Comédie en prose
L'Enfer des Gens de Lettres
Personnages
- VIRGILE
- NOUS
- HIPPOLYTE LUCAS
- LE DIABLE
- LOUIS DESNOYERS
- FÉLIX PIGEORY
- PITRE CHEVALIER
- ALEXANDRE DUMAS
- THÉODORE DE BANVILLE
- L'ÉTUDIANT
- SAINTE BEUVE
- PIDOUX
- LE DIABLE ADJOINT
- GEORGE SAND
- BENOÎT JOUVIN
- LE MACHINISTE
- L'OUVREUSE
- LE POMPIER
- MÉRIMÉE
- GUGLIELMO LIBRI
- STENDHAL
- ANITA
- ARMAND DE PONTMARTIN
- HÉLOÏSE
- MARGUERITE
- NINI
- SUZANNE
- PAUL FÉVAL
- MARIE AYCARD
- PIERRE ZACCONE
- ELIE BERTHET
- DE GONDRECOURT
- PONSON DU TERRAIL
- GUILLAUME DE LA LANDELLE
- XAVIER DE MONTÉPIN
L'ENFER DES GENS DE LETTRES
I.
VIRGILE
Par où voulez-vous commencer ?
NOUS
Je suis vraiment confus de votre obligeance ; Monsieur Flaxman m'avait déjà parlé de vous dans les termes les plus affectueux ; il vantait à qui voulait l'entendre votre complaisance inépuisable.
VIRGILE
Monsieur Flaxman est bien bon. Je l'ai accompagné en effet dans sa petite excursion à travers les cercles infernaux.
John Flaxman (1755-1826) est un dessinateur et in sculpteur anglais. Il illustra la Divine Comédie.
NOUS
Dont vous êtes le Dennecourt.
Claude-François Donnecourt (1788-1875) ancien soldat de Napoléon qui se fit connaitre par son guide touristique de Fontainebleau et de sa forêt.
VIRGILE
Mais cela ne valait pas la peine d'un souvenir. - Je me fais un vrai plaisir de servir de guide aux étrangers de distinction ! Voulez-vous commencer par le Purgatoire ?
NOUS
Je n'y tiens pas absolument.
VIRGILE
Vous êtes comme beaucoup de personnes. Le Paradis est encore moins visité ; Monsieur Fiorentino m'avait pourtant promis, l'année dernière, de m'envoyer quelques-uns de ses amis. Mais ces journalistes sont si oublieux !
NOUS
Dites : si occupés.
VIRGILE
Comme il vous plaira. Est-ce l'Enfer tout entier que vous désirez voir ou seulement quelques portions ?
NOUS
Oh ! Je me contenterai d'un cercle... et même d'un demi-cercle : celui où gémissent la plupart des hommes de lettres qui furent mes contemporains au XIXème siècle.
VIRGILE
Rien de plus aisé. Je vais allumer une lampe et vous conduire. Êtes-vous impressionnable ?
NOUS
Sans excès. Pourquoi ?
VIRGILE
C'est que nous avons des suppliciés assez désagréables.
NOUS
Plus désagréables que de leur vivant ? Cela me paraît douteux.
VIRGILE
Enveloppez-vous dans votre manteau. Drapez-vous, mieux ; les plis plus droits ; — car nous avons à traverser le lac des artistes, et il ne faut pas que nous prêtions à leurs railleries. Venez, à présent.
II.
Un chemin creux. Hippolyte Lucas une escopette à la main.
HIPPOLYTE LUCAS, seul
Notre-Dame del Pilar, protégez-moi ! Faites qu'il ne vienne personne par ce chemin ! Quel horrible métier que celui qu'on m'oblige à faire : tirer sur mes meilleurs amis, dépouiller mes plus chères connaissances, moi qui ai passé ma vie sur la terre à encenser tout le monde, - moi qui, en rentrant chaque soir, ne pouvais même m'empêcher de dire à mon portier : Votre petite loge est ravissante !
Hyppolite Lucas (1807-1878) écrivain de second ordre qui était connu sans toujours être apprécié de ses collègues auteurs. Il écrivit quelques comédies, opéras-comiques, opéras et quelques drames.
UN DIABLE, survenant
Vite ! Vite ! Voici un voyageur qui arrive de ce côté.
HIPPOLYTE LUCAS
Ah ! Mon_Dieu ! Déjà ! Quel est-il ?
LE DIABLE
J'ai lu sur sa valise : Louis Desnoyers .
Louis Claude Joseph Florence Desnoyers (1802-1868), journaliste au Globe puis au Figaro, co-créateur de la Société des Gens de Lettres. Il écrivit entre autres des vaudevilles et des romans pour la jeunesse.
HIPPOLYTE LUCAS
Louis Desnoyers ! Le meilleur de mes amis ; il faut que je l'embrasse...
Il va pour courir.
LE DIABLE, le retenant
Arme ta Carabine.
HIPPOLYTE LUCAS
Oui, oui, je connais... c'est une romance... très-jolie d'ailleurs, excessivement jolie ; j'en ai parlé.
LE DIABLE
J'entends le bruit de ses pas. Apprête-toi.
HIPPOLYTE LUCAS
Je ne pourrai jamais ; j'aime trop le talent de Desnoyers !
LE DIABLE
Le voici ! Vise au coeur.
Louis Desnoyers paraît ; il reçoit une balle dans la poitrine.
HIPPOLYTE LUCAS
Mon cher ami, mon excellent confrère, je vous expliquerai tout.
LOUIS DESNOYERS
Lucas, soit maudit !
Il se roule sur le sable et expire dans d'affreuses convulsions. Le diable disparaît.
HIPPOLYTE LUCAS, seul, recommençant le monologue cité plus haut
« Notre-Dame del Pilar, protégez moi ! Faites qu'il ne passe personne par ce chemin ! Quel horrible métier, etc., etc., etc. »
LE DIABLE, revenant
Vite ! Vite ! À ton poste !
HIPPOLYTE LUCAS
Quoi encore ? Tout mon sang se glace dans mes veines. - Tiens ! La jolie phrase... ! Il est étrange que le danger ne m'enlève pas le sentiment du style.
LE DIABLE
Je viens d'apercevoir Monsieur Pigeory, directeur de la Revue des Beaux-Arts, il donne le bras à Monsieur Pitre-Chevalier. Tous deux se dirigent vers ce ravin...
Félix Pigeory (1806-1873), architecte, et directeur de la Revue des Beaux-Arts.
HIPPOLYTE LUCAS
Ciel ! Mes deux meilleurs amis !
LE DIABLE
Arme ta carabine.
HIPPOLYTE LUCAS
Oui, oui, je sais. Mais que penseront-ils de moi ?
MM. Pigeory et Pitre-Chevalier débouchent par le sentier ; ils reçoivent chacun une balle et ils mordent la poussière.
PIGEORY
Voilà un chemin qui n'est pas sûr.
PITRE-CHEVALIER
Ô mon Yvonne, adieu !
Pitre-Chevalier (1812-1863), il fut le rédacteur en chef du Figaro et écrivit des nouvelles, des livrets d'opéra et des ouvrages historiques.
HIPPOLYTE LUCAS, se précipitant sur les deux cadavres
Mes amis, mes chers amis, pardonnez-moi !
III.
Une serre. Dans cette serre, un homme. Auprès de cet homme, un diable. L'homme est Alexandre Dumas.
ALEXANDRE DUMAS
Maître !
Le diable le regarde en ricanant.
Maître ! Maître !
LE DIABLE
Va , va toujours ; je te connais. Tu veux que je te réponde : « Quoi ? » pour gagner une ligne. Mais je ne t'accorderai point cette satisfaction. Parle ; personne ne t'interrompra.
ALEXANDRE DUMAS
Personne ne m'interrompra, ô douleur ! Je commence. Hum ! Je... Si encore il me disait seulement : « J'écoute, » je riposterais par : « Voici ce que c'est » Mais rien, nul encouragement. Maître !
LE DIABLE , lui donnant un coup de fourche
Eh bien !
ALEXANDRE DUMAS, avec joie
Il y est venu ! Maître, les cent ans que vous m'avez octroyés pour écrire un roman en un volume sont révolus ; mon roman est terminé.
LE DIABLE
Déjà !
ALEXANDRE DUMAS
J'achève l'épilogue.
LE DIABLE
Tu as été bien vite.
ALEXANDRE DUMAS
Bien vite ! Un siècle ! Moi qui autrefois ne demandais que vingt-quatre heures pour faire un drame en cinq actes, et vingt-quatre jours pour faire un roman en cinq volumes.
LE DIABLE, ironique
Seul ?
ALEXANDRE DUMAS, écrivant
« Mordious ! Comment ! Pourquoi ? Vrai ? D'honneur ! Pas possible ! Juste ! Il se pourrait ! Expliquez-vous ! Bah... ! »
LE DIABLE
Écris plus lentement.
ALEXANDRE DUMAS
Je ne peux pas !
LE DIABLE
Mûris ta pensée.
ALEXANDRE DUMAS
Impossible !
LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche
Moins d'alinéas.
ALEXANDRE DUMAS
C'est au-dessus de mes forces.
LE DIABLE
Pas de dialogue.
ALEXANDRE DUMAS, avec un soubresaut
Qu'est-ce que vous dites ?
LE DIABLE
Je dis : pas de dialogue.
ALEXANDRE DUMAS, au désespoir
Alors pas de Dumas.
LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche
Tu raisonnes ?
ALEXANDRE DUMAS
Non.
Il se remet à écrire.
LE DIABLE
Imite la manière de Balzac.
ALEXANDRE DUMAS
Oh !
LE DIABLE
Est-ce que tu ne l'admires pas, ton petit camarade Balzac ?
ALEXANDRE DUMAS
Si, si !
LE DIABLE
N'est-ce pas que c'est le premier de nos romanciers ?
ALEXANDRE DUMAS
Le premier, oui.
LE DIABLE
Et que George Sand est le second ?
ALEXANDRE DUMAS
Le second, certes.
LE DIABLE
Et Eugène Sue le troisième ?
ALEXANDRE DUMAS
Le troisième, sans conteste.
LE DIABLE
Et Frédéric Soulié le quatrième ?
ALEXANDRE DUMAS, soupirant
Le quatrième, évidemment.
LE DIABLE
À la bonne heure, ton goût commence à se former. As-tu fini ?
ALEXANDRE DUMAS, vivement
Oh ! oui ! oui !
LE DIABLE
Allons, dédie ce roman à Buloz.
François Buloz (1803-1877), co-fondateur de la Revue des Deux Mondes. Il feut aussi administrateur de la Comédie française.
ALEXANDRE DUMAS
À Buloz !
LE DIABLE
En l'appelant : « Mon illustre et affectionné maître. »
ALEXANDRE DUMAS
Jamais !
LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche
Est-ce fait ?
ALEXANDRE DUMAS, se résignant
Voilà.
LE DIABLE
À présent, signe.
Regardant sur le papier.
Pas comme cela.
ALEXANDRE DUMAS
Comment !
LE DIABLE
Signe : Maquet.
Auguste Maquet (1813-1888) fut le collaborateur ou, selon certains, le co-auteurs des oeuvres de Dumas.
ALEXANDRE DUMAS, bondissant
Êtes-vous fou, cher diable ?
LE DIABLE
Des familiarités !
Un coup de fourche.
ALEXANDRE DUMAS
Mais songez-y donc. Vous voulez que je signe Maquet et Dumas ?
LE DIABLE
Non, Maquet tout court.
ALEXANDRE DUMAS
Un chef-d'oeuvre que j'ai mis cent ans à parfaire !
LE DIABLE
C'est bien pour cela.
ALEXANDRE DUMAS
Savez-vous que c'est révoltant.
LE DIABLE
Parbleu !
À part.
Cet homme me fait faire du dialogue malgré moi.
Haut.
Signe, te dis-je.
ALEXANDRE DUMAS
Miséricorde !
LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche
Signeras-tu, enfin ?
ALEXANDRE DUMAS
Satan !
Il signe : Maquet, en grinçant des dents.
LE DIABLE
En plus grosses lettres !
ALEXANDRE DUMAS, écrivant
Maquet.
LE DIABLE
Plus grosses encore.
ALEXANDRE DUMAS
MAQUET.
LE DIABLE
Très-bien ! Maintenant, repose-toi.
ALEXANDRE DUMAS, épouvanté
Me reposer, moi !
LE DIABLE
Pendant cent ans.
ALEXANDRE DUMAS
Tuez-moi plutôt !
LE DIABLE
Pendant deux cents ans.
ALEXANDRE DUMAS
Malédiction !
IV.
Un paysage athénien où se promène Théodore de Banville, vêtu seulement d'un thyrse, comme le dieu Liber.
THÉODORE DE BANVILLE
Qu'il fait froid au milieu de ces architectures ! L'ombre aux crins éperdus en tous lieux se répand. On dirait de Rosa les sauvages peintures ; C'est un temps à ne pas mettre dehors un paon.Il brandit son thyrse.
Le soleil est rentré dans son immense alcôve ; Moi, je serai demain enrhumé du cerveau. Pour un bon paletot, aux tons roux, au poil fauve, J'écouterais, je crois, des vers de Mollevaut.Il brandit son thyrse.
Les Grecs vont nus. Le nu, c'est le beau. Sans pelure, Cupido s'esbattait sous les portiques blancs. Pourquoi le marbre est-il frère de l'engelure ? Pourquoi la stalactite au bout des nez tremblants ?Il brandit son thyrse.
Sachons garder pourtant des contenances grandes ; Et puisque je ne peux rencontrer de brasier, Chantons Io Pean , et faisons des guirlandes : J'aperçois justement un lis extasié.Il va pour cueillir le lis extasié qui se change en or. Surprises et éblouissements de Théodore de Banville. Il se dirige vers une rose qui se métamorphose également en or. Sa main se porte sur un arbre ; c'est de l'or qu'il touche. Il s'arrête et dit :
Voilà, dieux immortels, un éclatant prodige ! Des ors ! Partout des ors ! Comme dans le tableau De Couture ! Est-ce là l'Eldorado ? — Que dis-je ? Je suis place Saint-George et j'entre chez Millaud.Il brandit son thyrse.
Essayons de ravir la pêche à double joue, Et d'y porter la dent... Ciel ! Le miracle encor ! Faudra-t-il donc aussi, monnayable Capoue, Que j'aiguise ma faim sur des biftecks en or ?Il brandit son thyrse.
Par Comus ! Ce prodige est fort désagréable ! Les Véfour sont ici richement inhumains. J'ai soif. Buvons le flot en cet endroit guéable. Eh quoi ! Toujours de l'or coulant entre mes mains !Il brandit son thyrse.
Je trouve un tel supplice absurde et médiocre ; Et parce que j'ai fait abus de ce métal, Comme Arsène des fleurs, comme Théo de l'ocre, Jupin, à mon égard, me semble trop brutal.Il grelotte en brandissant son thyrse.
V.
Une bibliothèque dont tous les rayons sont vides ; au milieu, Sainte-Beuve, et à son côté un diable, travesti en étudiant.
L'ÉTUDIANT
Appelle un chat un chat.
SAINTE BEUVE
Vous m'embarrassez fort ; ne vous semble-t-il pas cependant que, sans détourner ce mot de ses diverses appropriations, un équivalent sauvegarderait davantage les délicatesses de notre langue ?
L'ÉTUDIANT
Tu m'ennuies. J'ai ordre de ne te laisser employer que le mot propre.
SAINTE BEUVE
Par la mère Angélique, c'est que notre vocabulaire est bien infertile en mots propres ; la pensée a ses fluidités, l'âme a ses sons, pour l'expression desquels il m'a paru indispensable de créer ce qu'on pourrait appeler, je le crois du moins, sans compromettre personne, un idiome à côté.
L'ÉTUDIANT
Oh ! Quel damné fatigant ! Voyons ton travail d'hier.
Sainte-Beuve lui présente cinq où six feuilles couvertes d'une petite écriture ; l'étudiant prend un démêloir et le passe à plusieurs reprises dans les périodes de l'académicien.
SAINTE BEUVE
Êtes-vous à peu près content, ou du moins...
L'ÉTUDIANT, l'interrompant
Non, c'est encore trop diffus, trop embrouillé.
Le démêloir se casse.
Vois ! Récite-moi les phrases que je t'ai ordonné d'apprendre afin de faciliter tes progrès dans le style simple et clair.
SAINTE BEUVE
Comment ! Ces platitudes qui....
L'ÉTUDIANT
Pas de réplique.
SAINTE BEUVE
Ces trivialités dont...
L'ÉTUDIANT
Récite-les.
SAINTE BEUVE, gémissant
« Deux et deux font quatre. »
À part.
Ô Volupté !
L'ÉTUDIANT
Après ?
SAINTE BEUVE
« Pour faire un civet, prenez un lièvre. »
À part.
Ô les Pensées d'août.
L'ÉTUDIANT
Continue.
SAINTE BEUVE
« Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. »
À part.
Ô les Rayons jaunes !
L'ÉTUDIANT
Je suis content de toi. Pour demain, tu apprendras la chanson de Malborough, et pour après-demain une page de Paul de Kock, la première venue.
Charles-Paul de Kock (1793-1871), romancier très populaire de son vivant.
VI.
Une mairie. Madame George Sand y est amenée ou plutôt traînée par plusieurs invités et témoins.
UN DIABLE, faisant l'office d'adjoint au maire
Jean-Bastien Pidoux, consentez-vous à prendre pour épouse Marie-Aurore Dupin, dite George Sand, femme de lettres ?
PIDOUX
Ma foi ! Oui-dà, elle est belle femme.
LE DIABLE-ADJOINT
Et vous, George Sand, consentez-vous à prendre pour mari Jean-Bastien Pidoux, nourrisseur, demeurant au Petit-Gentilly ?
GEORGE SAND, poussant des cris
Non ! Non ! Jamais ! Le mariage est immoral.
PIDOUX
C'est que j' vous aimerons ben, tout d'même, ma petite dame, et que j' vous cajolerons à la mode d'cheux nous.
GEORGE SAND
Un nourrisseur ! À moi qui ai écrit Indiana et Mauprat !
UN DIABLE, très brutal
Allons, décidez-vous, ou gare la chaudière !
PIDOUX
J'vous donnerons du petit salé tous les dimanches, et des pruneaux, da !
GEORGE SAND
Si encore il parlait berrichon ; cela me rappellerait ma dernière manière. T'engages-tu à parler berrichon, manant ?
PIDOUX
Jarni ! J'parlerons iroquois, si cela vous fait plaisir.
GEORGE SAND
Hideux ! Hideux !
LE DIABLE-ADJOINT
L'autorité ne peut attendre plus longtemps. Dépêchons.
GEORGE SAND
Au moins, obligez-le à quitter son immense faux-col.
LE DIABLE-ADJOINT
Pidoux, vous êtes invité à déposer votre col sur le bureau.
PIDOUX
Ce n'est pas d'refus ; y m'étranglait, à preuve que j'avons les oreilles comme de la braise. - Hi ! hi ! hi !
Il rit.
LE DIABLE-ADJOINT
Signez sur ce registre.
PIDOUX
Vlà ma croix.
LE DIABLE-ADJOINT, à George Sand
À votre tour.
George Sand signe avec colère.
LE DIABLE-ADJOINT regarde sa signature et lui dit :
Il faut un s à Georges.
GEORGE SAND
Non.
LE DIABLE-ADJOINT
Si.
GEORGE SAND, haussant les épaules
Je n'en mets jamais.
LE DIABLE-ADJOINT
Pourquoi ?
GEORGE SAND
Je n'en sais rien, mais je n'en mets jamais.
LE DIABLE-ADJOINT
On doit se conformer ici à l'orthographe du calendrier.
PIDOUX
Allons, not' petite femme, obéis à ces messieurs qui sont polis tout plein avec leur foulard autour du ventre. Donne-leur-z-y ce qu'ils te demandent ; et puis nous irons achever la noce au Troupier fini, ousque le grand cousin Michel et les autres nous attendent. Même que si ces messieurs veulent bien se rafraîchir d'un coup de vin, y nous feront un honneur dont nous sommes capables et flattés de la récidive, quant à ce qui regarde les honnêtes gens. Pas vrai, ma femme ?
VII.
Un élégant boudoir. Trois ou quatre diables mettent un corset à Champfleury.
PREMIER DIABLE
Monsieur est charmant !
DEUXIÈME DIABLE
Ce corset va admirablement à Monsieur.
TROISIÈME DIABLE
C'est-à-dire que Monsieur fera tourner toutes les têtes ce soir, chez la duchesse de Palma-Christi.
PREMIER DIABLE
Maintenant, il faut que Monsieur essaye d'entrer dans ces bottes vernies.
DEUXIÈME DIABLE
Monsieur les trouvera peut-être trop étroites, mais il n'en sera que mieux chaussé.
TROISIÈME DIABLE
Je vais brosser les cheveux de Monsieur avec deux brosses et lui dessiner une raie au milieu de la tête.
QUATRIÈME DIABLE
Ce flacon d'essences sur ses vêtements !
CINQUIÈME DIABLE
Et celui-là encore !
PREMIER DIABLE
Que Monsieur sent bon !
DEUXIÈME DIABLE
Monsieur montera-t-il aujourd'hui son alezan vaporeux ?
TROISIÈME DIABLE
Le temps est superbe ; tout Paris sera au Bois.
PREMIER DIABLE
J'oubliais de dire à Monsieur que deux de ses amis du club étaient venus le demander ce matin : Monsieur_Raoul_de_Bréchigny.
DEUXIÈME DIABLE
Et le Vicomte_d_Herseneuve.
PREMIER DIABLE
Monsieur Raoul de Bréchigny a laissé six mille pistoles qu'il prétend avoir perdues hier au whist contre Monsieur.
DEUXIÈME DIABLE
Il y a aussi une dame qui a beaucoup insisté pour voir Monsieur une dame de l'Opéra.
PREMIER DIABLE
Mademoiselle Angèle Bonino...
DEUXIÈME DIABLE
Voilà le stick de Monsieur.
TROISIÈME DIABLE
Et ses gants.
QUATRIÈME DIABLE
Et son lorgnon.
CINQUIÈME DIABLE
Bonne chance à Monsieur !
VIII.
La rue de Bondy, à minuit. B. Jouvin se promenant devant la porte des acteurs du théâtre de la Porte-Saint-Martin.
BENOÎT JOUVIN, seul
La pièce est excellente, et tous les artistes ont été parfaits, depuis le premier jusqu'au dernier. Il faut absolument que je leur fasse mes compliments. Justement, voici quelqu'un.
Un machiniste sort.
Benoît Jouvin (1810-1886), journaliste et critique au Globe et à L'Epoque.
BENOÎT JOUVIN, mettant des gants pour lui parler
Édouard-Louis-Alexandre Brisebarre (1815-1871),, auteur dramatique.
Monsieur Brisebarre, je crois ?
LE MACHINISTE
Non.
BENOÎT JOUVIN
C'est égal. Votre drame est magnifique, là, tout simplement. Une observation profonde, un goût réfléchi, de la portée enfin : du Shakespeare édulcoré avec du bon Dumas.
LE MACHINISTE
Mon oeil !
Il s'en va.
BENOÎT JOUVIN, seul
Qu'est-ce qu'il veut dire ? Son oeil ? N'importe, ce Brisebarre est bien doué ; Nyon aussi ; Séjour aussi ; Dugué aussi. Ah ! Ce sont de délicieux auteurs. Je les ferai relier, avec des nerfs sur le dos. - Mais les artistes ne sortent pas ; ils ramassent leurs couronnes sans doute. - Une ombre !
Une ouvreuse sort.
Brisbarre a écrit plusieurs drames bourgeois dont Histoire d'une femme mariée, Suzanne, La Servante, Léonard, Les Pauvres de Paris (...).
Ferdinand Dugué (1816-1913), auteur dramatique, vice-président de la S.A.C.D. .
BENOÎT JOUVIN, mettant des gants pour lui parler
Madame Émilie Guyon, n'est-ce pas ?
Émilie Guyon (1821-1878) actrice de la comédie française entre 1841 et 1858.
L'OUVREUSE
Non.
BENOÎT JOUVIN
C'est égal. Jeu mesuré... Diction pleine de certitude... de l'ampleur, beaucoup d'ampleur... Oh ! Quelle ampleur !
L'OUVREUSE
Passez votre chemin, insolent !
Elle s'en va.
BENOÎT JOUVIN
Elle est encore dans l'ivresse de son triomphe. Ne la troublons pas. - Je voudrais complimenter le chef d'orchestre à présent ; il y a de l'âme dans sa musique ; je distingue en lui l'étoffe d'un maître. - Et le décorateur ? Superbe, le décorateur ! Magie de palette, effets de perspective habilement ménagés. C'est lui !
Un pompier sort.
LE POMPIER, fredonnant
Folichon et Folichonnette...
Folichon et Folichonnette est le titre d'une chanson.
BENOÎT JOUVIN, mettant des gants pour lui parler
Monsieur Séchan, il me semble ?
LE POMPIER
Qu'est-ce que vous faites là.
BENOÎT JOUVIN
J'attends.
LE POMPIER
Il n'y a plus personne. Tout est éteint.
BENOÎT JOUVIN
Diable ! C'est fâcheux. J'aurais voulu féliciter le souffleur.
IX.
Une forêt ou tout autre endroit. Prosper Mérimée en proie à trois diables.
PREMIER DIABLE
Pendons-le par les pieds.
DEUXIÈME DIABLE
Cela lui mettra un peu de chaleur au cerveau...
TROISIÈME DIABLE
Et lui fera composer des romans moins impassibles.
On pend Mérimée par les pieds.
PREMIER DIABLE, après quelques minutes d'attente
Eh bien ?
DEUXIÈME DIABLE
Il ne bouge pas.
TROISIÈME DIABLE
Il reste blême.
DEUXIÈME DIABLE
Nous n'avons jamais vu de patient plus flegmatique. C'est bien l'homme qui a écrit la Double Méprise et le Vase étrusque.
la Double Méprise et le Vase étrusque sont deux oeuvres de Prosper Mérimée.
TROISIÈME DIABLE
Le fer mord à peine sur lui, et il s'enrhume au milieu des flammes. C'est bien l'auteur de la Vénus d'Ille.
PREMIER DIABLE
Décrochez-le alors : ce n'est pas cela qu'il lui faut.
On dépend Mérimée.
MÉRIMÉE
Vous allez bientôt cesser vos mauvaises plaisanteries, j'espère.
PREMIER DIABLE
Pas avant que nous ne t'ayons vu pleurer.
MÉRIMÉE
Pleurer ; à quoi bon ?
PREMIER DIABLE
J'ai juré que j'aurais une preuve de ta sensibilité.
MÉRIMÉE
Eh bien ! Lisez mon Histoire de don Pèdre.
Histoire de Don Pedre, roi de Castille (1848), ouvrage historique.
PREMIER DIABLE
Ce n'est pas suffisant.
DEUXIÈME DIABLE
Nous voulons des pleurs abondants et sincères.
TROISIÈME DIABLE
Une émotion réelle...
MÉRIMÉE
La peste si je pleure !
PREMIER DIABLE
Vois ton confrère Jules Sandeau : il est plus raisonnable que toi, il ne se fait pas prier pour s'attendrir.
Jules Sandeau (1811-1883), romancier et dramaturge, Lié à George Sand dont il fut l'amant et avec qui il co-écrit Rose et Blanche. Il écrivit la comédie Le Gendre de M. Poirier adapté au cinéma par Marcel Pagnol.
MÉRIMÉE
Parbleu ! C'est sa spécialité.
PREMIER DIABLE
Tais-toi ! Les spectacles les plus touchants vont, par mon pouvoir, être mis sous tes regards ; des groupes déchirants vont se former à tes yeux ; autour de toi, tu n'entendras que des sanglots et des lamentations. Regarde, et que ton coeur se fende ! Écoute, et que tes entrailles remuent !
MÉRIMÉE
Allons, je suis prêt.
Il allume un cigare et s'assoit sur un tronc d'arbre. Les apparitions commencent.
PREMIER DIABLE
Voici d'abord Geneviève de Brabant, exposée presque nue, avec son enfant, par les ordres du farouche Golo.
MÉRIMÉE
Le torse est bien, les attaches sont élégantes.
PREMIER DIABLE
Mais sa douleur ! Contemple sa douleur !
MÉRIMÉE
La douleur est un agent de défiguration ; je hais la douleur.
PREMIER DIABLE
Passons à autre chose, dans ce cas.
DEUXIÈME DIABLE
Voici la mort de Coligny ; il présente sa poitrine sans défense aux assassins.
TROISIÈME DIABLE, ému
Pauvre homme !
PREMIER DIABLE
Plains cette noble victime !
DEUXIÈME DIABLE
Plains aussi le jeune Téligny, l'espoir de sa famille !
MÉRIMÉE
À ce compte, je mouillerais tout un exemplaire de la Henriade. Présentez-moi des infortunes plus récentes ou laissez-moi tranquille.
TROISIÈME DIABLE
L'endurci !
PREMIER DIABLE
Il a peut-être raison.
DEUXIÈME DIABLE
Mais quelle infortune récente pourrions-nous bien évoquer.
PREMIER DIABLE
Il me vient une idée.
L'ombre de Monsieur Libri paraît, chargée de fers.
MONSIEUR LIBRI
Protégez-moi, mon cher Mérimée ; on m'entraîne chez le podestat !
MÉRIMÉE
Encore !
MONSIEUR LIBRI
On prétend que j'ai oublié de rendre à la Bibliothèque de l'Arsenal le dix-septième volume du Dictionnaire de la Conversation.
Guglielmo Libri Carucci dalla Sommaja (1803–1869), Mathématicien connu pour être un voleur de manuscrits dont une lettre de Descartes retrouvée en 2010.
MÉRIMÉE
Je sais, je sais...
Il fume.
MONSIEUR LIBRI
Mais c'est faux !
MÉRIMÉE
Oui, oui.
MONSIEUR LIBRI
C'est le dix-neuvième !
MÉRIMÉE
Ma foi, mon bonhomme, tirez-vous de là ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous.
L'ombre de Monsieur Libri se dissipe. Les diables se regardent, consternés.
PREMIER DIABLE
Qu'imaginer à présent ?
DEUXIÈME DIABLE
Je jette ma langue à Cerbère.
PREMIER DIABLE
Essayons encore.
On voit surgir le spectre de Stendhal, accablé de désespoir.
STENDHAL
Hélas ! Hélas !
MÉRIMÉE
Eh quoi ! C'est vous, Stendhal ; d'où vous vient cette tristesse inusitée ?
STENDHAL
Ah ! Mon ami, je traverse une vallée de larmes.
PREMIER DIABLE
Regarde, il pleure, lui !
MÉRIMÉE, soucieux
C'est vrai.
DEUXIÈME DIABLE, bas à l'oreille du troisième
Je crois qu'il est ébranlé.
TROISIÈME DIABLE
Je le crois aussi.
STENDHAL
Évitez la sécheresse, mon cher ami ; elle est aussi funeste à l'âme qu'à la terre.
MÉRIMÉE, à part
Hum ! Mauvaise phrase... C'est égal : Stendhal pleure, j'ai bien envie de pleurer aussi.
PREMIER DIABLE, bas
Courage !
DEUXIÈME DIABLE, de même
Attention !
MÉRIMÉE
Ah ! Ma foi, non, ce serait trop bête.
Il allume un second cigare.
PREMIER DIABLE
Nous recommencerons demain.
X.
La tentation de Pontmartin. Dans le parc d'Asnières. Une légion de diablesses, en robes de lorettes.
ANITA
Mesdemoiselles, il faut que Monsieur de Pontmartin nous mène à la balançoire.
TOUTES
Oui, oui ! À la balançoire !
DE PONTMARTIN
En vérité, Mesdemoiselles, je ne sais si je peux... Laissez-moi rejoindre ma société.
Armand de Pontmartin (1811-1890), critique littéraire qui s'acharna contre Balzac.
HÉLOÏSE
Ta société attendra, grand notaire !
MARGUERITE
Ne dirait-on pas qu'on veut l'avaler ? Allons ! À la balançoire !
On l'entraîne.
NINI
Il ne sait pas courir.
ANITA
Ce ne sont pas les jambes qui lui manquent pourtant.
DE PONTMARTIN, essoufflé
Ah !... Mesdemoiselles, grâce ! je vous en prie... je vais me laisser tomber.
NINI
Monsieur, balancez-moi, ze vous prie ; ze serai bien contente.
DE PONTMARTIN, à part
La petite effrontée !
TOUTES
Balancez-moi ! Balancez-moi !
DE PONTMARTIN
Mais, mesdemoiselles, je ne sais pas... Je vous le certifie... Je n'ai jamais balancé personne.
À part.
Si Alfred Nettement me voyait !
Alfred François Nettement (1805-1869), Historien et critique littéraire, admirateur de Balzac.
SUZANNE
Alors, qu'il nous chante une chanson de Béranger.
Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) Auteur de nombreuses chansons dont les premières furent qualifiées de licencieuses. Il eut un très vif succès au point d'être nommé .
ANITA
C'est cela ! C'est cela !
NINI
Et quelque çose de... là... d'un peu zoyeux.
DE PONTMARTIN
Par exemple !
TOUTES, criant
Une chanson de Béranger !
DE PONTMARTIN
Ma société m'attend, je vous le répète ; il y a le receveur d'Avignon, avec un ami de ma famille ; ils me cherchent. Nous devons dîner ce soir chez un parent de Castil-Blaze...
Castil-Blaze (1784-1857), critique et compositeur musical.
NINI, sur l'air des lampions
La san-çon ! La sançon !
DE PONTMARTIN
Avec la meilleure volonté du monde, Mesdemoiselles, cela m'est impossible. Ce... Béranger... comme vous l'appelez, m'est personnellement antipathique. Il n'appartient pas à la littérature réservée.
MARGUERITE
Des fadeurs !
ANITA
Il faut qu'il chante.
NINI
Il çantera.
DE PONTMARTIN
Non, Mesdemoiselles ; j'aime encore mieux vous balancer.
Il les balance.
XI.
Un carrefour éclairé par l'oeil sanglant d'un réverbère, que le vent secoue. Le clocher de la vieille collégiale dans le lointain. Nuages rapides et noirs. Trois hommes enveloppés dans des manteaux et guidés par un diable ; ce sont Paul Féval, Marie Aycard et Pierre Zaccone.
LE DIABLE
Silence !
PAUL FÉVAL, inquiet
Qu'est-ce qu'il y a ?
LE DIABLE
Il n'y a rien ; mais il faut toujours craindre qu'il y ait quelque chose. Avançons.
PAUL FÉVAL
C'est bête de nous faire des peurs comme cela.
MARIE AYCARD
Mon épée se fourre à chaque pas entre mes jambes. Pourquoi m'a-t-on donné une épée ?
LE DIABLE
Tu le sauras plus tard.
PIERRE ZACCONE
Mon plumet m'entre dans l'oeil. À quoi bon ce plumet ?
LE DIABLE
C'est un mystère.
PAUL FÉVAL
Je ne suis pas tranquille dans mon manteau.
MARIE AYCARD
Ni moi.
LE DIABLE
Chut !
Il se penche vers la terre.
TOUS, effrayés
Hein ?
LE DIABLE
N'entendez-vous rien du côté de la place Saint-Wulfran ?
PAUL FÉVAL
Non.
LE DIABLE
Et du côté du faubourg des Trois-Épées ?
PIERRE ZACCONE
Pas davantage.
LE DIABLE
C'est qu'ils attendent le signal.
MARIE AYCARD
Quel signal ?
Il tremble de tous ses membres.
LE DIABLE
Le cri de l'orfraie répété trois fois. Quel est celui de vous qui sait le mieux imiter l'orfraie ?
PIERRE ZACCONE
Moi !
LE DIABLE
Eh bien ! Commence, alors.
PIERRE ZACCONE
Houâh ! Houâh ! Houâh !
MARIE AYCARD
Il imite très bien.
Des hommes noirs sortent de diverses encoignures ; ce sont Elie Berthet, Ponson du Terrait et de Gondrecourt.
PAUL FÉVAL
Nous sommes trahis !
MARIE AYCARD
Des inconnus !
LE DIABLE
Non ; des confrères. Demandez-leur le mot de passe.
PAUL FÉVAL, à Élie Berthet
Armagnac et Concierge ?
ELIE BERTHET
Croix-Rouge et Cordon s'il vous plaît.
PIERRE ZACCONE
Ce sont des nôtres.
DE GONDRECOURT
Pourquoi nous avoir réunis dans ce lieu d'horreur et de ténèbres ?
Ariside de Gondracourt (1815-1876), romancier peu reconnu.
PONSON DU TERRAIL
Oui ; pourquoi ?
À part.
Crac ! une ligne !
ELIE BERTHET
S'agit-il encore de quelque oeuvre infernale et souterraine ?
PAUL FÉVAL
La sueur se fige sur mon front.
PIERRE ZACCONE, rêveur
Mon plumet est un mystère ! a-t-il dit.
DE GONDRECOURT
Expliquez-vous ; voyez, nous sommes calmes.
LE DIABLE
Vous n'êtes pas en nombre.
Il prend à sa ceinture un cor duquel il tire un son dolent et prolongé.
MARIE AYCARD
Qui peut-on attendre à cette heure de la nuit ?
PONSON DU TERRAIL
Il me semble avoir entendu comme un gémissement répondre à l'appel du cor.
ELIE BERTHET
Non ; c'est la girouette armoriée qui grince au faîte de la vieille tour.
PAUL FÉVAL
Attendez ! Je distingue des ombres mouvantes.
Deux hommes semblent surgir de terre ; ce sont Guilaume de Landelle et Xavier de Montépin.
LE DIABLE, allant à eux
Le mot d'ordre ?
GUILLAUME DE LA LANDELLE
Écoutille et Misaine.
Guillaume de La Landelle (1812-1886) journaliste et romancier spécialiste du monde maritime du fait qu'il fut marin.
XAVIER DE MONTÉPIN
Pas de crème !
Xavier de Montépin (1823-1902), romancier, il écrivit plus de 90 romans.
LE DIABLE
C'est bien. À présent, vous allez savoir pourquoi je vous ai rassemblés.
PONSON DU TERRAIL
Écoutons.
À part.
Crac ! Deux lignes !
LE DIABLE, à Paul Féval
Toi, tu vas escalader cette muraille de trente pieds de haut.
PAUL FÉVAL
Moi ? Jamais de la vie ! Et comment ?
LE DIABLE
En t'aidant des pieds et des mains ; n'as- tu pas dit, dans le Jeu de la Mort, que c'était la moindre des choses ?
PAUL FÉVAL
Dans le Jeu de la Mort, oui ; mais...
LE DIABLE
Assez.
À Marie Aycard.
Tu arrêteras des chevaux emportés sur le bord d'un abîme.
MARIE AYCARD
Arrêter des chevaux, moi, une faible femme... je veux dire un faible romancier.
LE DIABLE
Tous tes héros n'en font pas d'autres.
À Pierre Zaccone.
Quant à toi, tu vas jeter ton gant au visage d'Elie Berthet, et te battre avec lui sous ce réverbère.
PIERRE ZACCONE
Me battre avec Berthet !
ELIE BERTHET
Me battre avec Zaccone !
LE DIABLE
Sans merci ni trêve.
PIERRE ZACCONE
Voilà donc le mystère de mon plumet éclairci.
ELIE BERTHET
Je ne pourrai jamais.
LE DIABLE
Rappelle-toi la Croix de l'Affût. En garde, messires !
À Xavier de Montépin.
Voilà une hôtellerie pour toi ; tu vas y entrer et trouver les plus belles filles de la création et de la rue Lamartine ; tu y feras ripaille pendant quarante-huit heures, sans t'arrêter, comme tes viveurs et tes viveuses. Entends-tu ?
XAVIER DE MONTÉPIN
Pendant quarante-huit heures ?
LE DIABLE
N'est-ce pas assez ?
XAVIER DE MONTÉPIN
Mais je serai mort, après !
LE DIABLE
Baste !
À Ponson du Terrail, en lui frappant sur l'épaule.
Tu es un jeune et brave gentil homme, toi.
PONSON DU TERRAIL
Un jeune et brave gentil homme en effet.
À part.
Crac ! Trois lignes !
LE DIABLE
Regarde là -haut. Il y a une femme à cette petite fenêtre où veille une lueur tremblotante. Son tuteur est absent ; sa duègne est endormie. Tu vas l'enlever.
PONSON DU TERRAIL
Qui est-elle ?
À part.
Crac ! Quatre lignes !
LE DIABLE
Elle a nom Clémence Robert.
PONSON DU TERRAIL
Mais permettez, permettez ...
À part.
Crac ! Cinq lignes ! Crac ! Six lignes !
Pierre Alexis Ponson du Terrail (1829-1871) romancier feuilletoniste, il écrivit plus de 200 romans.
LE DIABLE
Ne vas-tu pas te faire prier ? Pendant ce temps-là, Gondrecourt assassinera un vieillard, et La Landelle se jettera à la nage pour sauver la victime.
DE GONDRECOURT
Mais non !
LA LANDELLE
Mais non ! Je ne sais pas nager ! Il n'y a que mes romans qui vont sur l'eau.
LE DIABLE
Obéissez.
Tableau. Les groupes se forment. Paul Féval essaye sans succès de gravir un mur. Marie Aycard tâche d'arrêter les chevaux d'une berline emportée ; il finit par prendre le numéro du postillon pour le faire mettre à l'amende. Pierre Zaccone et Elie Berthet ferraillent au coin de la borne. X. de Montépin se montre, pâle, à la fenêtre de l'hôtellerie, une bouteille à la main. Clémence Robert pousse des cris horribles en repoussant Ponson du Terrail. Le vieillard oppose au poignard de Gondrecourt une vigoureuse résistance, et il le tombe. La Landelle se noie.
32 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica