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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou la Vanité

Aman

Antoine de Montchrestien· imprimée en 1601· 5 actes· 1 784 vers· 11 personnages

Personnages

  • AMAN
  • CIRUS
  • CHOEUR
  • ASSUÉRUS
  • MARDOCHÉE
  • SARA
  • RACHEL
  • ESTHER
  • ATHAC
  • ARPHAXAT
  • SARES
ARGUMENT

Aman Syrien étant en grand crédit auprès du Monarque Assuérus, brigue les honneurs divins ne se contentant des humains ; et par ordonnance publique, contraint un chacun à l'adorer. Mardochée homme juif et craignant Dieu le refuse, et se montre à bon escient indigné de telle outrecuidance. Là-dessus Aman se pique, et bouillant d'un ardent désir de vengeance, complote la mort de Mardochée et de tous ceux de sa Nation : impètre du Roi l'exécution de ce complot, et proscrit indifféremment tous les Juifs. En ce grand péril ils ont recours à Dieu. Il les délivre avec Mardochée par le moyen d'Esther, qui fait justement recevoir au superbe Aman, la peine qu'il avait injustement préparée aux autres.

SUR LE PSAUME CXXIIII Dis ores Israël si Dieu n'eût tint pour nous, Lorsque nos Ennemis enflammés de courroux Conspirèrent ensemble afin de nous malfaire, Nous étions tous perdus ; l'abîme était ouvert, Il nous eût à l'instant engloutis et couverts, Pour le seul appétit d'un Tyran sanguinaire. Ainsi comme un torrent enflé de grosses eaux Emporte les moissons, les ponts, les arbrisseaux, Sans qu'on puisse arrêter sa course furieuse ; De même la fureur de maint peuple étranger, Avec impunité nous allait saccager, Et rien n'eût empêché sa force injurieuse. Mais comme ce torrent naguères haut bruyant, Et d'un cours effréné par les champs s'enfuyant, Se dessèche aussitôt sans qu'un flot en demeure : Ainsi nos Ennemis de partout amassés, Au regard du Seigneur ont été dispersés, Et pas un seulement n'apparaît à cette heure. Soit à jamais bénit et loué l'Éternel, Qui conservant les siens d'un souci paternel N'a point souffert qu'ils soient abandonnés en proie ; Mais au contraire a fait que leurs fiers Ennemis À leur discrétion se sont trouvés soumis, Changeant le deuil des uns et des autres la joie. Ainsi comme l'oiseau surpris de l'Oiseleur, S'échappe du filet tendu pour son malheur, Et s'essore dans l'air d'une libre volée : Des lacs qui nous tenaient il nous a dégagés ; Ceux nous veulent du bien qui nous ont outragés ; Ceux qui nous désolaient notre âme ont consolée. Notre aide soit toujours au nom du Dieu des Dieux, Qui forma l'air la terre et la mer et les Cieux ; Lors nous ne manquerons d'espoir ni d'assurance : Encor que tout le Monde eût armé contre nous, Nous avons un Bouclier qui parerait ses coups, Nous avons un Rempart plus fort que sa puissance.

ACTE I

Aman, Cirus.

AMAN

Soit que le blond Phoebus sortant du creux de l'onde Vienne recolorer le visage du monde ; Soit que de rais plus chauds il enflamme le jour, Ou qu'il s'aille coucher en l'humide séjour, Il ne voit un seul homme en ce Monde habitable, Qui soit en tout bonheur avec moi comparable : Ma gloire est sans pareille, et si quelqu'un des Dieux, Voulait faire à la terre une échange des Cieux, Et venir habiter sous le rond de la Lune, Il se contenterait de ma belle fortune. L'Univers reconnaît mon Maître pour son Roi : Mon Roi ne veut avoir pour compagnon que moi : À moi tant seulement le Conseil se rapporte ; En effet je suis Roi : le titre je n'en porte ; Mais baste, c'est tout un ; si Roi nommer se peut, Qui fait tout ce qu'il dit, et dit tout ce qu'il veut. Faut-il mettre en campagne une puissante armée Contre une Gent étrange à la guerre animée ? Faut-il aux plus hardis apporter de l'effroi ? Aux plus rebelles coeurs imposer une loi ? Résoudre en un moment d'un important affaire ? Tous recourent à moi, chacun me le défère. Aussi quand je chemine au milieu des Guerriers, J'ai les palmes en main et au front les lauriers ; Et si par moi la paix au monde est redonnée, De rameaux d'Olivier ma tête est couronnée : Je porte aussi toujours, comme un second Atlas, Les charges de l'État sans en devenir las : Je touche aussi le Ciel du coupeau de la tête ; Et pour monter si haut je ne crains la tempête. Les Monts plus élevés ont le chef foudroyé ; Mais ceux à qui les Dieux ont mon heur octroyé, Les séparant si loin de la basse commune, Ne sont jamais atteints des revers de Fortune : Qu'ils tendent ici-bas une rhé seulement, Les villes et châteaux ils prendront en dormant. Ô trois et quatre fois heureux il se peut dire, Qui voit hommes et Dieux à ses desseins sourire ; Et qui n'a souhaité son désir être fait, Qu'il en voit le succès lui répondre à souhait. De moi, je n'ai jamais voulu rien entreprendre, Qu'à son but espéré je n'aie pu le rendre : Tu m'en seras témoin toi qui par cent dangers M'as vu cent fois braver les Peuples étrangers, Qui bouillant au combat d'une ardeur généreuse, Ont connu ma fortune et ma main valeureuse. Combien diverses fois en tant de lieux divers, Vis-tu les champs foulés de carnage couverts, Par ce fer redoutable, et les ondes sanglantes Entraîner quand et soi les charognes puantes.

Blond Phoebus (le) : Le Soleil. [F]

Creux de l'onde (le) : Le fond de la mer. (EF)

Rais ; Rayons de Soleil. [CSP]

Se coucher dans l'humide séjour : Le soleil se couche dans la mer. [L]

Une échange : A été autrefois du féminin. [FC]

Tant seulement : seulement. [L]

Baste : Il n'importe. [L]

Gent étrange : Nation étrangère. [F] [FC]

Un affaire : A été autrefois du masculin. (Fcg)

Déférer : céder par respect à quelqu'un. (Ric)

Atlas : Géant qui portait le Ciel, selon la Mythologie. [L]

Coupeau : sommet. [F]

Heur : Bonne fortune. [ACA]

Basse commune : bas peuple. [F]

Une rhé : un rets. [L]

Aye : aie. Avec y cela marque que le mot a 2 pieds. (EF)

Quand et soi : avec soi. [L]

AMAN

C'est la merci de vous, compagnons généreux, Que je suis estimé si grand, si valeureux : Si je m'élève au Ciel j'ai pour ailes vos armes, Je vous en suis tenu, magnanimes Gensdarmes. Il est vrai que je suis un aigle nonpareil, Que sans ciller des yeux regarde mon soleil : Si vos yeux sont contraints de cligner la paupière, Éblouis aux rayons de si grande lumière, Ne vous étonnez pas, un jour pourra venir, Que vous la pourrez bien fermement soutenir. Toujours les bons fruitiers en la saison nouvelle, Poussent hors de la bourre une fleur douce et belle ; Elle se noue en fruit ; l'Été vient la nourrir ; Par l'Automne qui suit on la verra mûrir : De même en toute chose il faut le temps attendre, Et le temps peu à peu parfaite la peut rendre : Car comme un fruit tôt mûr pourrit plus vitement, Le plus long à mûrir dure plus longuement. Vous voyez que ce temps m'a rendu si grand homme, Que nul plus grand que moi maintenant ne se nomme ; Depuis les bords perleux où lève le Soleil, Jusques à cette mer qui connaît son sommeil. Mais de tous les exploits qui consacrent ma gloire Sur le plus grand autel du Temple de mémoire ; Bien qu'à moi par raison en soit une grand'part, Si peut-on en donner quelque chose au hasard ; Mais davantage à vous, invincibles Gensdarmes, Qui vous trouvant sous moi dans l'effort des alarmes, Avez fait voir à ceux qui vous ont attendus, Que rien ne vous peut être impossible rendu. La gloire des combats j'estime donc commune À moi-même, à tous vous, et puis à la Fortune : Mais tant de bons conseils par les quels on peut voir Tant de peuples sujets contenus en devoir, Tant d'hommes en repos, tant de Provinces calmes, Ce sont là, mes amis, ce sont mes seules palmes.

Merci de vous (la) : Grâce à vous. [L]

Gensdarmes : Gens d'arme ; Troupe moderne. [FC]

Siller des yeux : Ciller des yeux. [L]

Bourre : Commencement d'un bourgeon. [F]

Nouer en fruit : Les boutons des arbres se convertissent en fruits. [F]

Bords perleux : Perlés : Où se forment des gouttes comparées à des perles. [L]

Grand'part : Grande part : Évite 13 pieds. (EF)

Gensdarmes : Gens d'arme : Troupe moderne. [FC]

AMAN

Serait bien pour si peu ma vengeance assouvie ? Doit finir mon courroux par la fin de sa vie ? Faut-il point ma puissance étendre plus avant ? Je le veux, c'est raison : Ne reste donc vivant Un seul de tous les Juifs, que sans miséricorde, On emploie contre eux l'eau le fer et la corde : Et qui plus est encor je ne permettrai pas, Que les Enfants à naître évitent le trépas Ains qu'ils soient arrachés du ventre de leurs mères, Et froissés aux parois devant leurs propres pères, Afin qu'avec le jour l'espoir leur soit ôté, De survivre à leur mort par leur postérité. Qu'aux yeux de leurs Maris les femmes soient souillées, Et que les filles soient des Bourreaux violées, Qu'on les étrangle après d'un infâme cordeau, Ou qu'une pierre au col on les jette à vau-l'eau : Bref que le sang fumeux ruisselant de la gorge Des hommes massacrés, par les places regorge, Et que les corps relents n'aient pour leurs tombeaux, Que l'estomac glouton des chiens et des corbeaux. Leur Seigneur éternel, leur grand Dieu des armées Ne les sauvera pas de mes mains animées. Ils ont beau dans le Ciel épandre des sanglots, Pour ne les point ouïr son oreille il a clos : Forment tant qu'ils voudront des piteuses complaintes, Les Âmes n'en seront à la pitié contraintes : Quoiqu'ils tendent en haut leurs suppliantes mains, Pour faire rengainer les glaives inhumains, Nul touché de leurs maux nul ne leur fera grâce. Voilà ce qu'en mon âme à cette gent je brasse : Je veux dedans son sang éteindre mon courroux, Afin qu'à l'avenir il soit connu de tous, Qu'Aman a sur les Juifs sa colère épanchée, Pour punir à son gré l'orgueil de Mardochée : Et qu'un peuple exilé par le Monde épandu, Par la faute d'un seul a tout été perdu.

Ains : Mais. [L]

À-vau-l'eau : À vau-l'eau ; Suivant le courant de l'eau. [ACA]

Relent : qui a une odeur de renfermé. [L]

Ayent : aient. Avec y pour marquer que le mot a 2 pieds. (EF)

CHOEUR

Adviser : reconnaître. [CSP]

Il est advis à son coeur vain, Que tout doit fléchir sous sa main ; Qu'en sa faveur Phoebus éclaire, Et que chacun lui doit complaire,

Sous ombre que : sous prétexte que. [ACA]

Grand mondain : très attaché aux choses du monde. [L]

Sous ombre qu'il est grand mondain.

Aye : aie. Cela montre qu'il y a 2 pieds. (EF)

N'aie point le courage enflé Du vent que Fortune a soufflé :

Jaçoit que : bien que. [L]

Vent donne en poupe : on est en faveur. [FC]

Car jaçoit qu'il te donne en poupe, T'élevant dessus mainte troupe,

Ton boisseau sera comblé : Tu seras châtié comme grand criminel [F]

Ton boisseau sera tôt comblé.

ACTE II

Assuérus, Aman.

ASSUÉRUS

À Vous, Dieux immortels, soient grâces immortelles, Pour m'avoir élargi des fortunes si belles, Qu'on estime à bon droit que tout l'heur du passé, Du présent, du futur, est en moi ramassé. Je crois que ce grand Dieu qui darde le tonnerre, S'est réservé le Ciel et m'a donné la Terre : Du Ponant au Midi, du Couchant au Levant, Tout ce large univers va mes lois recevant. Les Dieux avec les Rois semblent faire partage ; Les derniers des premiers tiennent leur héritage, Ce qui fait que les Rois en honneur triomphant, Sont estimés partout des grands Dieux les Enfants, Donnés du Ciel bénin pour gouverner la terre, Et pour faire aux méchants tant seulement la guerre. Qu'un homme puisse aussi contenir en devoir Tant de peuples divers dessous un seul pouvoir ; Que le front d'un Monarque à tous soit vénérable ; Que même à ses haineux son nom soit redoutable ; Qu'un pauvre fainéant portant le nom de Roi, Rende d'un seul regard les Braves pleins d'effroi ; C'est une oeuvre de Dieu qui montre en son visage De sa forme invisible une visible image. Il faut donques toujours à ce point revenir, Que le Ciel veut les Rois en grandeur maintenir ; Et que de jour en jour il leur donne accroissance De richesses, d'honneur, de vertu, de puissance ; Qu'il est leur sauvegarde, et qu'il a toujours soin De leur bailler à temps ce qu'ils ont de besoin. Mais sa plus grande faveur clairement il leur montre, Quand d'un bon serviteur il fait faire rencontre, Serviteur qui les puisse alléger du grand faix, Qu'ils ont en temps de guerre ou bien en temps de paix ; Qui pendant leur sommeil veille pour leur couronne ; Qui pour les soulager relâche ne se donne ; Qui tient fort sûrement leur Royaume en dépôt ; Qui de ses grands travaux fait naître leur repos ; Qui rien s'il n'est utile à leur bien ne propose Qui donne un bon Conseil et qui bien en dispose ; Bref qui n'a tant de soin de son particulier, Que l'intérêt public ne marche le premier. Semblable est mon Aman, qu'un Destin favorable A fait naître ici-bas pour m'être secourable Hé ! Comment sans son aide aurai-je le pouvoir De me mêler de tout et faire mon devoir ? Le moyen de régir tant et tant de Provinces, D'accorder les humeurs de tant et tant de Princes, De ranger sous un frein mille grandes Cités, Si mes efforts n'étaient d'un Aman assistés ? Pour les biens que je tiens bienheureux on me nomme ; Mais je m'estime heureux de jouir d'un tel homme : Tout ce qu'on va d'exquis dessous l'Aube chercher, Auprès de cet ami ne me peut être cher. Encor qu'incessamment de grades je l'honore, Il doit en espérer de plus rares encore : Car faire aux bons le bien qu'on les voit mériter, C'est à faire encor mieux toujours les inviter ; Et donner des honneurs à un homme honorable, C'est sans doute se rendre à jamais mémorable. Mais ne le vois-je pas venir par devers moi ? À voir son front sévère il médite à part soi. Le feu perdrait plutôt sa chaleur coutumière, La neige sa froideur, le Soleil sa lumière ; Qu'Aman ces hauts pensers dont il rend mon honneur Augmenté de louange et comblé de bonheur. Te voici, mon Aman, quelle digne pensée Tient maintenant ton âme en doute balancée ?

Élargir : Donner largement. [F]

Darder : Lancer comme un dard. [L]

Du Ponant au Midi : De l'Atlantique à la Méditerranée ; Terme de marine qui met une véritable opposition entre les deux, sinon l'expression n'a pas de sens, si on désigne comme l'occident ou comme le couchant.

Donques : Forme ancienne de donc. [L]

Bailler : donner. [F]

Grand'faveur : grande faveur : l'apostrophe permet de gagner un pied. (EF)

Faix : Fardeau [FC]

En dépôt : qu'on a donné en garde. [FC]

Son particulier : ce qui le concerne. [L]

Pensers : pensées. [L]

AMAN

Tu ne peux ignorer quel zèle, quelle ardeur Me pousse à promouvoir ton auguste grandeur ; Et si plus grand souci dedans mon âme a place, Se tarisse pour moi la source de ta grâce. Aussi tant de bienfaits qui me viennent de toi, T'ont si bien engagé mon service et ma foi, Que je m'estimerais extrêmement coupable, De ne t'avertir point d'une chose notable, Et qui peut à ton bien grandement importer : Daigne tant seulement l'oreille me prêter. Un Peuple est épandu çà et là par la terre, Inutile à la paix et mal propre à la guerre ; Il a ses lois à part, il est en tout divers Des autres Nations qui sont par l'Univers ; Il ne fait cas de toi ni de tes ordonnances ; Il ne peuple ton camp et n'accroît tes finances : Mais au contraire il est mutin, séditieux, Avare, déloyal, perfide, ambitieux : Se voyant or' captif il forcène de rage Il tâche d'émouvoir quelque civil orage, De troubler ton repos, désunir tes Cités ; Exciter un débord de mille adversités ; Bref, faire révolter les Nations étranges, Que sous un frein paisible à ton vouloir tu ranges : Sire, on voit bien souvent que tels commencements Ont à la fin produit de grands événements : Car comme en la forêt une faible étincelle, Que quelque vieille souche en sa cendre recèle, S'accroissant peu à peu brûle tout à la fois Du plus grand au petit tous les arbres du bois ; Un seul, un seul à peine évite le ravage De cet embrasement qui haut et bas enrage ; Et si comme il naissait quelqu'un l'eût fait mourir, On n'eût point vu sa flamme en la forêt courir : De même on voit parfois que d'un lieu qu'on néglige Vient un soulèvement qui tout le monde afflige ; Et lorsque le discord est aux coeurs allumé, Il ne cesse jamais qu'il n'ait tout consumé ; Là où si de bonne heure on eût voulu l'éteindre, On eût pu l'étouffer sans en avoir à craindre. Plaise-toi donc, grand Roi, commander seulement, Qu'on coure sus partout et sans retardement À ce peuple méchant, et qu'avecques l'épée On chasse de partout cette Gent dissipée, Sans amour, sans honneur, sans courage et sans loi : Tu ne feras jamais rien plus digne de toi ; Car qui peut signaler celui-là qui domine, Que si gardant les bons les méchants il ruine ? Avance donc, grand Roi, cet effet bienheureux Mais pour te rendre encor de tant plus désireux D'étouffer en tous lieux si maudite semence, Qui ne doit point trouver de place en ta clémence ; Je suis prêt de fournir dix mille talents d'argent, Pour en payer ceux-là qui perdront cette Gent.

Ne = ni. Archaïsme [L]

Peuple ton camp : Remplir de gens ton armée, lui fournir des soldats. (Ric)

Or' : Ore = ores ; maintenant. L'apostrophe évite 2 pieds. [L]

Forcener : Perdre la raison. [L]

Émouvoir quelque civil orage : Exciter une révolte populaire [L]

Nations étranges : Nations étrangères. [FC]

Discord : dispute, querelle. [F]

Talents d'argent (dix mille) : entre 190 tonnes et 270 tonnes d'argent. (EF)

Talent d'argent (le) : entre 19 kgs et 27 kgs. [L]

AMAN

Enfin j'ai donc atteint le but de mon attente ? Mon âme est aujourd'hui satisfaite et contente. Il met, il m'est permis par le vouloir du Roi De meurtrir ce galant qui ne fait cas de moi : Non pas lui seulement, mais sa gent misérable : Cent mille seront punis pour un homme coupable. Ha gentil glorieux tu ne m'échappes pas : Je te ferai souffrir le plus cruel trépas, Le plus âpre tourment, le plus rude supplice, Qu'on inventa jamais contre le maléfice. Tu gémiras en vain l'erreur de ton orgueil, Portant l'angoisse au coeur, et les larmes à l'oeil : Ta misérable fin fera cesser l'envie, Dont, ainsi que d'une ombre, est ma grandeur suivie. Non, tu m'as trop bravé, tu m'as trop méprisé, Pour être d'un pardon ores favorisé : Je veux que sans délai, que sans espoir de grâce, Ta gent sente le fruit qu'a produit ton audace. On verra cette fois si ce Dieu trois fois grand, Pourra contre mon bras lui servir de garant : On dit qu'il la passa par la mer Érythrée, Et qu'il noya l'Égypte en son chemin entrée ; On dit qu'il la guida par les vagues Déserts, De jour avec la nue errante dans les airs, De nuit avec la flamme en l'ombrage allumée ; Qu'il vêtit, qu'il nourrit quarante ans son armée En un pays stéril de la manne des Cieux ; Qu'il retarda le cours du Soleil radieux ; Qu'il abattit les murs d'une ville assiégée ; Qu'il vainquit trente Rois en bataille rangée ; Qu'il surmonta les Gens qui l'avaient en dédain, Et qu'il fendit encor les ondes du Jourdain ; Bref, si vous le voulez, il fît plus de merveilles, Qu'on n'en peut faire croire aux crédules oreilles ; Mais il ne saura pas empêcher mes desseins : Mais il ne saura pas vous sauver de mes mains : Il n'aura point le coeur si ramolli de crainte, Que ces contes de vieille y fassent quelque empreinte. Sus, sus, Dieu mensonger, invisible, inconnu, Montre quel tu veux être à l'avenir tenu : Il ne faut maintenant que ton bras se repose ; Fais voir à cette fois si tu peux quelque chose. Aman à découvert s'arme ores contre toi ; Il a de son parti l'autorité du Roi, Les braves combattants de plus de cent Provinces ; L'assistance du Peuple, et la faveur des Princes, De l'or et de l'argent, de la force et du coeur : Peut-il avec cela n'être point le vainqueur ? Encore qu'on te vante en armes indomptable, Il perdra, malgré toi, ton peuple misérable ; Misérable vraiment et simple de tout point, De fonder son appui sur un qu'il ne voit point, Sur un qui de tout temps a permis, belle gloire ! Que les plus méprisés eussent de lui victoire. Soit désormais connu de la postérité, Que ce Dieu d'Israël par Aman irrité De parole et d'effet, n'en a pris la vengeance ; Que son courroux est feint, que feinte est sa puissance ; Que c'est un Dieu sans nom ; un songe sans effet : Qu'il n'a tout fait de rien ; que rien de rien n'est fait ; Qu'il ne préside point au destin des batailles ; Ains qu'il fut controuvé pour piper ces canailles, Qui du monde ne sont que la lie et l'égout : La superstition n'a limite ni bout. Mais cessons de parler et commençons à faire ; Puisque dorénavant rien ne m'en peut distraire. Souvent en discourant perte du temps se fait, Qu'il vaudrait beaucoup mieux employer à l'effet ; Il me faut au plutôt dépêcher de mon homme ; La vengeance en parlant peu à peu se consomme.

Mer Érythrée : Mer Rouge. [L]

Stéril : stérile. Licence poétique, permet d'éviter les 13 pieds. (EF)

Ores : Maintenant. [L]

Controuvé : inventé. [L]

Piper : tromper comme on attrape les oiseaux en imitant leur cri. [F]

Ne : Ni. Ne employé pour ni est un archaïsme. [L]

Dépêcher : S'en défaire en le tuant. [ACA]

CHOEUR

ACTE III

Mardochée, Sara, Rachel, Esther.

MARDOCHÉE

Pourquoi m'as-tu, Seigneur, tiré de la matrice ! Misérable, pourquoi m'allaita la Nourrice ! Que ne furent mes yeux aux pleurs ores ouverts, Au sortir du berceau de ténèbres couverts ? Je ne verrais ma Gent à jamais captivée ; Je ne verrais sa gloire à sa fin arrivée. Pourrais-je bien hélas ! Verser autant de pleurs, Que je sens dans mon coeur de poignantes douleurs ? Pourrais-je bien former autant de vaines plaintes, Que mon âme reçoit d'angoisseuses atteintes, Pourrais-je bien lâcher autant de chauds sanglots, Qu'en mon Esprit troublé sont de tourments enclos ? Il faudrait transformer mes yeux en deux fontaines, Mille bouches avoir pour exprimer mes peines, Et l'haleine des vents tous les jours emprunter, Afin que sans relâche on m'ouït sangloter. Éternel, je sais bien que nos grandes offenses Attirent sur nos chefs tes tardives vengeances ; Que les péchés commis contre ta sainte loi, Te font d'un Père doux, un juge plein d'effroi : Je sais que notre orgueil, que notre fière audace, Pour nous a desséché les ruisseaux de ta grâce ; Et que tu ne vois plus que d'un oeil courroucé, Le reste de ta Gent çà et là dispersé : Tu le livres aux fers des Nations étranges, Afin que par leurs mains ton honneur tu revanches, Qui fut cent fois foulé par ce peuple insolent. En dure servitude il vit triste et dolent ; Que dis-je il vit, Seigneur ! Las il ne doit plus vivre ; Jusqu'au bord du tombeau ta main le veut poursuivre : Ta main l'y veut chasser comme le tourbillon, Qui pousse le fétu de sillon en sillon. Je n'ignore, Seigneur, que ta sainte justice, Examinant de près l'horreur de notre vice ; Nous ne devons jamais attendre de pardon : La mort est du péché le gage et le guerdon. La mer n'a tant de flots durant une tempête ; L'hiver tant de frimas, de cheveux notre tête ; Que nos coeurs de péchés énormes et vilains, Qui nous font abhorrer de toi le Saint des Saints. Nous venons recourir à ta miséricorde ; À notre repentance une grâce elle accorde, Et prends, si tu le veux, notre querelle en main Contre tous les efforts d'un Tyran inhumain : Qu'elle apaise, Seigneur, les bouillons de ton ire, Te présentant les pleurs d'un peuple qui soupire, Qui lève vers le Ciel et les mains et le coeur, Pour détourner le coup de ta juste rigueur. Ta sainte Majesté fut cent fois offensée Par cette même Gent de fait et de pensée, Tu l'as autant de fois exposée aux souhaits, Que contre son salut ses ennemis ont faits : Mais elle n'a jamais reconnu son offense, Que tu n'aie aussitôt embrassé sa défense : Un simple repentir de t'avoir offensé, Effaçant en ton coeur tout le dédain passé. Tu nous peux aujourd'hui faire connaître encore, Que tu ne méconnais le peuple qui t'adore : Car bien qu'en tout péché son âme il a pollu, C'est encor celui-là que toi-même as élu ; C'est le saint préciput que tu pris en partage, Quand ta main par le monde étendit le cordage. Pour ce respect, Seigneur, après un temps préfix, Tu dégageas son col du fier joug de Memphis ; Et lui fis traverser à pied sec la marine, Submergeant à ses yeux cette bande mutine D'ennemis poursuivants, qui furent si hardis, Que de tenter les pas à leurs pieds interdits. Mais pourquoi veux-je entrer, ô grand Dieu des merveilles, Es oeuvres nonpareils de tes mains nonpareilles, Vu qu'à les raconter je tâcherais en vain, Et fût de fer ma langue et ma bouche d'airain ? Tout ce grand Tout se range à ton obéissance ; Tout dépend du ressort de ta haute puissance ; Rien n'est dit, rien n'est fait que par ta volonté, Tout vouloir tout pouvoir est du tien surmonté : Aussi fut-ce par toi, qui créas Ciel et Terre ? Cela que d'admirable et l'un et l'autre enserre, Se vante, ô Tout-puissant, l'ouvrage de tes doigts : Les Animaux des champs, et les Fères des bois, Du grand vague de l'air les bandes vagabondes ; Les Poissons écailleux qui nagent par les ondes ; Bref tout ce qui fut onq et doit être d'humains, Prit et prendra, Seigneur, son être de tes mains. Tu n'as fait seulement cette machine ronde : Mais ayant d'un Chaos extrait un si beau Monde ; Te montrant son Monarque et son suprême Roi, Tu vins à chaque chose imposer une loi, Qui par se conserver ferme et inviolable, Conserve toute espèce en un être durable. Rien donc ne se faisant que par ton saint vouloir, Nul de soi ni d'autrui ne se peut prévaloir. Ainsi que tous ruisseaux viennent d'une fontaine, Toute grandeur provient de ta grandeur hautaine ; Et comme toutes eaux se perdent en la mer, Toute grandeur en toi retourne s'abîmer. Tu connais clairement les plus obscures choses ; Nos pensers à tes yeux ne sont point lettres closes ; Leurs rais percent nos coeurs, ainsi que le Soleil Peut traverser le verre exposé à son oeil. Si donques je n'ai point adoré ce superbe, Qui nous foule à ses pieds comme une puante herbe ; Et si pour éviter son dépiteux courroux, Je n'ai point voulu fléchir devant lui mes genoux ; Tu sais que ce n'est pas par mon outrecuidance. Tu veux qu'aux Magistrats on porte révérence : Aussi ne suis-je tant de moi-même abusé Que pour me priser trop je l'aie méprisé. Mais, ô luisant Soleil, plus à mes yeux n'éclaire, Quand pour plaire aux humains on me verra déplaire À cil qui des humains est le père et l'auteur ; Mettant la créature au lieu du Créateur ; Je sais que l'Éternel brûle de jalousie, Quand l'homme se guidant selon sa fantaisie, Égale l'homme à lui, et vient à l'adorer ; J'aime donc mieux mourir que de m'y préparer. Mais toi qui t'es nommé Dieu de miséricorde, Écoute notre plainte et de nous te recorde ; Sauve la Gent, Seigneur, qui met en toi sa foi ; Non pas pour l'amour d'elle ains pour l'amour de toi. Épands dessus sa nuit les rayons de ta face ; Fais fondre sa tristesse aux doux feu de ta grâce ; Change ses pleurs en ris, en plaisir sa douleur ; Chasse vers ses haineux l'orage du malheur, Jà jà prêt à tomber dessus sa pauvre tête, Si ta main ne s'avance et sa chute n'arrête. Encore parmi nous oit-on nommer ton nom : Ne souffre donc qu'en nous soit éteint ton renom : Ne ferme point la bouche au peuple qui te chante, Il espère en toi seul, ne trompe son attente : Ceux qui sont engloutis du sépulcre poudreux, Ne ressortiront plus de son sein ténébreux, Pour publier tes faits par les peuples étranges ; Et quand nous serons morts qui dira tes louanges ? Exauce donc, Seigneur, en cette âpre saison, De tant de pénitents la dévote oraison : Parvienne jusqu'à toi la prière fidèle, De ta gent qu'on destine à une mort cruelle.

Ores : Maintenant. [L]

Chefs : Têtes. [F]

Nations étranges : Nations étrangères. [FC]

Dolent : qui souffre. [F]

Guerdon : salaire. [F]

Pollu : pollué, souillé. [L]

Préciput : avantage, droit d'aînesse. [F]

Préfix : fixé d'avance. [L]

Memphis : Ancienne Capitale de l'Égypte. [T]

Fères : Bêtes féroces. [CSP]

Onq : onc ; onques ; jamais. [ACA]

Grandeur hautaine : Puissance fière. [ACA]

Pensers : pensées. [F]

Donques : Forme ancienne pour donc. [L]

Superbe : orgueilleux. [F]

Outrecuidance : Témérité, insolence. [T]

Aye : aie. Cela montre qu'il y a 2 pieds. (EF)

Lieu (au... de) : à la place. [F]

Ains : mais. Cela s'est dit autrefois pour mais. [FC]

Jà : Déjà. [F]

Peuples étranges : Peuples étrangers. [FC]

ESTHER

Hélas, mon Oncle cher, quelle déconvenue Peut inopinément vous être survenue ? Qui trouble maintenant votre repos heureux, Rend votre oeil ruisselant, votre front langoureux ? Est-ce l'ambition qui gêne votre vie ? Est-ce la faim de l'or, est-ce la pâle envie ? Vous n'êtes point troublé de telles passions ; Dieu seul a trouvé place en vos affections. Hélas qu'avez-vous donc ! Allez, chères compagnes, Lui dire de ma part ; Esther sait que tu baignes Tes lumières de pleurs, que tu plombes ton sein, Et déchires ton front d'une cruelle main : Mais elle ne sait point ce que le Ciel t'envoie, Pour obscurcir ainsi le serein de ta joie. Prenez des vêtements dedans mon cabinet, Et vêtez-en son corps l'ayant rendu bien net ; Allez et donnez ordre à ce que je commande : Cependant je demeure en détresse fort grande. En s'habillant le corps des ornements royaux, On ne dépouille pas le sentiment des maux : La plus haute Grandeur ainsi que la bassesse Est paisible au tourment sensible à la tristesse : Bref elle a ses chardons aussi bien que ses fleurs, Et toujours ses plaisirs se suivent de douleurs ; De même qu'est conjointe à l'épine la rose ; Ô que vivre sans peine est une rare chose ! Elle n'a seulement ses propres passions ; Mais elle est exposée à ces afflictions, Qu'endurent ses amis, et ne peut être exempte Des pointures du mal qui leurs âmes tourmente. Voilà ce bon vieillard, cet oncle à qui je dois, Après Dieu tout l'honneur que j'ai reçu du Roi, Qui je ne sais pourquoi se lâche à la tristesse ; Ma grandeur s'abaissant jusqu'à sa petitesse, Je sens le contrecoup de son âpre tourment ; Et quoiqu'on me l'eût feint je l'endure vraiment. Mais encor qui lui cause une telle détresse. Serait-ce le regret de me voir grand'Princesse ? De me voir élevée à ce degré d'honneur, Qui semble aux yeux humains le comble de bonheur ; Ou bien, ce que je crains, de me voir être assise Au milieu d'une Gent profane, incirconcise : Mais plutôt (Ciel bénin détourne ce méchef) Craindrait-il qu'un bandeau qui m'embrasse le chef, Me fit oublier Dieu. Non, non, mon second père, Cette grandeur qui semble aux autres si prospère, Ne m'a toujours semblé que pleine de malheur : Ce qu'on juge ma joie est ma plus grand'douleur. Que Dieu présentement du haut du Ciel envoie Un éclat flamboyant qui le chef me foudroie, Si je ne voudrais être en son Temple sacré La moindre d'Israël, et lui servir à gré, Plutôt que sur le trône au Monarque Assuère. Si pour plaire aux mortels il lui fallait déplaire. Je sais bien discerner les fanges d'ici-bas Des richesses du Ciel qui ne périssent pas : Cette poure opulence et cette vaine pompe, Qui sans fin les humains par son beau lustre trompe ; N'éblouit point les yeux de mon entendement ; Pour servir à mon_Dieu je m'en sers seulement. Ni de mon cher époux les douces mignardises, Ni de ses Bouffonneurs les folles gaillardises, Ni ces habits royaux d'or cannelé frangés, Ni ce long train de gens à ma suite rangés, Ni tant de mets exquis dont ma table est chargée, Ni le Palais superbe auquel je suis logée, Ni voir tant de sujets me faire tant d'honneur, N'est, et Dieu le sait bien, la cause de mon heur : Mon goût n'est que trop mousse à si fades délices, Pestes de la vertu, nourriture des vices. Donne-moi donc, Seigneur, qu'en méditant ta Loi, Je donne tous les jours accroissance à ma foi : Fais que de tes Édits la lecture sacrée, Augmente en moi ta crainte et mon âme recrée : Fais que tes saints statuts me serve d'un flambeau, Qui par le droit sentier me conduise au tombeau. Mais voici revenir mes servantes fidèles ; Je leur vais au-devant : las ! Leurs moites prunelles Arrosent leur beau sein d'une pluie de pleurs ; Et leur joue est semblable à la reine des fleurs Sur le Rosier éclose, à l'heure que l'Aurore Son veloux incarnat de ses perles honore.

Tu plombes ton sein : Tu meurtris de coups ton sein. [CSP]

Grand' Princesse : L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

Gent profane : Peuple qui raille les mystères de la Religion. [F]

Méchef : Malheur, fâcheuse aventure. [FC]

Chef : tête. [F]

Grand'douleur : L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

Poure : Pauvre. (Nic)

Mignardises : Paroles caressantes. [L].

Bouffonneur : celui qui bouffonne : qui essaie de faire rire. [ACA]

Gaillardise : Propos un peu libre. [L]

Mousse : émoussé : peu sensible. [CSP]

Veloux : velours. [CSP]

MARDOCHÉE

Amis émouvons-nous d'ardente affection, Et chantons ce Cantique en notre affliction. Les Barbares entrés dedans ton héritage Ont pollu ton saint Temple et pillé tes trésors : Jérusalem s'est vue exposée au ravage ; En des monceaux de pierre on a réduit ses Forts. On a donné les corps de ton peuple en pâture Aux oiseaux carnassiers qui volent par les Cieux : Les Lions et les Loups de farouche nature Ont fait de leurs boyaux leurs mets délicieux. On a versé leur sang comme de l'eau coulante ; Tous les champs d'alentour en semblaient regorger : Et nul n'ensevelit leur charogne relente, Ni même en un charnier ne la voulut loger. Ton Jacob fut, Seigneur, des gens la Gosserie ; La fable et le jouet des prochains habitants : Chacun d'eux lui donna d'un trait de moquerie, Comme si son malheur les avait fait contents. Ô Dieu jusques à quand bouillira dans ton âme Le dépit violent de te voir offensé ? S'embrasera toujours de ton ire la flamme ? Sera toujours ton coeur de fureur élancé ? Dessus les Nations viens ta colère épandre, Qui ne connaissent point ton nom ni ton pouvoir, Voire qui seulement ne les daignent entendre ; Nous faisant maintenant ta grâce apercevoir. Ils ont de ton Isaac presque la race éteinte, Et jusqu'aux fondements ils sont venus raser De ta pauvre Sion l'émerveillable enceinte, Que le feu n'avait pu de tout point embraser. Ne nous ramente point nos fautes jà passées : De tes compagnons préviens-nous vitement ; Autrement les douleurs en notre âme amassées Nous feront perdre coeur sous le faix du tourment. Dieu de notre salut pour l'amour de ta gloire, De ton Peuple abattu sois ores le support : Et garde en nous gardant de ton nom la mémoire, Qu'on veut faire mourir par notre seule mort. Pourquoi diront les Gens d'une profane bouche, Qu'est devenu le Dieu qu'ils soulaient invoquer ? Ainsi que le souci de tes servants te touche, Ne permets point aussi qu'on te puise moquer. Que du Soleil levant jusqu'au bout de la terre, Soient connus les méchants et leur punition ; Afin que désormais nul n'entreprenne guerre Contre le Dieu des Dieux qui gouverne Sion. De nous, pauvres captifs, le gémissement vienne Jusques à ton oreille, ô Seigneur bon et fort ; Et fais que ta puissance en vie nous maintienne, Quoique nos ennemis nous vouent à la mort. Rends au cruel Aman qui nous fait impropère, Et qui notre trépas sans crainte a conjuré, Le double par sept fois du honteux vitupère, Qu'il a non tant à nous comme à toi procuré. Alors le saint troupeau de ta pâture sainte Célébrera ton los à perpétuité : Et vivement touché de merveille et de crainte, Racontera ta gloire à la postérité.

Relente : qui a une odeur de renfermé. [L]

Gosserie : Gausserie = Moquerie, mépris. [F]

Ramenter : ramentevoir ; Faire souvenir. [FC]

Jà : déjà. [F]

Fais : Faix : Fardeau. (Nic)

Ores : Maintenant. [L]

Profane bouche : Bouche de quelqu'un qui raille les mystères de la religion. [F]

Souloir : avoir coutume. [F]

Impropère : Déshonorant. [T]

Vitupère : Reproche, blâme. [F]

Los : louange. [L]

MARDOCHÉE

Ce n'est point sans raison que mon corps se martyre, Que mon âme s'angoisse ; et que mon coeur soupire, Ce n'est point sans raison que j'ai la haire au dos, Tu le peux mon Athac comprendre par ces mots. Aman fâché de voir le peuple Judaïque Vivre en un doux repos sous un Roi pacifique, Qui sous l'ombrage heureux qu'épandent ses lauriers, Fait renaître en tous lieux les féconds Oliviers, Sans en avoir sujet iniquement conspire La mort de tous les Juifs qui sont en cet Empire, De crimes controuvés vers le Roi les chargeant. Il offre délivrer dix mil talents d'argent, Pour payer les Bourreaux qui d'une main cruelle, Voudront exterminer cette race fidèle, Qui ne mérite, ô Ciel ! Rien moins que le trépas, Si l'équité trouvait quelque place ici-bas. L'arrêt en est donné, la lettre dépêchée, Athac voilà pourquoi lamente Mardochée. Misérable vieillard as-tu donc été né, Pour voir tout Israël du monde exterminé ? Pour voir le fier soldat d'une lame sanglante, Du corps de tes amis chasser l'âme tremblante ! Pour voir la Vierge en vain embrasser les genoux Des Bourreaux aveuglés de haine et de courroux ! Pour voir les enfançons pendant à la mamelle Colorer de leur sang une blanche allumelle ! Bref, pour voir mille horreurs avec ces propres yeux, Et puis sentir le coup d'un glaive furieux ! Que le courroux du Ciel qui sur nous se décharge, Ne me permettait-il de mourir à la charge, À l'heure que j'avais et le coeur et le soin De descendre nos murs le coutelas au poing ; Ou que ne demeurai-je en l'horrible ravage, Où je vis forcener des ennemis la rage ; Où je vis tout l'enclos de la sainte Cité, Abandonné en proie au Médois irrité ; Où je vis les autels voués aux sacrifices, Brûlés ou profanés de sales immondices ? Ô vous heureux trois fois Citoyens malheureux, Qui sentîtes alors un trépas rigoureux Aux yeux de vos parents ! Ô race généreuse, Et trois et quatre fois je vous estime heureuse, Non pour avoir versé votre sang aux combats ; Mais pour ne vivre plus entre tant de trépas. Doncques, mon cher Athac (si l'état misérable, Où tu nous vois réduit te trouve secourable) Retourne vers Esther, et lui dit de ma part, Que toute sa patrie est en un grand hasard : Qu'elle aille vers le Roi le supplier de bouche, Qu'à son peuple innocent le fier Aman ne touche ; Et que par autre édit il empêche l'effet De celui qu'aujourd'hui le même Aman a fait : Tiens Athac le voici, prends aussi cette lettre ; Sitôt que tu l'auras je te pri' de la mettre Entre les mains d'Esther, par là voir elle peut, Si pour un bon sujet tout son peuple se deult. Ô Dieu veuille exciter son débile courage À conserver ton peuple en ce cruel orage : Ô Dieu veuille forger en son oeil tant de traits ; Tant de ris en sa bouche, en son ris tant d'attraits ; Et fais qu'un miel si doux s'écoule de sa langue, Alors qu'elle fera pour sa Gent sa harangue, Que ses traits, ses attraits, sa parole et son ris Puisse percer, brûler et charmer les Esprits. Ô Dieu rends-la si belle et si pleine de grâce, Que tout le mal qu'Aman en son âme nous brasse : Retombe à la parfin dessus son propre chef : Et que sait-on, Seigneur, s'il te plaît derechef Te servir de la main d'une débile femme, Pour retirer ta Gent de mort et de diffame ? Encor que tu ne sois manqué d'autres moyens, Pour perdre tes haineux et pour sauver les tiens ; Que la mer et le Ciel, que l'air et que la terre Te servent de soldats lorsque tu fais la guerre ; Tu fais le plus souvent naître notre salut De ceux dont paravant aux hommes ne chalut : C'est afin voirement qu'en la faiblesse humaine Apparaisse tant mieux ta force souveraine. Ce que ne purent pas tant et tant de Guerriers, Qui portaient sur le front les verdoyants lauriers Émaillés de leur sang au haut d'une muraille, Au pied d'un boulevard, au fort d'une bataille ; Tant de braves Saüls, tant de forts Jonathan, Un Bergerot le peut en l'âge de vingt ans. Partout te vont nommant tes oeuvres nonpareilles La merveille des Dieux, et le Dieu des merveilles : Tu sais du fort le faible, et du faible le fort ; Tu fais mourir le vif, tu fais vivre le mort ; Bref, tu peux délivrer de la main adversaire, Quand de la délivrance un chacun désespère. Un David par ta main dedans le champ guidé, Foule du pied vainqueur l'orgueil outrecuidé D'un cruel Philistin, que les coups de ton foudre Partant hors de ses doigts étendent sur la poudre ; L'Enfant vainc un Géant, le Paysan, un Guerrier, Le gardeur de brebis, un brave Aventurier. Que s'il faut repasser sur notre antique histoire ; Toi la terreur d'Égypte, et d'Israël la gloire, Moïse grand prophète, et grand Duc des Hébrieux, N'allais-tu pas jadis vagabond en tous lieux, Malheureux fugitif d'une Gent fugitive, Craignant d'être captif de ta race captive ; Quand au buisson ardent Dieu parlant avec toi D'une effroyable voix, te dit, va-t'en au Roi Qui plante son haut trône au memphien_rivage ; Commande-lui d'ôter mon Isaac de servage Au nom des trois fois grand, qui du clin de ses yeux Donne les lois à l'onde, à la terre et aux Cieux. Il te traversera de mille et mille obstacles, Mais contre ses efforts oppose tes miracles. Tu envoyas ainsi ce grand Législateur, Qui parmi les Déserts servit de conducteur Aux bandes d'Israël, sans qu'on eût espérance, Ni du Libérateur ni de sa délivrance ; Sans que l'Égyptien doutât que de ce lieu, Devait venir sa perte et salut Hébreu : Nul n'a de tes secrets la connaissance entière ; L'oeil humain ne voit goutte en cette grande lumière ! Mais vois-je pas Athac devers moi retourner ? Qu'un peu d'espoir au moins il me puisse donner, Me rapportant qu'Esther est toute résolue De supplier le Roi pour sa Gent mal voulue.

Se martyrer : se faire souffrir. [T]

Controuvé : inventé. [L]

Enfançon : Petit enfant. [F]

Allumelle : Tranchant d'une épée. [F]

Forcener : Perdre la raison. [L]

Médois : Habitant de la Médie, ancien Royaume de l'Asie. [T]

Pri' : Prie. L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

Se deult : Se douloir : s'affliger. [T]

À la parfin : À la fin dernière (superlatif de fin). [L]

Derechef : Une autre fois, de nouveau. [ACA]

Diffame : Diffamation. [T]

Paravant : avant. [CSP]

Ne chalut : Chaloir, Il n'importe. [ACA]

Voirement : vraiment. [CSP]

Saül : Premier Roi des Israélites.

Jonathan : Fils de Saül, ami de David. [T]

Bergerot : Petit Berger. [T]

Hébrieux : Hébreux. Licence poétique pour rimer avec lieux. (EF)

Memphien : De Memphis, capitale de l'Égypte avant Le Caire. (EF)

Te traversera de : t'opposera. [F]

Hébrieu : Hébreu. Licence poétique pour rimer avec lieu. (EF)

Grand'lumière : Grande lumière. L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

CHOEUR

ACTE IV

Esther, Assuérus, Arphaxat.

ESTHER

Y dussé-je mourir j'en courrai le danger : Laisser ma Gent en proie à l'orgueil étranger ? N'étouffez au berceau ses cruelles misères ? Cessent de plus mouvoir mes nerfs et mes artères, Cesse mon coeur de battre, et mes deux yeux de voir, Alors qu'un tel dessein je pourrais concevoir. Non, non, j'aime bien mieux courir même fortune, Que traîner plus longtemps une vie importune : Il est bon de mourir avecques ses amis, Quand vivre avecques eux il ne nous est permis : Il te faut donc Esther souffrir en leur souffrance, Ou bien les délivrer avec ta délivrance. Et que te sert d'avoir ce bandeau sur le chef, Si tu ne peux au loin détourner ce méchef ? Et que te sert d'avoir ce sceptre dans la dextre, Si ton peuple par toi délivré ne peut être ? Si tu ne peux les tiens de la mort recourir, Il ne te reste rien sinon à bien mourir. Mais Dieu qui tient en main de tous hommes la vie, Peut-il pas empêcher qu'elle te soit ravie ? Ou s'il le veut permettre as-tu pas ce confort, Que tu mourras afin de revivre en ta mort ; Et que fermant les yeux aux ténèbres mortelles, Tu les viendras ouvrir aux clartés éternelles ? Certes je crois que Dieu veut se servir de moi, Pour retirer les siens de ce mortel émoi : L'amour passionné qu'Assuère me porte Fait revivre en mon coeur une espérance morte : Il prise trop Esther, il en fait trop de cas, Pour causer aujourd'hui sa honte et son trépas. À toi donc, seul Objet de ma triste pensée, Puisse arriver ma voix de mes soupirs poussée, Voix qui pour s'élever et gagner jusqu'à toi, Pour ses deux ailes prend ton amour et ma foi. Toi qui tiens en ta main des Princes le courage ; Toi qui leurs volontés mets sous son arbitrage, Donne-moi le pouvoir d'impétrer de mon Roi, Qu'ores il me conserve et tous les Juifs en moi. Inspire-le, Seigneur, si bien qu'il me permette, Que mon peuple captif en franchise je mette ; Révoquant cet arrêt contre lui prononcé, Par lequel le trépas lui doit être avancé. Nous n'avons, après toi, rien pour notre défense, Que le faible rempart d'une simple innocence ; Mais fais-le prévaloir à l'orgueil insolent, Du téméraire Aman qui nous va désolant. Renvoye sur son chef tout le mal qu'il nous brasse ; Remue un peu le bras, foudroye son audace. Or allons, chères soeurs, allons trouver le Roi, Et pour me soutenir, Sara, va devant moi : Toi Rachel, marche après et ma robe supporte ; Je ne puis la traîner tant ma douleur est forte.

Méchef : Malheur, fâcheuse aventure. [FC]

Recourir : Sauver, délivrer. (Ric)

Ores : Maintenant. [L]

Renvoye : cela montre que le mot a 3 pieds. (EF)

Brasser : tramer. [FC]

Foudroye : foudroie. Cela montre que le mot a 3 pieds. (EF)

ASSUÉRUS

Quel paradis d'amour vient ores de s'ouvrir ? Quelles rares beautés viens-je de découvrir ! Mettant sans y penser la tête à la fenêtre, J'au vu ma belle Esther comme un Soleil paraître, Et d'un train mesuré faire couler ses pas ; Vénus même au marcher ne l'égalerait pas : Quoique la Majesté de sa face soit telle, Qu'elle est grave et sévère autant que douce et belle. Vraiment je ne crois pas que les rais de ses yeux Ne fassent devenir le Soleil envieux ; Et que honteux d'avoir une moindre lumière, Souvent il ne se cache en l'onde marinière. Ce ne sont yeux aussi, mais deux Astres luisants Et l'heur et le malheur en mon coeur produisant, Qui d'un trait seulement me font mourir et vivre, Et qui d'un seul attrait me forcent à les suivre ; Bref qui tenant mon coeur en leur belle prison, Gouvernent maintenant à leur gré ma raison. Soit bénite à jamais cette immortelle Idée, D'où cette belle Grâce au monde est procédée, Grâce qui se jouant peut surmonter les coeurs, Peut vaincre sans effort les plus braves vainqueurs. Aussi tous les parfums dont l'Assyrie est pleine Ne sentent pas si bon comme fait son haleine ; Sa belle bouche aussi découvre en souriant Deux rangs bien égalés de perles d'Orient ; Aussi le beau corail qui tient ces perles closes Fait honte au teint vermeil des plus vermeilles roses : Aussi son doux accueil pourrait apaiser Mars Quand il bout de courroux au milieu des soldats ; Aussi tant de beautés que son âme recèle Font que tous les mortels la jugent immortelle. Fis-je pas un beau coup quand je quittai Vasthi, Puisque d'un tel trésor je me suis investi ? Mais la voici venir, il faut un peu me feindre, Afin qu'à l'avenir elle apprenne à me craindre : Elle vient sans mander et permis il ne l'est ; Je veux faire semblant que cela me déplaît.

Ores : Maintenant. [L]

Est procédée au monde : est venue au monde. [T]

Vasthi : Précédente épouse d'Assuérus, remplacée par Esther. (EF)

CHOEUR

ACTE V

Aman, Sares, Choeur, Assuérus, Esther, Mardochée.

AMAN

Depuis que le Soleil alluma son flambeau Sur le rond de la terre et sur l'amas de l'eau ; Et du depuis qu'au Ciel il traça la carrière, Où sans cesse il refait sa course journalière, Un seul n'a point été qui puisse avec raison Débattre contre moi pour la comparaison. On en connait assez qui vivant loin de guerre, De cent couples de boeufs vont cultivant la terre : Qui pour eux seulement voient dix mille brebis Errer par la campagne et par les gras herhis ; Mais ces riches vilains ayant vécu sans gloire, Meurent pareillement sans laisse d'eux mémoire ; Et le même tombeau qui resserre leurs os, Enferme avec leur nom leur honneur et leur los ; Mille autres se sont vus qui par mille beaux gestes Ont rendu leur louange et leur nom manifestes, Ont fait en mille lieux reluire leur honneur ; Et mourant toutefois ils n'ont eu le bonheur De revivre en leurs fils de suite continue, Et de rendre par eux leur mémoire connue. Mais moi ne tiens-je pas la Fortune en ma main ? N'ai-je pas ramassé tout le bonheur humain Diversement épars en tous ses personnages ? Ne les gagnai-je pas en tous beaux avantages ? J'ai des biens, des États, du los et du renom ; J'ai bon nombre d'enfants héritiers de mon nom ; Héritiers de mon bien ; et qui pourront encore Succéder aux vertus dont le lustre m'honore. Même la Reine a fait un banquet à son Roi, Et nul n'a eu le droit de s'y trouver que moi : J'en suis encor prié, tant on me favorise, Tant je suis courtisé de ceux que l'on courtise ! Mais quoi ; tout ce bonheur ne me contentera, Tant que Mardochée à la porte sera : Je ne dormirai point auparavant bon somme, Que je sois délivré d'un si dédaigneux homme. En sortant du Palais l'ai-je pas rencontré ? Tant s'en faut qu'il se soit plus courtois démontré, Pour le péril voisin qui sa tête menace, D'un dépit apparent se peignant en la face, Et d'un oeil enfoncé me regardant marcher, Il semblait en ses dents quelques mots remâcher. Il t'en coûtera bon, je t'en, je t'en assure.

Du depuis : depuis. [FC]

Herbis : Pâturages. [T]

Los : louange. [L]

Los : louange. [L]

Bon somme (au masculin) : Sommeil. [FC]

ASSUÉRUS

Une grâce jamais ne va sans l'autre grâce ; Une grâce a toujours devers l'autre la face ; Signe que l'on doit faire et recevoir plaisir, Et non pas abolir ce mutuel désir. Un service rendu mérite récompense ; Et qui pour sa grandeur diminuer le pense, Veut arracher du coeur de tous ses bienveillants Le soin qui pour son bien les rendait vigilants. Comme on ne peut avoir rien plus cher que la vie ; Jusqu'au dernier soupir je veux garder l'envie De nourrir, d'agrandir, d'honorer, d'élever Ceux-là qui cette vie ont pu me conserver. À qui dois-je donc plus qu'à toi, bon Mardochée, Qui la trahison cruelle as si bien recherchée De deux méchants vieillards, de deux châtrés sans foi, Qu'enfin elle n'a pu s'accomplir contre moi ? Virons sur la minuit parce que le doux somme, Qui colle sur les yeux les paupières de l'homme, Ne venait arroser les miens de ses liqueurs, Qu'il fait si doucement glisser dedans nos coeurs : Je me mis de bonheur à lire les mémoires, Qui des Gestes des miens contiennent les Histoires : Là du bon Mardochée ayant le fait compris J'ai connu qu'il n'avait reçu son juste prix : Mais je le veux combler d'une si belle gloire, Qu'il soit pour l'avenir à tous hommes notoire, Que le service porte un fruit de bonne odeur, S'il parvient une fois à sa juste grandeur : Et que s'il n'en produit étant en son enfance, Il en rapporte après en plus grande abondance. Mais vois-je pas Aman ? Je veux par son conseil Faire au bon Mardochée un honneur nonpareil. Dis-moi, mon père Aman ? Qu'est-il besoin de faire, Pour honorer quelqu'un par-dessus l'ordinaire ?

On lit Traison au lieu de Trahison. Variante graphique selon la Curne de Saint Palaye.

CHOEUR

Sans doute il nous prépare un sinistre dommage ; Voyez comme il forcène et comme il bout de rage ; Voyez comme son fiel poinçonné de courroux L'agite, le tourmente et balance à tous coups ; Comme il fume d'ardeur, comme sa fière tête Branle ses longs cheveux, comme en place il n'arrête. Ces yeux flambent ainsi qu'un feu présagieux, Qui de nouveau paraît en la voûte des Cieux, Et menace les champs, les Cités et les villes De peste, de famine ou de guerres Civiles : Sans doute il ne saurait sa rage contenir, L'orage en pourrait bien jusques à nous venir. Que peut avoir commis d'Isaac la sainte audace ? Pour embraser ainsi le feu de son audace ? Elle qui captivée en ces lieux étrangers, Se voit journellement exposer aux dangers ; Elle qui languissant en terre si lointaine Soupire incessamment et respire à grand'peine. Au gré d'un seul Aman, sans sujet, sans raison, On doit exterminer cette grande maison ; Mais plutôt ce grand peuple innombrable en familles, Et semé çà et là par les meilleures villes. Toujours les plus petits sont des grands oppressés : Leur ôter les moyens n'est pas encore assez, Mais pour ravir la vie à tout un peuple ensemble, Ils en font peu de cas, ce n'est rien ce leur semble ; Et nul d'eux cependant, fût-il au trône assis, Ne peut la redonner à un seul des occis. Vois-je pas accourir quelqu'un de grand'vitesse ? Sus, marchons au-devant et sachons qui le presse : Arrête mon ami, nous désirons savoir Ce qui te fait ainsi légèrement mouvoir.

Vers 1531, il y a un second locuteur coeur signalé.

Forcener : enrager. [CSP]

Poinçonné de courroux : Marqué comme avec un poinçon par le courroux. [L]

Présagieux : qui présage. [CSP]

Grand'peine : Grande peine. L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

Sont des grands oppressés : Sont oppressés par les grands. (EF)

Grand'vitesse : Grande vitesse. L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

MARDOCHÉE

Ô que le Ciel bénin m'avait bien averti ; Qu'un jour serait par toi ton peuple garanti ! Au point qu'en l'Orient l'Aube sème des roses, Et qu'au Soleil levant les portes sont décloses, Pour faire un nouveau cours par le travers des Cieux, Avant-hier doucement se sillèrent mes yeux ; Mais j'ouïs tôt après un éclatant tonnerre, Dont l'effroyable son faisait trembler la terre ; Je vis maint tourbillon dessus mon chef rouler, Qui faisait émouvoir de grands bruits dedans l'air ; Bref, la confusion était partout si forte, Qu'il semblait qu'au Chaos on eût ouvert la porte. Bien que d'un tel effroi j'eusse les sens ravis, Il me sembla pourtant que deux Dragons je vis, De leurs ronds repliés glissant dessus la terre, Levant la tête en haut, prêts à se faire la guerre : Leurs yeux jetaient du feu, et leurs gorges du vent Dont les arbres voisins ils allaient émouvant : La place d'alentour se faisait reluisante Par l'éclat jaillissant de l'écaille glissante : Tous deux jetaient un cri tel qu'on oit quelquefois, Lorsque le vent arrache un haut arbre en un bois. À ce bruit j'aperçus s'émouvoir tout le monde, Pour combattre la Gent qui dessus Dieu se fonde, Et ce jour fut rempli de brouillats ténébreux, Qui couvrirent le Ciel dessous un voile ombreux ; Il fut dis-je rempli d'angoisses et de larmes, De soupirs embrasés, de mortelles alarmes : Car le peuple fidèle à tous maux exposé ; Ayant de larges pleurs son visage arrosé, Attendant seulement le coup de la tempête, Les bras croisés au Ciel à son trépas s'apprête. Mais ainsi qu'au Seigneur il élevait l'esprit, Un petit sourjon d'eau à ruisseler se prit, Qui presque au même instant s'accrut en un grand fleuve, Et regorgea tant d'eau que les champs il abreuve. Le Soleil se leva qui de rais éclaircis Vint dissiper l'amas des brouillards obscurcis, Lors des petits l'humblesse au Ciel fut exaucée, Et des grands la hautesse aux Enfers abaissée. Là-dessus je m'éveille ; et me refigurant Tout ce que j'avais vécu ce songe ici durant, Je songeai jusqu'au soir ce que Dieu voulait faire ; Mais je n'en pus avoir de connaissance claire. Maintenant je connais que cette vision N'a déçu mon esprit par une illusion, L'effet qui l'a suivie est son intelligence, Et cet événement la met en évidence : Le surjon c'est Esther ; le Soleil c'est le Roi ; Les Dragons dénotaient le fier Aman et moi ; Et le monde amassé s'émouvant pour combattre Les Juifs abandonnés, c'est le peuple idolâtre ; Les petits élevés et les grands abaissés Es miens, en ceux d'Aman se font connaître assez. Ô Dieu qui pour ton peuple en nul temps ne sommeilles, Si tu nous fais sentir tes faveurs nonpareilles, Et si dans ces malheurs nous avons éprouvé, Que ton bras pour notre aide assez long s'est trouvé, Veuille qu'à l'avenir des saints la sainte race, En un même péril reçoive même grâce.

Siller des yeux : Ciller des yeux. [L]

Chef : tête. [F]

Vent dont les arbres voisins = Vent avec lequel ils excitaient les arbres voisins. (EF)

Ils allaient émouvant : Ils excitaient. [FC]

Brouillats : Brouillards. [T]

Sourjons : Source. [CSP]

Des petits l'humblesse : L'humilité des petits. [T]

Des grands la hautesse : l'orgueil des grands. [CSP]

Se refigurer : se représenter de nouveau à l'imagination. [F]

1 784 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica