
LE GAMIN, étonné
Non, m'sieu.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, très haut
Prends ce louis ; tu diras que c'est Alexandre Dumas qui te l'a donné.
LE GAMIN
Oui, m'sieu.
Le gamin s'éloigne, en criant :
Vive Monsieur de Lamartine !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Chez moi, l'homme de lettres n'est que la préface de l'homme généreux !
Personne ne se retourne. Un peu contrarié, Monsieur Alexandre Dumas père continue son chemin. Il se trouve face à face avec un critique de sa connaissance. Le fécond romancier fronce légèrement le sourcil, car il n'aime pas les critiques.
IV.
LE CRITIQUE
Monsieur Dumas, je vous salue.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Comment dites-vous cela, très-cher ? Répétez, je vous prie.
LE CRITIQUE
Je dis : Monsieur Dumas, je...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, avec amertume
Monsieur Dumas ! J'avais bien entendu. Allez, vous êtes un ingrat, comme les autres.
LE CRITIQUE
Un ingrat ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Voilà trente ans que je travaille pour que vous ne m'appeliez pas monsieur.
LE CRITIQUE, souriant
Eh bien ? Mon cher Dumas, pardonnez-moi. Désormais vous pouvez compter sur ma familiarité. Comment se fait-il qu'on vous rencontre aujourd'hui, vous l'homme le plus enfermé de France ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Je vais mettre en scène à la Gaîté un drame que j'ai écrit en quatre-vingt-six heures trente-huit minutes.
LE CRITIQUE
Diable ! On dit que vous avez donné une chose charmante à Montigny.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
L'Invitation à la Valse ?
LE CRITIQUE
Je ne sais pas. Je ne vais plus au Gymnase, je vais au Vaudeville.
Il s'agit du théâtre du Gymnase et du Théâtre du Vaudeville.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Merci.
LE CRITIQUE
À propos de cette pièce...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Eh bien ?
LE CRITIQUE
J'avais hâte de vous voir pour vous dire combien je suis affligé...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
De quoi ?
LE CRITIQUE
Vous savez... de cet odieux article qui a paru ce matin contre vous.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Bah ! Ce n'est que cela ? Un article !
LE CRITIQUE
Atroce... Abominable... Pas mal fait cependant...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Eh bien ! Très cher, cessez de vous affliger. J'ai pour principe, encore plus que pour habitude, de ne lire aucun journal. Par conséquent, je n'ai pas lu l'article dont vous parlez, et maintenant surtout que me voilà averti, soyez certain que je ne le lirai pas.
LE PERFIDE CRITIQUE
On va un peu loin...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, lui frappant en riant sur l'épaule
Avouez une chose, très cher.
LE CRITIQUE
Quelle chose ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Avouez que vous avez le numéro du journal dans votre poche.
L'AFFREUX CRITIQUE
Oh ! Par hasard !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Par hasard, bien entendu. C'est toujours par hasard. Mais convenez d'une autre chose, très cher...
LE CRITIQUE
Une autre chose ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Convenez que vous veniez chez moi tout exprès pour me le communiquer.
L'INFÂME CRITIQUE
Dans votre intérêt !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Cela se comprend. Aussi, très cher, je mets mon coeur dans ma main, et je vous dis : Merci. Maintenant, gardez votre journal.
LE CRITIQUE
À votre place, je ferais un procès.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Un procès à Planche ?
Gustave Planche (1808-1857), célèbre critique littéraire de la Revue des Deux Mondes. Il avait une aversion pour les Romantiques, sauf Vigny et Sand.
LE PÂLE CRITIQUE
L'article n'est pas de Planche.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Bah ! Il est donc de Janin ?
Jules Janin (1804-1874), académicien, critique au Journal des Débats et écrivain prolifique. Il était surnommé le Prince des Critiques.
LE CRITIQUE
Pas davantage.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
De Sainte-Beuve, alors ?
Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), écrivain et critique. Son oeuvre la plus célèbre est Les Causeries du Lundi.
LE CRITIQUE ENVIEUX
Non.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Dans ce cas, très cher, qu'est-ce que vous venez me chanter ? S'il n'est ni de Planche, ni de Janin, ni de Sainte-Beuve, il n'est de personne.
LE CRITIQUE
C'est un jeune homme très...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Il n'y a pas de jeunes gens !
LE CRITIQUE, révolté
Ah ! Il y a Philibert Audebrand.
Philibert Audebrand (1815-1906), romancier historique prolifique, journaliste et critique.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, radouci
C'est vrai. Mais l'article n'est pas de lui ?
LE CRITIQUE
Oh ! Non, non, non.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Vous voyez bien que cela n'a rien qui m'intéresse. La critique, quelque chose qu'elle puisse dire de moi, n'empêchera pas que je n'aie fait Antony, Angèle, Richard d'Arlington, Teresa, Mademoiselle de Belle-Isle, Catherine Howard, je ne sais plus combien de succès encore.
LE CRITIQUE, livide
Mais vos collaborateurs...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Mes collaborateurs ?
LE CRITIQUE
Oui.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Qu'est-ce que cela prouve ? J'ai eu des collaborateurs comme Napoléon a eu des généraux.
LE CRITIQUE, abasourdi
Ah !
Ses bras tombent.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Un conseil, très cher. Si vous tenez absolument à avoir le placement de votre journal, faites une chose. Venez chez moi ce soir. Nous serons plusieurs, des confrères, des amis. Vous ne pouvez pas vous dispenser d'être là. Apportez l'article de ce monsieur, de votre jeune homme. De mon côté, je ferai venir un punch. Vous comprenez, n'est-il pas vrai ? Ceci allumera cela, comme dit Hugo, dans sa Notre-Dame de Paris.
LE CRITIQUE
Je crains qu'il ne me soit pas possible de...
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, l'interrompant
Faisons mieux encore. Amenez le jeune homme, aussi. Il doit m'exécrer, me considérer comme un exploiteur et comme un vampire. Oh ! Je sais l'opinion de la critique sur mon compte ; mais je n'ai, comme Hercule, qu'à la soulever de terre pour l'étouffer. Eh bien ! Très cher, je vous propose une gageure. Nous allons mettre chacun de notre côté un nombre égal de napoléons, ou de doubles napoléons, comme vous voudrez et autant que vous voudrez. Si, avant la fin de la soirée et du punch votre jeune homme ne me saute pas au cou et ne se proclame pas mon meilleur ami, - mon meilleur ami, vous entendez bien, - les napoléons qui seront à mon côté passeront au vôtre. Et dans le cas contraire...
ALEXANDRE DUMAS FILS, entrant dans la conversation comme un physicien dans un cercle formé sur la voie publique
À qui le valet de carreau ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Toi !
ALEXANDRE DUMAS FILS
Bonjour, père.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Bonjour.
LE CRITIQUE, profitant de cette rencontre pour sortir d'un pas difficile
Adieu, mon cher Dumas.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
C'est convenu, hein ? À ce soir, très cher !
Le critique ne répond pas, et s'esquive. Alexandre Dumas père rit comme une grosse caisse.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Comment vas-tu ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Comment je vais ? Je rajeunis.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Peste ! L'année prochaine tu seras donc revenu à l'état embryonnaire.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Veux-tu connaître mon secret ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Dame !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Travaille comme moi.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Comme toi ou autant que toi ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Une épigramme ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
C'est pour ne pas perdre la main.
Ils marchent.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
As-tu lu mon roman des Compagnons de Jéhu ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Non, papa ; et toi ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Ah ! Piron d'enfant ! C'est égal, franchement, là, tu as tort.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Pourquoi ai-je-tort ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Parce que c'est très réussi. Figure-toi huit volumes de deux cent cinquante mille lettres chacun, soit deux millions de lettres pour la totalité. Mets quarante lettres à la ligne, cela fait six mille deux cent cinquante lignes par volume, et cinquante mille pour le tout. À vingt lignes la page, nous avons trois cent douze pages le volume, ce qui, pour les huit volumes, donne deux mille quatre-vingt-seize pages. Qu'en dis-tu ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Ah ! Ce doit être un bel ouvrage.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
N'est-ce pas ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Seulement, à ce compte, le serpent de mer est un bel ouvrage aussi.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, riant
Oui, mais il n'est pas signé.
Le prenant par le bras.
Et toi, qu'est-ce que tu fais ? On n'entend plus parler de toi.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Tu es bien exigeant en matière de bruit. J'ai pourtant fait un mot hier.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Un mot ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Oui.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Prête-le moi ; j'en ferai un roman.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Laisse donc ! Je n'aurais à mon tour qu'à te demander tes romans pour en faire des mots.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, sévèrement
Alexandre !
ALEXANDRE DUMAS FILS
Papa ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tu as trop d'esprit.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Il faut bien avoir quelque chose. Tu ne m'as laissé que cela à prendre.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Serpent !
ALEXANDRE DUMAS FILS
Voyons, ne tourne pas au Géronte. Est-ce que je t'empêche, moi, de blaguer ma question d'argent ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Mais, cher enfant, Alexandre bien-aimé, voilà où la raison t'abandonne complètement. La Question d'argent, c'est ce que tu as écrit de mieux.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Merci. Je la connais celle-là. On l'a assez faite à Augier pour le Mariage d'Olympe.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Je te jure...
ALEXANDRE DUMAS FILS
Fi ! Papa, ne donne donc pas dans ces rengaines.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Cependant...
ALEXANDRE DUMAS FILS
Cesse, ou je te demande des nouvelles de Xavier de Montépin !
Xavier de Montépin (1823-1902), romancier, il écrivit plus de 90 romans.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Il suffit. Je me tais.
Chemin faisant, il salue et distribue des poignées de main.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Quelles diables de connaissances as-tu là ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Comment, quelles diables de connaissances ? Ce sont des artistes, des braves gens.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Ah ! Oui, de ceux qui t'appellent : Cher maître.
Il rit.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Que veux-tu ? Ils m'adorent.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Tu crois cela ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Ils me l'écrivent.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Pour que tu l'imprimes. Ah çà, papa, où as-tu appris la vie ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Je me suis bien gardé de l'apprendre. Où aurais-je pris le temps d'écrire ? D'ailleurs, sait-on jamais la vie ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Un paradoxe ! Renvoyé à Gozlan.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Qu'est-ce que tu as donc découvert de si important dans la vie, toi ? De quoi se compose ton expérience ! Au fond de tous tes ouvrages, qu'y a-t-il ? Un coupé, un cabinet chez Vachette et une crinoline ; ou une crinoline, un cabinet chez Vachette et un coupé ; ou un cabinet chez Vachette, un coupé et une crinoline. Tourne et retourne tes romans tant que tu voudras, eu voilà l'élément principal. Le reste est fait avec un peu de passion, beaucoup de cigares et des phrases d'atelier. Tu appelles cela être moderne. J'y consens. Mais veux-tu que je te dise, ma pensée tout entière ? Eh bien ! J'ai toujours, malgré moi, des in quiétudes pour ma santé, quand je sors d'un de tes livres ou d'une de tes pièces.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Des grrrandes dames ! De bien grrrandes dames !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Ah ! Tu me rappelles le bon temps. Il n'y avait alors que deux hommes en France : Hugo et moi. Encore Hugo n'a-t-il jamais su charpenter un drame.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Pauvre Hugo !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tu crois que je plaisante ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Non pas !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Alors, tu crois que j'y mets de l'amour-propre ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Oh !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Si, tu le crois. Eh bien ! Quand cela serait ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Au fait !
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Quand j'aurais de la vanité, de l'orgueil même ? Qu'importe, si c'est là une des conditions de mon talent ! Tu me connais, toi, je suis comme les ballons : je ne m'élève que tout autant que je suis gonflé.
ALEXANDRE DUMAS FILS
À qui en as-tu, cher père ? Tu vas ameuter les passants.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Tant mieux ; c'est ce que je désire. Ils me reconnaîtront, je leur chanterai : Mourir pour la patrie ! Un refrain avec lequel j'ai fait une révolution. Tu n'as pas fait une révolution, toi ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Pas encore. Mais tais-toi, papa. Sais-tu à qui tu ressembles en ce moment ?
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Non.
ALEXANDRE DUMAS FILS
Au Jupiter tonnant. Montons plutôt en voiture, et viens avec moi.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE
Où cela ?
ALEXANDRE DUMAS FILS
Monte toujours. Je te le dirai en route.
ALEXANDRE DUMAS PÈRE, montant en voiture
C'est égal Alexandre, lis les Compagnons de Jéhu.
Des passants narquois entendent les derniers mots.
PREMIER PASSANT narquois
J'ai eu... bien du mal...
DEUXIÈME PASSANT narquois
D'enfant... tassin...
TROISIÈME PASSANT narquois
Quactes et douze tableaux.
Un troisième Dumas [Adolphe] traverse la chaussée. Il reconnaît dans la voiture le père et le fils, et, désirant faire route en leur compagnie, il dit au cocher d'arrêter. Mais le cocher lui répond qu'il n'y a de place que pour deux. Adolphe Dumas soupire et reste sur le pavé. Tableau.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica