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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Hector

Antoine de Montchrestien· imprimée en 1604· 5 actes· 2 473 vers· 9 personnages

Personnages

  • PRIAM
  • HECTOR
  • HECUBE
  • ANDROMAQUE
  • CASSANDRE
  • ANTENOR
  • CHOEUR
  • MESSAGER
  • [HÉLÈNE]
MONSEIGNEUR,

À Très Haut, Très Puissant, et Très Excellent Henry de Bourbon, Prince de Condé, premier Prince du sang, premier Pair de France, Gouverneur et Lieutenant de sa Majesté en Guienne.

Ces tragédies que je vous ai déjà dédiées recherchent encor votre appui pour en tirer une nouvelle recommandation. S'il m'était possible de les dégager totalement du public, ce me serait un grand contentement, et par mon propre consentement elles seraient désormais plutôt supprimées que réimprimées : car la grandeur de votre nom demande quelque chose plus sérieuse et mon humeur de maintenant est plus portée à un autre sujet d'écrire. Mais il ne reste plus en ma main que de tâcher à les rendre dignes d'avoir vos qualités sur le front. J'avoue fort librement que la honte m'est montée à la face autant de fois qu'elles sont revenues à mes yeux, depuis que je les envoyai vous porter un témoignage de mon peu d'industrie, où mon dessein était simplement de vous donner un gage de ma servitude. J'ai avisé cette erreur après l'avoir commise, m'en suis jugé coupable, et pour la réparer ai assujetti mon esprit et ma main à une plus exacte polissure, afin de cacher à mon pouvoir les taches épandues par tout leur corps. On ne me peut donc imputer à blâme si pour excuser ma première hardiesse, par une toute nouvelle de les vous représenter plus avantageusement accommodées et de meilleure étoffe. Je les ai remaniées pièce à pièce et leur ai donné comme une nouvelle forme, à l'imitation du Peintre lequel voulant tirer au vif la figure d'un Prince en ébauche grossièrement les premiers traits qui les font reconnaître, mais après avoir ajouté les couleurs et conduit son ouvrage jusques à sa perfection ; ce semble être une autre chose, et néanmoins c'est la même chose. Le coeur me dit qu'elles vous seront agréables en contemplation d'Hector que je fais marcher à leur tête. Ce Prince belliqueux, puissant de force et non moins d'exemple, fut en ses jours le vif image et vrai patron de la valeur Royale, et aux âges futurs sera le seul et unique but où s'efforceront d'atteindre ceux que la Noblesse du sang et le soin de la nourriture sépareront du vulgaire. Aussi remarquerez-vous en lui cet air relevé de courage et de gloire, non susceptible d'altération, ains ferme et demeurant immuable en un calme et serein perpétuel de constance. Que si vers la fin de sa vie sur les approches de la mort, les nerfs de la force deviennent plus tendus en ces rares hommes que par un effort extraordinaire la Nature fait naître pour l'ornement de leurs siècles, telles extensions violentes en apparence, mais bien réglées en effet, se font néanmoins sans convulsion aucune de frayeur. Ainsi la clarté du Soleil semble comme tâcher quelque fois à se surmonter elle-même. Ainsi les torches jetant leurs dernières flammes, les élancent plus haut et plus vivement. En la vertu cette propriété se trouve comme essentielle, et la preuve n est toute palpable par le moyen des autres qui suivent ce brave chef. Ne vous ennuyez point de leur prêter les yeux et les oreilles, de les ouïr et de les voir gracieusement, tandis qu'ils rendent le dernier acte de leur vie, arbitre et juge des précédents, mémorable par la fermeté d'un courage invincible. C'est d'une émulation des actions généreuses que sont éveillées, nourries et fortifiées en nos âmes ces étincelles de bonté, de prudence et de valeur, qui comme un feu divin sont mêlées en leur essence. De là se tire le fruit des exemples, que ces miracles de l'une et de l'autre fortune fournissent abondamment. Leur vie et leur mort est comme une école ouverte à tous venants, où l'on apprend à mépriser les choses grandes de ce monde, seule et divine grandeur de l'esprit humain, et à tenir droite la raison parmi les flots et tempêtes de la vie, seul et plus digne effet qui dépendent de notre disposition. J'ai cru fermement que vous n'imaginerez rien de bas et contemptible en ces hommes : tous ont eu l'extraction ou la qualité Royale, et se sont présentés en leur temps avec beaucoup d'applaudissement sur le Théâtre de la vie civile, où désormais l'âge vous appelle, où le devoir vous porte, où votre honneur et celui de vos aïeux vous engage à bon escient. Puissiez-vous, Prince bien heureux, marcher toujours ferme en ce pas glissant, et rencontrer au bout des succès aussi avantageux à votre mémoire qu'il en est dû à votre mérite, afin qu'en vous la vertu ne manque jamais à la fortune, ni la fortune à la vertu. Là se terminent tous les voeux que je fais pour votre grandeur, lesquels seront suivis des offres du très humble service que vous dédie avec son ouvrage.

ANT. DE MONTCRETIEN.

STANCES SUR LES TRAGÉDIES DE ANT. DE MONTCRESTIEN Si je ne savais bien que l'ouvrier de nature, Donne une âme de vie à chaque créature, Et cette âme, pour être en un corps seulement, Je voudrais embrasser l'erreur de Pythagore : Et croire qu'après nous nos âmes vont encore Dedans des corps nouveaux vivre nouvellement. *** Montchrétien ne vivrait que de l'âme admirable Du tragique Garnier, tant leur Esprit semblable Se fait voir en leurs vers également parfait Tout ce que je remarque entre eux de différence, C'est que l'âge passé cède au nôtre en science, Car pour dire le vrai, h a mieux fait. *** Sur un Théâtre neuf haussé de cinq étages Il élève sa gloire au déshonneur des âges Qui ne purent jamais un tel homme porter : Il nous a mis les vers au point de leur bien-être, Et la Scène si haut que l'on ne peut connaître S'elle descend du Ciel, ou s'elle y veut monter. *** Digne École des Rois s'ils y voulaient apprendre ! Belle leçon des Grands s'ils la savaient comprendre ! Mais cet aveugle honneur leur dérobe les yeux : Et tandis qu'un bon vent s'empoupe à leur fortune Ils pensent être Dieux au prix de la commune, Sans penser s'ils sont Dieux, qu'il est un Dieu des Dieux. *** Princes, on parle à vous : aimez votre mémoire Si vous aimez l'honneur : sachez que votre gloire Est d'être non à vous, mais au public voués Et que quand les Destins vous auront ravi l'âme, Si vous avez mal fait vous en aurez le blâme, Si vous avez bien fait vous en serez loués.

BRINON.

SUR LES TRAGÉDIES DE MONSIEUR DE MONTCRESTIEN Ce ne sont point ici de ces vaines folies, Dont on voit aujourd'hui les Études remplies ; Qu'un malheur de notre âge a tant mis en crédit Que la plupart du monde autre chose ne lit ; De ces livres d'Amour, dont tant d'esprits volages En abusant les fols importunent les sages ; De ces discours lascifs qui corrompent les moeurs, Qui coulent leur poison dedans les tendres coeurs, Et font que la Jeunesse à les lire ordinaire Apprend le mal devant qu'elle le puisse faire. Cet Esprit admirable à tous les beaux Esprits, Un meilleur argument en cet ouvrage a pris. *** Il a voulu monter sur la Tragique Scène, Et chanter l'incertain de la grandeur humaine, Montrer, qu'il n'y a point en ce monde d'appui, Enseigner le bonheur par le malheur d'autrui, Représenter des Grands les peines et les fautes ; Et le malheur fatal des puissances plus hautes ; Faire voir aux effets que le pouvoir humain N'empêchent point les coups de la divine main : Les jugements de Dieu au peuple faire entendre, Enseigner les vertus, et les vices reprendre, Afin de n'être vu seulement bien-disant, Mais aussi que chacun profite en le lisant. *** Voilà qui vaut bien mieux que ces folles complaintes, Que ces soupirs d'amour, que ces passions feintes. Aussi les doctes Grecs en sagesse estimés, Devant tous les esprits qu'on en a renommés, Ont toujours célébré cet argument d'écrire, L'ayant si bien traité que chacun les admire. Et je m'ébahis fort comme entre tant d'Esprits Qui ne font parmi nous que faire des Écrits, Comme, dis-je, en ce temps où chacun par coutume, Sitôt qu'il sait parler met la main à la plume, Veut des livres écrire, et le papier brouiller, Il s'en trouve si peu qui se veulent mêler De traiter ce sujet, quoique notre misère Ne fournisse à cela que par trop de matière, Depuis un si long temps la France ayant été Un Théâtre sanglant de toute cruauté. *** De moi je ne sais point si les discours Tragiques, Pour émouvoir les coeurs, pour être pathétiques, Seraient plus familiers à ma profession, Ou bien si ce serait mon inclination, Mais à la vérité j'aime la Tragédie Sur tout sujet de vers : et si j'ai de ma vie Ce bonheur qu'Apollon de ma Muse ait le soin, Je pourrai, bel Esprit, suivre tes pas de loin Au chemin du Cothurne, et faire encore dire À nos vieux Ducs Normands une fois le martyre.

BOSQUET.

ACTE I

CASSANDRE

Quel tourbillon fatal t'emporte en haute mer Où maint Gouffre bouillant s'ouvre pour t'abîmer ? Ô Nef, demeure à l'ancre, assure le cordage, Qui maintenant te lie à ce calme rivage. Tant de fâcheux détroits passés à grand hasard, Tant de rochers doublés par la force et par l'art De tes sages Patrons, qui de mains et de tête À peine ont combattu la première tempête, Doivent t'avoir appris que ton cours dangereux, Est conduit par ces flots d'auspices malheureux. N'ayant nul Phare en terre, au Pôle nulle étoile. Oses-tu bien encore te remettre à la voile ? Prévoiras-tu jamais ce qui doit arriver De t'embarquer au coeur d'un si cruel Hiver ? Là se sont écoulés tes jours Alcionides, Et le sceptre d'Éole a relâché les brides À ces esprits mutins dont les gros soufflements Font trembler et gémir les plus bas éléments, Et mêmes ont les Cieux complices de leur rage : Où cours-tu désormais si ce n'est au naufrage ? Je parle bien en vain : Troyens vous êtes sourds Plus que les vents légers où j'épands ces discours. Non, j'ai beau vous prédire un véritable esclandre, Vous ne croirez jamais la prophète Cassandre. Ô guerriers insensés, quelle ardente fureur Aveugle à son mal propre engendre cette erreur ? À quoi tous vos combats ? Ô trop vaine arrogance Si vous pouvez dompter la suprême puissance ! Si par un bras mortel, par des conseils humains Vous pensez renverser les Décrets souverains, Puisque le Dieu des Dieux et des hommes le Père, À qui le Ciel, la terre et la mer obtempère, Se range aux dures lois de la Fatalité, Qu'il grava dans l'aimant de son Éternité. Je sens de plus en plus que le Démon m'affole, Retenez cette voix qui de ma bouche vole, Logez-la dans vos coeurs, il y a moins d'abus, Qu'ès Oracles sortis du trépied de Phoebus. Tu cours plein de fureur renouveler la noise : Mais ton Fort est vaincu par la fraude Grégeoise, Ton serein est troublé d'un ténébreux brouillard, Et ton meilleur destin tourne de l'autre part. Le Lion renversé sur la compagne humide De larmes et de sang, par la troupe timide Des Lièvres assemblés sans frayeur assailli Montre qu'avec ses jours tout espoir est failli. Fuyons, je vois le feu : les orgueilleux Pergames Trébuchent engloutis ès rougissantes flammes, Et la fumée obscure à gros plis se rouant Sur les Temples dorés triomphe en se jouant. Mais où s'adressera notre course légère Pour nous mettre à couvert de la force étrangère, Si notre pied tremblant deçà delà porté Trouve partout la mort ou la captivité ? Si pour les Innocents s'ouvre aussi bien l'abime, Comme pour les fauteurs de cette infâme crime Qui consomme Priam et toute sa maison Dans les feux allumés par son fatal Tison ? Qu'il fût mort en naissant selon les voeux du Père ! Mais, ô Destin de fer, vous portiez le contraire.

Peine (à) : difficilement. [T]

Auspices : présages. [T]

Alcionides (jours) : alcyoniens, les 14 jours entourant le solstice d'Hiver, mer calme. [L].

AEole (le Sceptre d') : l'autorité d'Éole, Dieu des vents. (EF)

Mêmes : même, Le s évite les 11 pieds. (EF)

Épands : répands. [R]

Esclandre : accident fâcheux. [T]

Aimant : diamant. [CSP]

Trépié de Phoebus : trépied d'Apollon, siège de la prêtresse de Delphes. [L]

Noise : dispute. [R]

Grégeoise (fraude) : Tromperie cachée des Grecs. [T]

On lit serain, on retient ton serein : ta tranquillité. (EF)

On lit Lyon, retranscrit en lion. (EF)

Pergames : Troyens ; Les habitants de Pergame, la citadelle de Troie. [T]

Rouant (se) : se roulant. [CSP]

LE CHOEUR

On dit que les Grégeois n'avancent rien ici.

Grégeois : Grecs. [T]

CASSANDRE

Ignorez-vous encor leur fourbe accoutumée ?

Fourbe : fourberie. [CSP]

LE CHOEUR

Nul des chefs Argiens ne l'égale en valeur.

Argiens : habitants d'Argos, dans le Péloponèse. [T]

CASSANDRE

Mais sujet à la Parque ainsi comme nous sommes.

Parque : la Parque Atropos, celle qui coupe la trame de la vie. [R]

LE CHOEUR

Dieu qui nous l'a donné le nous peut conserver.

Le nous peut : nous le peut. (PdJ)

CASSANDRE

» Le Monarque du ciel qui soutient la balance, » Comme il lui vient à gré haut et bas les élance.

Gré (il lui vient à) : il lui plaît. [T]

Élance (les) : les pousse. [T]

LE CHOEUR

Ores elle est aux Grecs armés pour une Dame.

Ores : maintenant. [CSP]

CASSANDRE

Les femmes du vulgaire et non pas les grandes Dames.

On lit Grand's Dames au lieu de grandes dames, l'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

LE CHOEUR

Qui le pratique ainsi fors que les seuls Grégeois ?

Fors que : excepté. [F]

CASSANDRE

» Un peuple ne faut point qui vit selon les lois.

Faut (ne... point) : ne faut point, ne pèche point, de faillir et non de falloir. [L]

ANDROMAQUE, HECTOR, CASSANDRE.

ANDROMAQUE

En fin, mon cher époux, ferez-vous rien pour moi ? Sera donques la mort le paiement de ma foi.

Le nom d'Andomaque est graphié Andromache dans toute le pièce.

Donques : donc. [L]

HECTOR

» L'occasion fait tout, et son poing délaissé, » On ne la voit plus rire à sa mode première. » Il la faut prendre au front, elle est chauve derrière.

Poinct : poing ou point, l'occasion n'a pas de poing, mais elle a le point où on la saisie. (EF)

Chauve derrière : on doit saisir l'occasion par les cheveux, immédiatement. (EF)

ANDROMAQUE

L'heur de tous ses destins de vous semble dépendre.

Heur : bonne fortune. [T]

ANDROMAQUE

Vous paraissez sur tous comme leur parangon.

Parangon : modèle. [CSP]

HECTOR

Viens çà, cher enfançon, doux fardeau de mes bras, Tends à mon col armé tes membres délicats. Quoi, tu as peur, mon fils ? Tu tournes le visage ? Il craint ce fier armet qui la tête m'ombrage. Voyez comme il étreint de sa petite main Le bras de sa nourrice, en lui pressant le sein : Page, tiens ma salade, il faut que je le baise ; Ores qu'il me connait, comme il trémousse d'aise. Octroyez-moi, grands Dieux, que ce Royal enfant Devienne juste en paix, en guerre triomphant : Qu'il aspire toujours à la gloire éternelle, Qu'il pardonne au sujet et dompte le rebelle. Du noble sang Troyen faites-le gouverneur. Et qu'il soit à son peuple un Astre de bonheur. Donnez à sa vertu fortune si prospère, Qu'on die en le vantant le fils passe le père. Lors s'il advient qu'un jour son bras victorieux La dépouille ennemie appende aux sacrés lieux : Pour consoler sa mère et la remplir de joie, Dieux que j'ai révérés, faites qu'elle le voie. Nourrice prends ta charge ; et toi, mon cher souci, Viens, ma douce Andromaque, et ne t'afflige ainsi. Soit que je sois à Troie ou bien à la campagne, De mon fils et de toi le penser m'accompagne, S'efforce m'éloigner de l'orage des coups, Et m'attendrit aux doux noms de père et d'époux. Mais je crains la vergongne à jamais reprochable, Je crains les traits piquants d'un peuple variable, Léger, présomptueux, sans respect et sans loi, Qui déployant sa langue à blasonner de moi, Tournerait ma prudence en lâche couardise. Bien tôt se perd la gloire à grand labeur acquise. Puis mon coeur qui toujours s'est fait voir indompté Ne veut déchoir du rang où mon bras l'a porté, Par sueurs et travaux, lui dressant un trophée, Dont nul temps ne verra la mémoire étouffée. Je sais par ma douleur qu'en fin le jour viendra Que le Grec conjuré notre ville prendra : Que le bon vieil Priam, mes cousins et mes frères Sentiront la fureur des Argives colères, Et me sens tout ému de leur affliction : Mais, j'en jure le Ciel, j'ai plus de passion Pour toi que pour tous eux, ô ma chère Andromaque ; Il me semble jà voir quelque jeune bravache Pour sa part de butin plein d'orgueil t'emmener Au logis de son Père, et là te condamner À tramer de la toile, à filer de la laine, À puiser l'onde vive au clair de sa fontaine, À balayer la place, à souffrir des mépris, Exercices mesquins pour femme de tel prix : Et possible un passant touché jusques à l'âme, Dira : du preux Hector, celle-ci fut la femme. Lors quel dépit naîtra dans ton coeur soucieux Oyant ramentevoir mon nom si glorieux, Et te voyant de biens et d'honneurs toute nue En ce triste servage à jamais retenue ? Si les destins sont tels, certes j'aime bien mieux Que pour ne te point voir la mort couvre mes yeux D'un éternel bandeau, que la tombe me prive D'entendre les soupirs de ton âme captive.

Enfançon : petit enfant. [CSP]

Armet : casque. [CSP]

Salade : casque. [CSP]

Ores : maintenant. [CSP]

OTtroyez moi : octroyez-moi, accordez-moi. [CSP].

Appende : pend. [CSP]

Le penser : la pensée. (EF)

Doux noms (aux) : Césure singulière entre doux et noms. (Pdj)

Vergongne : vergogne, honte. [F]

Jamais (à) : pour toujours. [R]

Blasonner : médire. [CSP]

Couardise : timidité. [R]

Argives : argiennes, des gens d'Argos. (EF)

Jà : avec le présent ou le passé de l'indicatif, déjà. [CSP]

Bravache : fanfaron. [CSP]

Ramentevoir : rappeler. [CSP]

ANDROMAQUE

Et bien, mon cher Hector, donne-moi donc la main. À nous deux seulement ton coeur est inhumain ; Las, ta valeur nous perd ! Le fruit de ton courage C'est une dure mort en la fleur de ton âge. Dis-moi, que veux-tu faire ? Un marbre sans pitié S'amollirait-il point de ma tendre amitié ? Pense, au moins, je te prie, à la mort douloureuse, Dont toi-même occiras ta femme malheureuse ! Si le fer ennemi la fait veuve de toi, Et ton ardeur possible écoutera ma foi. Las, c'est contre ton chef que les armes conspirent ; C'est ton sang généreux que leurs pointes désirent, Les plus vulgaires dards s'en montrent altérés, Et tu vas courre aveugle aux dangers conjurés. Non, avant que le ciel de ton col me sépare, M'engloutisse la terre, à tout je me prépare : Aussi bien à regret verrais-je le Soleil, S'il me voyait sans voir la clarté de ton oeil. Si je demeure seule, ô misérable femme, Qui pourra consoler l'angoisse de mon âme ? Irai-je à mes parents ? Hélas, ils sont tous morts : Le barbare Pélide après plusieurs efforts, Rasa ma belle Thèbes abondante en familles Dont le chef s'élevait sur les plus hautes villes Comme un Pin sur la Ronce ; il se baigna les mains Au cher sang de mon père et de mes sept germains. Le cruel non content emprisonna ma mère, Accrut ses durs ennuis d'un traitement austère Indigne de son sexe et de sa qualité : Là le cours de ses maux ne fut point arrêté ; » Seule ne va jamais la contraire fortune : Car Diane contre elle excitée à rancune, Après tant de tourments la retira de nous, Et tout pour satisfaire à son âpre courroux, Voilà comme à présent sans parents je demeure, Sans père, mère, frère, assaillie à toute heure Du regret de leur mort, ô toi mon cher époux, Pour le temps à venir tiens-moi le lieu de tous. Demeure ma douce âme ; arrête, ma lumière, Et crois plus mon amour que ta fureur guerrière. Je demande bien peu ; tu n'aurais pas le coeur De rendre mon désir vaincu par ta rigueur.

Chef : tête. [F]

Courre : courrir. [CSP]

Thèbe : Thèbes, capitale de la Béotie. [T]

Germains (mes sept) : mes sept frères. [T]

Diane : déesse, soeur jumelle d'Apollon. [T]

HECTOR

Espère mon triomphe, ô ma compagne aimable, Et dépouille ce deuil qui t'est peu convenable. Si je meurs au combat, supporte mon trépas ; Il nous faut tous finir, tu ne l'ignores pas : Je ne suis engendré de semence immortelle ; Et si les fils des Dieux ont chargé la nacelle Dont le crasseux Nocher trajecte l'Achéron, Se faut-il ébahir si nous autres mourons ? » C'est une même loi qui fait mourir et naître, » Puisqu'en vain l'on fuirait à dextre ou à senestre, » Il vaut mieux s'avancer en marchant toujours droit, » Et vouloir ce qu'il faut quand on ne le voudrait ; » Aussi bien le destin règne invincible et ferme, » Et comme il n'accourcit n'allonge notre terme. Embrasse-moi, le ciel aura soin du surplus. Je te le dis encor, ces pleurs sont superflus. Pour tromper ton ennui retourne à ton ménage ; Là bande tes esprits à faire de l'ouvrage ; Pour nous autres que Troie appelle à d'autre soin, Nous emploierons l'épée et la vie au besoin. » Adieu ma douce amour, une chaleur m'allume » Le courage bouillant plus fort que de coutume, » Chaleur vive de Mars. Les exploits valeureux » Se font par des transports hautains et vigoureux, » Qui s'excitent en l'âme alors qu'elle est émue » Des chauds désirs d'honneur qui l'élève et remue, » Comme la flamme éparse aux côtés d'un vaisseau » Fait rejaillir en haut les gros bouillons de l'eau. » L'homme qui ne sent point ces boutades hardies » Aura toujours les mains à frapper engourdies, » Semblable à cette Nef qui vogue en morte mer » Où de peu sert la force et moins l'âme de ramer. » Mais si la valeur brusque agite son courage, » À travers mille morts il s'ouvre le passage, » Et signale ses bras de tant et tant d'efforts Qu'il entre au premier rang des Héros les plus forts.

Trajecte (nocher... l'Achéron) : trajette, le nocher Charon traverse l'Achéron. [CSP]

Achéron : fleuve des Enfers. [T]

Destre ou à senestre (à) : à dextre ou à senestre ; à droite ou à gauche. [CSP]

Bande : occupe, applique continuellement. (Fc)

LE CHOEUR

Genouil : genou. [T]

» Son genouil assuré » Ne tremblera point sur la brèche,

Atterré : jeté à terre, terrassé. [T]

» Dût-il être atterré

Foudre (du) : peut-être par une explosion produite par une mèche. (EF)

» Du foudre allumé d'une mèche, » Et plutôt que son rang » Il perdra tout le sang.

ACTE II

ANDROMAQUE, NOURRICE, PRIAM, HECTOR.

NOURRICE

Qui vit onques en vous ces craintives humeurs ?

Onques : jamais, au sens positif, un jour. [L]

NOURRICE

» C'est bien un lourd erreur d'ajouter de la foi » À qui prédit pour nous ce qu'il ne voit pour soi.

Erreur (un lourd) : Erreur est masculin ou féminin. [CSP]

ANDROMAQUE

C'est une grande fureur de fermer les oreilles Quand le Ciel parle à nous avecques des merveilles.

Grand' fureur : grande fureur, l'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

ANDROMAQUE

Néglige, malheureux, néglige à la malheure Cet augure de mort dont ton Père t'assure.

Malheure (à la) : à la male heure, malheureusement. [R]

HECTOR

À moi ne tiendra pas que le nôtre ne faille.

Faille (ne) : n'y manque. (EF)

PRIAM

Avec beaucoup d'ardeurs ils ont jà combattu, » Mais il faut pour gagner plus d'heur que de vertu.

Jà : avec le présent ou le passé de l'indicatif, déjà. [CSP]

HECTOR

» L'heur n'abandonne guère un résolu courage.

Heur : bonne fortune. [T]

HECTOR

» Défendre sa patrie est un auspice heureux.

Auspice : présage. [T]

PRIAM

» Mais il la sert bien mal quand il peut plus grande chose.

Grand' chose : grande chose, l'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

LE CHOEUR

ACTE III

HECTOR, ANTÉNOR, MESSAGER, CHOEUR, HÉCUBE, PRIAM, ANDROMAQUE, CASSANDRE.

ANTENOR

» Une plaie ainsi faite est aussitôt passée.

Passée : peut-être faut-il substituer pansée. (PdJ)

HECTOR

Va, mon cher Anténor, et sur le champ avise Les moyens d'avancer notre juste entreprise : Car les sages discours de ton Esprit prudent Ont fraudé plusieurs fois maint sinistre accident. » Quel déplaisir ressent un généreux courage » Qui bout après la gloire, et chérit davantage » Le pénible labeur que le morne repos, » Quand sa vertu hautaine amoureuse de los » Repose au lâche sein d'une molle paresse » Dont la froide langueur engourdit la prouesse. » La vertu se nourrit de sa propre action ; » Et l'âme aventureuse, en qui l'ambition » De se faire connaître aux peuples de la terre » Assaut tous les pensers d'une secrète guerre, » Pense que le cesser d'employer sa valeur » Lui tient lieu de reproche ou d'extrême malheur. » Ô trois fois bienheureux sur tous autres j'estime » Qui dispose à son gré d'un dessein magnanime, » Sans être inquiété par les exhortements » D'un père appréhensif, par les embrassements » Que joint à ses baisers une femme agréable, » Par les voeux respectés d'une mère honorable, » Par les graves conseils des vieillards révérés » Quand, dis-je, à la vertu ses efforts sont tirés. Où moi que ces liens captivent dans la ville, Je reste malheureux aussi bien qu'inutile ; Si je crois de bien faire en demeurant ici, Je crains que n'en sortant je fasse mal aussi. » La clarté n'est clarté sinon qu'elle apparaisse : » C'est beaucoup d'être bon, mais plus qu'on le connaisse : » Car de là naît au coeur un plaisir si constant, » Qu'il reste de soi-même en soi-même content. » Si les bons toutefois tiennent d'expérience, » Qu'il n'est un tel rempart que de la conscience, » Mon esprit est sans gêne et mon coeur sans remords ; Tout prêt et disposé de paraître dehors.

Frauder : éluder. [L]

Los : gloire. [CSP]

Assaut : assaille de assaillir, attaque. (EF)

Cesser d'employer (le) : l'infin. comme subst. avec article reçoit un complément. (PdJ)

Lui tient lieu : L'auteur avait mis qui tient lieu, évidemment fautif. (PdJ)

Tiré (à la vertu) : Attirés vers la vertu. [R]

Je crois de bien faire : De est explétif. (PdJ)

Sinon qu'elle apparaîsse : qu'à condition qu'elle apparaisse. (EF)

Mais plus qu'on le connaisse : mais mieux qu'on le reconnaisse. (EF)

LE CHOEUR

Qui voudrait te blâmer, chevalier sans reproche, Dessous un front d'acier aurait un coeur de roche : Ton renom glorieux de tels rayons nous luit, Que comme un clair Soleil il perce toute nuit. Les grands chefs de Mycène ont senti ta vaillance : Déjà grand nombre d'eux sont bronchés sous ta lance, Dont le nom sert de preuve à ta rare vertu : Mais c'est plus grand honneur de t'avoir combattu Et d'en rester privé de l'âme et de la gloire, Que d'avoir sur tout autre obtenu la victoire. » Car c'est un argument de coeur aventureux, » Que d'oser assaillir un homme valeureux. » les Lions courageux de l'Afrique rôtie » S'éjouissent de voir un Taureau pour partie, » Et ne poursuivent point les papillons volants. » Ceux-là dont les esprits sentent de hauts élans, » Couvent mille dépits au fond de leur poitrine » Alors qu'un bas sujet au coup les achemine ; » Mais si quelque grand Chef se présente au combat, » D'allégresse et d'ardeur le courage leur bat. Ô foudre des Guerriers aux plus fiers redoutable, S'il est un seul mortel qui te soit comparable Ajax le pourra dire, Ajax dont le fort bras Porte un large bouclier couvert à sept rebras : Thénère en parlera qui d'une main fort juste Pousse le dard volant et la flèche robuste : On le pourra savoir du grand Agamemnon Qui passe tous les Grecs et de rang et de nom : Il sera témoigné du courageux Tytide, Qui combattrait les Dieux de son bras homicide : Il sera reconnu du vieux Prince Nestor, Qui parlant au conseil verse un beau fleuve d'or, Et rapporté du double et cauteleux Ulysse Dont on craint moins le bras que l'accorte malice. Et confirmé d'Achille encores que ses yeux Soient voilés contre toi d'un courroux envieux. Aussi l'on dit partout où parvient la nouvelle Des combats entrepris pour Hélène la belle, Que tu sers aux Troyens comme d'un mur d'airain Duquel étant couverts on les assaut en vain. Non les hommes sans plus ; les choses insensibles Admirent à l'envi tes forces invincibles. Combien de fois le mont à Cybèle sacré Regardant à ses pieds un peuple massacré Qui faisait de toi seul sa mourante complainte, A-t-il tremblé d'horreur, de merveille et de crainte ? Combien de fois les champs qu'il découvre plus bas Furent-ils ébranlés sous les coups de tes bras ? Combien de fois encor Simoïs et Scamandre Voyant à gros torrents le sang Grégeois s'épandre Dans leurs flots étonnés de perdre leur couleur, Au fond de leurs palais points d'ire et de douleur, Ont-ils craint que les corps dont tu peuplais les ondes Gardassent de rouler leurs Nymphes vagabondes ? D'entre tous ces témoins et muets et parlants Qui vont à qui mieux mieux ta vertu révélant, S'élève haute en l'air la prompte Renommée Qui d'une bouche vraie et non jamais fermée Publie à tous venants qu'en valeur et conseil Tu n'as point de second sous le cours du Soleil.

Luit (nous) : nous fait briller. [R]

Mycène : Mycènes, ville et Royaume dont Agamemnon fut Roi. [T]

Bronchés : tombés. [CSP]

Éjouissent (s') : se réjouissent. (Fc)

Rebras : replis. [F]

Thénère : peut-être Teucer, frère d'Ajax, célèbre archer. (PdJ)

Tytide : Diomède , fils de Tydée. (PdJ)

Nestor : fils de Nélée, Roi de Pylos. [T]

Double et cauteleux : fourbe et rusé. [T]

Accorte malice : adroite malice [T]

Assaut : assaille de assaillir, attaque. [R]

Cybèle : Déesse phrygienne, elle prit son nom d'une montagne de Phrygie. [T]

Simoïs et Scamandre : deux rivières qui passent près de Troie. [T]

Points : de poindre, piqués. [CSP]

HECTOR

» Celui-là qui sert bien dessert un beau loyer ; » Autrement il viendrait plus long à s'employer.

Loyer : salaire. [CSP]

Dessert : de desservir, mérite. [CSP]

LE CHOEUR

» Voyez comme chacun tâche même à revivre » Ès traits inanimés de la bronze et du cuivre.

Bronze (de la) : du bronze. Certains l'on fait du féminin. [R]

HECTOR

» Respire qui voudra dans le mort des portraits, » J'aime mieux quant à moi vivre dedans mes faits.

Mort des portraits : un portrait est quelque chose de mort , des faits sont du vivant. (EF)

LE CHOEUR

N'allez jà plus avant. Voici l'un de vos gens qui nous vient au devant.

Jà : avec un impératif, jamais. [CSP]

HECTOR

Qu'est-il donc survenu ? La fortune animée Faut-elle de garant à l'heur de notre armée ?

Faut-elle de garant : manque-t-elle de garant. [CSP]

Heur (à l') : à la bonne fortune. [T]

MESSAGER

Ton camp subsiste à peine, et les squadrons Grégeois Le rechassent vers Troie et de main et de voix.

Peine (à) : difficilement. [T]

Scadrons : escadrons, bataillons, troupe de gens armés. [CSP]

LE CHOEUR

Chacun veut acquérir la palme ou le Cyprès.

Palme ou le cyprès : la gloire ou la mort. [T]

LE CHOEUR

Las ! C'est par un malheur, non faute de bien mordre. Troie armée au combat allégrement courait Devers l'Ost Argien qui rangé demeurait Sur les champs étendus, d'où le bruit d'un tonnerre Semblait comme sortir et rouler par la terre : L'Olympe en tremblait tout, et les bas fondements Chancelaient sous les pieds, les clairs hennissements Des chevaux écumant bruyaient dedans le vide, Et Xanthe se cachait en son Palais humide. À grand-peine eut fini cet horrible moment, Que les camps ennemis d'un raide élancement Se ruent l'un sur l'autre, et par le fier outrage De la langue et du bras enveniment leur rage. L'un défendait tantôt et tantôt assaillait, L'autre les coups reçus au double rebaillait ; Le soldat au soldat, le gendarme au gendarme S'attachait fièrement, en sa mort nulle larme Il ne versait de l'oeil, ains tombait menaçant Du trépas jà reçu ceux qui l'allaient pressant. Les Chefs des deux partis recherchaient dans la presse Un champion illustre et vanté de prouesse, Ne voulant pas cueillir dessus le champ d'honneur Une palme de prix moindre que leur valeur ; Si bien qu'en mille endroits par l'épée et la lance On vidait des duels aspirant à l'outrance. Mais quand aucuns des Grecs plus hautains et plus forts Ont signalé leurs coups de trois ou quatre morts, Et ne trouvent plus rien qui veuille faire tête ; Ils roulent par l'armée ainsi qu'une tempête, Et n'apercevant point en nos squadrons rangés Flamboyer ton armet, ils font des enragés, Comme loups attaquants les boeufs gras d'un herbage, Tandis que le Pasteur cause au prochain village. Comment ? Profèrent-ils d'un accent orgueilleux, Où est donc cet Hector ? Ce Prince merveilleux ? Ce puissant champion ? Ce gendarme bravache ? Lorsqu'on en vient aux mains il demeure en sa cache ? Promettait-il naguère un si brave dessein ? Andromaque, pensez, le mignarde en son sein, Tandis que ces soldats sans chef et sans courage, Victimes de nos mains, tombent en ce carnage. Ces termes par les Grecs prononcés âprement Dans les coeurs des Troyens forment l'étonnement ; Et quoique nos Seigneurs que ce discours désole, Exhortent vivement d'exemple et de parole, Courent aux premiers rangs, louent les bons soldats Et blâment hautement ceux qui font des couards, Par un fatal destin ; car ainsi je l'appelle, Notre camp malmené ne bat plus que d'une aile ; Et s'il ne voit bientôt ton bel astre éclairer, Il médite sa route et se va retirer. C'est pitié que de voir nos bandes éclaircies Des Dolopes guerriers dont les mains sont roussies Au sang des Phrygiens qui regorge à ruisseaux ; C'est une horreur de voir les soldats à monceaux L'un sur l'autre entassés, et les meilleurs gens d'armes Captifs sous leurs chevaux et pressés de leurs armes. C'est peu pourtant au prix des longs gémissements, Des soupirs éclatants, des aigus hurlements Que jettent alentour de maintes funérailles Ceux que l'âge et le sexe exemptent des batailles. Là la ville en frémit, et les bourgeois troublés Attendent leur ruine en cent lieux assemblés. Où court si tôt Hector transporté de colère ?

Argien : de l'Argolide, qui a pour capitale Argos. [T]

Bruyaient : faisaient un bruiit sourd et confus. [R]

Xante : Xanthe, petite rivière près de Troie. [T]

Rebaillait : redonnait. (Fc)

Presse : foule. (EF)

Vidait des duels : terminait des duels. [L]

Outrance (à l') : duel devant se terminer par la mort d'un des combattants. (Fc)

Tête (faire) : s'opposer. (Fc)

Scadrons : escadrons, bataillons, troupe de gens armés. [CSP]

Gendarme bravache : Ici, soldat fanfaron. [CSP]

Mignarde : caresse. [CSP]

Couards : qui ont de la lâcheté. [T]

Médite : réfléchit profondément quelle route, quelle décision il va prendre. [L]

Roussies : rougies. (EF)

Dolopes (des) : par les Dolopes, Peuple de Thessalie. [T]

Phrigiens : Phrygiens, ils furent battus par les Grecs à la guerre de Troie. [T]

Gensd'armes : Ici, cavaliers pesamment armés. [CSP]

HÉLÈNE

Ô misérable Hélène ! Ô Dame infortunée ! Tu pleures à bon droit, puisque tu ne fus née Que pour causer la mort de tant d'hommes vaillants Au front des murs Troyens à l'envi bataillant. Cette fleur de beauté qui tombe en peu d'années, Ces Lys soudain passés, ces roses tôt fanées, Cet oeil en moins de rien couvert d'obscurité Devait-il être ô Dieux à tel prix acheté ? Tant d'illustres Seigneurs, de Princes remarquables À l'égal ennemis, à l'égal misérables, Occis pour mon sujet valent-ils moins que moi, Moi qui vis sans honneur aussi bien que sans foi ? Je dois d'un trouble étrange avoir l'âme saisie, Voyant dedans un champ l'Europe avec l'Asie Combattre pour moi seule, et s'enferrer de coups Au gré de mes rivaux l'un de l'autre jaloux. Puis-je vivre assurée au milieu de ces veuves Qui détestent la Grèce, et maudissent les glaives Par qui leurs chers maris forcés de tomber bas Ont épandu la vie au milieu des combats ? De quelle oeillade, ô Dieux ! Puis-je être regardée De l'amante fidèle à l'amant accordée, Qui par un dur destin à la mort succombant Soupire encor pour elle et la nomme en tombant. De quel front puis-je voir ces misérables pères Que la mort de leurs fils envieillit de misères, Quand leur oeil plein de rage ils élancent sur moi Qui m'accuse et convainc de causer leur émoi ? Combien d'aigres tourments et de traverses dures Endurai-je au dur son des cruelles injures Que me font les parents, les frères, les amis, De ceux que l'épée Grecque au monument a mis ? Ô trois fois malheureuse et quatre fois encore, Si j'ai perdu l'honneur qui la femme décore, Dois-je encor désirer l'usufruit de ce jour, Pour être objet de haine aussi bien que d'amour ? Las ! Cachons-nous plutôt au centre de la terre Que d'être le flambeau d'une éternelle guerre : Puisque j'ai par ma vie allumé ces combats, Hâtons de les éteindre avecques mon trépas. Ô Guerriers ennemis, apaisez vos querelles, Puisque j'ai suscité vos haines mutuelles, Accourez tous ici pour me ravir d'accord, Et devant vos deux camps me jugez à la mort. De vos si longs malheurs je suis seule coupable ; Seule par la raison faites-moi punissable : Ainsi des deux côtés nous resterons contents, Moi de souffrir le mal et vous d'en être exempts. Mieux vaut que vos combats ce conseil salutaire : Ô Grégeois, ô Troyens, modérez la colère, Et si ce n'est par haine, au moins par amitié Accordez-moi la mort prenant de vous pitié. Yeux trop clairs à mon dam couvrez-vous de ténèbres ; Ne voyez plus des jours que vous rendez funèbres ; Las ! Ne regardez plus sur ces champs beaux et verts Qui de meurtre et de sang sont pour vous recouverts. Bouche qui consentis à l'amoureuse envie Du plus beau des Pasteurs que je fusse ravie, Ferme-toi désormais, cesse de respirer ; Misérable ! Es-tu point lasse de soupirer ? Oreille qui reçus la parole charmeuse Dont je sentis gagner ma pensée amoureuse Clos ton entrée aux voix ; que mon âme par toi N'entende jamais plus blasphémer contre moi. Perdons avec l'amour toute autre connaissance, Et montrons que ce fut le sort de ma naissance Qui porta ces malheurs, non pas ma volonté : » Un péché fait par force est de blâme exempté.

À l'envi : à qui mieux mieux. [T]

À l'égal : pareillement. (Fc)

Sujet (pour mon ) : à cause de moi. (Fc)

Enferrer (s) : s'accabler. [CSP]

Bas (tomber) : tomber sur le sol. (EF)

Épandu la vie : perdu la vie. (EF)

Envieillit de misères : rend plus vieux par leurs misères. (EF)

Traverses dures : durs malheurs. [R]

Épé' : épée. L'apostrophe évite les 13 pieds. (EF)

Flambeau : au figuré , flambeau qui éclaire et brûle dans une éternelle guerre. [L]

Accord (d'... pour me ravir) : en étant d'accord pour me ravir. [L]

Jugez à la mort : condamnez à mort. (EF)

Dam : dommage. [R]

Vers : verts. (EF)

LE CHOEUR

ACTE IV

ANDROMAQUE, CASSANDRE, PRIAM, HÉCUBE.

ANDROMAQUE

Le méchant inhumain m'a donc abandonnée ! Destin inexorable ! Et vous, noire journée, Auriez-vous su passer sans apporter un mal, Un mal qui n'eut jamais ni n'aura point d'égal ! » Ainsi donques vos coups demeurent imparables ? » Tournez-vous en tous sens, ô mortels misérables, » Et l'atteinte mortelle en venez éviter. Hélas ! À quel parti puis-je me rejeter ? Quel Dieu dois-je prier, ô femme déplorée Ton âme est à ce coup toute désespérée, Toute triste et dolente ainçois toute douleur ; Je n'attends plus nul bien que le dernier malheur. Repreniez-vous ô Cieux, vos sereines lumières Pour tromper nos désirs et moquer nos prières ? Pour frauder notre espoir ? Une telle clarté Dût-elle servir d'ombre à votre cruauté ? Mais est-ce de vous seuls que je me dois complaindre ? Non, c'est de ce cruel qui vous semble contraindre Par l'audace insensée où le porte son coeur À verser dessus lui toute votre rigueur. Ô misérable Hector ! La fureur vengeresse De quelque grand Démon pour notre dam te presse Bon gré mal gré, de voir, d'affronter l'ennemi, De t'en faire litière, et puis tomber parmi. Est-ce ainsi que tu rends ta promesse observée ? Quoi, tu nous l'as enfreinte aussitôt qu'achevée ? À peine le serment de ta bouche est sorti, Qu'un effet tout contraire a son voeu démenti. La sainte autorité d'un père vénérable, La chaude affection d'une mère honorable, Le désir des parents tout brûlant d'amitié, Les pleurs et les soupirs d'une chaste moitié, Bref les voeux d'un pays qui prévoit sa tempête Ne sont donc que jouets pour le vent de ta tête ? Rien ne peut arrêter la fureur de tes pas : Tu cours au précipice où t'attend le trépas. C'est bien un dur destin qui contre ta nature, Contre ta douce humeur, contre ta nourriture, Te fait présomptueux, partial, obstiné, Pour accomplir en toi le sort prédestiné, » Quand le dard de la mort la tête nous menace, » Nous perdons tout_à_coup notre naïve grâce, » Nos agréables moeurs, notre instinct gracieux, » Pour devenir hagards, hautains et furieux. Ô Cassandre ma soeur, notre perte est prochaine ! Tu le dis haut et clair et d'une voix certaine, En branlant le Laurier dont ton chef est orné ; Mais quoi ? L'Oracle en vain pour nous te fut donné. Tu rechantais tantôt que l'incrédule Troie Par le trépas d'un seul est exposée en proie ; L'effet de ta parole aujourd'hui sortira ; Hector s'en va mourir, quand et lui tout mourra.

Ainçois : avant. [T]

Dam : perte. [T]

Quand et : avec. (Fc)

LE CHOEUR

Telle pour son malheur est accorte et savante.

Accorte : clairvoyante. [CSP]

HECUBE

C'est grand cas voirement qu'on ne l'ait su distraire.

Voirement : vraiment. [CSP]

PRIAM

Et c'est aussi le point qui me trouble plus fort.

Plus fort (trouble) : trouble le plus fort ; comparatif au sens superlatif. (PdJ)

HECUBE

Pourquoi le pleurez-vous au comble de son heur ?

Heur : bonne fortune. [T]

ANDROMAQUE

Non, mais il est couru notre camp secourir.

Courru (il est) : il a couru. (Fg)

LE CHOEUR

À peine eut votre Hector entendu le message De la route des siens, qu'il bout de vive rage, Et sans parler un mot s'encourt vite et dispos Au prochain râtelier, et prend dessus son dos Un harnois flamboyant, en sa main une lance.

R'acours (je) : Je reviens en courant. [L]

Encourt (s') : se met à courir. [L]

Harnois : harnais, armure complète d'un Cavalier pesamment armé. [T]

HECUBE

Vous deviez refréner sa nuisible vaillance.

Refréner : retenir. [CSP]

ANDROMAQUE

Encor vous avait-il son séjour octroyé.

Ottroyé : octroyé, accordé. [CSP]

PRIAM

Que diront les Grégeois l'ayant vu comparoir ?

Comparoir : comparaître. [T]

PRIAM

Puis disparoir soudain comme un éclair qui passe.

Disparoir : disparaître. (EF)

PRIAM

Peut-être à couardise il serait imputé.

Couardise : poltronnerie. [T]

ANDROMAQUE

» Un jugement bien sain ne pense pas mal faire » S'il se tire à propos d'un périlleux affaire.

Affaire (d'un périlleux) : affaire a été aussi du masculin. (Fg)

ANTENOR

Sans lui nous perdions tout. Troie s'en allait périe.

Troi' s'en allait périe : Troie allait périr. (PdJ)

ANTENOR

Je m'étais peu devant séparé d'avec lui, Ne songeant de rien moins qu'à sortir aujourd'hui, Pour voir quel sort régnait au milieu de nos armes, Et quel devoir rendaient les plus braves Gensdarmes. Au sommet d'une tour à peine parvenu, J'avais parmi notre Ost un grand branle connu : Tous fléchissaient partout, je demeurais en doute, Pour voir prendre aux Troyens une honteuse route, Ressentant à peu près les mêmes mouvements Où flottaient notre armée en ses étonnements ; Quand soudain j'aperçois ton Hector magnanime Monté sur un coursier que l'éperon anime Poudroyer la campagne, et tirer aux combats ; L'horreur, l'effroi, la mort accompagnaient ses pas. Promptement il se fourre à travers notre armée, Qui d'un nouveau courage à l'instant enflammée Repousse l'ennemi vivement poursuivant : Puis en moins d'un clin d'oeil je l'aperçois devant Haut sur tous les Troyens d'épaules et de tête, Passer comme un éclair suivi de la tempête ; Mais plutôt comme un foudre effrayant les regards, Et brisant de ses coups lances, piques et dards. Contre le fort Ajax et le preux Diomède Il se bat main à main, mais l'un et l'autre cède. Nestor et Mérion veulent parer ses coups ; C'est un faible rempart aux traits de son courroux. À lui vient s'opposer le plus vieil des Atrides, Il passe come un vent sur les vagues humides : Puis s'enfonce parmi les vulgaires soldats Que sa face dissipe en mille et mille parts : Comme quand un Lion point de faim et de rage Tombe sur les troupeaux qui sont en pâturage En fuite il les écarte aussitôt que ses yeux Lancent dessus leur front un regard furieux. Notre camp remis sus sa valeur accompagne, Et comme un fier torrent ravage la campagne. L'homme le plus timide est du tout assuré, Quand cet astre de guerre a son oeil éclairé. Après qu'Hector longtemps a couru par la presse, Il aperçoit Achille, à lui donc il s'adresse, Met la lance en arrêt : Achille d'autre part Auquel moitié du champ s'offre par le hasard, Honteux de refuser une si belle lice Tâche à couvrir sa honte avec de l'artifice, Et se met sur les rangs lors tous deux de droit fil Viennent à se heurter, mais d'un choc inutile ; Le bois vole en éclats, et la seule poignée Leur reste dans la main du grand coup étonnée : Ils la jettent en l'air, poussent le cheval prompt, Tournent court l'un vers l'autre, et se trouvent à front Déjà branlant au poing la redoutable épée, Qui mille fois s'est vue au sang haineux trempée L'un chamaille sur l'autre, et leurs coups éclatants D'un effroyable bruit vont en l'air retintant : Quatre Cyclopes nus martelant une barre À grands retours de bras ne font tel tintamarre. Comme on voit au printemps deux taureaux fort puissants Après une génisse à l'envi mugissants De colère, d'amour, de jalousie ardente ; Celui qui veut jouir en ronflant se présente, L'autre veut l'empêcher, mais après plusieurs coups Le premier reste seul et le maître et l'époux : Ainsi le grand Hector qui bouillonne de rage Reste en fin le vainqueur : Achille se dégage, Et le champ et l'honneur laissant à son Rival, Se relance en son gros à pointe de cheval ; Et mon oeil est trompé s'il n'emporte une atteinte Ou dans le petit ventre ou dans la cuisse empreinte. Hector pousse après lui, crie : Achille, où vas-tu ? Donc tourner le visage est acte de vertu ? Venge au moins, si tu peux, ton grand fils de Ménète Qui se plaindra de toi parmi l'ombre muette. J'ai bien ouï ces mots. Ores il va partout, Puis retourne sur soi, passant de bout en bout Par l'armée ennemie, et sans tarder en place Donne aux fiers Myrmidons ou la mort ou la chasse. De là me naît l'espoir qu'avec l'aide des Dieux Aujourd'hui nous aurons un camp victorieux.

Devant : avant. [CSP]

Poudroyer : remplir de poussière. (Mit)

Tirer aux combats : attirer aux combats. [R]

Fourre (se) : se faufile. (EF)

Foudre (un) : au figuré foudre est masculin. [T]

Atrides : fils d'Atrée, comme Agamemnon ou Ménélas. [T]

Point : de poindre piqué. [CSP]

Arrêt (lance en) : la lance est en arrêt quand 2 cavaliers courent l'un vers l'autre. [L]

Inutil : inutile, il faut supprimer du e pour rimer avec fil. (EF)

Cyclopes : ouvriers Siciliens qui travaillaient le fer, et n'avaient qu'un oeil. [T]

Envi (à l') : à qui mieux mieux. [T]

Gros (en son) : dans son mécontentement. [CSP]

Pointe de cheval (à) : en piquant des deux, à bride abattue. [CSP]

Ménète (le fils de) : Le fils de Ménète est Patrocle. (PdJ)

Mirmidons : Myrmidons, soldats d'Achille. [T]

LE CHOEUR

ACTE V

PRIAM, HÉCUBE.

PRIAM

» Si le coeur des mortels n'était comme endurci » À la trempe des maux qu'ils endurent ici, » Il serait pénétrable aux violentes pointes, » Que notre opinion au malheur a conjointes. L'exemple n'est point loin, empruntons-le de nous. Du contraire destin l'implacable courroux Nous poursuit tellement depuis plusieurs années, Qu'on n'espère plus voir nos peines terminées. D'un beau nombre de fils, mes getons glorieux, Qui semblaient en croissant devoir monter aux cieux La plus grande part atteints de la Grégeoise foudre Sont bronchés à mes yeux sur la Troyenne poudre. Mes gendres qu'aux combats ma querelle guida Ont soupiré leur âme au pied du mont Ida. Les Princes alliés qui me vinrent défendre, Tous presque ont pour tombeau les vagues de Scamandre Et de ces braves Chefs, de ces vaillants soldats Qui fourmillaient naguère au sein de nos remparts, Ceux nous restent sans plus que l'aveugle fortune Séquestre par faveur de la perte commune, Et possible que l'urne où roule le destin Réserve au soir ceux-là qu'elle épargne au matin. » De toutes vanités la plus vaine c'est l'homme ! » Sa gloire est un fantôme et sa vie un court somme !

Getons : vraisemblablement, rejetons ; enfants. [L]

Bronchés : tombés. [CSP]

Poudre : poussière. [CSP]

Soupiré âme : probablement, rendu leur âme. (EF)

Ida (mont) : mont près de Troie, célèbre par le jugement de Paris. [T]

Scamandre : fleuve qui descend du mont Ida et passait près de Troie. [T]

Séquestre : écarte. [CSP]

Somme : sommeil. [CSP]

PRIAM

Arrêtez, Andromaque arrive devers nous.

Devers : vers. [CSP]

ANDROMAQUE

Tumulte avant-coureur de quelque malencontre !

Malencontre : malheur. [R]

ANDROMAQUE

Un malheur incertain par toi nous est connu.

Enquis : demandé. [L]

MESSAGER

Hector avait chassé les batailles de Grèce, Qui déjà vers leurs naus reprenaient leur adresse ; Et même le plus fort des superbes Grégeois Honteux se retirait, sans courage et sans voix, Blessé dedans la cuisse : innombrables Gensdarmes Tremblant de froide peur jetaient à bas les armes, Par la fuite aimant mieux leur salut rechercher, Que de demeurer ferme et soudain trébucher ; Quand ces mots il envoie aux troupes Phrygiennes : Courage, mes amis, vos haines anciennes Doivent ici mourir, terminez vos combats Par la route honteuse ou par le dur trépas De ces fuyards Grégeois, qui d'une injuste guerre Jà par deux fois cinq ans ravagent votre terre. Envoyons ces mutins sur l'ombreux Achéron Charger le faible esquif du nautonier Charon, Que du nombre pressé contre eux il se courrouce Et de sa longue perche à l'écart les repousse : Donnez, frapper, tuez, courageux Citoyens, Faites-vous aujourd'hui connaître pour Troyens. Il mit fin de parler ; puis d'un courage extrême Sur le camp d'Achaïe il s'élance lui-même Et de coups redoublés pousse dans le cercueil Ceux qu'il ne peut chasser de la langue ou de l'oeil. Comme quand un faucon soutenu de ses ailes Découvre le voler des faibles Colombelles, Qui retournent des champs et coupent sûrement La vague remuant du venteux élément, Il se laisse tomber sur la bande timide ; La plupart fuit légère où la crainte la guide, Proie à d'autres oiseaux, mais celles-là qu'il bat Et de bec et de mains sur terre il les abat : Hector fondant de même en l'Argolique armée, On la voit sur le champ deçà delà semée ; Mais ceux-là qu'il rencontre au milieu de ses pas, De tranchant ou d'estoc reçoivent le trépas. Jà le fort Diomède et le vaillant Hippide Étaient chus sous les coups de son bras homicide ; Antonoe et Ientée aux tournois signalés De la clarté céleste il avait exilés ; Et le brave Stenelle atteint de son épée Sentait cuire une plaie en sa cuisse coupée ; Quand le preux Polybète essaie à l'arrêter Résolu se présente et ses coups veut tenter. Alors s'attache entre eux une rude bataille, Et leur bras sans cesser l'un sur l'autre chamaille. Hector par tel arrêt embrasé de courroux Se ramasse en soi-même et redouble ses coups : D'autre part Polybete aspire à la vengeance, Et comme un fier Lion à tous périls s'élance, Voltige autour d'Hector, le tâte à plusieurs fois : Sonde tous les défauts de son luisant harnois, Tire aux plus nobles lieux, mais ne se donne garde Qu'en cet âpre conflit par trop il se hasarde, Et qu'Hector cependant ne fait que remarquer Où le coup plus mortel il lui pourra bailler : Le temps aussitôt pris il sent le coup au ventre, La part où le nombril dedans soi-même rentre. À l'instant il chancelle, et son corps trébuché Qui plonge contre bas fait le chêne fourché, Excitant plus de bruit au heurter de la terre, Qu'un sapin de montagne abattu du tonnerre. Hector d'un oeil ravi mesure sa grandeur, Fait branler son panache en la claire splendeur Du casque flamboyant qui gît dessus la terre, Et veut s'orner le chef de cet astre de guerre. Le corps étendu mort il tâte à plusieurs fois Pour voir s'il demeurait veuf d'esprit et de voix ; Puis le fait dépouiller par l'un de ses Gendarmes Du fardeau glorieux des reluisantes armes. Mais prêt à se courber pour enlever l'armet, Achille survenu derrière lui se met, Ses mouvements épie, observe sa démarche ; Et voyant que son corps se voûtait comme une arche Penché dessus la terre, aux reins il l'enfonça, De sorte que le fer jusqu'au coeur traversa. Hector tourne à l'instant et le frapper essaie ; Mais il sent échapper son âme par sa plaie.

Batailles : corps de troupes, bataillons. [CSP]

Naus : mot grec, navire. (EF)

Fort (le plus) : Le plus grand nombre. [T]

Achéron : fleuve des Enfers. [T]

Charon : Charon faisait traverser l'Achéron par les morts sur son frêle esquif. [T]

Achaïe : ancienne province Grecque. [T]

Voler : verbe pris substantivement, vol. (EF)

Colombelles : diminutif de colombex. [CSP]

Argolique : d'Argolide, Pays du Péloponèse , capitale Argos. [T]

De çà de là : de côté d'autre, de côté et d'autre. [L]

On lit Diomène : Diomède. (PdJ)

Hippide : nom inconnu. [CSP]

Antonoe : Antonoos fut tué par Hector. (Iliade, XI, 302). (PdJ)

Ientée : nom inconnu. (PdJ)

Stenelle : Sthenelos, compagnon de Diomède. (PdJ)

Sentait cuire une plaie : une plaie lui donnait une sensation de brûlure. [CSP]

Polybète : Polyboete, fils de Pirithoüs. (Iliade, VI, 29). (PdJ)

Chamaille : frappe. [T]

Polybete : Polyboete, fils de Pirithoüs. (Iliade, VI, 29). (PdJ)

Bailler : donner. [CSP]

Contre bas (plonge) : vers le bas, la tête la première. [T]

Chêne fourché : les pieds en l'air font un V comme une branche de chêne. (EF)

Heurter de la terre (au) : quand il heurte la terre. (EF)

Mesure sa grandeur : évalue sa taille. [L]

Pennache : panache ; bouquet de plumes sur le casque. [T]

MESSAGER

Comme un torrent bruyant par les champs débordé Roule moins roidement n'en étant point gardé, Que si les villageois remparent à l'encontre ; Lors son flot orgueilleux plus colère se montre, Heurte, choque, tempête et tâche surmonter La digue amoncelée où l'on veut l'arrêter : Achille à nos Troyens paravant redoutable, Semble beaucoup plus haut et plus épouvantable, Depuis que ce grand Chef fort de coeur et de main S'offre dessous les coups de son bras inhumain, Qui comme un gros marteau sur l'enclume martèle, Refrappe incessamment : le Prince ne chancelle Non plus qu'un haut Rocher profondément planté, Qui se moque du vent et du flot irrité. Notre Ost qui plus la mort que la honte redoute Laisse tout cependant, se met en vau-de-route, Et d'un coeur éperdu jette les armes bas, Pour fuir à la mort qu'il rencontre en ses pas. L'un gît outrepercé d'une mortelle plaie, L'autre abattu se lève et la fuite ressaie, Mais il n'a point marché quatre ou cinq pas avant, Qu'il rechet sur le dos ou bien sur le devant, Selon qu'il fut frappé par la main adversaire. Troie a cédé partout, et la Grèce au contraire A regagné le champ et suivi tellement Qu'il ne reste au combat que Memnon seulement, Qui contraint par le nombre à tourner le visage S'en revient plus dépit que failli de courage. Achille cependant du grand Hector vainqueur, Mais vaincu de sa rage et de son propre coeur, Retourne vers le corps étendu sur la place, Lui fend les deux talons, par ensemble les lace, Du baudrier qu'il portait les attache à son char, Puis à course le traîne autour de ce rempart.

Roidement : raidement, rapidement. [CSP]

Remparent : fortifient. [CSP]

À l'encontre : d'une manière contraire. [T]

Vauderoute : vau-de-route, en pleine déroute. [L]

Rechet : retombe. [T]

HECUBE

Ô Ciel trop rigoureux ! Ô destins ennemis ! J'ai perdu mon cher fils, et vous l'avez permis ! Avez porté ce Grec, ce meurtrier infidèle, Ce poltron assassin, cette bête cruelle ! Et bien, que désormais mon oeil voie abîmer L'ait flottant en la terre et la terre en la mer ; Que tout se mêle ensemble et qu'une nuit obscure Comme au commencement recouvre la nature. Que me peut-il chaloir de voir le monde entier Rebrouillé pêle-mêle en son chaos premier, Puisque mon fils Hector, puisque ma chère Troie De Pluton et des Grecs sont aujourd'hui la proie. Ô vieillard assailli de toute adversité, De quel comble de gloire es-tu précipité ! Et moi poure, chétive et douloureuse mère, À quel point me réduit la fortune adversaire, Cruelle, variable et ferme seulement À verser en mon coeur tourment dessus tourment. Amassez-vous, Troyens, peuple, soldats, Gendarmes ; Venez mêler vos yeux à mes dernières larmes, Soupirez avec moi la commune douleur : Votre coeur est de fer s'il ne sent ce malheur. Ô malheureuse Hécube ! Ô Priam lamentable ! Ô dolente Andromaque ! Ô peuple misérable. Las, que deviendrons-nous ! Hé, quel sort nous attend ! Le preux Hector est mort, rien plus ne nous défend. Faisons donc d'un accord que la fatale Parque Nous charge quand et lui dans l'infernale barque, Sans attendre les fers des Grecs injurieux ; Car puisqu'il est occis qu'espérons-nous de mieux ? Andromaque, ma fille, à bon droit ton silence Exprime de nos maux la dure violence, Et puisqu'à ma douleur défaillent les propos, Je ne me plaindrai plus qu'à force de sanglots.

Chaloir (que me peut-il) : que m'importe. [L]

Rebrouillé : brouillé de nouveau. [F]

Dolente : qui souffre et se plaint. [L]

Parque : la Parque Atropos, celle qui coupe la trame de la vie. [R]

ANDROMAQUE

Aux regrets à mon tour j'ouvrirai le passage. C'est trop longtemps couvé le deuil dans mon courage ; Ô soupirs, permettez que je puisse parler Et qu'en parlant ma vie échappe dedans l'air ; En mon cruel malheur certes bien fortunée, Si je meurs en plaignant ma dure destinée. C'est vous, ce crois-je, ô Cieux, qu'il me faut accuser, Avec quelle équité pouviez-vous mépriser Tant de voeux si brûlants, tant de chaudes prières Dont j'invoquai sur nous vos faveurs coutumières ? Non, je n'ignore point qu'Andromaque ne vaut, Que pour la contenter on s'émeuve là-haut : Mais Hector, cet Hector, que ses qualités rares Ont si bien fait connaître aux Nations barbares ; Cette illustre bonté, ce courage parfait Devaient vos durs destins ployer à mon souhait. Inutile vertu, tu n'es rien qu'une Idole, Qu'un vent d'opinion, et qu'un son de parole ! Ô mortels ignorants ! Espérez désormais Que les Dieux aux meilleurs ne manqueront jamais, Après la mort d'Hector, qui brûlait au courage De l'amour de la gloire : un homme plein de rage, Mais bien plutôt un Tigre, a sans aucun effort Vaincu son vainqueur propre, et le tourmente mort. Quelle nouvelle horreur ! Je frissonne, je tremble, De l'oeil de mon esprit je te vois, ce me semble, Je te vois, cher époux, les jambes contre mont, Et le chef contre bas, saillant de bond en bond, Selon que les coursiers joints au timon d'Achille, Font autour de nos murs voler leur course agile. Ô deuil désespéré, qui me trouble le sens ! Ô désespoir dolent auquel je me consens, Arrivez à tel point qu'en l'effort du martyre J'épande dans les vents l'esprit que je respire, Afin qu'avec Hector j'aille accuser là-bas L'insolente Grégeoise, et ses cruels ébats. Hector, unique auteur de ma tristesse extrême, Fut-ce pas me tuer aussi bien que toi-même D'aveugler ton esprit au présage évident Qui peignait en mon coeur ce mortel accident ? Ha, je m'attendais bien que notre destinée Irait par cette voie à sa fin ordonnée ! Si toi-même voulais t'avancer le trépas, Lassé d'âme et de corps pour tant de longs combats Livrés depuis dix ans au front de nos murailles ; Si tu voulais mourir au milieu des batailles, Non dans un riche lit, de courtines tendu, Et bien, tu le pouvais : mais de m'avoir perdu, D'avoir perdu ta ville et ton propre lignage, Qui te regardait seul en ce funeste orage, Comme dois-je nommer une si grande erreur ? Hector, est-ce un forfait, ou bien une fureur ? Si les noms de patrie et de père et de mère, D'allié, de parent, d'ami, de soeur, de frère, Comme Idoles sans corps, étaient vains noms pour toi, Devais-tu point penser de ton fils et de moi ? Ha, poure misérable, où la douleur t'emporte ! Son coeur brûlait pour nous d'affection si forte, Que mettant en arrière et repas, et repos, Sans cesse il s'exposait aux prises d'Atropos, Qui pour le renverser eut recours à ces armes Dont le Grec infidèle étonne les alarmes. Ô couard ennemi du plus brave Guerrier, Qui jamais sur la tête ait porté le Laurier, Sans cette intelligence il était indomptable : Son bras l'avait prouvé par sa force incroyable : Qui comme un foudre ardent a rompu maintes fois Les puissants bataillons des obstinés Grégeois : Mais ton injuste fraude en embuche cachée, Par un coup non prévu sa vie a retranchée ; Ce bras qui sans combat l'a sur terre abattu, Ne pouvant autrement surmonter sa vertu. Dieux ! Si vous punissez les méchants de leur vice, Lâchez en vos fureurs quelques traits de Justice, » Pour apprendre aux mortels, que toujours le forfait » Retombe sur le chef de celui qui l'a fait. Mais hâtez, s'il vous plaît vos vengeances tardives, Afin que je descende aux infernales rives En porter la nouvelle à l'Esprit glorieux Qui se plaint de ce traître et peut-être des Cieux Cependant que j'attends cette grâce dernière, Ô mes yeux, répandez une double rivière Pour pleurer votre Hector, mon malheur et mon bien, Mon aise et mon tourment, dont ne me reste rien Que le désir pressant d'aller trouver son ombre, Qui des Héros défunts croît maintenant le nombre.

Ce crois-je : tournure archaïque et poétique pour je crois. [L]

Mont (jambes contre) : tiré par les pieds il avait les jambes plus haut que la tête. (EF)

Épandre : répandre. [R]

Courtines : rideaux. [T]

Qui te regardait seul : Qui tournait les yeux vers toi seul, mettait son espoir en toi. (PdJ)

Armes (ces) : la ruse et la trahison. (PdJ)

Infidèle : perfide. (Pdj)

Intelligence : Ici, secrète entente, stratagème convenu. (PdJ)

2 473 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica