Monologue en vers· Lettre à une Dame de Province
Par la Poste
Personnages
- L'HOMME.
PAR LA POSTE
[L'HOMME]
Vous m'avez demandé des vers ; je le veux bien ;
Ceux-là, je vous promets, ne me coûteront rien.
J'ouvre pour vous mon coeur et je le laisse dire
C'est un pauvre bavard qui vous fera sourire.
Quand vous l'écouterez, je serai loin de vous,
Au milieu des chemins. Quand nous reverrons-nous ?
Je pars ; et malgré moi j'ai retourné la tête
Vers la petite rue où vous m'avez fait fête.
C'était en juin ; - j'allais cherchant le numéro,
Quand j'entendis soudain le son du piano.
Je frappai. Votre soeur accourut, grave et tendre,
Et me dit : « Taisez-vous, nous allons la surprendre ».
Ah ! Ce bonheur facile et charmant entre tous
A trop vite passé. Maintenant c'est la peine.
J'aurais voulu rester encore une semaine.
Demain sera bien triste, hier était si doux !
Là-bas où je m'en vais la lutte sera forte ;
Chaque jour se succède amenant son danger ;
Et quand je reviendrai frapper à votre porte,
Peut-être direz-vous : « Quel est cet étranger ? »
La vie aura sur moi laissé tomber sa neige ;
Mon oeil aura perdu de sa jeune clarté.
Qu'aura-t-on fait de moi dans dix ans ? Que serai-je ?
Rêveur, rimeur, - ainsi que j'ai toujours été.
Alors, au souvenir de bien des choses folles,
Mélancoliquement tous deux nous sourirons,
Et tous les deux aussi nous nous rappellerons
Des lambeaux de jeunesse et de vagues paroles.
Si j'allais affecter un sourire moqueur,
N'y croyez pas au moins ; la paupière mouillée
Trahira sûrement quelque larme oubliée,
Larme lente à tarir et qui monte du coeur.
Vous, demeurée au seuil, toujours simple et fidèle,
Je vous retrouverai, pauvre front incliné,
Auprès de votre fille à treize ans déjà belle,
Qui lèvera sur moi son regard étonné.
Et si cet ange brun que votre lèvre effleure
Vient à vous demander, rougissante à demi :
« Quel est donc ce monsieur qui sourit et qui pleure ? »
En la baisant au front, dites « C'est un ami. »
Et vous aurez dit vrai. Depuis bien des années,
J'ai suivi pas à pas vos jeunes destinées ;
D'abord triste, mais calme, et bientôt m'affligeant,
Côtoyant votre vie à distance, et songeant...
Dieu vous a fait le coeur d'une bonne personne,
Un esprit juste et doux dont chacun est charmé,
Un regard attendri dans un oeil qui rayonne,
Une pensée en fleur comme un arbre de mai.
Vous avez le front pur et l'âme généreuse,
Et cet orgueil muet où la haine s'endort.
Les belles qualités pour être malheureuse !
Et comme je vous plains, jeune femme au coeur d'or !
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica