Parodie en vers· Parodie en un Acte et un vers des Mousqueraires de Mm. Dumas et Maquet
Les Trois Gendarmes
Personnages
- FEIGNANT
- CARAMEL
- FORTOS
- PATHOS
- MORDONC, rapin, en costume de turc
- CROMWELL, brasseur-restaurateur
- PATUROT, garçon
- MILADY BACCHANAL, en débardeur
- MASQUES et GARÇONS
LES TROIS GENDARMES.
Les indications de droite et de gauche se prennent par rapport aux spectateurs.
SCÈNE I. Feignant, Pathos, Fortos, Caramel, Mordonc, Milady Bacchanal.
Le théâtre représente une salle de restaurant avec un cabinet à gauche qui est en saillie et qui a une fenêtre garnie de barreau en face du spectateur plus une porte donnant sur ta scène et élevée de quelques marches. À droite, premier plan, une fenêtre avec balcon plus loin deux portes la plus proche avec une lucarne. Portes au fond et à gauche.
Au lever du rideau, des couples de masques traversent la salle en galopant sur l'air final de la Tulipe Orageuse. Ils sortent par la gauche. Arrivent en dernier lieu Mordonc et Milady, poursuivis par les gendarmes.
FEIGNANT
Amis, c'est trop souffrir ces écarts impudents Empoignez cette femme et flanquez-la dedans !MILADY
À moi mon cher Mordonc !MORDONC
Arrêtez c'est ma femme.CARAMEL
Qu'est-ce que ça nous fait ?MILADY
Mordonc !MORDONC
Tu me fends l'âme !FEIGNANT
C'est comme si tu chantais.FEIGNANT
Sa danse l'était trop.FEIGNANT
Tu n'y toucheras point. Fortos, assommez-moi ce turc d'un coup de poing.Fortos retrousse sa manche. Caramel lui fait passer Mordonc auquel il donne un coup de poing sur la tête qui lui enfonce sur turban jusqu'au cou. Mordonc tombe assis.
FORTOS, rabattant ses manches
N'en reviendra pas.FEIGNANT
Renfermons la sauteuse.Il enferme Milady dans un cabinet, à droite. En se retournant il aperçoit Mordonc debout devant lui.
Que te faut-il encor ?MORDONC
Rendez-moi ma danseuse !FEIGNANT
C'est ce méchant rapin dont la moindre posture Insulte à la pudeur.Rapin : Terme familier. Se dit, dans les ateliers de peinture, d'un jeune élève que l'on charge des travaux les plus grossiers et des commissions. [L]
FEIGNANT
Nous t'avons entendu ; Mais te la rendre... Zut ! Éloigne-toi, circule ; C'est le voeu de la loi que ma bouche articule.MORDONC
La loi te prescrit-elle. Ô gendarme illégal De renfermer sous clé l'ornement de ce bal Milady_Bacchanal la reine de mon âme ?FEIGNANT
Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que ta femme ? Effroi de la police, horreur de ses suppôts. Son nom seul fait rougir tous nos municipaux. La Chaumière la vit trôner sous ses ombrages Sa danse est une mer toujours grosse d'orages, Et dès qu'en l'aperçoit polker d'un pied glissant, Le bon goût outragé s'envole en gémissant ! Qu'en dis-tu ?Polker : Danser la polka. [L]
MORDONC
C'est ma femme !FEIGNANT
Elle a, trois nuits entières Au feu des lampions sans fermer les paupières, Rempli le Ranelagh du bruit de ses exploits Chacun de nous au moins l'a coffrée une fois ; Pathos au Grand-Vainqueur, Fortos à la Chartreuse. Ta femme enfin, vois-tu, c'est... c'est une farceuse !Théâtre du Ranelagh : Situé 5 rue des Vignes dans le XVIèmme arrondissement de Paris.
MORDONC
C'est ma femme !CARAMEL
Souvent s'offrant à tous les yeux, Elle sortit au jour du restaurant_Deffieux !restaurant Deffieux : Restaurant situé au 20 boulevard Saint-Martin, il fut incendié pendant la Commune de Paris/
MORDONC
C'est ma femme !FEIGNANT
Jamais !MORDONC, suppliant
Voyons comportez-vous en chevaliers français. Rendez-vous mes voeux rendez-vous à mes larmes, Ô gendarmes des rois et rois de nos gendarmes !...CARAMEL
Tu perds ta peine.MORDONC
C'est là votre dernier mot ?FEIGNANT
Oui.MORDONC
Suffit. On s'en va. Vous me la paierez... Trop ! Dès ce jour, pour vous quatre objets de mes embûches. Le sentier de la vie est parsemée de bûches ; Je suis rageur, messieurs, et, malgré le danger, L'uniforme m'offusque - et je veux en manger ! Il ne s'agira plus de vaines balançoires : Je saurai de vos jours faire des purgatoires ; Fuyant tes casse-cous entrouverts sous vos pas, Vous ne dormirez plus, vous ne mangerez pas ! Ô chantre du gendarme et du jus de réglisse, Odry ! Viens m'inspirer quelque nouveau supplice. Et que les épiciers, les voyant sur le flanc, Leur servent de la craie au lieu de sucre blanc !... Ma fureur sur vos fronts aujourd'hui va s'abattre, Et vous y passerez, - mes amours, - tous les quatre Adieu.Jacques Charles Odry (1781-1853), : acteur et dramaturge. Il a publié un poème en deux chants nommé "Les Gendarmes".
CARAMEL
Tu n'en verras, Mordonc passer aucun ; C'est moi qui te le dis !Ils fondent tous les quatre sur Mordonc, celui-ci donne un croc en jambe à Pathos qui se trouve le plus près et qui tombe par terre.
MORDONC
À toi, Pathos ! - Et d'un !SCÈNE II. Feignant, Pathos, Portos, Caramel.
PATHOS
Mal.CARAMEL
Il l'a pris par derrière ?PATHOS
Oui.FEIGNANT
Le trait est pendable. Qui de nous ne se plaint, Messieurs, du misérable ? L'infâme, l'autre jour, à mon chapeau flétri Mit, au lieu de cocarde, un pied_de_céleri.FORTOS
Faisant un tour discret dans un coin du jardin, Hier, je vis mes habits disparaître soudain. Mordonc les emportait : il les jeta, le traître, Dans la Seine qui coule au pied de la fenêtre ; Pour me couvrir un peu ne laissant près de moi Qu'un sabre qui fut loin de remplir cet emploi.FEIGNANT
Cette pantomime a redoublé ma rage. Si Pathos ne dit rien, il n'en pense pas moins. À nous venger tous quatre employons tous nos soins ; Mordonc n'a qu'à se bien tenir.FORTOS
C'est un fier drôle À qui j'aurais démis volontiers une épaule Fracassé quelque membre ou brisé quelques os, Saperlotte !FEIGNANT
Contiens cette fougue. Fortos. Chacun de nous connaît ta vigueur musculaire. Tu mangerais un boeuf - si l'on te laissait faire Mais ton esprit est lourd presque autant que ton bras ; Tu ne songeas à rien qu'à faire six repas Par jour.FORTOS
Je l'avouerai je suis veuf, à mon aise, Gourmand comme quatorze et buveur comme seize ; Je fends tout seul mon bois et je porte cinq cents ; Et lorsque je m'amuse à flâner dans les champs Je déracine un arbre ou j'assomme une bête ; Enfin, je suis très fort - et pourtant, je m'embête !FEIGNANT
D'où vient cela, Fortos ?FORTOS
J'ai de l'ambition.FEIGNANT
Tu le seras. Pour moi, je demeure tranquille ; Pourvu que je sois gai, que je me porte bien Que ma bourse soit pleine - il ne me faut plus rien ; J'ai de beaux souvenirs d'amour, et, sans envie, Je descends en riant le fleuve de la vie. - Mais toi, beau Caramel, des gendarmes la fleur, Lovelace en tricorne autrefois voltigeur, Faublas en baudrier jaune, objet de cent flammes, Pourquoi cet air rêveur ?CARAMEL
Moi, je pense-z-aux femmes ! Je ne rêve qu'à ça, je n'adore que ça ; Et trop souvent, hélas ! L'amour me fracassa.Ici Mordonc paraît à une porte opposée au moment où il le portait à son nez.
MORDONC
Et de deux !PATHOS
Oh !FEIGNANT
Quoi donc ? Pourquoi ce cri funeste ?Pathos frôle l'endroit blessé.
Ne réponds pas, Pathos ; je devine ton geste. Contre cet ennemi, tous nous nous liguerons ; Car ce n'est pas pour rien que dans nos escadrons. Nous voyant tous les quatre unis en frères d'armes. On nous a surnommés jadis les trois gendarmes ! Donnez-moi votre main. - Fraternel serrement ! De tes amis, Pathos, écoute le sermentIl lui arrache son mouchoir au moment où il le portait à son nez.
Jurons sur ce mouchoir troué qui nous rassemble, De ne pas nous quitter.CARAMEL
Et de rester ensemble !FEIGNANT
Et si l'un de nous doit, être faible et mou, choir. Qu'il se souvienne alors du serment du mouchoir ! Chers amis si j'en crois un rayon qui qui m'éclaire, Cette noble union deviendra populaire ; File sera chantée un jour sur tous les tons, Et l'on en écrira des romans-feuilletons !FORTOS
Avec douze décors !CARAMEL
On frappe à côté.FEIGNANT
C'est Milady_Bacchanal.MILADY, en dehors
Je m'ennuie ; il fait froid...FORTOS
Ça nous est bien égal !FEIGNANT
Montrons quelques égards pour ce sexe fragile ; Et, pendant, qu'emboîtant le pas tous à la file, Vous presserez l'apprêt de notre déjeuner, Je vais voir cette femme et la morigéner.FORTOS
Voilà ce que j'appelle une parole sage. Car j'ai faim, sacrebleu ! Comme un anthropophage.Pathos, Fortos et Caramel sortent.
SCÈNE III. Feignant, Milady.
FEIGNANT, allant ouvrir le cabinet de droite
Approchez, Milady.FEIGNANT
Ah ça ! Croyez-vous donc, femme inconséquente ! Circuler librement toutes les fois et quante Vue le cerveau rempli d'un bol de punch an rhum, Vous viendrez sous nos yeux braver le décorum, Et dans vos balancés dépassant toutes bornes, Hérisser nos cheveux sous nos chapeaux à cornes ?Quante : Combien grand. De cet adjectif si usité jusque dans le XVIe siècle et si utile, il ne reste plus que quantes, qui lui-même a vieilli. [L]
FEIGNANT
Pourquoi faire ?MILADY
Parbleu ! Pour sortir.FEIGNANT
S'il vous plaît ?MILADY, frappant du pied
Je m'en veux aller, moi !FEIGNANT
La chose est impossible.MILADY
Monsieur, soyez, galant.FEIGNANT
Non, je suis insensible.MILADY
Veux-tu me voir moisir au fond de ce local Comme un fruit au vinaigre inclus dans un bocal ? Je ne crois pas qu'ici tu veuilles que j'expire...MILADY
Ah ! Je me vengerai !FEIGNANT
Sans doute ; qu'avez-vous ?FEIGNANT, tournant autour d'elle
Soit j'y mets tous mes soins : Vous êtes une femme ; - il me semble du moins.MILADY
Ne reconnais-tu pas, ô gendarme vulgaire, L'Ariane par toi délaissée à Cythère ? Ne te souvient il plus des premières amours ?...FEIGNANT
M'entends-je ? Est-ce donc vous, Sabretache ?Sabretache : Espèce de sac plat qui pend à côté du sabre de certains cavaliers. [L] Emploi de terme, comme apostrophe.
MILADY
Toujours !FEIGNANT, à part
[D]ieu ! Que ma dignité me semble compromise !MILADY
La rigueur à présent est elle encor de mise ; Et quand tu m'empoignais, n'avais-tu donc pas là Quelque chose, ô Feignant, qui disait : - la voilà !FEIGNANT
Non, je vous l'avouerai.MILADY
Refaisons connaissance. Te souvient-il, ami, des jours de notre enfance, Où nous étions tous deux pleins de timidité ?FEIGNANT
Fichtre ! Que vous avez depuis bien profité ! De vos traits néanmoins, je ne me souviens guère ; Aussi pour m'assurer si c'est bien vous, ma chère. Dites, n'avez-vous pas un signe quelque part ?...FEIGNANT
Béni soit le hasard ! Je te reconnais là, ma chère Sabretache : Le sergent te pardonne et l'amant te relâche. Va faire dans le bal flotter ton pantalon ; Un peu moins de cancan !FEIGNANT
Tu l'as dit : livrons-nous à la joie : L'amour au corps de garde arrache enfin sa proie ! De notre déjeuner tu feras les honneurs ; Arrivez, mes amis.Il remonte la scène.
MILADY, à part
Je vous tiens, oppresseurs ! Ta vieille passion n'est point ce que l'on pense L'amour cède chez moi le pas à la vengeance.MORDONC, arrivant par la gauche, bas et vite à Milady
J'ai tout vu, tout compris ! J'apporte sous mon bras De quoi nous venger tous.MILADY
C'est...SCÈNE IV. Feignant, Pathos, Portos, Caramel, Milady.
Plusieurs garçons apportent une table servie et se retirent.
FEIGNANT
Fortos et Caramel, Pathos, je vous présente Une ancienne conquête, une femme charmante. L'amour sur ses erreurs jette un voile prudent, Et...FORTOS, l'interrompant
Si nous nous mettions à table ?FEIGNANT
Sur le champ.MILADY
Ah ! Que votre union paraît pleine de charmes ! Où peut-on être mieux qu'au milieu des gendarmes ?FORTOS, impatient
Mes amis, entamons ce festin au plus tôt !FEIGNANT, à Milady qui parait inquiète
Qu'avez-vous, Milady ?MILADY
J'ai perdu mon couteau.MILADY, à part
Saupoudrant.
Voici l'instant suprême ! Allez-donc ! Allez donc ! C'est leur mort que je sème.Haut.
Ah ! Le voilà, Messieurs, je l'ai trouvé ; merci.Les gendarmes se relèvent.
FORTOS
Mangerons-nous enfin !FORTOS
Mangeons donc !SCÈNE V. Les mêmes, Cromwell.
CROMWELL, paraissant
Messieurs.CROMWELL
Quoi ?FEIGNANT
Ceci.CROMWELL
Est-ce qu'il sentirait par hasard le brûlé, Ou conserverait-il - catastrophe funeste ! - De poivre ou de girofle un goût trop indigeste ?CROMWELL
Je reste stupéfait. Certes, un tel supplément me paraît ou peu fade, Et je n'ai point trempé dans cette cassonade.CROMWELL
Me soupçonneriez-vous d'arsenic ? - Paturot ! C'est le nom du garçon qui régit ma cuisine.Un garçon s'avance.
Regardez ; la candeur est peinte sur sa mine.LE GARÇON
Moi ? Non.CROMWELL
Mange ou crains ma colèreLE GARÇON
Pourtant...CARAMEL
Eh bien ?LE GARÇON, mangeant
C'est bon.FORTOS, brandissant sa fourchette
Dans ce cas...FEIGNANT
Attendons.FORTOS
Quelles convulsions !CROMWELL
Il n'est plus !... Ce trépas est rempli d'amertume. Emportez au plutôt ce cuisinier posthume !Le corps de Paturot est enlevé par des garçons.
CARAMEL
Je m'en doute, Messieurs. À cet air agité. À ce trouble, pour moi ce n'est plus un mystère... Cette femme a tout fait.FEIGNANT
Horreur !FEIGNANT, se levant avec les gendarmes
À de semblables jeux vous n'êtes pas novice Madame, mais sur vous veillera la police.MILADY
La police ! L'objet de mon ressentiment La police qui fit arrêter mon amant Puissent tous les flambards des bals de la barrière Sous leurs coups de talon l'exterminer entière ! Puissent, tous embrasés, les murs de ses prisons Sons leurs débris fumants broyer ses bataillons ! Puissé-je de mes yeux voir les sergents de ville Des débardeurs coffrés recevoir une pile ; Voir le dernier gendarme enrhumé du cerveau, Moi seule en être cause - et trouver ça très beau !Flambard : Fam. Gai luron, fanfaron, vaniteux. [L]
FEIGNANT, lui montrant le cabinet à droite
Veuillez vous transvaser dans ces appartenons.SCÈNE VI. Feignant, Caramel, Fortos, Pathos, Cromwell.
CARAMEL, revenant avec la clé
Voilà sa liberté que je mets dans ma poche.FEIGNANT
Cromwell. que fais-tu la triste et pensif ? Approche. Nous allons détailler dans un procès-verbal Ce crime peu décent – et même arsenical : Regarde à nom fournir du papier et de l'encre.Arsenical : Qui contient de l'arsenic. Savon arsenical. Les sels arsenicaux. [L]
CROMWELL, seul sur la scène
J'ai l'air triste, m'a dit ce sergent sans façon. Ah ! J'en ai par malheur et l'air et la chanson ! C'est que je pense à toi, marmiton bénévole, Roi futur de la broche et de la casserole, Ô jeune Paturot, victime d'un échec, Digne d'un meilleur sort et d'un autre bifteck !Il sort par la droite.
Or ça, verbalisons. Pathos le calligraphe, Écrivez, et tâchez de mettre l'orthographe, Caramel dictera ; moi, je veille sur vous.SCÈNE VII. Les Quatre Gendarmes, dont le cabinet à gauche Mordonc amenant Cromwell à grands pas.
MORDONC, bas
Ils sont là !CROMWELL
Qui ?MORDONC, de même
Chut ! Eux.CROMWELL
Quoi ?MORDONC
Les gendarmes.CROMWELL
Qu'est-ce ?CROMWELL
Non.CROMWELL
Je m'en garderai bien. Vous leur joueriez des tours. Vous êtes un vaurien ; Je vous connais.CROMWELL
Non, nonMORDONC
C'est mal agir envers une pratique. N'es-tu donc plus mon hôte et suis-je plus vraiment L'agréable pochard que tu révères tant ?MORDONC
Me couché-je jamais ailleurs que sous tes tables, Et dans mes meilleurs jours, ai-je jamais couru À des vins différents de celui de ton cru ? Pour toi, mon estomac, prodigue de louanges Engloutit sans broncher les mets les plus étranges ; Et quand pour un civet tu guignais un matou, N'ai-je point su l'aider à lui tordre le cou ? Ne-t-ai-je pas garde ces secrets culinaires ? N'es tu plus mon ami ? Ne sommes-nous plus frères ? Ciel ! J'aperçois enfin des larmes dans tes yeux L'amitié d'un traiteur est un bienfait des dieux !...Matou : Fig. et par plaisanterie. Un homme en général, le mari. [L]
MORDONC
Les surprendre. Ton coeur, ô cuisinier, peut être sans effroi Je me charge de tout et je prends tout sur moi.CROMWELL
Mais que demandes-tu ?CROMWELL, après un silence
Prenez-les.CROMWELL
Que fais-tu ?MORDONC, fermant la porte du cabinet
Tu vois.Les gendarmes se lèvent et se mettent aux aguets. Pendant que Mordonc parle, ils expriment leur terreur par une mimique silencieuse
MORDONC, délirant
Et maintenant du feu pour faire un feu de joie ! Je veux les entourer de flamme et de tisons : Ce sont des ennemis j'en ferai des charbons ! D'un gendarme rôti que l'odeur est suave !...CROMWELL
Et si le commissaire arrivait ?MORDONC
Je le brave.CROMWELL
Et les sapeurs pompiers ?MORDONC
Trop tard seront ici.MORDONC
Ce motif met un frein à mes projets funestes. Laisse-moi cher ami.Cromwel hésite ; avec fureur.
Va-t-en, ou crains mes gestes !Cromwel1, il sort par la droite.
SCÈNE VIII. Feignant, Caraml, Fortos, Pathos dans le cabinet de gauche, Mordonc, Milady dans le cabinet de droite.
MORDONC, promenant d'un air agité
Les ferai-je bouillir ? Les ferai-je empailler ? Encor si Milady pouvait me conseiller ? Chère belle !MILADY, hors de la scène
Mordonc !MORDONC
La porte cédera bientôt ; ne craignez rien. Une, deux !Il pousse violemment la porte qui s'ouvre.
Enfoncé ! Le succès m'environne Allons de la beauté recevoir ma couronne !SCÈNE IX. Feignant, Caramel, Portos, Pathos, dans le cabinet de gauche.
FEIGNANT
De votre force, il faut aujourd'hui faire montre.Lui montrant la fenêtre qui fait face au public.
Pouvez vous desceller un barreau ?FORTOS
Même trois S'il le faut. Prenez garde ! Han !Il [saisit] un barreau qui cède et se renverse avec lui.
FEIGNANT
Et maintenant, qu'on passe Par la fenêtre. Allons !Ils descendent sur la scène dans le plus grand silence.
À présent, volte_face ! Amis, plaçons ici le quartier général Cette chambre est Capoue et Mordonc Annibal.Référence à la Conquête de l'Italie par Annibal, qui s'arrêta à Capoue.
FEIGNANT
Je l'entends.Feignant se place derrière la porte du cabinet de droite ; Pathos devant celle du cabinet de gauche ; Caramel, à droite, au fond ; Forthos au fond, à gauche, Mordonc, arrive sans les voir.
SCÈNE X. Feignant, Caramel, Portos, Pathos, Mordonc.
MORDONC
Tout conspire à ma félicité La vengeance là-bas, l'amour de ce côté.Il aperçoit Pathos immobile qui le salue ironiquement.
Hein ?Il recule en le regardant et se trouve face à face avec Faignant.
FEIGNANT, saluant
Cher Monsieur Mordonc, comment va la petite Santé ?Même jeu, Mordonc arrive devant Caramel.
FORTOS, saluant
Votre humble serviteur, cher Monsieur.MORDONC
Je suis pris !FEIGNANT
Mordonc, vous êtes fait au même.MORDONC, avec mépris
Vous allez sur le dos me tomber tous les quatre.MORDONC
Donnez-moi donc un fer, car je veux sans retard Laver dans votre sang la honte d'un chicard.Chicard : Personnage de carnaval se livrant à des danses grotesques dans les bals masqués, en vogue dans la deuxième partie du XIXe siècle
FORTOS
En costume de turc ?MORDONC
Que vous importe en somme ? Monsieur, pour être turc je n'en suis pas moins homme.Il prend le sabre de Fortos qui fait un geste de menace.
Je suis prêt.FEIGNANT, dégainant
Je commence.CARAMEL, dégainant
Après moi.FEIGNANT
Pourquoi donc ?FORTOS, se posant en boxeur
Laissez faire !PATHOS, dégainant et s'interposant
Hé !FEIGNANT
Morbleu ! Ce sera moi !MORDONC, toujours en garde
Gendarmes, prenez-vous mon bras pour une enseigne ?FEIGNANT, écartant tout le monde
Lâchez-moi, mes amis, il faut que je le saigne. Sus, cher Monsieur_Mordonc, en garde, s'il vous plaît.Et Mordoc rompt en tournant.
Vous faites la grimace ; ah ! Que vous êtes laid. Et pourquoi reculer et tourner de la sorte ? Messieurs, avez vous vu, cloué contre une porte, Un [s]corpion vexé ? Regardez... Han !À ce moment Mordonc s'élance dans le cabinet où est Milady.
Fripon ! Enfermé !FORTOS
Le brigand !CARAMEL
Le traître !FEIGNANT
Le poltron !PATHOS
Han !Avec les témoignages de la plus vivre indignation, il passe vivement son sabre par la [...] de la porte ; il ne peut le retirer. Ses amis unissent leurs efforts aux siens.
CARAMEL
Son turban !FORTOS
Non sans peine !FORTOS
C'est du sapin !Il se jette contre la porte avec effort et comme elle n'est pas, fermée, il trébuche et tombe.
N'importe... Elle a cédé !Les trois autres gendarmes se précipitent dans le cabinet et amènent Mordonc par le collet.
FEIGNANT
Nous le tenons enfin ! Pour arrêter l'essor de tous ses artifices Qu'on le livre de suite aux plus affreux supplices.MORDONC
Je n'ai pas faim !FEIGNANT
En effet, ce supplice est commode et perçant, Et c'est sans y penser qu'on meurt en s'asseyant.MORDONC
Sur ma parole... aucun.FEIGNANT
J'aime cette franchise.FORTOS, indiquant la fenêtre
Sous ce balcon. Messieurs, l'onde écume et se brise, Dans la Seine jetons ce turc affreux.TOUS
C'est dit !MORDONC
J'en appelle !FEIGNANT
Meurs donc, Mordonc !On l'enlève et on le jette par la fenêtre.
MORDONC, précipité
Ah ! Milady !SCÈNE XI ET DERNIÈRE. Feignant, Caramel, Portos, Pathos, Milady, Cromwell, puis Mordonc.
MILADY, sortant précipitamment du cabinet
Dieu quel trouble ces cris ont jeté dans mon âme ! Ces gendarmes encor ! Messieurs, je vous réclame Mordonc. Répondez-moi. Quel peut être son sort ?FEIGNANT, désignant la fenêtre
Que vouliez-vous qu'il fit contre quatre ?Milady tombant anéantie.
Il est mort !FEIGNANT
Qu'on laisse à sa douleur cette femme imprudente. Cromwell !Cromwell paraît.
Que l'on nous serve à souper pour quarante !À ces mots, Fortos serre la main de Feignant et ils sortent tous pendant que Cromwell s'approche de Milady.
CROMWELL
Qu'avez-vous, Milady ?CROMWELL, courant à la fenêtre
C'est vrai ! Je l'aperçois au fond. Il se débat... Ô ciel ! Si tu restes sévère Pour cet ivrogne, au moins que l'eau lui soit légère !Rentrent les gendarmes, les bras croisés et très pâles.
FEIGNANT
Nous avons des remords.CROMWELL
La pâleur en effet est d'un étrange augure, Et leur crime est écrit en blanc sur leur figure.MILADY, se jetant genoux
Si vous sauvez Mordonc, je promets pour longtemps De vivre dans sa crainte et l'amour des sergents.CARAMEL
Alexandre_Dumas, Madame, avec sa plume Lui-même n'y saurait parvenir. Un volume N'en viendrait pas à bout.FEIGNANT, illuminé
Une ligne pourtant Suffira, mes amis, à cet événement.Il s'empare d'une ligne appendue au mur.
FORTOS
Que dis-tu ?FEIGNANT, brandissant la ligne
Que voici qui sauvera sa vie. Il est bercé par la vague en furie. Mais il lève la tète et son oeil aperçoit La ficelle. Ça prend ! Joignez-vous tous à moi. Ah ! cela me rappelle un MAL bien estimable Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une secousse encor ; le voici du niveau. Ah !Mordonc paraît au bout de la {scène], saute dans l'appartement et va se jeter au cou de Milady.
MORDONC
Milady !MILADY
Mordonc !CROMWELL, t'essuyant les yeux
Je pleure comme un veau !FEIGNANT, lui tendant la main
Soyons amis, Mordonc, c'est moi qui t'en convie.FEIGNANT
Grave cette maxime au fin fond de ton âme : Le gendarme est l'ami de l'homme.Se retournant galamment vers Milady.
et de la femme.VARIANTE.
Les vers suivants qui s'adaptent à la fin te la dernière scène des Trois Gendarmes permettent de terminer la pièce, par une danse quelconque.
408 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica