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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Dialogue en Deux Scènes

Un Livre Leste

Charles Monselet· imprimée en 1881· 4 vers· 2 personnages

Personnages

  • MADAME DE MOLANGES, MADAME H. DAMAIN
  • DE FONTEVREAULT, MONSIEUR COQUELIN-CADET

L'EXAMEN DE CONSCIENCE D'UNE JEUNE FILLE

I.

MADAME DE MOLANGES

Tenez, laissez-moi tranquille ; vos obsessions galantes me sont insupportables.

FONTEVRAULT

Obsessions est dur...

MADAME DE MOLANGE

Mais juste.

FONTEVRAULT

Convenez cependant qu'en vous suppliant de « couronner ma flamme », il m'est impossible d'employer une périphrase d'un ordre plus poétique et plus convenable.

MADAME DE MOLANGE

Ce n'est point la périphrase que j'attaque, vous le savez bien... Ah ! Qu'on est malheureuse de n'avoir pas un mari pour se défendre !

FONTEVRAULT

Et, au besoin, pour le combattre, comme dit Monsieur Prudhomme.

MADAME DE MOLANGE

Être veuve ! il n'y a rien de plus bête au monde. On a toujours l'air d'être prête à jouer un proverbe.

FONTEVRAULT

Peut-on ainsi calomnier le veuvage ! Un état charmant, dont la pudeur m'empêche d'énumérer tous les avantages.

MADAME DE MOLANGE

Fontevrault,vous êtes sur une pente dangereuse.

FONTEVRAULT

Croyez-vous donc que je ne me sente pas glisser ?

MADAME DE MOLANGE

Cessez de vouloir être autre chose que mon ami.

FONTEVRAULT

Impossible.

MADAME DE MOLANGE

Je ne vous ferai pas le plaisir de vous dire que vous me paraissez dangereux, mais vous m'inquiétez.

FONTEVRAULT

Tout de bon ?

MADAME DE MOLANGE

Vous avez des théories particulières sur l'amour qui m'embarrassent, des sophismes qui me troublent. Avec votre prétendue science de la vie, vous me faites l'effet du vicomte de Valmont.

FONTEVRAULT

Qui ça, Valmont ?

MADAME DE MOLANGE

Vous savez bien.

FONTEVRAULT

Ah ! Le Valmont des Liaisons dangereuses... Peste ! Madame, vous connaissez vos classiques.

MADAME DE MOLANGE, rougissant

J'en ai parcouru quelques pages a peine... autrefois... C'est, d'ailleurs, je vous prie de le croire, le seul livre de ce genre qui se soit trouvé, je ne sais comment, sous mes yeux.

FONTEVRAULT

Le seul ? Bien sûr ?

MADAME DE MOLANGE

Je ne compte pas ces romans de cabinet de lecture qu'il m'est arrivé parfois de surprendre entre les mains de ma femme de chambre.

FONTEVRAULT

Ah oui ! Paul de Kock, par exemple... ou bien Pigault-Lebrun...

MADAME DE MOLANGE

Et puis encore quelques ouvrages modernes trouvés dans la bibliothèque de mon mari. Mademoiselle de Maupin, je crois.

FONTEVRAULT

Peuh !... Il y a mieux que cela.

MADAME DE MOLANGE

Ah !

FONTEVRAULT

Ah ! Bien mieux.

MADAME DE MOLANGE

C'est donc vrai ce que j'ai entendu dire ?

FONTEVRAULT

Quoi ?

MADAME DE MOLANGE

Que vous avez toute une chambre remplie de ces livres-là.

FONTEVRAULT

Ah ! L'on vous a parlé de mon enfer. J'avoue, que j'ai réuni une petite, toute petite collection. deux cents volumes environ... Vous voyez que nous sommes loin de la grande chambre.

MADAME DE MOLANGE, avec une moue dédaigneuse

Deux cents volumes... de cela !

FONTEVRAULT

Mais cela est la plus jolie chose du monde... Des productions tout à la gloire de votre sexe... Une apothéose continuelle.

MADAME DE MOLANGE

Sans délicatesse, je le parie... sans discrétion.

FONTEVRAULT

Je conviens quequelquefois l'apothéose manque de voiles... C'est le propre des apothéoses... Mais la grâce et l'art en sont moins absents que vous pourriez le croire.

MADAME DE MOLANGE

Vraiment !

FONTEVRAULT

Avouez que vous avez l'envie de connaître ma collection ?

MADAME DE MOLANGE

Quand bien même cela serait, je ne l'avouerais pas.

FONTEVRAULT

C'est juste... Il y a de ces choses qu'il faut laisser deviner... Ainsi donc c'est entendu ?

MADAME DE MOLANGE

Qu'est-ce qu'il y a d'entendu ?

FONTEVRAULT

À ma première visite, je vous apporte un de mes petits bouquins.

MADAME DE MOLANGE

Je ne vous écoute pas.

FONTEVRAULT

Mais auparavant j'aurais besoin de savoir votre goût.

MADAME DE MOLANGE

Mon goût ?

FONTEVRAULT

Oui... Vous devez me comprendre.

MADAME DE MOLANGE

Pas du tout.

FONTEVRAULT

Vous n'y mettez pas de bonne volonté... Quels termes pourrais-je bien employer ? À quelle image pourrais-je bien avoir recours ? Voyons, voulez-vous... du fort ou du doux ?

MADAME DE MOLANGE

Je vous assure que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

FONTEVRAULT

C'est que nous avons, comme dans l'alcool, plusieurs degrés dans cette littérature-là.

MADAME DE MOLANGE

Cela est fort bien vu.

FONTEVRAULT

Pour les commençants... comme qui dirait pour les estomacs faibles... Nous avons le galant, le voluptueux, l'anacréontique.

MADAME DE MOLANGE

Allez toujours.

FONTEVRAULT

Le libre... Le fripon... Le gaillard... L'égrillard... Le grivois.

MADAME DE MOLANGE

Tout cela me par0aît bien coupé d'eau.

FONTEVRAULT

Patience !... Voici le risqué, qui inaugure un autre ordre d'idées... Le leste.

MADAME DE MOLANGE

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Le scabreux.

MADAME DE MOLANGE

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Le croustillant.

MADAME DE MOLANGE

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Le fringant.

MADAME DE MOLANGE

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Le licencieux.

MADAME DE MOLANGE

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Le graveleux.

MADAME DE MOLANGE

Ensuite ?

FONTEVRAULT

Diable ! Ensuite... Ensuite... Il n'y a plus de limites... ni de définitions possibles... Nous entrons immédiatement dans l'outrance.

MADAME DE MOLANGE

Restons-en donc là.

FONTEVRAULT

Quel genre choisissez-vous ?

MADAME DE MOLANGE

En admettant que j'eusse à choisir, je choisirais un genre moyen.... Le leste...

FONTEVRAULT

Vous êtes timorée.

MADAME DE MOLANGE

Quelque chose qui pût se lire à travers les branches d'un éventail.

FONTEVRAULT

Ou entre les cinq doigts...

MADAME DE MOLANGE

Je ne voudrais pas être trop effarouchée.

FONTEVRAULT

Soyez sans inquiétude, j'ai votre affaire. du numéro cinq.

Il se lève.

À bientôt, madame.

MADAME DE MOLANGE

Vous partez Fontevrault ?

FONTEVRAULT

Je cours passer en revue ma bibliothèque.

MADAME DE MOLANGE

Savez-vous que j'ai presque regret à notre conversation ?

FONTEVRAULT

Je n'en crois pas un mot.

MADAME DE MOLANGE

Vous avez le don de me faire dire des folies.

FONTEVRAULT

Que n'ai-je celui de vous en faire faire !... Au revoir, madame.

MADAME DE MOLANGE

Au revoir.

FONTEVRAULT

À propos.

MADAME DE MOLANGE

Quoi ?

FONTEVRAULT

Le livre.

MADAME DE MOLANGE

Eh bien ?

FONTEVRAULT

Le voulez-vous... illustré ?

MADAME DE MOLANGE

Qu'entendez-vous par ce mot ?

FONTEVRAULT

C'est-a-dire... orné de gravures ?

MADAME DE MOLANGE

Il ne manquerait plus que cela !

Fontevrault part en riant.

II.

UN DOMESTIQUE, annonçant

Monsieur Fontevrault !

FONTEVRAULT

Pas de banalités, n'est-ce pas ? Vous êtes plus fraiche que la fraîcheur elle-même. Voilà pour mon entrée. Maintenant, permettez-moi de m'asseoir, ni trop loin...

MADAME DE MOLANGE

Ni trop près.

FONTEVRAULT

C'est ce que j'allais dire.

MADAME DE MOLANGE

Il me semble qu'il y a une éternité qu'on ne vous a vu.

FONTEVRAULT

Trop aimable. Quinze jours, ni plus ni moins.

MADAME DE MOLANGE

Un voyage ?

FONTEVRAULT

Non.

MADAME DE MOLANGE

Une maladie ?

FONTEVRAULT

Jamais !

MADAME DE MOLANGE

Et pourquoi êtes-vous demeuré si longtemps invisible ?

FONTEVRAULT

Je l'ai fait exprès.

MADAME DE MOLANGE

Pour vous faire désirer peut-être ?

FONTEVRAULT

Précisément.

MADAME DE MOLANGE

J'ai lu des impertinences plus spirituellement tournées.

FONTEVRAULT

Moi aussi.

MADAME DE MOLANGE

Monsieur Fontevrault, je ne suppose pas que vous ayez pris la peine de vous déplacer dans le but unique de venir m'agacer les nerfs.

FONTEVRAULT

Loin de moi ce projet, madame ! En me présentant chez vous, je n'ai fait que me rendre à vos désirs.

MADAME DE MOLANGE

Comprends pas.

FONTEVRAULT

Est-ce que vous ne vous souvenez plus de m'avoir demandé quelque chose, lors de ma dernière visite ?

MADAME DE MOLANGE

Non.

FONTEVRAULT

Cherchez bien.

MADAME DE MOLANGE

Une linotte me rendrait des points pour la mémoire.

FONTEVRAULT

Vous m'avez demandé un livre.

MADAME DE MOLANGE

Ah ! Quel livre ?

FONTEVRAULT

Un livre leste.

MADAME DE MOLANGE

Est-ce croyable ?

FONTEVRAULT

Très croyable.

MADAME DE MOLANGE

Eh quoi ! Vous avez pris au sérieux ?...

FONTEVRAULT

Je prends tout au sérieux.

MADAME DE MOLANGE

Je ne songeais plus à cette ridicule fantaisie, et j'étais à mille lieues de supposer...

FONTEVRAULT

Que je tiendrais ma promesse ? C'est mal, cela. J'aime trop les situions risquées pour avoir perdu de vue celle-ci un seul instant.

MADAME DE MOLANGE

Alors ?...

FONTEVRAULT

Alors... Le voilà.

Il tire un petit volume de son habit.

MADAME DE MOLANGE

Qu'est-ce que c'est ?

FONTEVRAULT

Le livre.

MADAME DE MOLANGE

Fontevrault, vous êtes décidëment un homme impossible.

FONTEVRAULT

Regardez comme il est joli... mignon et mince à cacher sous un oreiller... relié en maroquin couleur citron, tranche dorée, dos à petits fers, filets sur les plats, doublé en tabis... sinet de trois couleurs... C'est l'élégance et la séduction mêmes.

MADAME DE MOLANGE

Oui, il a bonne mine.

FONTEVRAULT

Eh bien, l'extérieur n'est rien en comparaison de l'intérieur. Ah ! L'intérieur !

MADAME DE MOLANGE

Vous voulez me tenter.

FONTEVRAULT

Moi je ne veux rien du tout.

MADAME DE MOLANGE

Donnez-le donc, votre livre, puisqu'il faut absolument se prêter à votre fantaisie.

FONTEVRAULT

Je ne vous force en rien.

MADAME DE MOLANGE

Voyons ce livre, vilain homme.

FONTEVRAULT

Il est encore temps de vous dédire.

MADAME DE MOLANGE

Ce livre !

Elle avance la main.

FONTEVRAULT

Minute !

MADAME DE MOLANGE

Que de cérémonies !... Ne l'avez-vous apporté que pour me le montrer de loin ?

FONTEVRAULT

C'est que...

MADAME DE MOLANGE

Je vous le rendrai demain... ou plus tôt, si vous voulez... ce soir.

FONTEVRAULT

Oh ! Je ne suis pas pressé.

MADAME DE MOLANGE

Alors, donnez.

FONTEVRAULT

Un instant... Vous êtes donc dans l'intention de le lire... toute seule ?

MADAME DE MOLANGE

La belle demande et pourquoi me la faites-vous ?

FONTEVRAULT

C'est que... j'avais espéré.

MADAME DE MOLANGE

Vous aviez espéré ?...

FONTEVRAULT

Que nous le lirions ensemble.

MADAME DE MOLANGE, après un moment de silence

Ah !

FONTEYRAULT, de même

Oui.

MADAME DE MOLANGE

Vous ne l'avez donc pas lu ?

FONTEVRAULT

Si... mais j'aime à relire...

MADAME DE MOLANGE

À deux ?

FONTEVRAULT

À deux.... sur le même banc de mousse ou sur le même canapé... comme celui-ci. Est-ce que cette perspective vous fait peur ?

MADAME DE MOLANGE

Je n'ai pas plus peur de vous que de votre livre, mais il faut faire la part d'une honte bien naturelle... de la pudeur...

FONTEVRAULT

Je serai tout porté pour venir à son secours.

MADAME DE MOLANGE

Non, décidément, cela n'est pas acceptable.

FONTEVRAULT

Comme vous voudrez... Dans ce cas, je remporte mon livre.

MADAME DE MOLANGE

Vous ne le voudriez pas ; vous auriez une trop drôle de figure.

FONTEVRAULT

J'en conviens. Faisons donc des concessions mutuelles... Et d'abord, attendez...

Il se dirige vers la fenêtre.

MADAME DE MOLANGE

Quoi encore ?

FONTEVRAULT

Que j'aille fermer davantage les rideaux. Un demi-jour est d'ordonnance.

Il fredonne entre ses dents.

Fermez les volets, Georgeau ! Tirez les rideaux, Georgeau !

MADAME DE MOLANGE

Est-ce tout ?

FONTEVRAULT

Laissez-moi m'assurer aussi d'un doigt de verrou, comme disaient nos folâtres grands-pères.

MADAME DE MOLANGE

Que vous êtes impatientant !... Avez-vous fini ?

FONTEVRAULT

Me voilà.

Il vient s'asseoir à côté d'elle.

MADAME DE MOLANGE

Ce n'est pas malheureux.

FONTEVRAULT

Attention !

MADAME DE MOLANGE, qui guettait livre, s'en empare tout à coup

Je le tiens !

FONTEVRAULT

Ah ! Traîtresse ! Ce n'est pas de jeu ! C'est un abus de confiance.

MADAME DE MOLANGE

Laissez-moi !

FONTEVRAULT

Rendez le livre !

MADAME DE MOLANGE

Non !

Elle va pour rentrer chez elle Fontevrault lui barre le chemin.

FONTEVRAULT

On ne passe pas

MADAME DE MOLANGE

Vous êtes fou.

FONTEVRAULT

Le livre... ou la vie !

MADAME DE MOLANGE

Finissons-en !

Elle ouvre le livre à l'écart... et paraît s'étonner, mais sans aucune émotion ; elle le feuillette et en parcourt même quelques pages puis elle regarde Fontevrault qui sourit.

FONTEVRAULT, à part

Elle ne s'alarme pas...

MADAME DE MOLANGE, après avoir encore examiné le livre, et le jetant sur le tapis

C'est une sotte mystification ! ! !

FONTEVRAULT, interdit

Comment ?

MADAME DE MOLANGE

J'espère, monsieur, qu'après vous être ainsi joué de ma simplicité, vous n'aurez plus l'audace de remettre les pieds chez moi !

FONTEVRAULT

Mais expliquez-moi.

MADAME DE MOLANGE

Adieu, monsieur.

Le foudroyant du regard.

Je ne vous pardonnerai jamais !

Elle rentre dans ses appartements.

FONTEVRAULT, seul

Je demeure pétrifié... Qu'est-ce que cela signifie ?... La sensation a été trop forte sans doute j'aurais dû lui donner du numéro six... Cependant, je n'ai pas dépassé le leste.

Il ramasse le livre et l'examine machinalement ; puis tout_à_coup il ponsse un grand cri.

Ah ! Mon_Dieu ! J'ai pris un volume pour un autre... La reliure m'a trompé... C'est le Petit Carême de Massillon !

Le petit Carême de M. Massillon (1789) est un ouvrage édifiant composé de sermons.

4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica