Comédie en vers et en prose· En Deux Actes, en Prose, Mêlée d'Ariettes
La Statue
Personnages
- LA COMTESSE DE VIRÉ, veuve, Madame_la_Baronne de âgée de vingt-deux ans. Montalembert
- LE MARQUIS DE SÉRY, militaire de qualité, âgé de vingt-cinq ans. M. le Vicomte de Podenas. cinq ans
- JULIE, nièce de la Comtesse, de âgée de dix-huit ans. Madame la Marquise Montalembert
- LE CHEVALIER DELINCOUR, âgé de vingt ans
- LE BARON DE TORSIN, ami du Marquis, homme fait , } M. de Lagrange. âgé de trente-cinq ans. M. le Chevalier d'Alfafe
- MARTIN, Jardinier du Marquis, âgé de soixante ans environ. M. le Marquis de Bièvre
ACTE I
Le Théâtre représente un jardin au fond duquel on voit un bosquet avec des treillages qui l'environnent, une porte fermée dans le milieu : les feuillages font assez épais pour qu'on ne puisse rien voir de l'intérieur du bosquet.
SCÈNE PREMIÈRE. Julie, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Quoi ! Vous ne voulez pas, belle Julie, que je sois un seul instant avec vous ? La contrainte est trop cruelle !
JULIE
Non, Monsieur, ce sont nos conventions. Quand ma tante et moi avons consenti à vous, présenter dans cette maison, vous avez promis que vous paraîtriez ici uniquement occupé d'elle.
LE CHEVALIER
D'accord ; mais si les sentiments que j'ai pour vous m'étaient inspirés réellement par la Comtesse de Viré, ne pourrais-je donc vous entretenir quelquefois ? Il me semble que, pourvu que je sois plus souvent avec elle, on n'a rien à me reprocher.
JULIE
Oh ! Je sais bien qu'à vous en croire, il y a des temps infinis que vous ne m'avez parlé. Vous connaissez toute la peine que j'ai à vous dire de vous observer davantage ; et vous en abusez un peu.
LE CHEVALIER
Ah ! Si vous en aviez autant que j'en ressens vous seriez plus indulgente.
ARIETTE.
LE CHEVALIER
Quand on aime bien tendrement, Reproche-t-on Sans cesse À son amant Qu'il nous entretient trop souvent De sa tendresse ?JULIE
Mais quand on a des sentiments Dictés par la délicatesse, Tous les instants, L'on s'observe, l'on est fidèle à sa promesse.DUO.
JULIE
Vous ne pouvez me plaire, Si vous ne cachez votre ardeur Le secret nous est nécessaire. Ne connaissez-vous pas mon coeur ?LE CHEVALIER
Ah ! Je devrais vous plaire ; En vous parlant de mon ardeur Si le secret est nécessaire, Du moins rassurez donc mon coeur.JULIE
Non, vous ne sauriez douter que je vous aime. Aurais-je sollicité ma tante, comme je l'ai fait, pour obtenir son consentement à notre union, si vous n'aviez toute ma tendresse ?
LE CHEVALIER
Hélas ! Je le crois : mais cette contrainte où je vis près de vous m'est insupportable. Combien donc cet état cruel doit-il durer ?
JULIE
Tant que la Comtesse le jugera nécessaire : vous savez combien je la chéris. Cette femme est charmante ; quoiqu'elle n'ait que quelques années plus que moi, j'en dépends depuis la mort de ma mère, et elle vit avec moi, vous le voyez, comme une soeur tendrement aimée. Dans quelle situation elle se trouve !
LE CHEVALIER
Oh ! Elle est cruelle, j'en conviens.
JULIE
Près de perdre un amant qu'elle adore ! Cela me fait bien de la peine. Elle dit qu'il faut exciter sa jalousie, pour découvrir ses véritables sentiments. C'est sur vous qu'elle compte, parce qu'elle compte sur moi : ce serait nous affliger toutes deux que de ne pas vous y prêter, mon cher Chevalier ; c'est moi qui vous en prie.
LE CHEVALIER
Ah ! Vous le savez, combien vous avez d'empire sur moi ! Et puis n'est-elle pas mon amie aussi ? Si je ne vous adorais pas, ce serait la femme du monde que j'aimerais davantage : mais je n'entends pas encore comment elle est venue ici chez la mère de ce Marquis, sans l'avoir épousé, puisque tout était d'accord entre eux, et qu'ils s'aimaient autant.
JULIE
Vous m'en demandez beaucoup. Je ne sais si je pourrai vous le faire mieux comprendre. La Comtesse de Viré, élevée en Béarn auprès de son père, perdit son mari, qui fut tué à l'armée, il y a deux ans, comme vous le savez : le Marquis de Séry vint dans la Province l'hiver dernier ; il fut bientôt amoureux de la Comtesse, qui prit tout autant de goût pour lui : ils allaient se marier lorsqu'elle apprit qu'un procès considérable qu'elle a, était près de se juger à Paris.
LE CHEVALIER
Ah ! Voilà donc le sujet de fon voyage ?
JULIE
Précisément. Elle accepta la proposition que lui fit le Marquis de venir s'établir ici dans sa maison à Passy. Depuis quatre mois que nous y sommes, que de chagrins nous y ont accablés ! Car je partage entièrement ceux d'une tante que j'aime comme moi-même.
LE CHEVALIER
Mais comment le Marquis a-t-il pu changer si subitement ?
JULIE
Je ne saurais le comprendre non plus. Ah ! C'est bien mal : cela ne serait peut-être pas arrivé s'il eût continué à être toujours avec la Comtesse.
LE CHEVALIER
Eh ! Cela se peut-il dans ce pays-ci ? Quelle mauvaise raison !
JULIE
Vous la trouvez donc bien mauvaise ?
LE CHEVALIER
Oh ! Très mauvaise : je serais dix ans sans vous voir, que je vous aimerais tout de même.
JULIE
Oui, sûrement ?
LE CHEVALIER
Oui, je le jure.
ARIETTE.
Plein de l'objet de ma tendresse, Je la vois partout où je suis. Loin de ma charmante maîtresse, Son souvenir peut seul dissiper mes ennuis. Dans la plus brillante assemblée, Dans un spectacle, dans un bal, Mon âme, de vous occupée, Ne peut jamais trouver rien qui vous soit égal. Plein de l'objet, etc.JULIE
Vous me charmez. Mais le Marquis apparemment ne vous ressemble pas. La Comtesse, obligée de voir ici des parents qui y font en grand nombre, a plu à tout le monde. Ce n'a été tous les jours qu'invitations nouvelles ; des promenades, des soupers, des concerts lui ont été offerts de toutes parts : cette vie n'est point de son goût.
LE CHEVALIER
Oh ! Pour cela, non ; j'en suis bien témoin.
JULIE
On dit qu'il faut se faire des amis pour gagner un procès : le Marquis a été le premier à l'y engager.
LE CHEVALIER
Il avait peut être ses raisons.
JULIE
Peut-être ; car la Comtesse n'a pas tardé à s'apercevoir que les intérêts de son coeur n'y gagnaient pas.
LE CHEVALIER
Quoi ! Sur le champ le Marquis n'a plus été le même pour elle ?
JULIE
Non pas subitement : il a mis même de l'adresse pour qu'il n'y parût pas ; mais chaque jour il est devenu plus froid, plus réservé. Un certain air d'embarras, d'inquiétude, et de peine s'est peint sur son visage... Tenez, la Comtesse avait déjà ses alarmes, lorsque j'ai commencé à vous connaître.
LE CHEVALIER
Déjà ? Mais il y avait si peu de temps que vous étiez arrivées ?
JULIE
N'importe, ce peu de temps avait suffi pour que le Marquis eût repris l'habitude des sociétés qu'il avait avant son voyage en Béarn ; c'est là qu'il a retrouvé une Vicomtesse_d'Orvigny, fort son amie, à ce qu'on prétend. Il avait assuré qu'il ne la reverrait plus ; cependant nous savons qu'il va souper dans des maisons où elle se trouve toujours : et ce qui l'y conduit est bien facile à deviner.
LE CHEVALIER
Quelle étrange histoire !
JULIE
Oh ! Des plus fâcheuses ; et c'est le motif du rôle que la Comtesse vous a prié de jouer auprès d'elle.
LE CHEVALIER
Allons... Soit, puisque vous le voulez, et que la Comtesse le croit nécessaire. Il me semble pourtant que jusqu'à ce moment cette feinte ne lui a pas été fort utile.
JULIE
Quand cela serait, pouvons-nous moins faire pour elle ?
LE CHEVALIER
J'en conviens. Oui, je vous promets de nouveau de m'observer.
JULIE
Séparons-nous donc. Allez trouver la Comtesse : je vais rester quelque temps ici, pour qu'on ne nous voIe pas rentrer ensemble.
Le Chevalier rentre du côté de la maison.
SCÈNE II.
JULIE, seule
ARIETTE.
Que de peines pour les amants ! Des soupçons, des incertitudes, Des pleurs, et des inquiétudes Empoisonnent tous leurs moments. Que de peines pour les amans ! etc. Tandis que ces feuillages Sont habités par des êtres charmants, Qui sans cesse, dans leurs ramages, Expriment leurs ravissements ; Mon coeur aussi sensible, Lié d'une chaîne invisible, Sans éprouver mille tourments, Ne pourra, se livrer à de si doux penchants ! Petits oiseaux, quel fort ! Qu'il est digne d'envie ! Eh ! que le nôtre est différent ! Si quelquefois l'amour, ce Dieu puissant, Fait le bonheur de notre vie, Il en fait le malheur encore bien plus qouvent. Que de peines pour les amans ! etc.Mais j'aperçois le Marquis de Séry. Il rêve profondément, et ne me voit pas : évitons-le.
Julie rentre du côté de la maison.
SCÈNE III.
LE MARQUIS DE SÉRY seul, venant des jardins du côté opposé
Non, je n'en puis douter : ce n'est pas seulement de l'indifférence ; elle est inconstante !... Elle ! La Comtesse de Viré... Cette femme dont la solidité du caractère semblait se trouver réunie aux grâces de l'esprit et aux charmes de la figure, qui m'avait tant de fois juré l'amour le plus tendre et le plus durable !... Deux mois de dissipation ; deux mois livrée à ce qu'on appelle les sociétés, ou plutôt à ce tourbillon du grand monde, ont suffi pour détruire un si beau naturel !... C'est une femme qui, dès ces premiers moments, a ressemblé à mille autres.
ARIETTE.
Que t'ai-je fait, amour, pour mériter ta haine ? Me punis-tu d'avoir suivi tes lois, Et d'avoir trop chéri ma chaîne ? Tu le fais, docile à ta voix, Je nourrissais la plus pure des flammes ; J'avais touché la plus belle des âmes !... Cruel ... pour prix de ma soumission De ma constance, de mon zèle, Tu rends mon amante infidèle !... Tu romps la plus douce union !... Que t'ai-je fait, amour, etc.C'en est fait ; renonçons à elle, ainsi qu'au genre humain : ma passion, cette cruelle passion que je ne puis vaincre, qui me déchire quand les contrariétés l'irritent, n'en éprouvera plus : elle régnera en paix dans mon coeur ; je la nourrirai de chimères ; mais du moins elles seront douces. Holà, quelqu'un.
SCÈNE IV. Le Marquis, Un Domestique.
LE DOMESTIQUE, venant du côté de la maison
Monsieur ?
LE MARQUIS
Qu'on appelle mon jardinier.
Le Domestique sort du côté opposé.
SCÈNE V.
LE MARQUIS seul continue
Du moins ne serai-je pas rebuté ; j'embellirai ces lieux au gré de mes désirs. Toujours verts, toujours émaillés de fleurs, les plus doux parfums, les plus vives couleurs environneront l'objet éternel de mon amour et de mes soins : je n'en sortirai plus.
SCÈNE VI. Le Marquis, Martin, Jardinier, venant du côté des jardins.
LE MARQUIS
Ah ! Martin, je vous ai fait venir pour vous dire que je veux que tous les orangers, lilas, jasmins, chevre-feuilles, et toutes les fleurs que je vous ai fait mettre en caisse ces jours-ci, soient placés tout à l'heure dans le bosquet.
MARTIN
C'est le bosquet de la nouvelle statue dont Monsieur veut parler ?
LE MARQUIS
Sans doute.
MARTIN
Oh ! J'ai bien pensé, quand j'ai vu Monsieur faire préparer dans ses jardins tant de choses ; que ce serait pour placer dans ce bosquet-là.
LE MARQUIS
Oui. Vous les placerez le long de ces gradins de gazon qui environnent la statue.
MARTIN
Peste ! Qu'il sentira bon autour de cette gentille figure !
LE MARQUIS
Tu trouves donc cette statue belle, mon cher Martin ?
MARTIN
Palsambleu, il faudrait être bien de mauvais goût, pour ne pas s'extasier en la voyant : elle est si blanche ! Elle a si bon air !
LE MARQUIS
Tu t'y connais, je le vois bien : mais surtout, mon cher Martin, que qui ce que soit n'entre dans ce bosquet. Tu as la porte de mes ferres chaudes qui y donne ?... Ce fera par-là que tu feras passer tout ce que tu dois y placer, et tu n'en confieras la clef à personne.
MARTIN
Oh ! Monsieur, ne craignez rien. Je ne suis pas trop manchot, et fais un peu me retourner dans l'occasion.
LE MARQUIS
Allons, voilà qui est bien ; dépêche ton ouvrage : secret et diligence, c'est ce que je te recommande. Qu'un de mes gens cherche le Baron de Torsin, et lui dise que je le prie de venir un moment ici : mais il est inutile, car je le vois qui se promène. Va à ton ouvrage.
Martin sort du côté des jardins.
SCÈNE VII. Le Marquis, Le Baron de Torsin entre du côté des jardins.
LE MARQUIS
Mon cher Baron, voudriez-vous quitter un moment votre promenade solitaire ? J'ai à vous entretenir d'une matière qui m'intéreffe infiniment.
LE BARON
Ce sera avec le plus grand plaisir. Je ne vous voyais pas ; mais je songeais à vous.
LE MARQUIS
À moi ?
LE BARON
Oui, à vous, et à tout ce qui se passe ici, dont je ressens une véritable peine.
LE MARQUIS
Je m'en suis aperçu, sans en être étonné. Je connais votre amitié pour moi ; et si vous avez cru me voir des chagrins, vous les avez sûrement partagés. C'est sur quoi j'ai dessein de vous entretenir.
LE BARON
Ah ! Parlez : si je pouvais vous être de quelque utilité, je serais l'homme du monde le plus heureux.
LE MARQUIS
Je le crois. J'ai en effet, mon cher ami, des peines bien cruelles. Tout ce que j'aime au monde ne vit plus pour moi ; c'est pour un autre qu'elle respire : je voudrais être mort.
LE BARON
Quoi, la Comtesse de Viré ?
LE MARQUIS
Elle-même. Dès le premier moment de mon arrivée dans mes terres je fus frappé de tout ce qu'elle a de grâces et de charmes ; vous savez combien je fus heureux de la trouver sensible à mes sentiments ; il semblait que la nature nous eût formés l'un pour l'autre, et que nos destinées eussent été remplies au premier instant de notre connaissance. Six mois se font passés près d'elle dans cette mutuelle intelligence : nous nous regardions comme des êtres différents des autres êtres, et nous songions à nous unir pour toujours, lorsque le jugement prochain de ce grand procès la fit subitement partir pour Paris, avec cette nièce qui est ici. Je l'engageai à ne prendre d'autre habitation qu'avec ma mère dans cette maison, où elle serait à portée de solliciter ses juges. Elle l'accepta avec transport, et je partis, toujours heureux, puisque je partais avec elle pour habiter ici le même lieu.
LE BARON
Tout semblait annoncer en effet, de la part de la Comtesse, le plus sincère attachement pour vous.
LE MARQUIS
Point du tout. Depuis ce temps, ce n'est plus pour moi la même femme ; elle est entièrement livrée au grand monde et à la dissipation.
LE BARON
Mais le grand monde est fait pour elle. Sa famille tient à des personnes considérables qu'elle doit voir. Elle est fêtée et recherchée ; vous n'en devez pas être étonné : elle s'y livre ; il le faut, puisque ce n'est qu'en faisant des connaissances qu'on acquiert des solliciteurs.
LE MARQUIS
Mon_Dieu, je sais tout cela : mais l'excès dans tout est condamnable, et les raisons les plus légitimes, quand on se tient dans de certaines bornes, ne sont plus que des prétextes, quand on les passe.
LE BARON
Mais lui avez-vous fait connaître ses torts, si elle en a eu ?
LE MARQUIS
Au contraire ; j'ai mis tous mes soins à paraître n'y faire aucune attention : me conviendrait–il de la gêner ? C'est son coeur qui doit la conduire, et non mes leçons.
LE BARON
Cependant lorsqu'on croit avoir des reproches fondés à faire à quelqu'un qui nous est aussi cher, il faut bien s'en expliquer.
LE MARQUIS
Les reproches ne ramènent point un coeur, ils ne font que l'aigrir. Le rôle d'un jaloux est le plus odieux des rôles.
ARIETTE.
LE BARON
Être jaloux, et sans sujet, C'est être ridicule ; Il est même des torts qu'il faut qu'on dissimule ? On se le doit ; chacun le fait. Mais montrer de l'indifférence Sur ce qui touche au sentiment ; Non, rien n'est plus piquant ; C'est une véritable offense.LE MARQUIS
Et si ce n'est pas tout ce que j'ai à lui reprocher ? Si elle est inconstante, à quoi serviront mes humeurs chagrines ? À me rendre encore plus insupportable.
LE BARON
Comment à la Comtesse inconstante ?
LE MARQUIS
Oui, Monsieur_le_Baron, oui ; la justifieriez vous de ce dernier trait ?
LE BARON
Non, certainement ; et dans ce cas elle est très coupable. Vous savez donc à qui elle vous préfère ?
LE MARQUIS
Assurément.
LE BARON
Et c'est ?
LE MARQUIS
Le Chevalier de Lincour.
LE BARON
Celui que je vois toujours ici ?
LE MARQUIS
Lui-même. À peine avons-nous eu soupé dans deux ou trois maisons ensemble, qu'elle l'a amené ici et présenté à ma mère, sans savoir si ce beau Monsieur me convient ou non.
LE BARON
Mais j'ai peine à croire qu'elle ait pu se prendre subitement de goût pour une connaissance aussi nouvelle.
LE MARQUIS
Tant qu'il vous plaira, Monsieur_le_Baron ; mais cette nouvelle connaissance ne la quitte plus. Vous l'expliquerez comme vous voudrez ; quant à moi, je n'y suis point embarrassé.
LE BARON
Ne serait-ce point plutôt à Julie qu'il serait attaché ?
LE MARQUIS
Attaché à Julie ! Et il ne parle qu'à la Comtesse. Vous avez des idées qui sont à vous tout seul.
LE BARON
Vous vous fâcherez si vous voulez ; mais je ne vois rien de clair dans cette inconstance prétendue.
LE MARQUIS
Oh ! Moi, je n'y vois que trop. Tout me confirme de plus en plus chaque jour dans mes premières, idées. N'a-t-elle pas déjà parlé de prendre une maison à Paris, prétendant être trop éloignée de ses affaires ? Ah ! Ce font des résolutions bien décidément prises dans son esprit et dans son coeur.
LE BARON
Mais c'est sur quoi il faut que vous la fassiez expliquer.
LE MARQUIS
Moi, des explications ? Vous voudriez que je me fiffe dire en face ce qu'on s'étudie à me faire entendre de toute manière ? Non, non, il n'en sera rien. Partez, Madame_la_Comtesse ; j'en serai charmé. Le moment de votre départ fera celui de mon bonheur. Je le trouverai dans ce lieu même, ou du moins la tranquillité ; je suis résolu de n'en sortir de ma vie. Vous seul, mon cher Baron, y serez reçu ; car je vous rends trop de justice pour croire que vous m'abandonniez.
LE BARON
Oh ! Comptez sur moi pour la vie ; mais je ne puis vous cacher que ce projet me paraît insensé.
LE MARQUIS
Je conviens que les idées que j'ai sur la vie que je me propose de mener dans ce séjour, peuvent être regardées comme extraordinaires ; mais étant les seules consolations dont mes peines soient susceptibles, j'espère que vous me les pardonnerez. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment, étant obligé d'aller voir si des ordres que j'ai donnés pour mes jardins s'exécutent. Nous reprendrons bientôt cette même conversation.
LE BARON
Mais je vais vous y suivre.
LE MARQUIS
Non, restez. La Comtesse, que j'aperçois, vient de ce côté : il convient que nous n'ayons pas l'air de l'éviter tous deux.
Le Marquis sort du côté des jardins.
SCÈNE VIII. La Comtesse, Le Baron.
LA COMTESSE, venant du côté de la maison
Le Marquis de Séry vous quitte bien précipitamment, Monsieur, et vous aviez ensemble une conversation qui m'a paru bien animée ? Je suis étonnée qu'elle ait fini si brusquement. Serait ce moi qu'il évite ? Vous savez sûrement ce qui en est : vous êtes son confident intime.
LE BARON
Je me flatte en effet, Madame, d'avoir quelque part dans sa confiance. L'ancienne amitié qui nous lie, est un titre sacré pour quelqu'un qui pense comme lui.
LA COMTESSE
Vous comptez beaucoup, à ce qu'il me paraît, sur la constance de ses sentiments ; mais ce n'est pas chose rare de les voir changer parmi ses pareils.
LE BARON
Ceux qui lui ressemblent, Madame, ne changent point sans de justes raisons.
LA COMTESSE
Oh ! Oh ! Monsieur, vous prônez la chose au tragique. Je crois plus que personne qu'il a toujours d'excellentes raisons de faire tout ce qu'il fait.
LE BARON
Si vous lui rendez justice, vous devez penser ainsi, Madame.
LA COMTESSE
Il va cette après-dînée à Paris sans doute ?
LE BARON
Je ne crois pas. Il m'a quitté pour aller donner des ordres dans ses jardins.
LA COMTESSE
Ah ! Oui ; il a fort à coeur d'orner ce bosquet si bien fermé. Il l'occupe beaucoup depuis quelque temps ; et tout ce qu'il y fait n'est pas un secret pour vous.
LE BARON
Vous vous trompez, Madame. J'ignore la manière dont il se propose d'orner cette partie de son jardin : nos entretiens roulent sur des sujets plus importants.
SCÈNE IX. Les précédents, Julie venant du côté de la maison.
JULIE
Ma tante, Monsieur le Chevalier de Lincour, qui vous a vue de loin causer avec Monsieur, craint que vous ne soyez en affaire. Il demande si dans quelques moments il pourrait vous parler.
LA COMTESSE
Il se peut dès l'instant, s'il le veut , ma nièce.
D'un ton ironique.
Monsieur_le_Baron n'a sûrement rien de particulier à me dire.
JULIE
J'y cours.
Elle rentre du même côté.
SCÈNE X. LA COMTESSE, LE BARON.
LE BARON
Il est vrai, Madame ; mais comme il pourrait être que Monsieur le Chevalier ne fut pas dans le même cas, je n'abuserai point de vos bontés, et je vais finir quelques lettres commencées qui pressent.
LA COMTESSE
Vous ferez fort bien : le Chevalier a sûrement des affaires très importantes à traiter avec moi. Je lui ai donné le département des spectacles, des soupers, des concerts, des bals qu'on me propose. Il doit travailler ce soir avec moi ; ma nièce est la feule personne qui soit de temps en temps admise à ce travail. Je la forme, comme vous voyez.
LE BARON
Elle ne peut, Madame, être en de meilleures mains, et je serais bien fâché de retarder une instruction aussi utile. Serons-nous assez heureux pour vous voir ici toute la journée ?
LA COMTESSE
C'est ce que je ne saurais dire. Mon travail avec le Chevalier en va décider.
LE BARON
Je vous laisse donc, Madame.
Le Baron rentre du côté de la maison.
SCÈNE XI.
LA COMTESSE, seule, le regardant jusqu'à ce qu'il soit rentré
Que j'ai eu de peine a me contenir ! Cet homme, intime du Marquis de Séry, fait toute fa perfidie ; il est sûrement le confident de son intrigue avec la Vicomtesse Dorvigny. Avec quel froid il m'a parlé ! Mon infortune est certaine... Que je hais cette femme !... Que je suis malheureuse !... Elle m'a enlevé le coeur du Marquis ; j'en mourrai,
ARIETTE.
Me livrant à l'indifférence, Je pourrai retrouver le repos de mes jours : Pourquoi ne pas mépriser Son offense, Et l'abandonner pour toujours ? Fin. Mais que dis-je ?... Où m'emporte un aveugle transport ? L'abandonner... Et si son coeur fidèle Ne brûle point d'une flamme nouvelle, Que deviendrais je alors, et quel serait mon sort ? Me livrant, etc.Que cette incertitude est cruelle ! Il faut absolument que j'en forte. Ce n'est qu'en excitant sa jalousie que je puis connaître ses sentiments. Continuons de faire jouer près de moi au Chevalier son rôle d'amant bien reçu. Si le Marquis peut y être insensible, il ne m'aime plus ; alors dans ce jour même je quitte cette odieuse maison. Que fais-je si le Baron n'a pas voulu me faire entendre qu'on serait bien aise que j'en fusse déjà partie, quand il m'a demandé si je resterais toute la journée ici ?... Cette idée me glace le sang !... Écrivons tout à l'heure à ma tendre amie la Marquise de Clari, qu'une affaire très importante m'obligera peut-être à aller dès ce soir à Paris, que je la prie de me recevoir.
SCÈNE XII. La Comtesse, Julie, Le Chevalier venant du côté de la maison.
LE CHEVALIER
Madame, je viens de recevoir...
LA COMTESSE
Mes amis , vous me voyez fort troublée. Je suis obligée de faire partir tout à l'heure une lettre pour Paris. Je reviens dans le moment.
JULIE
Puis-je vous être utile, ma chère tante ?
LA COMTESSE
Non, ma chère Julie, demeurez.
Elle rentre du côté de la maison.
SCÈNE XIII. Julie, Le Chevalier.
JULIE
Sortir me fait de peine ! Ah ! Chevalier, c'est l'amour qui la rend malheureuse : je tremble...
ARIETTE.
LE CHEVALIER
Rassurez-vous, belle Julie. Vous fîtes naître mon amour ; Et ce seul instant de ma vie En a décidé sans retour.JULIE
Non, je ne puis cesser de craindre. On dit les hommes inconstants ; Ils ne se font qu'un jeu de feindre : Les plus tendres sentiments.LE CHEVALIER, répète
Ah, rassurez-vous, ma Julie.SCÈNE XIV. La Comtesse, Julie, Le Chevalier venant du côte de la maison.
LA COMTESSE
Nous partons peut-être ce soir, ma chère Julie, et si je pars, c'est pour ne plus revenir. Allez disposer tout, et attendez-moi dans mon appartement : je vous y instruirai de ce que vous aurez à faire.
JULIE
Est-ce qu'il vous est survenu quelque nouveau chagrin ?
LA COMTESSE
Non. Mais il faut que mon sort soit décidé dans la journée. Allez, et laissez-moi avec le Chevalier.
Julie rentre du côté de la maison.
SCÈNE XV. La Comtesse, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Qu'ordonnez, Madame ?
LA COMTESSE
De continuer votre rôle auprès de moi ; notre feinte réussit. Le Baron nous croit fort unis ; et s'il le croit, son ami n'en doute pas davantage : qu'on ne vous voie point de la journée parler à Julie.
LE CHEVALIER
Vous savez si j'ai fidèlement observé ce que vous m'avez prescrit ?
LA COMTESSE
Je n'ai sans doute qu'à me louer de vous ; aussi j'espère qu'avant peu je saurai vous en récompenser, terminant votre union avec ma nièce. Passons de ce côté du jardin, où je suis bien aise qu'on nous voie ensemble, et je vous apprendrai plus en détail les arrangements qui vous regardent. J'aperçois le Marquis avec son ami et confident qui se promènent ; je les saluerai, en passant, avec beaucoup de froideur, et nous continuerons notre promenade.
Le Marquis et le Baron paraissent, et entrent par la dernière coulisse, du côte de la maison ; ils se parlent, s'arrêtent un moment, et ne commencent à s'avancer lentement que lorsque la Comtesse se met en mouvement pour en sortir de l'autre côté avec le Chevalier.
LE CHEVALIER
J'aurai l'honneur de vous suivre, Madame.
Ils se saluent mutuellement ; et le Marquis avec le Baron s'avancent.
SCÈNE XVI. Le Marquis, Le Baron.
LE MARQUIS
Vous voyez que la Comtesse n'y fait pas beaucoup de façon : elle s'en va avec le Chevalier ; à peine a-t-elle daigné nous saluer.
LE BARON
J'avoue que sa conduite est singulière ; mais, je vous l'ai dit, elle m'a paru, dans la conversation que j'ai eue avec elle, plutôt piquée contre vous qu'indifférente. Elle vous croit inconstant : si elle l'était autant que aa conduite l'annonce, pourquoi m'aurait-elle marqué de l'humeur en qualité de votre confident ?
LE MARQUIS
Feinte que tout cela. Ne voyez-vous pas qu'elleccherche un prétexte de rompre tout à fait, et qu'elle ne peut y réussir qu'en jouant la fâchée, qu'en me supposant des infidélités ? Pur manège de coquette : je n'en suis point la dupe.
LE BARON
Et moi, je ne puis penser comme vous. Pourquoi croire infidèle une femme qui peut encore vous aimer sincèrement ? Suivez mes avis, ne précipitez rien.
LE MARQUIS
Quoi que vous puissiez me dire, un intérêt bien différent m'éclaire plus que vous ne pouvez l'être. Je ne suis plus aimé ; et certain de mon malheur, il ne me reste qu'à m'occuper des adoucissements dont il est susceptible. Apprenez quels ils font. Je sais d'avance ce que vous aurez à m'objecter : je me suis dit cent fois ce que vous pourrez me dire : mais je me connais bien ; c'est la seule ressource qui me reste pour n'être pas entièrement livré au désespoir. Respectez mon état, il est digne de votre pitié, et non de votre censure.
LE BARON
Parlez ; quoi qu'il en soit, comptez à jamais sur mes égards et ma discrétion.
LE MARQUIS
Ce bosquet que vous voyez sera mon tombeau ; je n'en sortirai plus : une statue parfaitement ressemblante à la Comtesse en est la divinité. Une porte, donnant dans le bois de Boulogne, m'a fourni le moyen de l'introduire, sans être aperçue, dans ce lieu qui lui était destiné. Elle y est depuis deux jours, et je lui ai déjà offert plusieurs fois mes hommages. Venez, vous serez le seul qui y ferez admis...
LE BARON, à part
Allons, ménageons sa douleur ; son état me pénètre.
Le Marquis ouvre le bosquet ; on aperçoit une Statue habillée à la moderne, en habit blanc, un demi panier, telle que la Comtesse fera habillée sur le théâtre, et de la même taille que l'actrice qui jouera ce rôle.
LE MARQUIS
Voyez, voyez-la : si elle n'a pas tous les charmes de l'original, du moins n'en a-t-elle aucun défaut. Elle fixe mes attentions : lorsque je lui parle , elle semble me répondre ; et cette douce image, en enivrant mes sens, calme mes douleurs ; elle y fait même succéder un certain plaisir.
LE BARON
Mon cher Marquis, je connais l'excès de vos souffrances, par la nature du remède auquel vous êtes obligé de recourir : mais il faut vous distraire. Je ne vous laisserai point ici.
DUO.
LE MARQUIS
Non, laissez-moi seul en ces lieux : Près de cette image chérie Je serai bien moins malheureux. Ah ! Laissez-moi seul en ces lieux ; Oui, je veux y passer ma vie : Laissez-moi, laissez-moi, car enfin je le veux.LE BARON
Venez, venez, quittez ces lieux. Près de cette image chérie En ferez-vous moins malheureux ? Venez, venez, quittez ces lieux. Mais c'est en vain que je l'en prie. Il ne faut pas l'aigrir ; son état est affreux.Le Baron, après ces mots, rentre du côté de la maison, et le Marquis s'enfonce dans le bosquet, dont les portes se referment sur lui.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
JULIE seule ; elle entre du côté de la maison
La Comtesse n'est point revenue à son appartement, comme elle me l'avait promis. J'ai tout fait préparer, suivant son intention, pour notre départ, et je suis inquiète. Serait-elle encore dans ces jardins ? Qu'elle est à plaindre ! J'en mourrais, si le Chevalier était capable d'une pareille inconstance.
ARIETTE.
SCÈNE II. Julie, Le Chevalier entre du côté des jardins.
LE CHEVALIER
Par quel bonheur vous trouvé-je ici, ma chère Julie ?
JULIE
Oh ! Je ne puis vous parler : je vais rentrer. Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble. J'étais venue chercher la Comtesse ; où est-elle ?
LE CHEVALIER
Je l'ai quittée depuis un quart d'heure ; elle a voulu rester seule près de ce bosquet. Elle ne peut tarder à venir : nous l'attendrons ici ensemble.
JULIE
Oh ! Pour cela non ; je crains trop d'être vue avec vous. Adieu.
LE CHEVALIER
Un instant donc !
DUO
LE CHEVALIER
Restez un instant...JULIE
Voyez mon embarras.LE CHEVALIER
Un mot encore, un mot, de grâce !LE CHEVALIER
Restez un seul petit moment.LE CHEVALIER
Ah ! Quelle gêne et quel tourment !JULIE
Autant que vous je les ressens.Mais enfin il faut nous séparer : laissez-moi. Adieu, adieu, adieu.
Elle rentre du côté de la maison.
SCÈNE III.
LE CHEVALIER, seul
Elle est bien pressée de me quitter ! Mais j'ai vu la peine qu'elle en ressent elle-même : les intérêts de la Comtesse lui font chers, et je l'en aime davantage ; la voici. Dans quelle douleur elle est !
SCÈNE IV. La Comtesse, Le Chevalier.
LA COMTESSE, revenant du côté des jardins
Ah ! Chevalier, je suis la plus malheureuse créature qui existe !
LE CHEVALIER
Que vous est-il donc arrivé ?
LA COMTESSE
Je suis hors de moi ; je ne me connais plus.
LE CHEVALIER
Qu'y a-t-il donc ?
LA COMTESSE
Le Marquis n'est plus rien pour moi.
LE CHEVALIER
Comment le savez-vous ?
LA COMTESSE
Je l'ai perdu pour toujours.
LE CHEVALIER
Mais encore, d'où le savez-vous ? Vous l'a-t-il déclaré ?
LA COMTESSE
Non ; mais je viens d'en avoir une preuve aussi certaine.
LE CHEVALIER
Comment ?
LA COMTESSE
Vous m'avez laissée près du bosquet, très occupée à chercher quelque ouverture dans les feuillages, qui me permît d'en voir l'intérieur : je n'en ai point trouvé ; mais bientôt j'ai entendu qu'on y marchait, bientôt après des soupirs, et enfin des protestations de l'amour le plus tendre. C'était le Marquis, dont j'ai reconnu la voix.
LE CHEVALIER
Le Marquis ?
LA COMTESSE
Lui-même, il disait : « Charmant objet qui régnez sur mon âme, non, ce n'est point assez de dire que je vous aime : je vous adore. Vous recevrez sans cesse ici l'hommage de mon coeur. Je ne veux vivre que pour vous ; votre chère image fera mon éternelle félicité ». Ils se sont éloignés : je n'ai plus rien entendu.
LE CHEVALIER
Que je suis touché de vos peines !
LA COMTESSE
Ah ! Je n'en doute point : ma résolution est prise. Allez sur le champ dire à ma nièce que c'est ce soir décidément que nous partons ; que tout soit prêt, et laissez-moi seule, j'en ai besoin.
Le Chevalier rentre du côté de la maison.
SCÈNE V.
LA COMTESSE, seule
Il ne m'est plus possible d'en douter ?....
ARIETTE.
SCÈNE VI. LA COMTESSE, MARTIN, Jardinier, entre du côté de la maison.
MARTIN
Monsieur_le_Marquis demande s'il peut avoir l'honneur en ce moment d'entretenir Madame_la_Comtesse.
LA COMTESSE
Moi ?
MARTIN
Vous-même, Madame.
LA COMTESSE, après avoir rêvé un moment
Dites-lui que, s'il le veut, il en est bien le maître.
MARTIN, à part, en s'en allant
Il faut que mon maître et Madame_la_Comtesse aient de bien gros chagrins. Je soupçonne d'avoir deviné l'enclouure.
Il rentre du côté de la maison.
SCÈNE VII.
LA COMTESSE, seule
Ce désir de me parler me paraît bien étrange !... Encore de la dissimulation et de la fausseté sans doute : mais je serai aussi dissimulée que lui ; je serais trop humiliée s'il pouvait penser que je me crois abandonnée la première. Tâchons de lui persuader que je l'ai prévenu. Il fera bien adroit s'il démêle ce qui se passe au fond de mon coeur.
SCÈNE VIII. LA COMTESSE, LE MARQUIS arrivant ducôté de la maison.
LE MARQUIS
On dit dans la maison que Madame_la_Comtesse va ce soir à Paris pour plusieurs jours.
LA COMTESSE
Rien n'est plus vrai, Monsieur_le_Marquis, mes affaires l'exigent.
LE MARQUIS
Et serons-nous privés longtemps de sa présence ici ?
LA COMTESSE
Je ne le fais pas moi-même. Je ne puis, à cette grande distance, solliciter mes juges aussi souvent qu'il serait nécessaire.
LE MARQUIS
Je comprends bien, Madame, que des affaires aussi intéressantes ne peuvent être suivies trop exactement. Il y faut employer les jours, et les nuits même, suivant les circonstances.
LA COMTESSE
Vous n'êtes pas dans cet embarras-là, Monsieur ; les vôtres font depuis longtemps toutes arrangées.
LE MARQUIS
J'en conviens. Je dois cette heureuse situation aux soins que j'en ai pris précédemment. Je ne fais que recueillir aujourd'hui le fruit de mes peines.
LA COMTESSE
Et ce sont des fruits bien doux pour vous ; on en doit juger ainsi à votre air de satisfaction et de tranquillité : mais sans en être au même terme, comptant arranger bientôt les miennes, j'anticipe sur le plaisir que j'en aurai, et j'ai le bon esprit d'en jouir d'avance.
LE MARQUIS
Oh ! Vous savez déjà si bien à quoi vous en tenir, que vous pouvez en effet vous y livrer d'avance ; et quand même il devrait en être autrement par la suite, ce serait toujours de l'amusement. Que faut-il de plus ?
LA COMTESSE
Je vous entends, Monsieur ; ne m'en dites pas davantage. Vous cherchez à me faire comprendre que vos dispositions sont changées à mon égard, en m'annonçant que vous avez mauvaise opinion de mes principes.
LE MARQUIS
Oh ! Madame...
LA COMTESSE
Croyez que je n'ignore point à qui je dois ce changement. Je sais tout ce qui se passe.
LE MARQUIS
Et moi, Madame, je le vois : vous devez m'entendre. Vous voulez rompre avec moi ; c'est là votre grand motif.
LA COMTESSE
Non, Monsieur, c'est ma présence ici qui vous gêne. Vous voulez que j'en forte : j'ai prévenu vos désirs. Je pars : les affaires importantes de vos bosquets ne demandent point de témoins.
LE MARQUIS
Oh ! Pour cela non : et il n'est point en votre pouvoir d'y mettre obstacle.
LA COMTESSE
Je le sais, Monsieur, je le sais.
DUO.
LA COMTESSE
Oui, c'est vous, qui me trahissez.bis.
Quelle plus grande perfidie !...Bis.
De ces lieux vous me banniffez 3 Ne croyez pas que je l'oublie.LE MARQUIS
Non, c'est vous qui me trahissez.bis.
Quelle plus grande perfidie !...bis.
De ces lieux vous vous bannissez Ne croyez pas que je l'oublie,LA COMTESSE
Non, non, plus d'espérance. J'abhorre ma confiance... À mon funeste sort... Je préfère la mort. Oui, je pars ; et c'est fait pour ma vie. C'est vous, c'est vous qui m'abandonnez ; Ne croyez pas que je l'oublie. Oui, c'est vous qui me trahissez.SCÈNE IX.
LE MARQUIS, seul
Elle part !... Oui, c'en est fait, et pour toujours.
ARIETTE.
Éclatez, mes transports. Les plus cruels soucis n'ont pour moi que des charmes. Non, je ferai de vains efforts Pour cacher mes ennuis et retenir mes larmes.Fin.
Éclatez, mes transports, Les plus cruels soucis n'ont pour moi que des charmes. À mes yeux les objets se présentent confus... Ils se ferment à la lumière...... - Quel trouble, hélas !... Je ne me connais plus.... Je perds donc pour toujours celle qui m'est fi chère ! Éclatez, mes transports.etc. Jusqu'au mot fin.
SCÈNE X. LE MARQUIS, LE BARON venant du côté de la maison.
LE BARON
J'apprends, mon cher Marquis, que la Comtesse va partir dans l'instant. Ses chevaux sont mis : vous vous êtes entretenu avec elle ; avez-vous reçu de qa part l'aveu de son inconstance ? Dans quel état je vous trouve !...
LE MARQUIS, sans faire attention à lui
Je ne puis soutenir ce coup.
LE BARON
Une âme telle que la vôtre se laissera-t-elle accabler ? Écoutez-moi, répondez-moi...
LE MARQUIS de même
Ô désespoir !...
LE MARQUIS
Calmez-vous, c'est moi qui vous le demande.
LE MARQUIS, parlant toujours à lui-même
Et je ne puis l'oublier, malgré tant de perfidie !
LE BARON
Pouvez-vous aimer un objet si peu digne de l'être ?
LE MARQUIS en fureur, lui répond
Vous m'ôteriez plutôt la vie, que d'affAiblir tout l'amour dont je brûle...
Le Marquis retombe dans ses rêveries.
LE BARON, à part
Quelle douleur !
LE MARQUIS, revenant à lui un peu plus tranquille
Non, mon ami vous ne fauriez avoir d'idée de ce que je souffre...
Il appuie une main sur l'épaule du Baron, et l'autre sur sa tête ; après un instant il continue.
Venez, suivez moi ; venez, que je meure à vos yeux aux pieds de son image... Je ne puis la hair. Non, je sens, malgré moi, mon âme voler vers elle : un attrait plus puissant que tous mes efforts m'entraîne... Quelle secrète joie s'empare de moi ?... Quelle illusion... Ce n'est plus une ingrate que je vais retrouver ; c'est la candeur, c'est l'innocence : ah ! C'est la source de ma vie. Courons me jeter à ses pieds...
Le Marquis ouvre le bosquet ; dans l'instant il aperçoit la Comtesse elle-même en la place de la Statue : Julie est assise à ses pieds sur un gazon, et le Chevalier à genoux, tenant une de ses mains, qu'il baise avec transport. Le Marquis, avec la plus grande vivacité, va au devant de la Comtesse qui descend vers lui, et ils disent ensemble.
SCÈNE XI et dernière. Le Marquis, La Comtesse, Julie, Le Chevalier, Le Baron , Martin.
LE MARQUIS
Que vois-je ?
LA COMTESSE
Ah ! Dieux !
Elle descend, le Marquis va au-devant d'elle, lui donne la main avec transport. Ils s'avancent pour le Quinque.
QUINQUE.
LA COMTESSE, LE MARQUIS
Dans quelle erreur nous étions l'un et l'autre ! Aucun bonheur n'est comparable au nôtre. Livrons-nous aux plus doux transports ; Notre union ne fera plus troublée. Entre nous les plus doux accords Feront la chaîne fortunée De notre heureuse destinée.JULIE, LE CHEVALIER
Dans quelle erreur ils étaient l'un et l'autre : Aucun bonheur n'est comparable au nôtre. Livrons-nous aux plus doux transports ; Notre union ne fera plus troublée. Entre nous les plus doux accords Feront la chaîne fortunée De notre heureuse destinée.LE BARON, au Marquis et à la Comtesse
Dans quelle erreur vous étiez l'un et l'autre, Aucun bonheur n'est comparable au vôtre. Livrez-vous aux plus doux transports ; Votre union ne sera plus troublée. Entre vous les plus doux accords Feront la chaîne fortunée ? De votre heureuse destinée.LA COMTESSE
Vous me croyiez inconstante, je vous croyais infidèle : je partais, nous allions être malheureux ; ce bon homme ...
Montrant Martin.
... nous a mieux connus que nous-mêmes. Il a vu notre erreur, et son zèle nous en tire. S'étant tenu sur mon passage avec ma nièce, il m'a offert d'entrer dans ce temple du mystère, et j'ai cessé d'être malheureuse.
LE MARQUIS
Ah ! Que ne lui dois-je point ! Mon cher Martin, je proportionnerai la récompense au service.
MARTIN
La plus grande que je puisse recevoir, c'est de voir mes chers maîtres éternellement heureux.
LA COMTESSE
Embrasse-moi, ma chère Julie ; donne la main au Chevalier : c'est ainsi que j'entends payer sa complaisance.
LE CHEVALIER
Ah, Madame !
JULIE
Que de grâces nous avons à vous rendre !
SEXTUOR.
LA COMTESSE
En amour il faut bien s'entendre ; Il faut se dire à chaque instant Et ce qu'on pense et ce qu'on sent. De la franchise, une âme tendre, Et de généreux sentiments ; C'est l'éternel bonheur des fidèles amants... Fin.LA COMTESSE
Toujours je vous aimerai.LE MARQUIS
Toujours je vous chérirai.LE BARON
L'amour comble tous vos désirs.TOUS QUATRE ENSEMBLE
Ah ! De nos heureux jours il fera les plaisirs.LA COMTESSSE au Marquis, JULIE au Chevalier
Heureux en vous aimant, heureux de vous plaire, Vous serez pour ma vie à jamais nécessaire.LE MARQUIS à la Comtesse, LE CHEVALIER à Julie
Content de vous aimer, content de vous plaire, Vous serez pour ma vie à jamais nécessaire.228 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica